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Full text of "Revue de l'Agenais"

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REVUE  DE  L'AGENAIS 


Tome  xxxvii.  —  1910. 


.U  II 


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REVUE 

DE  L'AGENAIS 


DE    LA 

SOCIÉTÉ  D'AGRICULTURE,  SCIENCES  ET  ARTS  D'AGEN 


Tome  Trente-septième.  —  Amiée  1910 


AGEN 

IMPRIMERIE  MODERNE  (Association  Ouvrière) 

1910 


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LE    GÉNÉRAL    RESSAYRE 


Cliché  Ph.   Lauian 
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'  ;.{  Mr  ])!('. l;irv 'i. kl,  -j  Im!  Jii'rlM  i.iii  ijiî'  L«  |'"i"M  I  -l'i"!?  »i\  a.t 
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j  ms:--  'Ir  I  '.yî'li-:''  l»i,j.).ii'<  .  I  iii.-i  !'jrr  Imil  ÎmIi  'r  IJI«  Mii  j'j'pi  il 
f  ^'tiir  Ir  jour  (m"i  !■•-  fil>  il  •  -,!iiil  I  nui"-;  rri-irri '..l  «'..m^  i»Mi!' 
î  .  l'ii'ir.  ri  «j'i.fi.'i.  ;i|ut"-  i<(  ^iirirr  J'Iv-pi»  i:»-,  la  'iurlir>-r 
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^OTICE  SUR  LE  GÉNÉRAL  RESSAYRE 


Jean-Jacques-Paul-Félix  Ressayre  naquit  le  29  mars  1809 
à  Caslelsarrasin.  Sa  famille  appartenait  à  la  bonne  bourgeoi- 
sie de  cette  ville  où  elle  était  très  anciennement  établie.  Il  était 
le  plus  jeune  de  quatre  enfants  et  aussi  le  plus  chéri.  Le  temps 
ne  devait  jamais  affaiblir  la  douce  et  vive  tendresse  dont  ses 
aînés  entourèrent  son  berceau. 

Son  père,  qu'il  perdit  de  bonne  heure,  n'avait  pu  jeter  dans 
son  jeune  cœur  que  les  germes  des  mâles  vertus.  Son  éduca- 
tion fut  donc  tout  entière  l'ouvrage  de  sa  mère.  Jamais  femme 
n'imprima  dans  l'âme  de  son  enfant  empreinte  plus  profonde 
et  plus  durable.  De  même  jamais  fils  n'eut  pour  sa  mère  un 
culte  plus  pieux  et  plus  tendre.  On  en  donnera  mainte  preuve 
au  cours  de  cette  notice.  Lui-même,  au  soir  de  sa  vie,  aimera  à 
redire  à  ses  propres  enfants  qu'il  n'avait  jamais  cessé,  pendant 
toute  son  existence  aventureuse  et  mouvementée,  de  se  sentir 
sous  le  regard  de- sa  mère  et  comme  en  sa  présence  réelle. 
Dans  les  plus  grands  périls,  il  avait  toujours  éprouvé  sa  vi- 
vante et  victorieuse  protection. 

Cette  femme  d'élite,  au  moment  où  s'ouvrait  l'intelligence 
de  son  dernier-né,  portait  le  deuil  non-seulement  de  son  mari, 
mais  de  la  religion  et  de  la  royauté.  Elle  gardait  encore  dans 
son  coeur  les  mortelles  impressions  qu'elle  avait  ressenties  de 
tous  les  attentats  de  la  Révolution  et  contre  le  trône  et  contre 
l'autel.  Ce  fut  sa  passion  de  faire  passer  dans  l'âme  de  son  en- 
fant de  prédilection  sa  foi  chrétienne  que  la  persécution  avait 
exaltée.  En  même  temps  elle  le  berçait  de  ses  rêves,  de  ses  es- 
poirs de  royaliste  toujours  et  malgré  tout  fidèle.  Elle  lui  apprit 
ù  bénir  le  jour  où  les  fils  de  saint  Louis  rentrèrent  dans  leur 
royaume,  et  quand,  après  la  guerre  d'Espagne,  la  duchesse 
d'Angoulême  traversa  triomphalement  notre  Midi,  elle  lui 
amena  son  Benjamin  wacieusement  paré  pour  lui  jeter  des 
fleurs  et  lui  battre  des  mains. 


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—  2  — 

L'enfant  ne  fut  point  rebelle  à  ces  premières  influences  dont 
on  peut  dire  qu'elles  expliquent  très  bien  son  âme  sincèrement 
religieuse,  son  culte  désintéressé  pour  toutes  les  grandes  cau- 
ses même  vaincues,  la  noblesse  de  son  caractère,  sa  bonté  fon- 
cière et  jusqu'à  cet  air  austère  et  grave  qui  devait  tout  particu- 
lièrement marquer  sa  physionomie  d'homme  fait. 

Un  de  ses  oncles,  prêtre  et  confesseur  de  la  foj,  qui  avait 
préféré  l'exil  à  l'apostasie,  que  l'on  appelait  familièrement  le 
petit  Prieur,  en  souvenir  d'un  modeste  bénéfice  dont  la  Révo- 
lution l'avait  allégé,  lui  apprit  son  rudiment.  On  le  plaça  en- 
suite au  collège  de  sa  ville  natale  où  il  fit  ses  classes.  Il  n'avait 
pas  dix-huit  ans  (juand  il  en  sortit  et  qu'il  fallut  se  préoccuper 
de  lui  trouver  une  carrière.  Son  aîné  achevait  à  Toulouse  ses 
études  de  médecine.  Il  offrait  de  le  prendre  sous  sa  tutelle  et 
de  lui  ouvrir  les  portes  de  la  Faculté.  Mais  le  jeune  homme  que 
les  récits  épiques  de  son  parrain,  ancien  volontaire  à  l'armée 
du  Rhin,  avaient  enflammé,  s'était  senti  une  vocation  irré- 
sistible pour  le  noble  métier  des  armes.  Il  partit  donc  pour 
l'Ecole  de  cavalerie  de  Saumur  où  il  s'engagea  le  10  avril  1827. 

La  transition  était  brusque  des  douceurs  du  foyer  domesti- 
que aux  rudes  travaux  de  l'Ecole.  Le  courage  du  petit  soldat 
ne  fut  pas  inférieur  aux  épreuves,  mais  son  cœur  défaillait  à 
la  pensée  de  sa  mère.  Une  semaine  ne  s'était  pas  écoulée  que 
ne  pouvant  plus  contenir  sa  peine,  il  demanda  à  parler  au  gé- 
néral-commandant. En  vain  ses  camarades,  ses  chefs  lui  firent- 
ils  observer  qu'une  recrue  de  huit  jours  ne  dérangeait  pas  un 
général,  il  insista.  Introduit  auprès  du  gros  personnage,  il 
fond  en  larmes.  «  Ma  mère,  s'écrie-t-il  en  sanglotant,  je  veux 
revenir  auprès  de  ma  mère.  »  Le  général  Oudinot  est  touché 
de  ce  désespoir  d'enfant  et  dissimulant  mal  son  émotion  sous 
une  voix  qui  veut  être  sévère,  il  lui  dit  :  «  Mon  enfant,  mon 
enfant,  n'entendez-vous  pas  l'appel  qui  sonne  ?  Dépêchez-vous, 
car  vous  seriez  en  relard  et  nous  serions  obligés  de  vous  punir. 
Allez,  nous  ferons  quelque  chose  de  vous.  » 

Ces  dernières  paroles  que  l'avenir  devait  si  bien  justifier, 
furent  décisives.  Notre  conscrit  s'était  pour  toujours  ressaisi. 
Tout  entier  désormais  à  son  service  de  soldat,  prompt  au  de- 


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voir,  exact  à  l'étude  et  aux  exercices,  exempt  de  reproche,  il 
se  mit  à  gravir  lentement  et  sûrement,  à  la  force  du  poignet  et 
par  son  seul  mérite,  les  premiers  échelons  de  la  hiérarchie  : 
cavalier  de  1""  classe  le  P'  janvier  1828,  brigadier  le  28  jum 
suivant,  maréchal-des-logis  le  13  avru  1829,  maréchal-des- 
logis  chef  le  21  avril  1831,  adjudant  sous-officier  le  27  mai 
1832.  Enfin  le  2  septembre  1835,  il  obtenait  Tépaulette  et  quit- 
tait Saumur.  Il  n'y  revint  qu'en  1873  pour  un  service  d'inspec- 
tion. L'ancien  élève  était  alors  général  de  division  et  chargé  de 
gloire  militaire.  On  lui  montra  son  nom  gravé  en  lettres  d'or 
sur  les  tables  de  marbre  où  sont  inscrits  les  fastes  de  l'Ecole. 

Le  nouveau  sous-lieutenant  avait  été  désigné  pour  aller  oc- 
cuper au  y  chasseurs  d'Afrique,  un  emploi  de  son  grade.  Ce 
régiment,  qui  ne  comptait  guère  que  trois  ans  d'existence, 
s'apprêtait  déjà  à  cueillir  des  moissons  de  lauriers.  C'est  jus- 
tement en  cette  année  1835  que  la  guerre  d'Algérie  devint  sé- 
rieuse et  que  furent  inaugurées  ces  vastes  expéditions  qui, 
après  bien  du  sang  vereé  et  d'héroïques  efforts,  aboutirent  en- 
fin à  la  conquête  du  pays.  Le  3*  chasseurs  ne  fut  le  dernier  ni  à 
la  peine  ni  à  l'honneur.  En  prenant  possession  de  son  poste, 
M.  Ressayre  ne  se  doutait  pas  que  celui  qu'il  remplaçait  serait 
un  jour  maréchal  de  France.  Il  se  trouva  que  les  deux  officiers 
avaient  la  même  passion  au  cœur  et  ils  s'aimèrent.  «  Venez 
me  voir,  cher  ami,  écrivait  un  jour  Bosquet  à  son  jeune  cama- 
rade, nous  parlerons  de  nos  mères.  » 

Notre  sous-lieutenant  eut  bientôt  l'occasion  de  gagner  ses 
éperons.  Le  8  novembre  1836,  son  régiment,  sous  les  ordres 
du  général  de  Rigny,  quittait  Bône,  précédant  l'armée  qui 
allait  attaquer  Conslanline.  Le  21,  après  une  marche  des  plus 
pénibles  et  des  plus  périlleuses,  le  gros  des  troupes  arrivait  (  n 
vue  de  cette  ville  superbe  et  orenait  aussitôt  ses  positions  sur 
le  plateau  de  Satah-Mansoura.  Pendant  ce  temps,  l'avant- 
garde  allait  s'établir  en  arrière  sur  la  colline  de  Koudiat-Ati. 
Là,  notre  cavalerie,  avec  ses  800  sabres,  eut  le  24  à  subir  le 
choc  de  2.500  arabes,  alors  «  que  la  nature  du  terrain  glaiseux 
et  glissant  et  l'état  des  chevaux  qui  n'avaient  qu'un  peu  de 
paille  dans  le  ventre  »  rendait  tout  mouvement  offensif  à  peu 


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près  impossible.  «  Plusieurs  escadrons  tentèrent  bravement 
quelques  charges,  mais  à  Textrémité  du  plateau  fort  court, 
l'inclinaison  brusque  des  pentes  et  le  terrain  glissant  en 
avaient  empêché  l'effet.  )>  La  situation  devenait  de  plus  en 
plus  critique.  Elle  fut  sauvée  par  une  heureuse  intervention 
du  commandant  Changamier  qui,  apparaissant  tout  à  coup  à 
la  tête  de  son  bataillon,  «  fut  salué  par  les  vivats  et  les  batte- 
ments de  mains  du  3**  chasseurs  d'Afrique  ».  La  nuit  suivante, 
on  donna  l'assaut  qui  fut  repoussé.  Alors  commença  une  la- 
mentable retraite  que  la  plume  d'un  Xénophon  aurait  de  la 
peine  à  décrire.  La  cavalerie  placée  celte  fois  à  Tarrière-garde, 
eut  mission  de  proléger  l'armée  décimée,  harrassée,  épuisée, 
sans  cesse  assaillie  par  des  nuées  d'ennemis  furieux  que 
l'échec  de  nos  armes  avait  surexcités  jusqu'au  délire.  Pendant 
ces  heures  tragiques  dont  M.  Ressayre  devait  garder  long- 
tem'ps  la  hantise,  jusque  sous  le  canon  de  Sébastopol,  le  4** 
hussards  dont  il  faisait  partie  et  que  commandait  son  ami,  i'î 
capitaine  Morris,  se  signala  par  des  prodiges  d'héroïsme  (1). 

La  revanche  ne  se  fit  pas  longtemps  attendre.  L'année  sui- 
vante, Conslanline  était  emportée  d'assaut  et  M.  Ressayre 
s'installait  avec  son  régiment  dans  la  ville  conquise.  Restait 
la  province  à  soumettre.  Il  fallut  dompter  une  à  une  les  tribus 
fanatiques  et  guerrières  qui  l'occupait.  De  là  toute  une  série 
d'opérations  ou  razi^ias  auxquelles  le  3*  chasseurs  d'Afrique, 
toujours  sur  le  qui-vive,  sans  cesse  en  alerte,  eut  la  plus  large 
part. 

Une  des  plus  importantes  fut  l'expédition  dirigée  contre 
Sétif  vers  la  fin  de  1838.  «  Nous  sommes  partis  de  Constantine, 
nous  dit  un  témoin,  le  5  décembre  à  midi.  Ce  jour-là,  nous 
fîmes  cinq  lieues.  Le  lendemain  nous  partîmes  du  bivouac  vers 
les  sept  heures  ;  le  temps  était  froid  et  couvert.  A  trois  heures 
après-midi,  la  pluie  commença  à  tomber,  mais  en  augmentant 
à  mesure  que  le  jour  diminuait,  à  cinq  heures  elle  tombait  par 


(1)  Cf.  LcUrcs  adressées  au  Maréchal  de  Castellanc  (t.  i,  1835-1848).  —  Let- 
tres du  marquis  Krnest  de  Caslellane  du  8  novembre  et  de  décembre  1836.  — 
Lettre  du  commandant  Changamier  du  8  décembre  183C. 


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torrents.  Alore  les  mulets  qui  portaient  les  munitions  et  les 
tentes  ne  purent  plus  nous  suivre.  Le  3*  bataillon  (du  T  léger) 
qui  escortait  le  convoi,  fui  obligé  de  camper  à  une  lieue  en 
arrière  de  nous.  La  nuit  était  si  obscure  et  les  chemins  si  mau- 
vais que  les  Arabes  effrayés  nous  abandonnèrent  ou  s  enfuirent 
avec  leurs  mulets,  laissant  leurs  charges  répandues  sur  la 
route.  La  perte  de  nos  mimilions  et  vivres  s'éleva  à  20,000  ra- 
tions. »  A  la  suite  de  ce  désastre,  il  fallut  rétrograder  sur 
Milah  pour  s'y  ravitailler  et  s'y  refaire.  Le  11,  on  reprit  la 
marche  en  avant  et  on  alla  coucher  à  Zumilah,  l'ancienne 
Culcul  Colonia  des  Romains.  L'armée  y  séjourna  le  13.  Le  14 
elle  parvint  à  deux  lieues  de  Sétif  où  elle  entra  le  lendemain, 
à  10  heures  du  matin,  sans  coup  férir.  Le  drapeau  hissé  sur  la 
casbah  fut  presque  aussitôt  ramené.  Le  16  la  colonne  repre- 
nait le  chemin  de  Conslantine.  Mais  tandis  qu'à  l'aller  elle 
n'avait  pas  brûlé  une  amorce  et  n'avait  eu  à  lutter  que  contre 
les  éléments  déchaînés,  au  retour  elle  ne  cessa  pas  d'être 
harcelée  par  les  Kabyles  qui  lui  firent  éprouver  des  pertes 
sensibles.  «  Nous  avons  eu  dans  cette  expédition,  ajoute  le 
même  témoin,  de  20  à  25  blessés  au  nombre  desquels  est  un 
officier  de  chasseurs.  »  (1). 

Cet  officier  était  M.  Ressayre.  Une  balle  lui  avait  fracassé 
le  bras  gauche.  L'amputation  était  jugée  nécessaire,  mais  il 
s'y  refusa  opiniâtrement.  «  Phitôt  mourir,  dit-il,  que  de  perdre 
tout  espoir  de  servir.  »  On  le  renvoya  en  France.  Heureuse- 
ment pour  lui,  il  trouva  sur  le  bateau,  une  sœur  de  charité  qui 
le  soigna  si  bien  que  sa  blessure  perdit  vite  tout  caractère  in- 
quiétant. Les  eaux  de  Bourbonne  achevèrent  sa  guérison.  A 
sa  rentrée  au  corps,  on  épingla  sur  sa  poitrine  la  croix  de  che- 
valier, et,  quelques  mois,  après,  il  était  nommé  porte-étendard, 
comme  si  le  drapeau  n'eut  pu  être  confié  à  de  plus  vaillantes 
mains.  11  fallut  sa  nomination  au  grade  de  lieutenant,  sur- 
venue le  7  juillet  1840,  pour  le  relever  de  ce  poste  d'honneur. 

Vers  ce  temps-là,  tout  le  pays  Kabyle  était  soulevé  par  les 


(1)  op.  cit.  Lettre  du  capitaine  de  Froidefond  du  7*  de  ligne,  datée  de  Bône 
le  1"  janvier  1839. 


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prédications  et  les  agissements  d'un  marabout  fameux,  Si- 
Zerdouch.  De  tous  les  insurgés,  les  Zerdezas  étaient  réputés 
les  plus  belliqueux  et  se  montraient  les  plus  agressifs.  On 
résolut  de  les  châtier.  A  cet  effet,  une  troupe  importante  fut 
lancée  contre  eux  ;  elle  parvint  à  les  rejoindre  dans  leurs 
montagnes  inaccessibles,  et,  le  2  avril  1841,  elle  leur  infligeait 
une  sanglante  défaite.  La  brillante  conduite  du  lieutenant 
Ressayre  dans  cette  affaire  lui  valut  une  première  citation  à 
l'ordre  de  l'armée. 

Une  si  rude  leçon  ne  devait  pas  suffire  cependant  à  rabattre 
l'audace  de  ces  furieux  ni  à  ruiner  le  crédit  du  marabout.  Le 
20  mai  1842.  6,000  Kabyles  vinrent  se  ruer  contre  le  camp  d'El- 
Arrouch.  Ce  petit  poste  fortifié,  situé  à  six  lieues  de  Stora, 
était  de  création  récente.  Ses  défenses  étaient  imparfaitement 
établies  et  la  garnison  ne  comprenait  qu'un  bataillon  d'infan- 
terie légère,  im  escadron  du  3^  chasseurs  d'Afrique,  un  déta- 
chement du  train  des  équipages  et  une  poignée  de  gendarmes 
maures  et  de  spahis.  Avant  l'action,  «  on  vit  Si-Zerdouch  s'a- 
vancer près  du  fossé,  étendre,  vers  le  camp,  un  grand  drapeau 
rouge  et  vert,  avec  des  gestes  cabalistiques.  Dans  l'opinion  des 
Arabes,  cette  conjuration  avait  pour  but  d'engourdir  les  as- 
siégés et  de  les  frapper  d'impuissance.  »  D'un  coup  de  fusil, 
l'un  des  nôtres  abattit  le  cheval  du  sorcier  et  rompit  le  charme. 
Un  feu  de  salve,  accompagné  de  mitraille,  acheva  de  porter  le 
trouble  parmi  les  assaillants  enfin  désabusés.  Ils  ne  purent 
soutenir  le  choc  d'une  cavalerie  dix  fois  moins  nombreuse  et 
s'enfuirent  de  toute  part,  laissant  sur  le  terrain  plus  de  300 
morts.  Le  lieutenant  Ressayre  avait  eu  l'honneur  «  d'entamer 
le  premier  la  charge  »,  à  la  tête  des  gendarmes  maures  et  des 
spahis.  ((  Il  s'est  trouvé  un  instant  compromis  de  manière  à 
m'inspirer  de  vives  inquiétudes,  écrivit  dans  son  rapport  le 
colonel  commandant.  Le  mauvais  armement  de  ses  spahis  qui, 
dépourvus  de  sabres,  s'amusent  à  faire  feu  au  milieu  d'une 
charge  à  fond,  l'avait  laissé  quelque  temos  seul  au  milieu  des 
Kabyles.»  Une  seconde  citation  récompensa  cet  exploit. 

Quinze  jours  après,  le  5  juin  1842,  M.  Ressayre  recevait  :a 
seconde  épaulette,  et,  par  surcroît  de  bonne  fortune,  il  était 


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—  7  — 

maintenu  au  régiment  où  il  avait  fait  ses  preuves.  Il  n'y  devait 
rester  cependant  que  quelques  mois.  On  ne  sait  trop  quels 
motifs  :  mal  du  pays,  désir  de  se  rapprocher  des  siens,  une 
certaine  lassitude  peut-être,  lui  firent  rechercher  un  régiment 
de  France.  Le  14  avril  1843,  il  passait  par  permutation  au 
13*  chasseurs  en  garnison  à  Limoges.  Mais  son  sang  d'Alricain 
supporta  mal  sans  doute  une  vie  par  trop  monotone  et  tran- 
quille. Il  voulut  retourner  en  Algérie.  Une  nouvelle  organisa- 
lion  des  spahis  (1)  et  une  bienveillante  intervention  du  duc 
dWumale  lui  permirent  de  réaliser  son  vœu.  Le  3  août  1845, 
il  était  nommé  au  P'  régiment  de  cette  arme  dont  une  partie 
avec  letat-major  tenait  garnison  à  Blidah.  On  lui  confia  le 
commandement  du  3*  escadron  détaché  à  Médéah  (2). 

C'était  peu  de  temps  après  la  catastrophe  de  Sidi-Brahim  qui 
provoqua  dans  toute  TAlgérie  une  violente  insurrection.  On 
lit  à  ce  sujet  dans  les  «  Souvenirs  »  du  général  du  Barrait  : 
c<  Sans  se  laisser  troubler,  le  maréchal  Bugeaud  lança  de  tous 
côtés  ses  colonnes  mobiles...  Il  se  mit  lui-même  à  la  tête  de 
nombreux  escadrons  de  cavalerie,  pour  donner  la  chasse  à 
TEmir  qui,  poursuivi  à  outraAce,  parut  vouloir  s'enfoncer  dans 
le  Sud.  C'est  alors  que  le  maréchal  renvoya  à  leurs  canton- 
nements ses  escadrons  ércintés.  »  (3).  M.  Ressayre  qui  avait 
été  de  la  fêle,  écrivait  de  Médéah  le  27  février  1846  :  «  Je 
m'attends  à  partir  au  premier  moment.  Je  ne  suis  rentré  que 
pour  refaire  ma  faible  troupe  qui  depuis  près  de  huit  mois 
n'avait  pas  couché  à  Médéah.  Je  repartirai  probablement  pour 


(1)  Voir  sur  la  fornialion  réginicntairc  des  spahis  :  Mes  Souvenirs  du  gé- 
néral du  Barrail,  !.  i,  p.  274. 

(2)  La  remise  de  cet  escadron  lui  fut  faite  par  le  lieutenant  du  Barrail  qui 
le  commandait  provisoirement.  Cet  officier  iivait  espéré  être  maintenu  dans 
ce  commandement  avec  le  grade  de  capitaine.  Son  ambition  fut  déçue  et  il 
en  marque  quelque  dépit  dans  ses  «  Souvenirs  ».  «  J'aurais  dû,  dit-il,  t.  i, 
p.  274,  être  nommé  capitaine,  si  tout  s'était  passé  régulièrement.  Mais  la 
fanUisie  et  l'enlôtemenl  des  bureaux  de  la  guerre  en  décidèrent  autrement.  » 
Il  paraît  avoir  gardé  rancune  à  M.  Hessayre  de  lui  avoir  barré  ainsi  le  che- 
min. Il  n'en  dit  pas  un  mot  bien  qu'il  le  cite  jus(iu'à  cinq  fois,  une  fois 
inexactement  d'ailleurs  à  la  page  339.  Lui,  si  prolixe  d'ordinaire,  garde  ici 
une  ré.serve  significative.  On  peut  dire  aussi  que  les  deux  caractères  n'étaient 
pas  fait.s  pour  sympathiser. 

(3)  (T.  I,  p.  287.) 


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—  8  -- 

longtemps.  Je  crois  qu'on  va  pousser  vivement  la  guerre  au 
printemps.  »  De  fait,  au  printemps  suivant,  le  maréchal  Bu- 
geaud  dirigea  lui-même  contre  les  dernières  tribus  rebelles  de 
la  Kabylie  une  expédition  qui  devait  amener  la  soumission  en- 
tière du  pays.  Les  spahis  qui  avaient  été  chargés  de  surveiller 
les  Hauts-Plateaux,  rentrèrent  enfin  dans  leurs  quartiers  où 
ils  passèrent  Tannée  1848  dans  une  paix  relative.  Cependant 
les  jours  de  M.  Ressayre  aux  spahis  étaient  comptés.  Le  9  oc- 
tobre, il  recevait  sa  nomination  de  chef  d'escadron  au  4*  chas- 
seurs d'Afrique  et  cette  lettre  de  son  colonel,  M.  Baville,  ho- 
norait son  départ  : 

«  Blidah,  le  1"  novembre  1848. 

«  Mon  cher  Ressayre,  je  n'ai  pas  su,  en  vous  quittant  hier, 
vous  exprimer  tout  ce  que  je  ressentais  de  votre  départ.  Les 
hommes  de  cœur,  de  dévouement  et  de  devoir  comme  vous 
sont  rares,  et  il  faut  peu  de  temps  pour  les  juger,  les  appré- 
cier et  les  aimer.  Ils  sont  rares  et  difficiles  à  remplacer  dans 
nos  rangs.  Je  vous  souhaite  dans  votre  carrière  la  réussite  que 
vous  méritez.  J'écris  au  colonel*Dupuch  pour  essayer  de  lui 
peindre  vos  belles  et  bonnes  qualités.  Je  ne  doute  pas  qu'il  sa- 
che vous  apprécier  et  que  vou^  réussissiez  près  de  lui,  comme 
vous  devez  réussir  toujours  avec  de  bons  officiers.  Donnez- 
nous  quelquefois  de  vos  nouvelles  et  dites-nous  comment  vous 
vous  trouvez  au  4*  chasseurs,  s'il  ne  détruit  pas  tous  vos  sou- 
venirs du  1"  spahis.  Recevez,  mon  cher  Ressayre,  la  nouvelle 
expression  de  ma  sincère  et  bonne  affection.  » 

A  Mostaganem  où  il  alla  rejoindre  son  nouveau  régiment, 
sa  valeur  militaire  et  morale  s'affirma  de  plus  en  plus.  Il  ne 
paraît  pas  que  son  passage  au  4''  chasseurs  d'.Vfrique  ait  été 
marquée  par  des  faits  de  guerre  importants.  Mais  l'ascendant 
que  lui  avaient  acquis  sur  les  Arabes  dont  il  avait  appris  la 
langue  et  dont  il  connaissait  à  fond  les  mœurs,  non  seulement 
sa  réputation  de  soldat  sans  peur,  mais  la  loyauté  de  son  ca- 
ractèrç,  son  grand  esprit  de  justice  et  sa  parfaite  intégrité,  lui 
permit  de  servir  la  cause  de  la  colonisation  au  moins  autant 


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-  9  — 

que  par  sa  bravoure.  La  rosette  d*o{£icier  de  la  Légion  d'hon- 
neur fut  celte  fois  le  merci  de  la  patrie  reconnaissante. 

A  plus  forte  raison,  était-il  l'objet,  dans  son  propre  milieu, 
de  la  plus  affectueuse  considération.  Il  s'est  peint  lui-même 
trait  pour  trait,  dans  cet  éloge  qu'il  faisait  un  jour  d'im  de 
ses  compagnons  d'armes  :  <(  Homme  de  bien  avant  tout,  escla- 
ve de  ses  devoirs,  plein  de  sollicitude  pour  ses  subordonnés 
et  d'une  grande  déférence  pour  ses  chefs,  il  avait  su  s'attirer 
l'estime  et  l'affection  de  tous.  »  Aussi  bien  ne  serait-il  pas  exa- 
géré de  dire  qu'il  devint  l'idole  du  régiment.  Cette  honorable 
popularité  qu'il  ne  devait  qu'à  son  mérite  et  à  son  cœur,  ne 
s'éteignit  pas  à  son  départ.  Plus  tard,  quand  il  retrouva  à  ia 
guerre  d'Orient,  ce  valeureux  4*  chasseurs  qui  fit  si  bonne  figu- 
re devant  les  Russes  et  les  pires  fléaux,  c'était  à  qui  lui  ferait 
fêle,  s'ingénierait  à  lui  rendre  service,  lui  prodiguerait  les 
marques  du  plus  affectueux  dévouement.  Tout  le  monde  le  ré- 
clamait à  cor  et  à  cri  pour  colonel.  Sa  correspondance  est  là 
pour  l'attester.  «  Le  G*  de  Dragons,  écrivait-il  un  jour  de  Var- 
na, a  pour  voisin  le  4*  chasseurs  d'Afrique  que  je  vais  souvent 
visiter  et  ici  on  ne  parle  que  de  m'avoir  bientôt  pour  colonel. 
Depuis  le  simple  chasseur  jusqu'au  premier  officier,  chacun 
sourit  à  cette  idée  et  moi  je  commence  à  y  croire.  »  Et  une  au- 
tre fois  :  «  Si  je  viens  à  être  nommé  au  4*  chasseurs  d'Afrique, 
il  y  aura  le  jour  où  la  nouvelle  en  arrivera,  grande  réjouissan- 
ce dans  ce  irégiment...  On  m'y  attend,  je  puis  le  dire,  comme  le 
Messie...  Je  puis  toujours  dire  qu'il  m'est  bien  agréable  de  re- 
cevoir d'un  régiment  que  j'ai  quitté  depuis  peu,  tant  de  mar- 
ques de  sympathie.  )> 

Mais  il  était  écrit  que  M.  Ressayre  ne  reverrait  plus  l'Algé- 
rie. Nommé  lieutenant-colonel  au  6*  dragons,  à  Lunéville,  il 
avait  quitté  pour  toujours,  le  7  février  1853,  cette  terre  héroï- 
que. Sûrement  son  cœur  ne  s'en  détacha  jamais.  Aussi  dirions- 
nous,  s'il  nous  était  permis  de  parler  le  langage  de  la  fiction, 
que  son  ombre  laurée,  quand  elle  descendit  aux  Champs-Ely- 
sées, alla  tout  droit  se  mêler  au  groupe  de  nos  grands  Afri- 
cains, ses  anciens  chefs  et  ses  amis  :  les  Valée,  les  Bugeaud, 
les  Nemours,  les  d'Aumale,  les  Lamoricière,  les  Changamier, 


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->  10  - 

les  Sainl-Arnaud,  les  Bosquet,  les  Damrémont,  les  Dupuch, 
etc..  Toujours  est-il  que  dans  l'épopée  d'une  conquête  qui  a 
donné  au  monde  une  seconde  France,  dix-huit  campagnes, 
une  blessure,  deux  citations  illustrent  son  nom  d'un  modeste 
mais  immortel  éclat. 

A  peine  M.  Ressayre  avait-il  eu  le  temps  de  se  familiariser 
avec  ses  nouvelles  fonctions  que  la  guerre  d'Orient  éclatait.  Le 
Cf  dragons  fut  un  des  rares  régiments  de  cavalerie  tout  d'a- 
bord désignés  pour  y  prendre  part.  Embarqué  à  Marseille  le 
30  avril  1S54,  il  abordait  à  Gallipoli  dans  les  premiers  jours 
de  juin.  De  là  il  était  dirigé  sur  Andrinople,  puis  sur  Varna, 
point  de  concentration  des  armées  alliées.  Sa  marche  à  travers 
un  pays  féerique,  édénien,  ne  fut  qu'un  long  enchantement. 
Malheureusement,  au  terme  de  cette  promenade,  il  trouva  non 
la  mitraille  des  Russes,  non  pas  même  quelques  lances  de  Co- 
saques, mais  les  délices  bien  plus  meurtrières  d'une  sorte  de 
Capoue  sans  gloire,  le  piétinement  sur  place,  l'oisiveté,  l'en- 
nui, la  démoralisation.  Survint  le  choléra  qui  pensa  l'anéan- 
tir. Ce  fléau  si  fatal  aux  âmes  amollies  lui  faucha  le  tiers  de 
son  effectif. 

Ce  n'était  là  cependant  que  \e  commencement  de  ses  maux. 
Transporté  en  Crimée  à  la  fin  de  novembre,  il  dut  passer  l'hi- 
ver sur  l'âpre  plateau  de  Chersonèse,  toujours  sur  le  qui-vive, 
l'arme  au  pied  près  des  chevaux  sellés,  dans  une  attente  aussi 
vaine  qu'énervante,  sans  les  excitations  et  les  ivresses  du  com- 
bat, mal  protégé  d'ailleurs  par  la  mince  toile  de  ses  tentes, 
contre  la  bise  glacée,  les  rafales  de  pluie  et  de  neige  et  le  froid 
excessif. 

Une  si  violente  épreuve  eut  bientôt  épuise  ses  dernières  ré- 
serves d'énergie.  Dans  cette  extrémité,  il  fut  très  imparfaite- 
ment secouru  par  un  commandement  ou  débile  ou  paralysé. 
Le  colonel,  homme  faible  et  débonnaire,  laissait  tout  aller  à  la 
dérive.  Celui  qui  venait  après  lui  était  privé  de  toute  initiative 
par  sa  position  môme.  A  plus  forte  raison,  les  autres  officiers 
se  voyaient-ils  forcés  d'assister  au  désastre  en  témoins  aussi 
impuissants  qu'attristés.  I^s  malheureux  dragons  finirent  par 
s'abandonner  tout  à  fait  .Comme  si  la  mort  qui  les  ravageait 


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—  11  — 

eùl  paru  encore  trop  lenle,  les  suicides  se  mulliplièreut.  En 
vain  le  général  Morris,  qui  commandait  en  chef  la  cavalerie, 
lança-t-il  un  ordre  du  jour  énergique  pour  flétrir  ces  lâchetés 
plus  honteuses  que  la  désertion  devant  l'ennemi.  Rien  ne  put 
galvaniser  les  courages  abolis.  Aussi,  quand  Tannée  1854 
s'abîma  tristement  dans  l'éternité,  de  ces  superbes  escadrons 
du  6*  dragons  que  l'on  avait  vus  naguère  défiler  tout  étince- 
lants  sous  le  soleil  printanier  de  Provence,  tout  retentissants  de 
clameurs  joyeuses,  il  ne  restait  plus  qu'une  poignée  d'hommes 
hâves,  déguenillés,  rongés  par  la  vermine,  avec  quelques  pau- 
vres chevaux  étiques,  <(  achevant  de  se  manger  réciproque- 
ment la  crinière  »,  en  un  mot  moins  qu'un  fantôme  de  régi- 
ment. 

Putasne  vivent  ossa  ista  ?  aurait  dit  le  Prophète.  Qui  aurait 
pu  croire  à  une  résurrection?  Ce  miracle,  il  était  réservé  à 
M.  Ressayrc  de  l'accomplir.  Dans  les  premiers  jours  de  fé- 
vrier 1855  arriva  de  France  en  Crimée  une  nouvelle  qui  fit 
sensation.  Le  colonel  du  6*  dragons  était  mis  en  disponibilité 
et  remplacé  par  le  lieutenant-colonel.  Cette  fois  le  régiment 
avait  enfin  un  vrai  chef.  On  a  comparé  très  justement  M.  Res- 
.sayre  au  romain  Corbulon  loué  par  Tacite.  Si  l'on  avait  le 
goût  de  ces  rapprochements,  on  pourrait  dire  que,  par  son  air 
naturellement  imposant,  il  rappelle  aussi  Stilicon  qui,  encore 
obscur,  voyait  le  monde  se  ranger  et  par  instinct  se  lever  de- 
vant lui  : 

Quacunque  alte  gradereris  in  Urbe, 
Cedentes  spaliis,  assurgenlesque  videbas, 
Quamvis  miles  adhuc...  (1). 

On  comprend  qu'il  ait  produit  des  impressions  ineffaçables 
chez  ceux  qui  l'ont  connu  colonel.  Un  survivant  de  l'armée 
d'Orient,  qui  a  servi  sous  ses  ordres  en  qualité  de  sous-offi- 
cier (2),  écrivait  dernièrement  :  «  C'est  pendant  l'expédition 
de  Crimée  que  je  l'ai  le  plus  longuement  et  le  mieux  connu,  et 
de  cette  lointaine  époque,  datent  les  impressions  que  je  reçus 
de  son  caractère  si  ferme  et  de  la  trempe  de  son  âme,  impres- 


(1)  Claudien.  De  laudibus  StUiconis. 

(2)  Lettre  du  colonel  Forel. 


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—  12  - 

sions  qui  me  sont  toujours  restées  et  que  je  sens  encore  revi- 
vre aujourd'hui.  Rien  n'égalait  la  vigueur  avec  laquelle  il  te- 
nait son  régiment  dans  sa  main.  11  l'incorporait  pour  ainsi 
parler  et  son  énergie  passait  dans  l'âme  de  ses  cavaliers  lors- 
que, faisant  face  à  ses  escadrons  assemblés,  il  leur  jetait  son 
commandement  :  «  Garde  à  vous  !  »  Il  avait  ce  qu'on  pourrait 
appeler  le  fluide  impératif.  Aussi  j'avais  pour  mon  colonel  au- 
tant d'admiration  que  d'affection  et  de  respect,  et  c'est  ainsi 
qu'il  est  toujours  resté  dans  mon  souvenir.  » 

Un  autre  de  ses  sous-officiers  de  Crimée  lui  a  rendu  un  té- 
moignage public  en  des  pages  (1)  qu'il  convient  de  reproduire 
ici  à  cause  des  précisions  qu'elles  renferment  sur  le  sauvetage 
du  régiment. 

«  M.  Ressayre  avait  toutes  les  qualités  d'un  colonel.  Dans 
les  circonstances  où  nous  nous  trouvions  on  n'aurait  pu  mieux 
choisir.  Vimperatoria  brevitas,  apanage  des  véritables  hom- 
mes de  guerre  et  de  gouvernement,  dicta  son  premier  ordre 
du  jour  ;  juste  les  mots  nécessaires  pour  dire  ce  qu'il  exigeait 
de  chacun. 

((  A  partir  de  ce  moment,  la  discipline  reprit  tous  ses  droits. 
En  dépit  du  froid...  on  entreprit  toutes  sortes  de  travaux  com- 
plémentaires pour  défendre  nos  malheureux  chevaux  contre 
les  intempéries!  Chaque  officier  devint  personnellement  res- 
ponsable de  sa  troupe.  Le  pavage  fut  refait  avec  une  pente  suf- 
fisante pour  l'écoulement  des  eaux.  Sur  le  front  de  ce  pavage, 
un  mur  haut  de  quatre  pieds  s'éleva  comme  un  rempart  contre 
le  vent.  La  lisière  fut  entassée  au  fur  et  à  mesure  ;  ainsi  les 
chevaux  eurent  les  pieds  à  sec  et  purent  manger  à  peu  près 
tout  leur  foin. 

«  La  même  sollicitude  s'étendit  sur  les  hommes.  Dans  cha- 
cune de  nos  lentes  turques,  on  enleva  deux  pieds  de  terre  ;  ce 
qui  fit  gagner  de  la  place  et  permit  de  s'y  tenir  debout.  Toutes 
les  armes  furent  disposées  en  faisceaux,  autour  du  pilier  cen- 
tral, les  fourniments  blanchis,    les   cuivres   astiqués   comme 


(1)  Ch.  Mismer,  Soucenirs  cVun  dragon  de  Cannée  de  Crimée^  Paris,  1887, 
p.  114,  et  ss. 


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-  i:^  — 

pour  une  revue  de  chambre  en  garnison.  Chaque  malin  on  re- 
levait le  couchage  et  on  le  soumettait,  avec  Thabillement  et  la 
sellerie,  à  un  paquetage  uniforme.  A  la  moindre  embellie,  tou*^ 
ces  effets  étaient  battus  et  brossés  au  vent. 

«  Pendant  toute  la  journée,  la  partie  inférieure  des  tentes, 
retroussée  par  intervalles,  permettait  la  libre  circulation  de 
Tair.  Au  dehors,  un  fossé  recevait  l'eau  de  pluie  qui  s'écoulait 
par  un  canal  dérivatif.  Des  trottoirs  reliaient  les  tentes  entre 
elles  et  les  escadrons  entre  eux.  Les  cuisines  furent  enterrées 
et  recouvertes  de  lentes-abris.  On  contraignit  les  escouades  à 
faire  la  soupe,  quelque  temps  qu'il  fît,  excepté  quand  le  bois 
manquait.  Toute  infraction  à  ces  règles  attirait  des  punitions 
aux  chefs  responsables.  Quiconque  avait  un  grade  était  sur  les 
dents.  Les  officiers  de  mon  escadron  se  trouvaient  sans  ces^c 
au  milieu  de  nous... 

«  A  l'origine,  un  plébiscite,  permettant  de  choisir  entre  les 
deux  colonels,  eut  sans  doute  abouti  au  rappel  de  M.  Robinet 
de  Plas.  Plus  tard,  quand  les  effets  du  nouveau  système  devin- 
rent évidents  à  tous  les  yeiix,  force  fut  d'enrayer  les  doléances 
et  de  rendre  justice  au  colonel  Ressayre.  Quel  que  fût  le  temps, 
pendant  toute  cette  période  de  sauvetage  du  régiment,  on  l'a- 
vait vu,  soit  de  jour,  soit  de  nuit,  arrivant  à  Timproviste  pour 
contrôler  l'exécution  de  ses  orores  jusque  dans  les  moindres 
détails.  A  peine  le  croyait-on  parti  qu'apparaissait  de  nouveau 
sa  barbe  hérissée  de  glaçons. 

«  Bientôt  la  résurrection  morale  fut  manifeste  et  nous  ne 
comptâmes  plus  un  suicide.  Tel  fut  le  changement  produit 
qu'au  commencement  du  mois  de  mars,  lorsque  le  général  Mor- 
ris passa  sa  division  en  revue,  il  déclara  que  la  tenue  de  no- 
tre régiment  l'emportait  sur  celle  des  chasseurs  d'Afrique  qui 
étaient  tous  des  vétérans. 

«  Détail  que  les  hommes  du  métier  apprécieront  :  les  four- 
reaux de  sabre,  les  étriers  et  les  moi;g  de  bride  avaient  été  pas- 
sés à  la  gourmette,  les  fourniments  étaient  d'une  éclatante 
blancheur  et  les  casques  élincelaient  comme  au  Champ-de- 
Mars. 

«  En  voyant  de  loin  ce  spectacle,  le  général  Canrobert  des- 


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—  14  — 

cendit  vers  nous  et  en  passant  devant  les  rangs  au  pas  de  son 
cheval,  il  s'écria  en  levant  son  chapeau  :  «  Dragons  !  vous 
êtes  magnifiques  !  il  ne  vous  manque  que  de  voir  les  Russes  ! 
Patience  !  vous  aurez  votre  tour  !  » 

Electrisés  par  cette  promesse,  les  dragons  travaillèrent  avec 
une  nouvelle  ardeur  à  leur  rénovation.  Bientôt  ils  parurent 
tout  à  fait  prêts  à  figurer  avec  honneur  devant  Tennemi.  «  Le 
2A  avril,  lisons-nous  encore  dans  les  «  Souvenirs  d'un  dra- 
gon »  (1),  le  général  Canrobert  passa,  sur  le  plateau  dlnker- 
mann,  la  revue  du  2*  corps  d'armée  auquel  nous  appartenions. 
Le  temps  était  superbe.  Mon  régiment  présentait  un  effectif 
réduit,  mais  composé  d'hommes  à  toute  épreuve.  Les  chevaux, 
ayant  repris  chair  et  vigueur,  étaient  capables  de  pousser  une 
charge.  Celte  obsei-vation  fut  faite  tout  haut  à  notre  colonel 
par  le  général  Bosquet  qui  accompagnait,  avec  lord  Raglan, 
le  général  Canrobert.  >» 

A  partir  de  ce  moment  le  6^  dragons  participa  à  toutes  les 
opérations  dirigées  contre  l'armée  russe  d'observation.  Sauf 
une  reconnaissance  vers  Baïdar,  accomplie  le  28  décembre, 
pendant  laquelle  il  avait  reçu  crânement  le  baptême  du  feu,  ce 
régiment  n'avait  pas  eu  encore  d'engagement  avec  l'ennemi. 
Le  24  mai  il  put  croire  que  son  tour  était  enfin  venu.  Un  peu 
avant  minuit  il  quittait  le  camp  supérieur,  descendait  du  pla- 
teau de  Chersonèse  par  le  col  de  Balaklava,  gagnait  la  Tcher- 
naïa,  passait  à  fond  de  train  sur  le  pont  de  Traktir  et  allait  se 
ranger  en  bataille  à  quelque  distance  en  avant.  Mais  les  Rus- 
ses, qui  occupaient  le  village  de  Tchorgoune,  s'étant  une  fois 
de  plus  dérobés,  il  fallut  remettre  le  sabre  au  fourreau.  Après 
cette  affaire,  les  troupes  s'établirent  dans  la  vallée  de  Balakla- 
va qui  leur  parut,  par  comparaison,  un  paradis  terrestre. 

Ce  fut  encore  une  reconnaissance,  mais  bien  plus  forte  que 
la  première  qui,  le  3  juin,  ramena  le  6*  dragons  vers  la  vallée 
de  Baïdar.  Dans  cette  expédition,  le  régiment  ne  dépassa  pas 
le  village  de  Varnoutka  et  dut  reprendre  le  chemin  du  bivouac 
sans  avoir  vu  les  Russes.  A  la  fin  de  juillet,  il  revenait  à  Var- 


(1)  Page  15i. 


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-  15  — ^ 

noutka,  gagnait  Baïdar  et  poussait  une  pointe,  par  delà  la 
Tchemaïa  supérieure,  jusqu'au  village  d'Orkousta.  Son  rôle 
était  de  surveiller  de  près  l'armée  de  secours  des  Russes.  A  la 
veille  de  tenter  contre  Sébastopol  l'effort  suprême,  il  fallait 
plus  que  jamais  se  mettre  en  garde  contre  une  attaque  déses- 
pérée des  vaincus  de  l'Aima,  de  Balaklava  et  d'Inkermann.  De 
fait,  celte  attaque  se  produisit  le  16  août  mais  elle  ne  fut  pas 
imprévue.  Grûce  au  service  d'informations,  assuré  pour  sa 
part,  par  le  6"  dragons,  le  quartier  général  avait  été  prévenu 
en  temps  utile.  Aussi,  bien  qu'il  n'ait  entendu  que  dans  le  loin- 
tain, le  canon  de  Traktir,  le  régiment  n'a  pas  été  étranger  au 
succès  de  cette  belle  journée. 

Après  Traktir,  il  n'y  avait  plus  à  se  préoccuper  de  l'armée 
de  secours.  Tout  l'intérêt  de  la  lutte  se  concentra  sur  Sébasto- 
pol. La  cavalerie,  sa  mission  remplie,  était  restée  à  Orkousta, 
attendant  les  événements.  Là,  profitant  d'un  moment  d'accal- 
mie, le  général  d'AIlonville  avait  passé,  le  12  août,  l'inspection 
de  ses  troupes.  On  lit  dans  son  rapport  : 

«  Le  0*  de  dragons  est  un  bon  régiment,  dans  lequel  règne 
l'esprit  militaire  et  un  grand  accord  parmi  les  officiers,  comme 
une  discipline  parfaite  dans  la  troupe.  Il  a  beaucoup  acquis 
comme  habitude  d'activité  et  dû  service  de  campagne  depuis 
son  séjour  en  Crimée.  Le  colonel  Ressayre  lui  imprime  une 
excellente  impulsion  et  le  général  est  heureux,  en  lui  expri- 
mant sa  satisfaction  des  résultats  obtenus,  de  pouvoir  l'enga- 
ger à  persévérer  dans  cette  voie... 

«  En  résumé,  l'Inspecteur  général,  à  côté  de  quelques  ob- 
servations,  qui  seront  acceptées  comme  les  conseils  de  l'expé- 
rience, n'a  que  des  éloges  à  donner  au  6*  dragons  et  sera  char- 
mé de  lui  procurer  l'occasion  de  montrer  sur  le  champ  de  ba- 
taille, tout  ce  qu'il  vaut.  » 

Pour  cela  il  fallait  en  finir  avec  le  siège.  Or,  ce  grand  dra- 
me touchait  à  sa  fin.  le  dénouement  était  proche.  «  Dans  la 
nuit  du  7  au  8  septembre  raconte  l'ancien  sous-officier  Mis- 
mer,  nous  reçûmes  l'ordre  de  nous  replier  dans  la  plaine  Je 
Balaklava.  Cet  ordre  ne  pouvait  s'expliquer  que  par  l'immi- 
nence de  l'assaut.  Depuis  deux  jours,  la  coulée  de  la  Tcher- 


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—  1«  — 

naïa  nous  apportait  le  vacarme  de  deux  mille  deux  cents  piè- 
ces de  gros  calibre  tirant  sans  interruption...  Une  épaisse  fu- 
mée obscurcissait  le  ciel  et  répandait  sur  la  terre  un  brouillard 
nauséabond.  En  arrivant  sur  la  Tchernaïa,  nous  trouvâmes 
l'armée  sur  pied.  On  nous  forma,  face  à  la  rivière,  à  la  droite 
de  l'infanterie.  La  canonnade  était  infernale.  La  terre  trem- 
blait sous  les  pieds  des  chevaux.  Vers  neuf  heures,  le  feu  se 
ralentit.  A  onze  heures  il  reprit  avec  une  nouvelle  violence.  A 
midi  juste  il  cessa.  L'assaut  commençait.  On  nous  fit  mettre  le 
sabre  à  la  main  bien  qu'il  n'y  eût  aucun  ennemi  devant  nous, 
sans  doute  pour  rendre  honneur  à  ceux  qui  se  ruaient  dans  In 
mort.  Nous  restâmes  ainsi  longtemps  l'oreille  tendue  vers  Sé- 
bastopol.  A  trois  ou  quatre  heures  la  nouvelle  arriva  que  Ma- 
lakoff  était  pris  »  (1). 

On  sait  que  la  prise  de  Sébastopol  ne  mit  pas  fin  à  la  guerre. 
150,000  Russes  occupaient  encore  la  Crimée.  Avant  de  les  at- 
taquer de  front,  le  maréchal  Pélissier  avait  décidé  d'envoyer 
à  Eupatoria  quelques  régiments  de  cavalerie  afin  d'inquiéter 
l'ennemi  sur  sa  ligne  de  retraite.  Le  6*  dragons  fit  partie  de 
l'expédition.  A  peine  débarqué,  il  brûlait  d'en  venir  aux  mains 
avec  le  corps  de  cavalerie  russe  chargé  de  surveiller  Eupato- 
ria. Le  25  une  première  reconnaissance  l'amena  assez  loin  sur 
la  route  de  Pérécop.  Pendant  cette  journée,  l'ennemi  resta 
constamment  en  vue  mais  hors  de  la  portée  des  sabres.  On  re- 
commença le  29,  mais  fidèles  à  leur  tactique,  les  Russes  gar- 
daient toujours  avec  les  nôtres  une  distance  égale  et  sem- 
blaient insaisissables.  Tout  à  coup  on  apprend  par  les  éclai- 
reurs  qu'une  division  de  lanciers  ennemis  «  se  tenait,  en  gran- 
de sécurité,  derrière  un  pli  de  terrain,  près  du  village  de  Kan- 
ghil.  »  Aussitôt,  hussards  et  dragons  s'élancent  à  fond  de 
train,  arrivent  comme  une  trombe  sur  la  troupe  surprise  qu'el- 
le met  en  désarroi.  Revenus  de  leur  stupeur,  les  malheureux 
lanciers  «  essaient  de  se  reformer  à  plusieurs  reprises  ;  mais, 
rompus  chaque  fois  par  une  charge  nouvelle,  ils  finissent  par 
tourner  décidément  bride  et  sont  poursuivis  l'espace  de  cinq 


(1)  Souvenirs  d'un  Dragon^  p.  210. 


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—  17  - 

à  six  kilomètres.  Leur  artillerie  avait  à  peine  eu  le  temps  de 
tirer  deux  coups  de  canon  qu'elle  était  enveloppée.  Six  pièces, 
douze  caissons,  une  forge  de  campagne,  IGO  hommes  et  250 
chevaux  demeurèrent  entre  les  mains  des  vainqueurs.  La  per- 
te des  Russes  fut,  en  outre  de  38  morts  et  d'un  nombre  de  bles- 
sés à  peu  près  égal  »  (1). 

Cette  belle  affaire  fit  particulièrement  honneur  au  6"*  dra- 
gons qui  un  moment  se  trouva  seul  aux  prises  avec  l'ennemi 
pendant  que  le  4"  hussards  qui  avait  chargé  en  tête  reformait 
ses  rangs  et  que  le  7**  dragons  accourait  à  toute  vitesse.  Trojs 
noms  superbes  :  Marengo,  Austerlitz,  Friedland  illustraient 
son  étendard.  On  y  ajouta  celui  de  Kanghil. 

Son  colonel  pouvait  être  content  de  lui.  Mais  que  dire  du 
chef  qui  avait  créé  de  toutes  pièces,  sous  un  climat  meurtrier 
et  le  feu  de  l'ennemi,  un  instrument  si  parfait  de  combat  et  de 
victoire  ?  Jamais  il  ne  s'était  montré  plus  digne  qu'à  Kanghil 
de  ce  beau  nom  de  brave  des  braves  que  lui  avait  donné  le  gé- 
néral Morris.  On  racontait  le  soir  même,  au  bivouac,  qu'en 
chargeant  à  sa  place  de  bataille,  il  avait  menacé  de  passer  son 
sabre  à  travers  le  coi*ps  de  son  trompette  d'ordonnance  qui 
voulait  le  dépasser. 

Malgré  le  parti-pris  des  Russes  d'éviter  tout  engagement  on 
ne  devait  pas  cesser  de  les  harceler  et  de  les  serrer  de  près. 
Mais  la  difficulté  des  routes,  le  manque  d'eau,  l'absence  «le 
ressources  de  tout  genre  empêchèrent  toujours  de  les  pour- 
suivre à  fond  jusque  dans  leurs  retranchements.  Même  pen- 
dant le  gros  hiver  et  par  des  températures  de  22  degrés  de 
froid,  les  troupes,  cantonnées  dans  Eupatoria,  faisaient  des 
sorties  journalières.  Malheureusement  le  scorbut  éclata  parmi 
elles.  Il  devait  faire  plus  de  victimes  que  la  guerre  et  le  6*  dra- 
gons ne  fut  pas  épargné.  «  C'est  alors,  dit  M.  Charles  Mis- 
mer,  qu'apparut  la  valeur  morale  des  sunàvants  du  premier 
hiver.  Tandis  que,  pour  le  service  courant,  il  restait  à  peine 
cinq  ou  six  hommes  disponibles,  dès  qu'il  était  question  d'une 
prise  d'armes,  tous  les  chevaux  étaient  montés.  Des  cavaliers 


(1)  C.  Roussel,  Histoire  de  la  guerre  de  Crimée,  t.  ii,  p.  413. 


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-  18  - 

de  mon  peloton,  dont  les  jambes  ulcérées  ne  formaient  qu'une 
plaie,  supportaient  la  selle  sans  se  plaindre,  pendant  des  jour- 
nées entières,  soit  pour  ne  pas  manquer  une  chance  de  guer- 
re, soit  dans  lespoir  qu'une  balle  ou  un  boulet  mettraient  fin 
à  leur  existence  »  (1).  Il  n'était  plus  question  de  suicide. 

Cependant  on  allait  bientôt  voir  la  fin  de  tous  ces  dangers 
et  de  toutes  ces  souffrances.  Le  27  février  1856  un  armistice 
fut  signé  par  les  belligérants  et  le  2  avril  des  salves  d'artillerie 
annonçaient  la  conclusion  de  la  paix. 

Parti  des  premiers,  le  6*  dragons  fut  des  derniers  rapatriés. 
Son  colonel  le  ramena  par  terre  vers  Sébastopol.  Chemin  fai- 
sant il  le  fit  bivouaquer  sur  le  champ  de  bataille  de  l'Aima. 
Dans  les  premiers  jours  de  juin  il  s'embarquait  avec  lui  à  Ka- 
miesch,  sur  le  vapeur  La  France.  La  cravate  de  Commandeur 
de  la  Légion  d'honneur,  la  médaille  de  la  reine  Victoria  avec 
agrafe,  les  décorations  de  l'ordre  du  Bain  d'Angleterre,  de 
l'ordre  du  Medjidié  de  Turquie,  de  la  valeur  militaire  de  Sar- 
daigne,  tels  sont  les  trophées  qu'il  rapportait  de  cette  rude 
campagne. 

Pendant  que  son  régiment  s'installait  à  Clermont-Ferrand 
où  on  l'avait  envoyé  en  garnison,  le  colonel  Ressayre  se  ren- 
dit à  Paris  pour  saluer  l'Empereur.  On  comprend  que  les  me- 
sures énergiques,  exceptionnelles  qu'il  avait  dû  prendre  pour 
le  salut  du  régiment  n'avait  pas  laissé  de  faire  des  mécontents. 
Des  plaintes  étaient  montées  jusqu'au  trône.  M.  Ressayre  s'en 
aperçut  lorsque  l'Empereur,  après  l'avoir  remercié,  lui  dit  : 
«  On  vous  aurait  placé  dans  la  Garde,  colonel,  en  récompense 
de  vos  services,  mais  on  vous  a  trouvé  la  main  trop  ferme.  »  Il 
répondit  non  en  courtisan  mais  en  soldat  :  «  Sire,  je  ne  chan- 
gerai pas  ma  manière  de  servir.  »  Cette  franchise  ne  déplut 
pas  au  Prince.  Trois  ans  après,  au  moment  de  partir  pour 
l'Italie  avec  la  Garde,  il  fut  trop  heureux  de  retrouver  cette 
«  main  ferme  »  pour  lui  confier  l'Impératrice-régente  et  le 
Prince  Impérial. 

M,  Ressayre  garda  donc  sa  manière  forte  de  commanâer.  A 


(1)  SouDenirs  dun  Dragon,  p.  253. 


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—  li)  — 

Clermoni,  à  Senlis,  à  Saint-Mihiel,  dans  toutes  ses  garnisons 
successives,  le  6*  dragons  se  fil  remarquer  par  sa  belle  tenue 
et  son  exacte  discipline.  Son  colonel,  qui  savait  mieux  que  per- 
sonne comment  un  régiment  se  perd  et  comment  il  se  relève, 
ne  tolérait  aucun  abus  et  réprimait  rigoureusement  toutes  les 
défaillantes.  Il  apprend  un  jour  que  deux  de  ses  officiers  ayant 
lait  au  jeu  des  pertes  considérables,  vont  être  exécutés.  Vite 
il  paie  leurs  dettes  pour  l'honneur  du  régiment,  mais  il  chas- 
se sans  pitié  les  mauvais  joueurs. 

Dans  ses  «  Dix  ans  soldat  »  M.  Ch.  Mismer  cite  de  lui  un 
autre  trait  de  sévérité.  «  Aux  termes  des  règlements,  écrit-il. 
Tofficier  de  semaine,  dans  chaque  escadron,  est  seul  chargé  du 
service  courant.  Le  colonel  Ressayre  ayant  exigé,  je  ne  sais 
plus  à  quel  propos,  la  présence  de  tous  au  pansage  du  soir,  ils 
refusèrent  d'obéir.  Ce  coup  de  tôle  coûta  cher  aux  plus  an- 
ciens Plusieurs  furent  mis  en  retrait  d'emploi,  notamment  un 
officier  d'état-major  faisant  son  stage  au  régiment.  D'autres  su- 
birent la  prison  et  les  arrêts  de  rigueur  pendant  un  mois.  Mais 
tout  en  donnant  raison  au  colonel,  le  Ministre  lui  garda  ran- 
cune de  l'avoir  forcé  de  sévir.  On  lui  attribua  même  cette  pa- 
role :  «  Un  colonel  qui  se  fait  délester  de  ses  officiers  est  un 
détestable  colonel.  »  Ce  sont  des  ministres  de  celte  trempe  qui 
mènent  à  Sedan.  Le  premier  devoir  d'un  chef  est  de  se  faire 
respecter,  le  reste  vient  ensuite.  Nous  avons  vu  que  M.  Res- 
sayre savait  aussi  se  faire  aimer. 

Au  reste,  les  rapports  des  Inspecteurs  généraux  sont  'à 
pour  attester  les  progrès  accomplis  d'année  en  année  par  le 
G*  dragons,  en  même  temps  que  les  mérites  et  la  valeur  du  co- 
lonel. 

Années  1856.  —  L'esprit  de  corps  est  très  bon,  le  régiment  est 
très  dévoué  à  TEmpercur  et  à  la  France.  L'union  et  Teslime  qui 
existent  entre  tous  les  militaires  du  corps  sont  un  sûr  garant  qu  il 
fera  toujours  parfaitement  son  devoir  dans  toutes  les  circonstan- 
ces, comme  il  en  a  donné  tant  de  preuves  en  Crimée...  En  résumé 
le  6*  de  dragons  est  un  beau  et  bon  régiment.  Déjà,  depuis  son  re- 
tour de  Crimée  il  a  été  énormément  fait  pour  rétablir  la  régularité 
inévitablement  troublée  par  l'éloignement  des  escadrons  de  guer- 


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—  20  - 

re.  Chacun  a  déployé  un  zèle  digne  des  plus  grands  éloges.  Le  co 
lonel,  très  bien  secondé  par  les  officiers,  a  su  donner  une  excellen- 
te direction  à  tous  les  détails,  et  les  résultats  obtenus  sont  très  bons. 
L'Inspecteur  général  se  plaît  à  en  témoigner  ici  toute  sa  sûtisfac- 
lion  ;  il  sera  heureux  de  faire  valoir  auprès  de  TEmpereur  et  du 
Ministre  les  nouveaux  titres  à  leur  bienveillance  que  le  régiment 
ajoute  à  ceux  qu'il  a  si  dignement  acquis  pendant  la  guerre... 

Clcrmont-Ferrand,  le  5  septembre  1856. 

Signé  :  De  Chalendon. 

Année  1S57.  —  Le  service  se  fait  avec  régularité  et  d'une  maniè- 
re conforme  aux  règlements.  L'esprit  de  corps  est  bien  compris  au 
6®  dragons,  où  chacun  est  fier  d'appartenir  à  un  régiment  qui  a  si 
glorieusement  servi  en  Crimée.  La  tenue  belle  et  réglementaire  se 
distingue  par  beaucoup  d'uniformité  et  un  ajustage  correct  de  tou- 
tes les  parties  qui  la  composent...  En  résumé,  le  6*  dragons  est  un 
beau  et  bon  régiment  qui  a  peu  de  choses  à  faire  pour  atteindre  la 
perfection  à  laquelle  doivent  viser  tous  les  corps  de  l'armée.  Sa 
discipline,  son  excellent  esprit,  sa  belle  tenue,  son  brillant  ensem 
ble  et  son  dévouement  sans  bornes  à  l'Empereur,  si  grandement 
développés  par  le  chef  distingué  placé  à  sa  tête,  lui  assureront  tou 
jours  un  premier  rang  parmi  nos  meilleurs  régiments  de  cavalerie. 

Clermont-Fcrrand,  le  1"  novembre  1857. 

Signé  :  C**  Gudin. 

Année  1858.  —  Les  observations  de  l'Inspecteur  général  n'ont 
porté  que  sur  de  légères  irrégularités  qui  n'ont  que  peu  d'importan- 
ce. Aussi  est-il  heureux,  dans  le  résumé  de  son  ordre,  de  procla-' 
mer  que  le  6*  de  dragons  est  un  des  premiers  dans  les  plus  beaux 
et  les  meilleurs  régiments  de  cavalerie  de  l'armée.  D'une  propreté 
remarquable,  se  présentant  bien  sous  les  armes,  et  à  son  attitude 
toute  militaire  on  reconnaît  qu'il  a  pris  une  bonne  part  dans  la 
glorieuse  campagne  de  Crimée.  Il  on  a  conservé  les  bonnes  tradi- 
tions. L'entretien  particulier  que  l'Inspecteur  général  a  eu  avec  tous 
les  officiers  du  corps  individuellement  lui  a  prouvé  l'excellent  es- 
prit dont  le  régiment  est  animé...  Ces  heureux  résultats  sont  dûs  à 
l'énergique,  intelligente  et  si  militaire  direction  donnée  par  le  co- 
lonel Ressayre,  si  bien  secondé  par  les  officiers  supérieurs.  L'Ins- 
pecteur général  ne  peut  que  répéter,  en  terminant,  ce  que  disait 
son  prédécesseur  l'année  dernière  :  «  Le  6*  de  dragons  a  peu  à 
faire  pour  atteindre  la  perfection.  » 
Clermont-Ferrand,  le  27  juillet  1858. 

S^gné    »    r^  PXRTOUNEAUX. 


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—  21  — 

Année  1859.  —  Le  régiment  a  été  bien  présenté  à  la  revue  d'en 
semble,  la  tenue  des  hommes  et  des  chevaux  est  belle  et  règlemen 
laire,  le  paquetage  est  élégant  et  solide,  les  cavaliers  sont  parfai- 
tement placés  à  cheval.  L'esprit  de  corps  est  généralement  bon... 
En  résumé  le  6*  de  dragons  est  un  très  beau  et  très  bon  régiment  ; 
sa  conduite  en  Crimée  assure  ses  succès  à  venir...  L'Inspecteur  gé- 
néral a  constaté  dans  ses  rapports  avec  le  chef  de  corps  qu'il  est 
plein  de  bienveillance  pour  ses  subordonnés  et  tout  à  fait  digne  des 
bons  sentiments  du  régiment  qu'il  commande. 

Senlis,  le  21  août  1859. 

Signé  :  Dr:  Grammont. 

Année  1860,  —  Appelé  à  inspecter  le  6®  de  dragons,  je  suis  heu- 
reux de  n'avoir  à  dire  au  Ministre  que  le  bien  que  je  pense  de  ce 
régiment,  et  de  pou\oir  constater  que  la  discipline  y  est  parfaite  et 
paternelle,  sans  faiblesse.  On  a  su  faire  comprendre  à  tous  que 
l'esprit  de  nos  règlements  consisté  bien  plus  à  savoir  prévenir  les 
fautes  qu'à  savoir  les  réprimer.  L'esprit  du  corps  est  parfait,  l'o- 
béissance est  facile  parce  que  le  commandement  est  ce  qu'il  doit 
être  ;  il  veut  le  bien  pour  le  bien  et  non  pour  se  faire  valoir...  En 
résumé,  le  6*  régiment  de  dragons  est,  dans  toute  l'extension  du 
terme,  un  beau  et  bon  régiment,  pas  une  partie  ne  laisse  à  désirer. 
M.  le  colonel  Ressayre  qui  l'a  fait  ce  qu'il  est,  laissera  à  son  suc- 
cesseur une  lAche  difficile  à  remplir  :  celle  de  le  conserver  ce  qu'il 
est.  Vienne  la  guerre,  le  6®  dragons  se  montrera  toujours  ce  qu'il 
a  été  au  combat  de  Kanghil... 
Saint-Mihiel,  le  9  août  18G0. 

Signé  :  Reibell. 

Année  1861.  —  L'Inspecteur  général...  est  heureux  de  constater, 
comme  ses  prédécesseurs,  que  le  6**  de  dragons  est  un  beau  et  ex- 
cellent régiment,  instruit,  discipliné,  bien  commandé  et  loyale- 
ment administré.  Esprit  de  coq:)s  parfait,  discipline  juste  et  pater- 
nelle sans  faiblesse,  instruction  théorique  et  pratique  plus  que  suf- 
fisante dans  tous  les  grades,  tenue  soignée  et  réglementaire,  harna- 
chement et  armement  entretenus  avec  soin,  paquetage  gracieux  et 
régulier,  registres  de  toute  nature  propres  et  ù  jour,  comptabilité 
des  escadrons  parfaite,  sollicitude  constante  pour  tous  les  intérêts 
du  soldat,  hygiène  des  hommes  prévoyante  et  bien  entendue,  ad- 
ministration générale  probe  et  régulière,  tels  sont  les  beaux  résul- 
tats obtenus  par  M.  le  colonel  Ressayre,  si  bien  secondé  par  tous  ses 


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22  

inférieurs,  mais  dont  la  fermeté  paternelle,  l'esprit  éclairé  et  la  sa- 
ge expérience  sont  un  exemple  pour  tous.  L'Inspecteur  général  est 
convaincu,  comme  son  prédécesseur,  (jue  ce  chef  de  corps,  si  di- 
gne et  si  méritant  à  tous  égards,  laissera  à  son  prochain  successeur 
une  tâche  difficile  à  remplir... 
Sainl-Mihiel,  le  27  aoûl  1861. 

Signé  :  Dupi  en  i>e  Fkletz. 

Comme  on  le  voit,  ces  derniers  rapports  faisaient  prévoir, 
à  bref  délai,  la  nomination  de  M.  Ressayre  au  grade  de  gé- 
néral de  brigade.  Cette  nomination  parut  le  14  mars  1863. 
Elle  fut  applaudie,  on  peut  dire,  de  toute  Tarmée.  ((  Royal, 
mon  ami,  écrivit  de  Verdun  au  nouveau  promu,  le  colonel  du 
3"  dragons,  le  Moniteur  nous  a  enfin  apporté  la  bien,  bonne 
nouvelle  de  votre  nomination.  Elle  nous  a  comblés  de  joie. 
Nous  avons  fêté  hier,  ep  grande  réunion,  vos  étoiles,  et  j'ai  pu 
me  convaincre  que  chacun  de  mes  invités  prenait  un  intérêt 
véritable  au  bonheur  qui  vous  est  échu  en  partage...  » 

Les  officiers  du  6*  dragons  firent  aussi  une  «  grande  réu- 
nion »  pour  offrir  au  chef  qui  allait  partir  leurs  félicitations 
mêlées  de  très  vifs  regrets.  Au  toast  qui  lui  fut  porté,  M.  Res- 
sayre répondit  :  «<  Messieurs,  merci  de  votre  bon  accueil  et  des 
regrets  que  vous  m'exprimez  si  bien.  On  ne  se  sépare  pas 
d'une  famille  avec  laquelle  on  a  vécu  pendant  plus  de  dix  ans, 
sans  éprouver  un  serrement  de  cœur.  Votre  souvenir  me  sera 
toujours  cher,  j'applaudirai  à  vos  succès,  et  j'appellerai  de 
mes  vœux  le  jour  qui  nous  réunira  de  nouveau.  Je  ne  vous  dis 
donc  pas  adieu,  mais  au  revoir.  » 

La  veille  de  son  départ,  il  fit  au  régiment  assemblé  ses 
adieux  en  ces  termes  :  «  Officiers  et  dragons,  je  vous  ai  réunis 
pour  la  dernière  fois  avant  de  nous  séparer,  pour  vous  dire 
que  cet  avancement  qui  m'a  été  donné,  je  le  dois  à  votre  bonne 
discipline,  à  votre  bonne  conduite,  à  votre  belle  tenue,  je  le 
dois  surtout  à  la  manière  admirable  dont  le  régiment  s'est 
montré  dans  les  garnisons  et  dans  les  jours  à  jamais  mémora- 
bles de  la  Crimée.  Recevez  tous  ici  mes  remerciements.  Soyez 
fiers  d'appartenir  à  ce  beau  (f  dragons  que  j'ai  été  si  heureux 
de  commander.  Rappelez-vous  quelquefois  votre  ancien  Colo- 


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-  23  — 

nel,  donnez  à  son  successeur,  à  tous  vos  chefs,  une  bonne  pari 
de  rattachement  que  vous  hii  avez  toujours  voué.  Quant  à 
moi,  je  n'oublierai  jamais  les  bonnes  étapes  que  nous  avons 
faites  ensemble...  » 

Le  nouveau  général  fut  d*abord  attaché  à  la  première  sec- 
tion de  TEtat-major  de  Tarmée,  en  attendant  le  commandement 
en  chef  de  l'Ecole  de  cavalerie  qu  on  lui  réservait.  Mais  des 
raisons  de  convenance  personnelle  lui  faisaient  désirer  un  pos- 
te dans  le  Midi  de  la  France.  Il  fut  placé  à  la  tôte  d'abord  de  ^a 
subdivision  du  Tani  le  21  mars  1863,  puis  de  la  subdivision  du 
Gers,  le  31  août  de  la  même  année.  Entre  temps,  il  avait  com- 
mandé une  brigade  de  cavalerie  au  camp  de  Châlons.  Le  25 
juin  1864,  il  était  transféré  à  Agen  pour  y  commander  la  sub- 
division du  Lot-et-Garonne. 

Dans  cette  ville,  un  long  séjour,  ses  hautes  fonctions,  ses 
ser\'ices  lui  acquirent  définitivement  le  droit  de  cité.  Il  est 
ainsi  devenu  une  de  ses  nobles  et  brillantes  illustrations.  Il  y 
avait  épousé,  en  1860,  une  jeune  fille,  M*^  Marie-Rosine  Pau- 
quet,  belle  de  toutes  les  grâces  de  Tesprit  et  du  cœur,  plus  bel- 
le encore  de  tous  les  charmes  de  la  vertu.  Elle  devait  plus  tard, 
«  aux  jours  d'angoisse,  comme  on  l'a  si  bien  dit,  partager  ses 
patriotiques  et  périlleuses  émotions  »  (1).  Elle  devait  surtout, 
fidèle  jusqu'à  la  tombe,  entourer  sa  glorieuse  mémoire  du 
culte  le  plus  touchant.  En  attendant  elle  était  la  joie  et  l'orgueil 
de  son  foyer  où  vinrent  bientôt  se  ranger  deux  berceaux.  Ni 
les  douceurs  d'un  tel  bonheur  domestique,  ni  le  poids  des  ans 
qui  commençaient,  hélas  !  à  s'accumuler  sur  sa  tête  ne  par- 
vinrent à  entamer  son  âme  et  son  tempérament  de  fer.  On  le 
vit  bien  quand,  désigné  en  1869  pour  commander  une  brigade 
de  cavalerie  au  camp  de  Lannemezan,  il  chargeait  en  tête  de 
ses  régiments  avec  la  fougue  et  son  entrain  de  lieutenant  aux 
chasseurs  d'Afrique. 

La  patrie  en  danger  pouvait  encore  compter  sur  lui.  Cepen- 
dant, en  1870,  la  déclaration  de  guerre  avec  l'Allemagne  le 


(1)  Xavier  de  Lassalle,   art.   nécrologique   de   M"*  la   Générale  Ressayro 
dans  le  Journal  de  Lol-el-Garonne,  n'  du  6  février  1902. 


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-   L>1   - 

consterna.  De  l'école  du  sage  maréchal  Niel,  son  prolecteur 
et  son  ami,  il  ne  oartagea  pas  l'illusion  générale,  mais  il  fit  eu- 
tendre  ces  paroles  prophétiques  :  «  Nous  ne  sommes  pas  prêts, 
vous  verrez  les  Prussiens  à  Paris.  »  A  son  grand  désespoir,  la 
nature  de  ses  fonctions  ne  le  désignait  pour  marcher  des  pre- 
miers à  l'ennemi.  Il  était  donc  resté  à  son  poste  d'Agen,  se 
morfondant,  se  rongeant  les  poings,  réclamant  à  cor  et  à  cri 
un  commandement  de  guerre.  Le  21  juillet  il  était  avisé  du  Mi- 
nistère «  qu'on  le  réservait  pour  commander  la  cavalerie  du 
corps  d'armée  des  Pyrénées  qui  allait  être  créé  et  placé  sous 
les  ordres  du  général  Trochu  »  (1).  Mais  après  nos  premiers 
revers,  la  nécessité  s'imposa  de  concentrer,  autour  de  la  ca- 
pitale, toutes  nos  forces  militaires  encore  inemployées.  Le  19 
août,  M.  Ressayre  reçut  l'ordre  de  se  rendre  à  Paris  pour  y 
prendre  le  commandement  de  la  2*  hrigade  de  la  division  de 
cavalerie  (général  Reyau)  du  13'  corps  d'armée.  Le  15  sep- 
tembre cette  division,  distraite  du  IS**  corps  pour  faire  partie 
du  15"  corps  alors  en  formation,  est  envoyée  à  Orléans.  C'est 
à  partir  de  ce  moment  que  le  général  Ressayre  entra  vérita- 
blement en  campagne. 

Il  eut  à  Toury  son  premier  engagement  sérieux.  Les  Prus- 
siens avaient  fait  de  ce  village  le  centre  de  leurs  approvision- 
nements et  de  là  ils  rançonnaient  tout  le  pays  d'alentour.  On 
résolut  de  brusquer  une  attaque  de  ce  côté-là  pour  leur  infli- 
ger une  leçon  et  s'emparer  de  leur  butin.  Le  5  octobre,  à  3  heu- 
res du  matin,  partait  de  Chevilly,  dans  la  direction  de  Toury, 
le  général  de  division  Reyau  avec  la  brigade  Ressayre,  deux 
autres  brigades  de  cavalerie,  un  petit  corps  d'infanterie  et  trois 
demi-batteries.  Vers  sept  heures,  il  enlevait,  avec  son  avant- 
garde,  le  village  de  Chaussy  situé  à  4  kilomètres  de  Toury  et 
occupé  par  les  avant-postes  de  l'ennemi.  Pendant  ce  temps  la 
brigade  Ressayre  exécutait  sur  la  droite  de  Toury  un  mouve- 
ment tournant  pour  cerner  les  Allemands.  Mais  ceux-ci  n'at- 
tendirent pas  l'attaque.  Aux  premiers  bruits  du  canon  et  de  \a 
fusillade  le  prince  Albert  et  les  princes  de  Saxe-Meiningen  ol 


(1)  Lellre  du  général  Loforl,  directeur  de  la  cavalerie. 


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de  Saxe-Altenbourg  avaient  fait  évacuer  le  village  à  leurs  500 
cavaliers  et  à  leurs  2,000  fantassins  et  se  dérobaient,  par  une 
retraite  précipitée,  dans  la  direction  de  Paris.  Sans  leur  ex- 
cellente artillerie  cette  retraite  eût  été  une  déroute.  On  les 
poursuivit  pendant  plusieurs  kilomètres  tant  que  les  chevaux 
purent  aller.  Leur  parc  de  bestiaux  nous  resta  entre  les  mains. 
De  plus,  dès  le  lendemain,  Pithiviers  et  les  environs  furent 
évacués,  et  l'on  put  dire,  en  toute  vérité,  qu'il  n'y  avait  plus 
un  Prussien  dans  tout  le  département  du  Loiret.  Tels  furent 
les  résultats  de  cette  affaire. 

M.  Ressayre  ignorait  encore  que  sa  nomination  au  grade  de 
général  de  division  était  signée  depuis  la  veille.  Il  était  envoyé 
à  Blois  pour  y  prendre  le  commandement  de  la  division  de  ca- 
valerie du  16'  corps  d'armée  qui  achevait  de  se  constituer.  A 
peine  avait-il  pris  contact  avec  sa  troupe  qu'il  quittait  Blois  le 
28  pour  marcher  à  l'ennemi.  Le  soir  il  couchait  à  Marchenoir. 
«  Nous  devions,  écrivait-il  le  29,  continuer  ce  mouvement  vn 
avant  ce  matin.  Le  contre-ordre  est  arrivé  lorsque  nous  nous 
disposions  à  décamper,  Ce  sera  sans  doute  pour  demain  ma- 
tin. Nous  sommes  logés  chez  le  maire  de  l'endroit  qui  a  une 
peur  effroyable  ces  Prussiens,  vieux  richard  qui  a  commencé 
par  enlever  les  clefs  de  toutes  les  portes.  Mais  mon  Brigadier 
(général  de  brigade),  qui  ne  se  laisse  pas  intimider,  lui  a  dit 
qu'il  lui  fallait  dix  chambres  avec  feux  et  la  cuisine  libre.  Et 
enfin,  comme  on  ne  trouvait  rien  dans  le  village  :  vivres,  vin, 
etc.,  le  brave  homme,  malade  dans  son  lit,  a  fini  par  s'exécu- 
ter et  nous  donner  les  clefs  de  partout.  De  cette  façon  nous 
n'avons  manqué  de  rien.  C'est  bien  la  moindre  des  choses  que 
Ton  puisse  faire  pour  des  gens  qui  viennent  à  votre  secours.  » 

Poui-suivant  son  récit,  le  général  ajoutait  :  «  Nous  avons  ici 
beaucoup  de  troupes,  mais  comme  toujours  peu  d'ordre  dans 
les  divisions.  Ma  cavalerie  est  très  disséminée.  Dans  le  mou- 
vement projeté  pour  demain,  je  l'aurai  à  peu  près  sous  la 
main.  Toutefois  elle  occupera  un  rayon  d'une  lieue  :  c'est 
beaucoup.  J'estime  que  nous  allons  avoir  en  ligne  près  de 
80.000  hommes.  Si  tout  ce  monde  allait  bien,  nous  ne  ferions 
qu'une  bouchée  de  la  troupe  que  l'ennemi  va  nous  opposer. 


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—  26  — 

Nous  n'en  savons  pas  au  juste  le  nombre,  mais  il  doit  être  in- 
férieur au  nôtre.  Le  général  d'Aurelle  de  Paladines  qui  com- 
mande Tannée  de  la  Loire,  doit  venir  prendre  le  commande- 
ment en  chef  de  toute  cette  armée  qui  va  opérer  sur  un  rayon 
de  dix  lieues  au  moins. 

<(  Le  temps  est  à  la  pluie,  les  terres  sont  détrempées,  les 
routes  sont  défoncées  et  pour  notre  artillerie  ce  n'est  pas  bon. 
Il  est  vrai  que  pour  cela  l'ennemi  n'est  pas  mieux  partagé  que 
nous,  mais  ses  chevaux  sont  bien  meilleurs.  Ayons  confiance 
en  la  Providence.  » 

Le  lendemain  il  reprenait  :  «  Ma  reconnaissance  rentre  à 
l'instant  ;  elle  ne  me  signale  rien  d'important.  A  son  approche, 
quelques  cavaliers  ennemis  se  sont  montrés  mais  à  une  dis- 
tance telle  qu'il  n'a  pas  été  possible  à  mes  dragons  de  les 
atteindre.  Cette  reconnaissance  aura  toujours  cela  de  bon 
qu'elle  aura  permis  à  mes  officiers  de  connaître  le  pays  et 
d'exercer  nos  hommes  qui,  pour  la  première  fois,  étaient  ap- 
pelés à  faire  un  service  d'avant-garde.  Cette  promenade  les 
a  tenus  dix  heures  sur  pied.  Heureusement  depuis  qu'ils 
étaient  partis,  nous  n'avons  pas  eu  de  pluie,  mais  je  ne  suis 
pas  rassuré  sur  le  temps  et  Dieu  sait  si  nous  aurions  besoin 
d'en  avoir  du  beau. 

((  Mes  journées  se  passent  ici  à  ouvrir  des  dépêches,  à 
donner  des  ordres  et  à  en  recevoir  et  à  pâlir  sur  les  cartes. 
Quel  métier  !  je  préférerais  travailler  la  terre.  Pendant  toute 
la  journée,  les  troupes  d'infanterie,  artillerie,  n'ont  pas  dis- 
continué, c'est  un  va  et  vient  continuel  qui  ne  finira  guère  qu'à 
la  nuit  et  encore  !  Nous  n'avons  pas  encore  d'ordre  pour  de- 
main. Nos  lignes  occupent  une  étendue  de  20  kilomètres.  Avec 
ma  cavalerie,  je  couvre  toute  la  gauche  de  l'armée.... 

«  Je  descends  de  cheval,  j'ai  voulu  voir  un  régiment  que  je 
ne  connaissais  pas  et  qui  m'est  arrivé  il  y  a  trois  jours  ;  c'est 
le  T  de  ma  division.  C'est  trop  pour  un  seul  divisionnaire,  à 
cause  des  écritures  surtout.  » 

Il  écrivait,  encore  du  même  lieu,  le  31  octobre  :  «  Je  suis 
toujours  ici  avec  ma  cavalerie.  Un  seul  de  mes  régiments  est 
parti  ce  matin  en  reconnaissance,  il  n'est  pas  encore  rentré. 


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-  27  — 

De  rinfanterie  une  seule  division  a  fait  un  mouvement  en 
avant.  Avec  tout  cela  nous  n'avons  pas  Tair  d'avancer.  Je  ne 
sais  pas  ce  que  Ion  attend.  Il  est  vrai  que  Thiver  ne  se  prêle 
guère  à  la  marche.  La  pluie  a  recommencé  de  plus  belle  la 
nuit  dernière,  le  vent  soufle  avec  une  extrême  violence,  les 
terres  sont  détrempées  et  les  roules  peu  praticables.  Dans  de 
semblables  conditions,  il  est  difficile  de  faire  de  la  bonne  be- 
sogne. Je  plains  nos  pauvres  soldats,  ils  sont  dans  la  boue  vX 
bien  souvent  mouillés  sans  pouvoir  sécher  leurs  vêtements.  Je 
voudrais  pouvoir  leur  donner  un  peu  de  mon  confortable. 

<t  Pendant  que  j'écris,  rentre  mon  régiment  de  lanciers  qui 
était  parti  ce  matin  en  reconnaissance.  On  m'amène  un  cui- 
rassier prussien,  beau  garçon.  Je  le  fais  diriger  sur  le  grand 
quartier  général.  Un  ce  n'est  pas  assez,  il  en  faudrait  beaucoup 
comme  cela.  Enfin,  ayons  toujours  foi  en  la  Providence  qui 
veille  sur  notre  pauvre  armée.  » 

Ce  long  arrêt  qui  étonnait  le  général  Ressayre,  devait  per- 
mettre au  15*  corps  qui  avait  passé  la  Loire  en  amont  d'Or- 
léans, à  Gien,  d'opérer  sa  jonction  avec  le  16*  parti  de  Blois. 
Le  8  c'était  un  fait  accompli  et  le  général  en  cnef,  d'Aurelle  de 
Paladines,  avait  sous  la  main  toute  l'armée  de  la  Loire  forte 
de  70.000  hommes  avec  150  canons.  Pour  assurer  l'unité  de 
direction,  on  crut  bien  faire  de  placer  l'une  et  l'autre  division 
de  cavalerie  des  deux  corps  sous  un  commandement  en  chef. 
Le  droit  d'ancienneté  fit  attribuer  ce  commandement  au  géné- 
ral Reyau.  Ce  fut,  comme  on  le  verra,  un  très  grand  malheur 
d'une  incalculable  portée. 

Tout  était  prêt  pour  l'attaque.  Le  9,  l'armée  de  la  Loire 
apparaissait  dans  les  plaines  désormais  historiques  de  Coul- 
miers,  infligeait  au  premier  corps  bavarois,  une  sanglante  dé- 
faite. Coulmiers  !  quel  frisson  d'espérance  fit  courir  à  travers 
la  patrie  en  deuil  ce  nom  magique  !  Coulmiers  !  c'était  le  pre- 
mier rayon  de  pure  et  belle  lumière  après  l'effroyable  ouragan. 
C'était  la  mauvaise  fortune  conjurée,  la  victoire  ramenée  sous 
nos  drapeaux,  la  confiance  renaissante.  C'était  déjà  la  revan- 
che de  Sedan  et  de  Metz.  Coulmiers  !  Ce  devait  être  pour  h 
jeune  armée  victorieuse,  la  route  de  la  capitale  ouverte  cl 


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-  28  - 

libre,  Paris  débloqué,  le  territoire  libéré,  et  enfin  une  paix 
glorieuse. 

Hélas  !  un  fatal  boulet  en  frappant  le  général  Ressayre  le 
soir  de  la  bataille  tua  en  même  temps  ce  beau  rêve. 

D'après  le  plan  d'attaque,  la  cavalerie  devait  exécuter  un 
mouvement  tournant  par  Saint-Paravay  et  Patay  pour  sur- 
veiller la  route  de  Paris  et  couvrir  le  flanc  gauche  de  l'armée. 
Elle  se  mit  en  marche  de  bon  matin  ayant  en  première  ligne 
les  sept  régiments  de  la  division  Ressayre.  Par  cette  disposi- 
tion, le  général  Ressayre  eut  de  fait  la  direction  de  l'opération. 
Il  la  mena  avec  une  telle  vigueur  que,  sa  mission  remplie,  il 
arrivait  sur  le  champ  de  bataille  avant  4  heures  du  soir.  C'était 
le  moment  où  les  Bavarois  partout  culbutés  commençaient  à 
battre  en  retraite.  Aussitôt  il  dirige  sur  eux  le  feu  de  ses  deux 
batteries  à  cheval.  Placé  derrière  ses  artilleurs,  entouré  de  son 
état-major,  il  lorgnait  la  ligne  ennemie,  arrêtait  ses  disposi- 
tions et  allait  se  retourner  pour  jeter  à  ses  escadrons  le  cri  : 
En  avant  !  lorsqu'un  obus  fond  sur  lui,  le  blesse  cruellement 
et  l'abat  avec  son  cheval. 

«  A  cet  instant,  raconte  un  témoin  oculaire  (1),  nous  vîmes 
la  vallée  à  notre  droite,  le  rqvin  de  Gémigny  —  route  de 
Patay  —  s'emplir  d'une  bousculade  qui  débordait  la  chaus- 
sée, et  dont  à  800  mètres  à  peine  on  entendait  les  cris,  .m 
voyait  les  gestes.  On  distinguait  les  bras  levés,  on  entendait 
claquer  les  fouets  des  conducteurs,  tapant  sur  les  attelages 
enlisés  dans  la  boue  —  cela  c'était  les  troupes  bavaroises  en 
retraite.  Elles  étaient  à  sabrer.  Les  hommes  en  criaient.  >• 
Mais  le  général  Reyau,  resté  en  arrière,  tira  à  lui  les  échelons 
de  nos  escadrons  à  8  kilomètres  en  arrière  et  les  ramena  dans 
leurs  cantonnements  de  la  veille,  sans  se  préoccuper  de  la  re- 
traite de  l'ennemi,  rendant  ainsi  à  peu  près  stérile  une  si  belle 
victoire. 

Le  général  Ressayre  avait  été  emmené  dans  une  voiture 
d'ambulance,  cahotant  dans  les  labourés,  poursuivis  par  les 
obus  allemands,  tandis  que  son  cheval  d'armes  suivait  sur 


(1)  Colonel  de  La  Panouse,  Le  Soleil,  n'  du  9  novembre  1902. 


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-  29  - 

trois  jambes,  avec  sa  selle  à  tapis  rouge  et  ses  étriers  ballants. 
«  Or,  comme  la  voiture  avait  à  passer  devant  le  front  du  9* 
cuirassiers,  tout  le  régiment  présenta  le  sabre  au  chef  qu'on 
emportait  ;  et  c  était  un  spectacle  imposant  que  celui  de  ces 
cavaliers  brillants  d'acier,  immobiles  sous  le  feu  de  lennemi 
comme  à  la  parade,  les  mains  régulièrement  alignées  devant 
les  visages  impassibles,  avec  la  belle  rangée  des  grands  sabres 
droits  vers  le  ciel,  aevant  la  ligne  des  cimiers  de  cuivre  où 
des  balles  cliquetaient.  »  (1).  Ces  braves  se  doutaient-ils  qu'ils 
saluaient  la  fortune  de  la  France  ? 

De  Tambulance,  le  général  blessé  se  fit  transporter  à  Blois, 
chez  son  ami,  M.  Maigne,  trésorier-payeur  général  de  cette 
ville.  C'est  là  que  M"'  Ressayre  accourut  en  toute  hâte  auprès 
de  lui  (2).  En  la  voyant  son  premier  mot  fut  celui-ci  :  «  Je  n'ai 
pu  achever  une  bien  belle  journée  !  »  Ce  regret  ne  provenait 
pas  d'une  trop  facile  illusion.  Tous  ses  compagnons  d'armes 
pensaient  comme  lui.  Le  29  novembre,  un  de  ces  colonels, 
M.  Guyon-Vernier  écrivait  de  Saint-Sigismond,  à  son  capi- 
taine d'état-major  :  «  Voudriez-vous  être  assez  bon  pour  vous 
charger  d'exprimer  au  Général  tout  le  chagrin  que  nous  avons 
éprouvé  en  le  voyant  enlevé  par  une  douloureuse  blessure,  à 
sa  division,  au  moment  où  par  sa  présence,  la  retraite  de  l'en- 
nemi aurait  été  changée  en  déroule  complète.  Car  il  aurait  im- 
primé à  notre  cavalerie  une  direction,  qui,  vous  le  savez,  a  fait 
complèteiïient  défaut  après  le  v-épart  du  Général  du  champ  de 
bataille.  »  Telle  était  Topinion  du  commandant  en  chef  lui- 
même,  le  général  d'Aurelle  de  Paladines,  comme  le  prouve 
cette  lettre  du  vainqueur  de  Coulmiers  adressée  de  Villeneu- 
ve-dTngré,  le  13  novembre,  au  général  Ressayre  :  «  Je  profite 
d'une  occasion  pour  vous  exprimer  combien  je  suis  désolé  de 
la  blessure  qui  m'a  privé  de  votre  concours,  aloi-s  qu'il  m'était 
plus  que  jamais  nécessaire.  J'en  suis  désolé  d'abord  à  cause 
du  mal  qu'elle  vous  procure,  mais  aussi  parce  que  sans  elle, 


(1)  Gaston  Armelin,  Le  lArre  d'or  de  1H70. 

(2)  M"'  Ressayre  était  accompagnée  d'une  de  ses  sœurs,  M""  Ringucl,  ma- 
riée elle-même  à  un  officier  supérieur,  mort  en  1871. 


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-30- 

la  cavalerie  aurait  conservé  un  chef  qui  aurait  compris  l'im- 
portance du  rôle  que  la  cavalerie  devait  remplir  le  jour  de  .'a 
bataille  de  Coulmiers  et  aurait  donné  à  celte  journée  un  résul- 
tat encore  plus  considérable  que  celui  que  nous  avons  obte- 
nu... »    . 

Chassé  de  Blois  par  les  Prussiens,  le  général  Ressayre  vint 
à  Agen,  dans  sa  famille,  pour  soigner  sa  blessure.  Son  impa- 
tience de  reprendre  au  plus  vite  son  poste  de  combat  le  mena 
en  plein  hiver  aux  eaux  d'Amélie-les-Bains.  Quand,  à  peine 
guéri,  il  alla  se  remettre  à  la  disposition  du  ministre  de  la 
guerre,  la  paix  était  signée,  mais  il  fallait  refaire  l'armée.  On 
lui  confia  le  soin  de  former  la  3*  division  de  cavalerie  de  Tar- 
mée  de  Paris.  C'est  le  10  mars  1871  qu'il  reçut  cette  mission. 
Huit  jours  après,  la  Commune  était  proclamée.  Au  milieu  de 
mille  dangers  il  put  gagner  Versailles  où  il  rallia  sa  division 
qui  devint ,  à  partir  du  28  mars,  la  3*  division  de  cavalerie  du 
3**  corps  de  1  armée  de  Versailles.  Il  fit  avec  elle  toute  la  cam- 
pagne contre  la  Commune.  A  la  revue  de  Longchamps  qui  sui- 
vit la  semaine  sanglante,  il  défila  à  la  tête  des  légendaires  cui- 
rassiers de  Reichshofen  que  les  Parisiens  acclamèrent.  Le  19 
juin  il  était  élevé  à  la  dignité  de  Grand-Officier  de  la  Légion 
d'Honneur. 

L'ordre  rétabli,  il  se  donna  tout  entier  à  l'œuvre  de  notre 
réorganisation  militaire.  Tout  en  gardant  le  commandement 
de  sa  division,  il  accepta,  au  mois  d'octobre  1871,  la  présiden- 
ce de  la  commission  d'hygiène  hippique.  En  1872  et  en  1873 
on  lui  confia  les  hautes  fonctions  d'Inspecteur  général  dans  le 
2*  arrondissement  de  cavalerie.  Il  fit  merveille  dans  ces  divers 
emplois.  Son  exemple  fut  suivi,  chefs  et  soldats  travaillèrent 
si  bien  que  la  France  put  bientôt  compter  sur  sa  nouvelle  ar- 
mée. Cette  armée,  le  Gouvernement  pensa  qu'il  fallait  la  mon- 
trer à  Paris  et  au  monde.  Pour  cela  on  profita  de  la  présence 
du  schah  de  Perse,  le  premier  chef  d'Etat  qui  nous  ait  visités 
après  nos  désastres.  Une  revue  fut  organisée  en  son  honneur. 
Cette  fois,  le  général  Ressayre  devait  prendre  le  commande- 
ment de  toute  la  cavalerie.  Au  défilé,  quand  il  parut  en  tête  «Jo 
ses  51  escadrons  il  fut  salué  par  les  vivats  enthousiastes  de  la 


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—  31  — 

foule  et  le  duc  d'Aumale,  se  détachant  du  groupe  de  généraux 
qui  entouraient  le  Maréchal-Président,  vint  lui  serrer  la  main. 
De  cette  manifestation  patriotique  le  général  Ressayre  rap- 
porta un  heureux  souvenir  avec  la  décoration  de  grand-offi- 
cier de  Tordre  du  Lion  et  du  Soleil  de  Perse. 

Quelques  mois  après,  il  était  appelé  par  son  rang  dans  l'ar- 
mée, à  juger  le  maréchal  Bazaine.  Quand  il  avait  appris,  la, 
veille  de  Coulmiers,  la  capitulation  de  Metz,  cette  nouvelle  l'a- 
vait jeté  dans  la  stupeur.  ((  Quelle  calamité,  écrivit-il,  mais  où 
allons-nous  ?  Comment  se  fait-il  que  des  hommes  comme  Ba- 
zaine capitulent  à  la  tête  d'une  armée  de  près  de  cent  mille 
hommes  ?  C'est  à  n'y  rien  comprendre.  Pauvre  France,  où  vas- 
tu  et  où  t'arrêteras-tu  ?  On  sait  que  Bazaine  fut  condamné,  à 
l'unanimité,  à  la  peine  de  mort  et  à  la  dégradation  militaire. 
Le  général  Ressayre  avait  voté,  la  mort  dans  l'âme,  et  plus 
d'une  fois  on  l'entendit  exprimer  $a  peine  de  terminer  sa 
carrière  militaire  par  la  condamnation  d'un  maréchal  de 
France. 

Il  approchait  en  effet  de  la  limite  d'âge.  Avant  d'y  arriver  il 
eut  une  dernière  étaoe  à  franchir.  Par  suite  de  la  loi  du  24  juil- 
let 1873  sur  la  reconstitution  de  l'armée,  sa  division,  devenue 
la  2*  division  de  cavalerie  de  réserve  de  l'armée  de  Versailles, 
le  5  juin  1873,  fut  dissoute  le  29  novembre  suivant.  Le  nouvel 
ordre  de  choses  comportait  une  division  de  cavalerie  indépen- 
dante à  Paris.  Le  général  Ressayre  en  reçut  le  commandement 
le  31  octobre  1873,  et  il  établit  son  quartier  général  à  l'Ecole 
militaire.  C'est  là  que  vint  le  toucher,  le  3  mars  1874,  la  déci- 
sion présidentielle  par  laquelle  il  était  admis  dans  la  section 
de  réserve  à  partir  du  30  mars.  Le  29,  il  prenait  congé  de  fa 
division  et  de  l'armée  par  l'ordre  du  jour  suivant  : 

(c  Officiers,  sous-officiers  et  soldats,  placé  par  limite  d'âge 
dans  la  2*  section  du  cadre  des  officiers  généraux,  en  vertu  de 
la  loi  du  4  août  1839,  je  ne  veux  pas  me  séparer  de  vous  sans 
vous  exprimer  tous  les  regrets  que  j'éprouve  en  quittant  l'ar- 
mée alors  que  je  vous  vois  travailler  avec  tant  d'ardeur  à  la 
réorganisation  de  nos  forces,  et  apporter  à  cette  œuvre  com- 


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-  32  - 

mune  tant  de  zèle  et  de  dévouement  !  Puisse  le  succès  couron- 
ner vos  efforts  ! 

<(  Je  veux  aussi  vous  remercier  du  concours  utile  et  em- 
pressé que  j'ai  toujours  trouvé  en  vous  à  tous  les  degrés  de 
la  hiérarchie.  Conservez  intacte  cette  discipline  qui  fait  votre 
force  et  restez  les  fermes  soutiens  de  l'ordre. 
.  <c  Dans  la  vie  privée  je  vous  suivrai  par  le  cœur  et  par  la 
pensée.  Mes  vœux  les  plus  sincères  vous  accompagneront  dans 
la  noble  carrière  que  vous  continuerez  à  parcourir.  J'applau- 
dirai à  vos  succès,  et  si  la  France  a  besoin  des  bras  de  tous  ses 
enfants,  je  viendrai  de  ma  retraite  prendre  place  au  milieu  de 
ces  régiments  que  j'ai  toujours  trouvés  si  beaux  et  si  énergi- 
ques lorsqu'il  s'agissait  de  les  mener  au  combat.  » 

Retiré  à  Agen  ou  près  d'Agen,  dans  sa  chère  maison  de  cam- 
pagne de  Ballade,  le  géaéral  Ressayre  vécut  ses  dernières  an- 
nées dans  une  noble  simplicité.  Il  se  donna  tout  entier  à  sa  fa- 
mille, entourant  de  délicatesses  infinies  une  épouse  digne  de 
lui,  se  montrant  pour  ses  deux  enfants  le  plus  tendre,  le  meil- 
leur des  pères.  Son  grand  cœur  lui  fil  mettre  au  service  de  ses 
compatriotes  toute  l'influence  sociale  que  lui  avaient  acquise 
ses  mérites.  Notamment  que  de  mères  de  petits  soldats  rassu- 
rées sur  le  sort  de  leurs  enfants  par  sa  protection  aussi  dévouée 
que  puissante,  que  de  fajnilles  en  détresse  auxquelles  il  fit 
rendre  promptement  leur  unique  soutien,  que  de  permissions, 
de  congés  obtenus  grâce  à  son  intervention  !  Un  écrivain  (l) 
qui  le  connut  beaucoup  à  cette  époque,  a  tracé  de  lui  le  por- 
trait suivant  :  <(  Il  possédait  toutes  les  qualités  qui  font  l'hon- 
neur et  la  joie  du  foyer  domestique.  Sous  les  dehors  d'une  cer- 
taine raideur  militaire,  le  général  Ressayre  cachait  des  dons 
exquis.  Il  était  bienveillant  de  cette  bienveillance  des  âmes 
d'élite  qui  veut  demeurer  discrète  ;  il  était  affectueux  et  pré- 
voyant pour  les  siens.  C'était- le  père  de  famille  par  excellen- 
ce... )) 


(1)  Fornand  Lamy,  article  nécrologique  du  général  ï^^^^sayre,  Journal  de 
Lot-et-Garonne^  n'  du  17-18  novembre  1879. 


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-  33  - 

Cependant  sa  sanlé,  usée  par  vingt-quatre  campagnes  et  par 
un  demi-siècle  de  service  militaire,  commençait  à  décliner  ra- 
pidement. Le  moment  mille  fois  plus  cruel  que  la  mort  arriva 
pour  lui  de  rompre  les  derniers  liens  qui  le  rattachaient  encore 
à  l'armée  (1).  Par  décision  ministérielle  du  29  mars  1878  il 
était  admis  à  faire  valoir  ses  droits  à  la  retraite.  Cette  retraite 
lui  fut  accordée  le  8  février  1879. 

Tout  était  fini.  Peu  de  temps  après,  celui  que  tout  le  monde 
n'appelait  que  le  brave  général,  le  plus  brave  du  globe,  comme 
l'avait  surnommé  le  général  Morris,  entrait  dans  une  longue 
agonie.  Il  supporta  les  plus  cruels  de  tous  les  maux  avec  un 
courage  stoïque  et  une  constance  toute  chrétienne.  Une  visite 
du  duc  d'Aumale  consola  ses  derniers  jours.  Quand  vint 
la  nnort,  il  la  regarda  bien  en  face  comme  à  Sélif,  comme  à 
Coulmiers.  Accouru  auprès  de  lui  pour  lui  donner  les  derniers 
secours  de  la  Religion,  l'Evêque  d'Agen  lui  dit  :  <(  Général, 
soyez  courageux  dans  vos  souffrances  comme  vous  l'avez  été 
devant  l'ennemi.  »  Il  répondit  :  «  Je  n'ai  pas  peur  de  la  mort. 
J'ai  le  regret  sans  doute  d'abandonner  ma  famille,  mais  je  sais 
que  je  la  retrouverai  au  Ciel.  »  Il  s'éteignit  doucement  à  Agen 
dans  la  nuit  du  16  novembre.  La  France  perdait  en  lui  un  de 
ses  plus  nobles  enfants. 

Il  avait  voulu  bannir  de  ses  funérailles  toute  vaine  pompe  et 
toute  ostentation.  Le  deuil  de  la  cité,  l'immense  concours  d'un 
peuple  attristé  les  firent  imposantes.  L'Evêque  les  présida. 
Toutes  les  autorités  officielles  ou  sociales,  toutes  les  classes 
de  la  société  suivirent  pieusement  son  cercueil.  Une  dernière 
fois  les  troupes  en  deuil  lui  présentèrent  les  armes,  pour  lui 
une  dernière  fois  clairons  et  tambours  sonnèrent  et  battirent 
aux  champs  et  son  corps  fut  déposé  dans  le  tombeau  où  il  at- 
tend la  résurrection. 

Un  des  témoins  de  cette  cérémonie  émouvante  terminait  son 
compte-rendu  par  ces  lignes  :  ((  La  population  agenaise  s'est 
montrée  vivement  impressionnée  par  la  mort  du  brave  géné- 


(1)  En  cas  de  mobilisation,  le  général  Rcssayre  avait  été  désigné  pour 
commander  la  place  de  Marseille. 


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—  34  — 

rai  qui  avait  fait  de  notre  cité  sa  patrie  d'adoption.  Elle  le  pleu- 
re comme  une  de  ses  illustrations,  et  se  montre  justement  fière 
d'avoir  la  garde  des  précieuses  dépouilles  de  ce  vaillant  et 
dévoué  soldat,  de  cet  honnête  homme,  de  ce  bon  citoyen  »  (1). 

Chanoine  Durengues. 


Un6  curi6U86  6rr6ur  relative  à  la  peste  de  1483 

A  la  table  chronologique  du  tome  xv  des  Archives  Historiques  du 
déparlemenl  de  la  Gironde,  p.  18,  année  1483,  on  lit  :  «  Le  tiers  des 
monchaulx  et  de  bossei  (|ue  bien  le  tiers  du  monde  mourut.  »  Ce 

Comme  les  manchots  et  les  bossus  rachètent  d'ordinaire  leur  in- 
firmité physique  par  une  assez  grande  finesse  d'espril,  tous,  ou  pres- 
que tous,  savent  se  tirer  d'affaire,  il  paraît  donc  inexplicable  qu'il 
n'en  ait  pas  été  ainsi  à  la  fin  du  xv*  siècle. 

Mis  en  éveil  par  celle  simple  réflexion,  nous  avons  couru  au  lexle 
inséré  dans  le  volume  et  nous  avons  lu  : 

«  En  Tan  mil  IIIIc  IIIIxx  III,  courut  si  grande  persécution  de 

manchaulx  et  de  bossus,  que  bien  le  tiers  du  monde  mourut.  »  Ce 

(jui  veut  dire  :  La  peste  fut  si  terrible  en  1183,  (jue  le  tiers  de  la 

population  périt  de  ce  fléau.  On  sait  ([ue  la  peste  se  manifeste  par 

un  bubon,  ou  bosse,  et  que  son  siège  le  plus  ordinaire  se  trouve  à 

Taîne  ou  à  Taisselle,  ainsi  s'expliquent  les  mots  de  manchaulx  cl 

de  bosse.  Les  manchots  el  les  bossus  n'avaient  rien  à  voir  en  cette 

affaire. 

Jean  DUBOIS. 


(1)  Fernand  Lamy,  loc.  cit. 


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VISION  D'ANTOINE  LA  PUIADE 

AUX  DAMES  DU  PARAVIS 


M.  Tamizey  de  Larroque  publia,  en  1872,  la  vie  d'Antoine 
de  La  Pujade  par  Guillaume  CoUelel  (1).  Dans  un  appendice, 
il  donna  quelques  extraits  des  œuvres  de  ce  poète,  parmi  les- 
quels se  trouvent  six  vers  de  la  Vision  d'Antoine  La  Puiade 
aux  Dames  du  Paravis.  Ayant  entrepris  Thistoire  du  prieuré 
du  Paravis,  j'ai  voulu  connaître  la  pièce  toute  entière,  et  identi- 
fier autant  que  possible  les  diverses  religieuses  qui  sont  nom- 
mées. J'apporte  ici  le  résultat  de  mes  recherches,  peut-être  in- 
téressera-t-il  les  historiens  des  familles  nobles  du  Sud-Ouest. 

Antoine  de  Lapujade  appartenait  à  une  famille-originaire, 
croit-on,  du  Forez,  appelée  Lagoutte.  Venue  en  Agenais  et 
fixée  au  château  de  la  Pujade,  près  de  Saint-Vite  (canton  de 
Tournon),  elle  ajouta  le  nom  de  cette  terre  à  son  nom  patrony- 
mique. ^ 

A  la  suite  de  brillantes  alliances,  la  famille  Lagoutte  de  La- 
pujade devint  riche  et  puissante.  Son  domaine,  très  important, 
comprenait  les  châteaux  de  Lapujade,  de  Cours,  d'Anthé,  du 
Buscon,  etc.  Elle  se  divisa  en  plusieurs  branches  et  l'on  croit 
que  notre  poète  appartenait  à  celle  des  vicomtes  de  Cours  (2). 

Guillaume  Colletet  fait  naître  Antoine  de  Lapujade  vers 
1556,  à  Agen,  où  il  passa  sa  jeunesse.  Conseiller  et  secrétaire 
des  finances  de  la  reine  Marguerite,  première  femme  d'Hen- 
ri IV,  il  vécut  longtemps  à  la  cour  de  cette  reine,  dont  il  célé- 


(1)  Recueil  des  travaux  de  la  Société  dWrjricullure,  Sciences  et  Arts  d'Affcn^ 
2*  série,  t.  ii,  p.  303. 

(2)  Sur  celle  famille  on  peut  consuller  :  Les  poètes  Lapuiade  et  leur  {a- 
niille,  par  l'abbé  Barrèro.  Revue  de  Gascofine  (1875),  f.  xvi,  p.  71  cl  s.  ;  Un 
Pèlerin  à  V.-D.  de  Garatson  en  1029,  i)ar  L.  Coulure.  Ibid.,  t.  ix,  p.  407  ; 
Monluc  à  Estillac,  ses  démêlés  avec  les  seigneurs  du  Buscon^  par  Tierny. 
Revue  de  V Agenais,  xxii,  p.  308  ;  Arch.  déparl.  de  Lol-el-Garonnc,  Fonds  de 
Raymond  n"  57  ;  Histoire  de  la  Vicomte  de  Cours ,  par  J.-R.  Marboulin,  dans 
le  Bulletin  paroissial  de  Cours,  année  1906,  clc. 


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—  36  — 

bra  les  mérites  avec  enthousiasme.  II  mourut  après  1629,  dans 
un  âge  avancé  (1). 

M.  Andrieu,  dans  la  Bibliographie  de  VAgenais,  a  publié  la 
liste  des  œuvres  imprimées  d'Antoine  de  Lapujade  (2).  Un  très 
érudit  bibliophile  Bordelais,  M.  Labadie,  dans  un  excellent  ar- 
ticle, a  relevé  les  erreurs  commises  par  M.  Andrieu  et  dressé 
très  exactement  le  catalogue  des  œuvres  connues  de  notre 
poète  (3). 

La  Vision  que  nous  publions  est  extraite  de  l'ouvrage  inti- 
tulé :  Les  œuvres  chrestiennes  d'Anlhoine  La  Puiade,  conseil- 
1er  et  secrétaire  des  Finances  de  la  Reijne  Marguerite,  conte- 
nant les  trois  livres  de  la  christiade  et  auxtres  poèmes  et  vers 
chrestiens,  à  très  haute,  très  puissante,  très  illustre  princesse 
Marguerite,  Règne,  duchesse  de  Valois.  —  Chez  Robert  Fouet, 
rue  Sainct-Jacques,  à  l'occasion  devant  les  Mathurins  ;  Paris 
1604,  215  ff. 

C'est  un  recueil  très  rarç,  dont  on  connaît  trois  exemplaires, 
l'un  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  à  Paris,  un  second  décrit 
dans  le  catalogue  de  la  bibliothèque  du  baron  de  Rothschild  (4), 
et  un  troisième  à  la  Bibhothèquc  municipale  de  Bordeaux, 
n»  14871. 

C'est  sur  ce  dernier  que  nous  avons  fait  notre  copie.  La  vi- 
sion aux  Dames  du  Paravis  commence  au  folio  143  et  finit  au 
folio  145. 

Le  poète  raconte  que,  pendant  son  sommeil,  une  ancienne 
religieuse  du  Paravis  lui  apparut.  Elle  était  resplendissante  de 
lumière  et  de  beauté  et  portait  toutes  les  marques  des  élus.  Elle 
s'adresse  au  poète  et  nomme  les  religieuses  qu'elle  a  laissées 
au  monastère.  La  vision  disparue,  Antoine  de  Lapujade  com- 
prend que  c'est  l'àme  de  M*"*  de  Lauba,  ancienne  prieure,  qui 
vient  de  se  manifester  à  lui.  Tel  est  le  sujet  de  celle  pièce  de 
vers. 


(1)  Revue  de  Gascogne,  l.  ix,  p.  407. 

(2)  Biblioffraphie  (jénértilc  de  VAfjenais,  par  Andrieu,  t.  ii,  p.  5i  et  s. 

(3)  Re.cli[ications  et  additions  à  la  Bibliographie  de  quelques  écrivains  âge- 
nais,  par  E.  Labadie,  Revue  de  l'Agenais,  t.  xxxiii,  p.  IGl. 

(4)  Ibid. 


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—  37  — 

A  quelle  date  fut-elle  composée?  Les  Œuvres  chrétiennes 
furent  imprimées  en  1004,  mais  la  vision  est  bien  antérieure. 
Au  moment  où  écrivait  le  poète,  Marie  de  Capdequi  était 
prieure  du  Paravis  ;  or,  nous  savons  que  cette  religieuse 
occupa  trois  fois  cette  place,  en  1570,  1580,  1597.  Après  cette 
date,  Marie  de  Capdequi  déjà  âgée  ne  fut  plus  appelée  au 
priorat.  En  1598,  Marie  de  Monluc  est  élue  prieure  et  reste  en 
cette  charge  jusqu'en  1006.  L'année  suivante,  1007,  Marie  de 
Capdequi  disparaît. 

Les  noms  des  religieuses  citées  dans  cette  pièce,  forment  -a 
liste  suivante  :  Marie  de  Capdequi,  prieure,  Marie  de  Monluc, 
sœur  de  Lesignan,  Geneviève,  de  Cours,  Jeanne  de  Malvin, 
de  Lescale,  de  Fimarcon,  Roquepine,  Laval,  Gilberte  de  Mon- 
tagnac,  Febronie,  Jeanne  de  Beaucaire,  d'Anglade.  En  tout, 
quatorze.  Il  est  probable  que  le  poète  n'a  pas  nommé  toutes  les 
religieuses.  Cependant,  ce  nombre  se  rapproche  beaucoup  de 
celui  que  fournit  la  liste  suivante  extraite  d'un  acte  notarié  du 
0  novembre  1597. 

A  ce  moment  nous  trouvons,  Marie  de  Capdequi  prieure, 
Febronie  Souchet,  Jeanne  d'Albert,  Rose  de  Roquepine,  Non- 
ciade  de  Lescole,  Marie  de  Monluc,  Ursule  c\e  Narbonne, 
Geneviève  Martin,  Baptiste  de  Malvin,  Jeanne  de  Beaucaire, 
Anne  de  Nozières,  Hélène  de  Goulard,  Philippe  Dolivier, 
Finette  de  Codoing,  Izabcau  Duroy,  F'rançoise  Dancelin, 
Françoise  de  Roquepine  et  Françoise  de  Blancastel. 

Deux  ou  trois  noms  de  la  première  liste  manquent  sur  la 
seconde,  les  sœurs  de  Lesignan  et  de  Montastruc.  D'autres  sont 
nommées  sur  la  seconde  qui  ne  le  sont  pas  sur  la  première. 
D'où  nous  pouvons  conclure  que  cette  pièce  est  antérieure  à 
1597. 

Ne  pourrions-nous  pas  préciser  davantage  ?  Dans  cette 
vision,  le  poète  nous  apprend  qu'il  a  logé  au  Paravis.  Ne 
serait-il  pas  venu  à  ce  prieuré  avec  la  suite  de  la  reine  Mar- 
guerite, dont  il  était  conseiller  et  secrétaire,  lors  des  séjours 
que  cette  reine  y  fit  en  mars  1579  et  avril  1580.  S'il  en  était 
ainsi,  la  composition  de  cette  pièce  se  placerait  entre  1580  et 
1597. 


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-  38  - 

C'est  tout  ce  que  nous  pouvons  dire.  Le  priorat  de  M"*  Lauba 
ne  nous  est  d'aucun  secours,  car  les  documents  nous  font 
défaut  pour  le  dater. 

Quoiqu'il  en  soit,  nous  allons  donner  cette  vision  de  Lapu- 
jade,  en  identifiant  les  religieuses  nommées,  à  l'aide  des  quel- 
ques notes  biographiques  que  nous  avons  pu  recueillir,  dans 
nos  recherches  sur  le  Paravis. 

Vision  d'Anthoine  La  Puiade  aux  Dames  du  Paravis. 

Si  ie  goustay  iamais  de  Pymple  lés  douceurs 
Et  si  ie  sentis  onc,  des  Piérides  sœurs 
La  bouiUanle  fureur  couler  dedans  mon  âme, 
Mon  cœur  brûle  à  présent  d'une  plus  vive  flamme. 
Apollon  mesme  vient  mon  esprit  embraser, 
Pour  me  faire  à  ce  coup  cest  escrit  composer  ; 
C'est  luy  qui  me  dicte,  et  Père  de  la  lyre, 
Il  sarbatane  (1)  en  moy  ses  mots  pour  les  redire. 
Favorise-moi  donc,  prophète  amphrisien, 
Non  pas  pour  entonner  un  vers  Vénusien, 
Mais  pour  représenter  seulement  une  idée 
Qu'en  mon  esprit  Morphée  a  ceste  nuict  guidée  ; 
Eh  fay  (comme  ie  n'ay  qu'un  songe  pour  obiet). 
Qu'on  ne  m'estime  moins  d'un  si  fragile  sujet. 
Ce  fut  après  minuit  (quand  l'on  ne  voit  encore, 
Pour  esveiller  le  jour,  apparaistre  l'aurore), 
Que  je  vis  dans  ma  chambre  un  esclair  radieux. 
Que  viste  et  flamboyant,  esblouissoit  mes  yeux. 
Et  cest  esclair  fait  que  ie  ne  sommeille 
Seulement  qu'à  demy  ;  mais  enfin  ie  m'esveille 
Tout  estonné  de  voir  ceste  clarté  qui  luyt. 
Et  fait  une  autre  iour,  de  ceste  obscure  nuict. 
Je  me  lève  en  sursaut,  devant  et  derrière, 
D'un  ni  d'autre  costé,  ie  ne  voy  que  lumière  ; 
le  demeure  muet,  tous  mes  sens  sont  ravis, 
Ne  sçachant  que  i'estoy  pour  lors  au  Paravis. 


(1)  Ce  mot  a  le  sens  de  souffler.  On  écrit  aussi  sarbacaner,  mais  la  forme 
employée  ici  est  la  plus  correcte. 


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^  39  - 

Mais  enfin  mes  esprits  dedans  moy  ie  r'amasse, 

Et  cognus  à  plus  près  du  Paravis  la  place. 

Rasseuré  donc  ainsi  ie  vis  lors  que  j'eslois 

Dans  la  chambre  où  i  avoy  logé  quelqu'autrefois  (I), 

Ce  fut  en  la  maison  que  l'Habit  (2)  on  appelle, 

Où  Mesdames,  ie  vis  une  merveille  telle. 

Que  ie  veux  de  mes  vers  humblement  vous  conter 

Si  tant  est  qu'il  vous  plaise  à  présent  m'escouter. 

Comme  ie  fus  levé,  un  peu  ie  me  conforte  : 

Et  priant  à  genoux  ie  dis  en  ceste  sorte  : 

Las  mon  Dieu,  qu'est  cecy  ?  Quel  spectacle  nouveau? 

Toy  qui  ressuscitas,  glorieux  du  tombeau, 

Et  qui  chés  tes  amis  entras  les  portes  closes, 

Montre-moy  quelles  sont  à  ceste  heure  ces  choses. 

J'entens  à  ce  propos  siffler  un  petit  vent, 

Et  lors  autour  de  moy,  beaucoup  plus  que  devant, 

Ceste  lumière  fut  claire  et  resplendissante. 

Et  soudain  une  fille  à  mes  yeux  se  présente. 

Sa  face  reluisait,  comme  quand  le  soleil, 

Quittant  son  moitte  lict,  paroist  à  son  resveil  ; 


(1)  Comme  nou*  l'avons  dit  plu.s  haut,  Lapujailc  avait  peut-ôlre  logé  au 
Paravis,  lors  des  passages  de  la  Reine  Marguerile,  dont  il  était  le  conseiller 
cl  le  secrétaire,  en  1579  et  158(».  V.  Ph.  Lauzun  :  Itinéraire  raisonné  de  Mar- 
guerite de  Valois  en  Gasconne.  Paris,  Picard,  p.  81  et  135. 

(2)  Dans  Tordre  de  Fontevraut  ce  mol  était  employé  par  opposition  à  mo- 
nastère. L'Habit  était  le  bâtiment  où  logeaient  le.s  religieux,  tandis  que  le 
monastère  était  l'édilice  principal  où  résidaient  les  religieuses.  On  lit  dans 
le  Dictionnaire  de  Trévoux  (édit.  de  1071,  t.  iv,  p.  198,  col.  2)  :  «  Dans  l'ordre 
de  Fontevrault,  on  nomme  la  demeure  des  religieux  de  l'ordre,  qui  servent 
de  chapelains  et  de  confesseurs  aux  dames  auxquelles  ils  sont  .soumis,  l'Ha- 
bit ».  L'Habit  était  d'ordinaire  sous  le  patronage  de  S.  Jean  l'évangélisle.  La 
maison  de  S.  Jean  de  l'Habit  du  Paravis  existe  encore,  en  face  du  prieuré 
de  l'autre  côlé  de  la  route.  C'est  im  grand  bâiiment  en  briques  ayant  de  jo- 
lies fenêtres  à  fines  moulures  du  xvr  siècle.  \"ers  le  milieu  de  ce  siècle,  en 
effet,  on  y  fit  d'importantes  réparations.  L'abbé  de  Saint-Jean  de  La  Cas- 
telle  (diocèse  d'Aire),  qui  affectionnait  le  Paravis,  où  deux  de  ces  nièces 
avaient  pris  le  voile,  fit  des  dons  importants  pour  subvenir  à  ces  réparations. 
Nous  lisons  dans  le  livre  de  comptes  du  couvent  à  l'année  1552  :  «  Le  ix* 
d'aou.st,  Révérend  Père  en  Dieu  Jehan  de  Capdequi,  docteur  en  saincte  théo- 
logie et  abbé  de  Saint  ïehan  de  la  Caslelle  pour  faire  le  logis  du  treuil  a 
l'Habit,  pour  faire  une  chemynée  à  une  chambre  iougnante  audit  logis  et 
pour  ayder  à  faire  un  clocher  sur  la  chapelle  de  l'Habit,  pour  mettre  l'orologo 
et  les  cloches,  a  donné  la  somme  de  deux  cens  francs  bourdelois,  qui  val- 
lent  sept  cens  dix  hvres.  »  Arch.  de  Lot-et-Garonne,  série  E.,  2784. 


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-  40  - 

Et  comme  un  diamant,  en  un  clair  midy  brille, 

De  mesme  eslincelloient  les  yeux  de  ceste  fille. 

Ses  beaux  yeux  toutefois  n'estoient  pas  attractifs, 

Provocquans  à  l'amour,  mondainement  lascifs. 

Mais  bien  à  ceste  amour,  d'amour  la  source  vive, 

D'où  le  divin  amour,  divinement  dérive. 

Son  visage  plaisant,  paisible  et  gracieux, 

Estoit  modeste  et  chaste  et  tout  religieux. 

Sans  qu'elle  se  monstrat  ny  triste  ny  ioyeuse, 

Bref,  Mesdames,  c'estoit  une  religieuse. 

Elle  avoit  son  habit,  comme  au  temps  le  plus  chaud 

On  le  porte  chès  vous,  ou  comme  à  Fontebraud  (1), 

Car  seulement  de  blanc  elle  estoit  accouslrée, 

Et  sa  ceinture  estoit  toute  empatenostrée  (2). 

Pour  contempler  sa  grâce  et  son  humble  maintien. 

Derechef  ie  me  lève,  et  sur  pied  ie  me  tien, 

Elle  me  regardoit,  i'observoy  le  silence, 

Et  de  luy  dire  mot,  le  n'eus  onc  la  puissance, 

Quand  elle  qui  cognut  mon  espouvantement. 

Et  que  d'elle  i'avoy  troublé  l'entendement. 

Me  dit  de  la  façon,  cher  Amy,  ie  suis  l'Ame 

D'une  fille  qui  fut  du  Paravis  la  Dame  (3). 

Naguère  à  ce  troupeau  -chaste  et  religieux, 

Qui  dans  le  Paravis  va  contemplant  des  cieux 

Les  célestes  beautés,  ie  monstroy  curieuse. 

Quelle  doit  estre,  au  monde,  une  religieuse. 

Comme  il  luy  faut  avoir  du  tout  calme  l'esprit, 

Afin  de  contempler  son  espoux  lesus-Christ, 

Et  croire  (en  mesprisant  du  monde  la  folie), 

Que  la  Religion  au  Sauveur  nous  r'allie  (sic), 

A  chacune  à  part  soy  doucement  ie  monstrois, 


(1)  Les  religieuses  de  l'ordre  de  Fontevraul  portaient  comme  habit  ordi- 
naire dans  la  maison,  une  robe  blanche,  une  guimpe  blanche  et  un  voilo 
noir.  Sur  celte  robe,  elles  pouvaient  passer  une  espèce  de  surplis  avec  cein- 
ture de  laine  noire  ou  de  fil.  En  habit  de  chœur,  elles  avaient  une  coule  noire 
à  larges  manches. 

(2)  A  sa  ceinture  pendait,  sans  doute  un  chapelet,  que  l'on  appelait  alors 
palenôtre. 

(3)  La  prieure  était  appelée  La  Dame  du  Paravis.  Nous  rencontrons  sou- 
vent ce  titre  dans  les  documents  des  xvi*  et  xvir  siècles. 


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-  Il  - 

De  parole  et  d'efîect,  qu'il  faut  porter  la  Croix, 

Aymer  Dieu  seulement,  et  non  la  .créature, 

Afin  de  posséder  une  âme  toute  pure. 

Que  si  à  mes  propos  tu  doutes  que  ie  soy 

Celle  que  ie  te  dis  :  ie  veux  ore  {et  men  croy) 

Te  nommer  nom  par  nom  les  Dames  de  ce  cloistre, 

Et  véritable  alors  tu  me  pourras  cognoistre. 

Ma  sœur  de  Capdequi  (1),  qui  me  plaignit  si  fort 

Est  celle-là  qui  tient  ma  place  après  ma  mort. 

Marie  de  Monluc  (2),  ma  compagne  fidelle 

Regretta  vivement  mon  despart  d'auprès  d'elle. 

Mes  sœurs  de  Lesignan  (3),  Geneviefve  (4)  et  de  Cours  (5), 


(1)  Une  religieuse  de  ce  nom  avait  déjà  été  prieure  du  Paravis  à  la  fin 
du  xV  siècle.  Elle  mourut  en  1541.  Celle-ci  était,  comme  la  première,  nièce 
de  l'abbé  de  .:îainl  Jean  de  La  Caslelle,  ordre  des  Prèniontrés  (diocèse  d'Ai- 
re), Jean  de  Capdequi,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Elle  prit  l'habit  de 
religion  en  1533  et  à  cctle  occa.^iion  son  oncle  fit  un  don  au  monastère.  En 
154i  elle  fil  profession  et  Jean  de  Capdequi  lui  donna  «  pour  faire  son  ora- 
toire 4  livres  16  sols  »  ;  Arch.  de  Lot-et-Garonne,  s.  E.  2784.  Elle  fut  élue 
prieure  plusieurs  fois.  Elle  exerçait  cette  charge  en  1576,  1586  et  1597.  Nous 
ne  savons  combien  de  temps  elle  resta  supérieure  chaque  fois.  Elle  disparaît 
du  Paravis  après  1606. 

C2)  Elle  était  fille  du  Maréchal  Biaise  de  Monluc  et  de  Antonie  Isalguier. 
Elle  prit  l'habit  en  1547.  «  Ilem,  lisons-nous  dans  le  livre  de  comptes  du  Cou- 
vent, le  vr  may  ay  reccu  de  Madame  de  Monluc  pour  les  accoustremens  de 
sa  fille  sœur  Marie  de  Massencome,  la  somme  de  50  livres  ».  S*  E.  2784. 
Chaque  année  le  couvent  recevait  une  pension  de  25  livres,  ver.sée  tantôt  par 
Monluc  lui-même,  tantôt  par  sa  femme.  En  1553  elle  fait  sa  profession.  Elue 
prieure  en  1598,  elle  resta  en  charge  jusqu'en  1606.  Par  son  testament,  son 
père  avait  légué  500  livres  tournois  au  couvent.  C'est  sous  le  priorat  de  Marie 
de  Monluc,  que  le  cloître,  dont  il  reste  encore  de  beaux  vestiges,  fut  terminé. 
Dès  1607,  Marie  de  Monluc  disparait. 

(3)  Il  y  eut  au  milieu  du  xvr  siècle,  deux  demoiselles  de  Lusignan  reli- 
gieuses au  Paravis,  elles  étaient  sœurs.  C'étaient  Rose  et  Hélène  Danlré.  La 
première,  entrée  au  couvent  en  1532,  fit  sa  profession  en  1541.  La  seconde  prit 
l'habit  en  janvier  1549.  En  1551,  son  père  M.  de  Lusignan  donne  21  livres 
«  pour  fin  de  cinq  cens  hvres  promises  pour  rachepter  la  pension  de  sa 
fille  sœur  Hélène  ».  S*  E.  2784.  Dans  la  liste  de  1597,  donnée  plus  haut,  il 
nesl  pas  question  des  sœurs  de  Lusignan.  Elles  avaient  donc  di.sparu  à  celte 
époque. 

(4)  Il  s'agit  de  Geneviève  Martin,  nièce  d'un  certain  M.  de  Ca.stelnaut.  Elle 
entra  au  couvent  en  1548.  Elle  disparait  après  1602. 

(5)  Peut-être  Alix  de  Cours,  fille  de  François  de  Cours,  seigneur  de  La 
Salle  du  Prat  et  de  Sérène  de  Luppé,  qui  fut  prieure  de  1617  et  1618.  Cepen- 
dant je  n'ai  rencontré  le  nom  d'Alix  de  Lassalle  qu'à  partir  de  1602  et  je  ne 
la  trouve  plus  après  1622.  Il  se  pourrait  donc  que  ce  fut  une  autre  religieuse 
de  la  même  famille. 


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—  42  — 

Entr'elles,  bien  souvent,  de  moy  font  un  discours, 
Et  voit-on  de  ma  mort  demeurer  toute  triste, 
Ma  Jeanne  de  Malvin  (1)  qu'on  nomme  évangéliste. 
Et  ma  sœur  de  la  Scala  (2),  eschellant  sur  les  cieux, 
Prie  pour  moy  toUiours  d'un  front  dévotieux. 
Celle  qui  me  servoit,  et  prenait  tant  de  peine 
Qu'ores  elle  s'en  pasme,  est  ma  sœur  Magdeleine  (3) 
Mes  sœurs  de  Fimarcon  (4),  Roquepine  (5),  Laval  (6). 


(1)  Jeanne  de  Malvin  étair  rtllo  de  Barthélémy  de  Malvin  de  Montazet,  gou- 
verneur d'Aiguillon  et  de  Jeanne  de  Monleil.  Elle  entra  au  couvent  en  1543. 
Son  père  paie,  le  5  octobre  de  celte  année,  «  60  livres  pour  les  premiers 
abillemenls  de  religion  de  sa  fille  ».  S'  E.  2784.  Elle  prend  l'habit  en  1544, 
fait  sa  profession  en  1547  et  disparaît  après  1597. 

(2)  C'était  François  Nonciade  de  Lescale,  fille  de  Jésus  César  de  Lescale, 
plus  connu  sous  son  nom  latin  de  Scaliger,  et  d'Andiette  de  Laroque.  EUe  en- 
tra au  couvent  en  1544.  Nous  trouvons  dans  les  comptes  du  couvent  en  1549. 
«  Item  de  Monsieur  Messire  Julles  pour  la  pension  de  sa  fille  Françoise  de 
Lescale  escheutc  aulx  termes  de  Saincte  Catherine  et  pour  l'année  mil  VcXLVII 
et  XLVIir  pour  ce  la  somme  de  50  livres  ».  S'  E.  2784.  «  Elle  demeura,  nous 
dit  M.  Bourroussfi  de  Laffore,  soixanle-dix  ans,  de  1544  à  1614  année  de  sa 
mort,  au  couvent  du  Para  vis  ou  à  celui  de  Fontgravc,  .sur  les  bords  du  Lot 
en  Agenais  ».  htiide  sur  Jules  César  de  Lescale  dans  le  Recueil  de  la  Sociélé 
des  Lettres^  Sciences  et  Arls  dAgen,  2*  série,  t.  i,  p.  65.  Nous  avons  constaté 
la  présence  de  Nonciade  de  Lescale  au  Paravis  jusu'en  1597,  elle  di.sparaîl 
l'année  suivante. 

(3)  Je  n'ai  aucun  renseignement  sur  celle  religieuse. 

(4)  En  1547,  deux  sœurs,  Constance  et  Ursule  de  Fimarcon  entraient  au  cou- 
vent du  Paravis.  «  Item  pour  les  acoustremens  de  religion  des  deux  filles  de 
M.  de  Fieumarcon,  sœurs  Constance  et  Ursule  ay  receu  de  mondit  seigneur 
100  livres  ».  S'  E.  2784.  Constance  fit  sa  profession  en  1552.  Jusqu'en  1550 
nous  trouvons  sur  le  livre  de  comptes  le  paiement  des  pensions  des  deu\ 
sœurs.  En  1597  nous  ne  rencontrons  plus  que  Ursule  de  Narbonne,  qui  dis- 
paraît en  1598.  Elles  étaient  filles  sans  doule  de  Bernard  de  Narbonne. 

(5)  A  la  fin  du  xvi*  siècle,  il  y  avait  deux  religieuses  de  ce  nom  au  Paravis, 
Rose  et  Françoise  de  Hoquepine.  Rose  était  déjà  au  couvent  en  1533.  «  Le 
jour  de  la  conversation  de  S.  Paul  ay  receu  de  M.  de  Roquepine  pour  la 
pension  de  sa  fille,  sœur  Rose  du  Bouzet  ».  S'  E.  2781  Nous  la  retrouvons  »n 
1597  et  1598,  elle  disparaît  après  celle  date,  c'esl  probablement  d'elle  qu'il 
est  question  ici.  —  Françoise  de  Roquepine  était  fille  de  Bernard  de  Roqu»'- 
pine  et  de  Anne  de  Biran.  Nous  trouvons  son  nom  pour  la  première  fois  en 
1597  et  le  rang  qu'elle  (jccupe  .sur  celte  liste  prouve  qu  elle  avait  fait  profes- 
sion depuis  deux  ou  trois  ans  au  plus.  Pour  ces  énumérations  on  suivait,  en 
effet,  d'ordinaire,  l'ordre  d'anciennclé.  Elle  fut  prieure  à  trois  reprises  de 
1619  à  1621,  de  1625  à  1631,  de  1641  i\  1643.  C'est  elle  qui  commanda  le  bel  au- 
tel dont  je  me  suis  occuiié  en  1909  dans  celle  Revue,  V.  Autel  du  Paravis. 

(6)  Sœur  Jeanne  d'Albert  de  Laval  était  fille  de  François  d'Albert  de  La- 
val et  de  Françoise  de  Monleil,  dame  de  Coissel.  Elle  prit  l'habit  en  1541. 
«  Item  Madamoisellc  de  Coissel  quelle  donna  à  sa  fille  sœur  Jeanne  Dem- 


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-  13  — 

Font  oraison  pour  moy  ;  puis  ma  sœur  Giliberle, 
Du  nom  de  Moniagnac  (1)  a  regret  de  ma  perte. 
Tairay-ie  Fébronie  (2),  hélas  !  qui  ne  peut  pas 
Vivre  un  iour  sans  penser  à  mon  triste  trespas  ? 


bcrt,  le  jour  qu'elle  prit  Ihabit  ».  Elle  fil  sa  profession  ^n  1545,  fut  prieure  du 
cloître  en  1598.  Nous  la  retrouvons  encore  en  1602,  mais  elle  disparaît  après 
celte  date. 

U)  C'était  une  Lomagne.  En  1528,  il  y  avait  deux  «œurs  de  Monlaignac  au 
Paravist.  Elles  étaient  tilles  de  I>ançois  de  Lomagno,  seigneur  de  Monlai- 
gnac et  de  Jeanne  de  La  Roche  Fontenilies  qui  eurent  neuf  tilles.  François 
de  Lomagne  mourut  vers  1525.  Sa  lille  ainée  Françoise,  héritière  universelle, 
se  maria  au  mois  d'août  1525  en  prcmijires  noces  avec  Jean  de  Montpezat, 
chevalier  seigneur  de  Tayan,  sénéchal  du  Bazadois,  qui  devint  ainsi  seigneur 
de  Monlaignac.  Or,  nous  lisons  dans  le  livre  de  comptes  déjà  cité  :  «  Item 
pour  commencement  de  payement  de  la  pension  des  lilles  de  Montignac  par 
le  maistre  dhostel  de  M.  le  sénéchal  de  Bazals,  pour  l'entrée  en  religion  de 
ces  fdles  ».  En  1531,  «  receu  de  M.  de  Monlaignac  sur  la  pension  de  sea 
sœurs  ».  En  153G,  fin  de  payement  de  ce  que  M.  de  Monlaignac  a  promis  aulx 
dites  sœurs  Gabrielle  et  Febronic  [de  Lomagne].  En  1543  «  Item  receu  ce  qui 
a  esté  donné  à  mes  .sœurs  de  Monlaignac  tant  par  Madame  que  par  Mada- 
moiselle  de  Moncornil  leurs  .sœurs  ».  Madame  de  Moncorneilh  était  Catherine 
de  Lomagne,  mariée  en  1530  ii  Mathieu  de  La  Barlhc,  chevalier,  .seigneur  de 
Moncorneilh,  sa  fille  Paule  de  La  Barthe  était  donc  Madamoiselle  de  Moncor- 
neilh. Gilberle  de  Monlaignac  dont  il  est  question  ici  était  une  de  ces  deux 
.«œurs.  Elle  devait  avoir  deux  prénoms  car  elle  ne  ligure  pas  sous  celui  de 
Gilberte  parmi  les  neuf  tilles  citées  au  testament  de  François  de  Lomagne. 
\'.  Semaine  Calholiqiie  du  diocèse  d'Agen,  1898,  Moles  sur  la  paroisse  de 
W-D.  de  MoniagnaC'Sur-Auvifjnon^  par  l'abbé  Dubernel  et  aussi  notes  manus- 
crites obligeamment  communiquées  par  le  même  prêtre. 

(2)  Il  s'agit  très  certainement  de  Fébronie  Souchet  et  non  de  Fébronie  de 
Lomagne  citée  dans  la  note  précédente.  Deux  religieuses,  la  tante  et  la  nièce, 
ont  porté  le  même  nom.  Fébronie  Souchet,  l'aînée,  fut  du  nombre  des  dix- 
huit  religieuses  envoyée  de  Fontevraul  par  l'abbesse  Renée  de  Bourbon  en 
1522  pour  établir  la  réforme  de  l'ordre  dans  le  prieuré  du  Paravis.  Elle  est 
alors  qualifiée  de  maîtresse  d'école  Scholasticam  Febroniam  Souchet  (arch. 
de  Maine-et-Loire).  Elle  fut  prieure  de  152G  à  1531,  de  1537  à  1543,  de  1547 
à  1551,  de  1556  à  1559,  de  1566  à  1569.  Dans  l'intervalle  elle  était  souvent  dé- 
positaire c'est-à-dire  trésorière  du  couvent.  Elle  avait  disparu  avant  1597.  — 
Fébronie  Souchet,  la  jeune,  nièce  de  la  précédente,  arriva  au  Paravis  en 
1553.  Dans  le  livre  cTe  comptes  nous  lisons  :  «  Item  ay  receu  de  vendilion 
dung  petit  cheyal  qui  a  apporté  de  France  céans,  la  petite  sœur  Féhronie 
Soichet  ».  Elle  était  probablement,  ainsi  que  sa  tante,  originaire  du  pays  de 
Chartres.  Un  de  leurs  neveux,  morl  vers  1655,  qui  habitait  celte  ville,  fonda 
une  messe  à  perpétuité,  au  couvent  du  Paravis  pour  l'ûme  de  ses  tantes,  en 
reconnaissance  du  secours  qu'il  en  avait  reçu,  lorsqu'il  était  étudiant  à  Tou- 
louse. Mns.  Sirvent  1656,  Elude  de  M.  Sainl-Marlin,  notaire  au  Porl-Sainle- 
Marie.  Il  s'agit  ici  très  probablement  de  Fébronie  Souchet  la  jeune,  que  nous 
retrouvons  en  1597  comme  prieure  du  cloître.  En  1617  elle  est  dite  prieure 
antique  sans  que  nous  puissions  très  exactement  savoir  la  date  de  son  prio- 
rat,  mais  peut-être  se  place-t-il  entre  1613  et  1617.  Elle  disparaît  après  1631. 


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—  44  — 

Tairay-ie  bien  le  nom  de  Jeanne  de  Beaucaire  (1) 

Qui  ne  peut  m'oublier,  hélas  pourray-ie  taire 

Ma  sœur  d'Anglade  (2)  aussi,  qui  pense  incessamment 

A  l'implacable  traict  de  ce  mortel  moment, 

Qui  sépara  mon  corps  de  mon  immortelle  âme. 

Tairay-ie  bien  aussi,  celle  qui  sous  la  lame 

Fut  avant  moy  n  aguière  (sic)  et  que  j'aimoy  si  fort, 

Qu'en  partie  sa  mort,  fut  cause  de  ma  mort  ? 

Car  despuis  son  trespas,  ie  ne  fus  que  malade  : 

Tu  vois  quelle  ie  suis,  adieu  donc  La  Puiade. 

A  l'instant  disparut  ceste  fille,  et  s'en  va 

Sans  dire  qu'elle  estoit  Madame  de  Lauba  (3) 

Que  ie  recognus  bien.  Mesdames,  et  sur  l'heure, 

J'en  trassay  ce  discours  de  nombreuse  mesure. 

Qu'humblement  ie  vous  offre,  ou  sans  rien  augmenter. 

Ce  que  ie  vis  alors,  i'ay  voulu  vous  conter. 

J.-R.  MARBOUTIN. 


(1)  Jeanne  de  Beaucaire  n'ost-elle  pas  une  Narbonne  ? 

(2)  Il  y  avait  dans  le  Bordelais,  au  début  du  xvr  siècle,  une  famille  d*An- 
glades  qui  possédait  la  seigneurie  de  ce  nom.  Celfc  terre  passa  ensuite  aux 
Verdun,  puis  aux  Pontac.  La  religieuse  nommée  par  Lapujade  apparlenail- 
elle  à  une  de  ces  familles  ? 

(3)  Jeanne  de  Lauba  appartenait  à  la  famille  de  Podenas,  propriétaire  du 
lief  de  Lauba  dans  la  paroisse  de  Meneaux.  Klle  élail  déjà  au  couvent  en 
1521.  Son  père,  peut-être  Louis  de  Podenas,  seigneur  de  Lauba,  payait  sa 
pension  chaque  année  h.  Ja  fêle  de  Saint  Jean-Bapliste.  Sa  mère,  noble  Anne 
de  Collignac,'dame  de  IMaisance  et  de  Lauba,  mourut  vers  L529  ou  1530,  lais- 
sant au  couvent  une  somme  de  15  livres.  Jeanne  de  Lauba  fut  Irésoriére  en 
1521,  1527,  1528,  15*29,  1532.  La  vision  de  Lapujade  nous  apprend  qu'elle  fut 
prieure  du  Paravis,  mais  nous  ignorons  à  quelle  date.  Elle  avait  disparu 
avant  1597. 


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EGLISE   DE    MOIRAX 
Essai    de   reconstitution    de   la  Coupole 


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rXHJSK  DK  MOliUV 


Restauration  d^  la  coupo»'» 

l";îwnjrj:   :  "  llist:,'n    du  dnj^'nn-  u-  hï  /;///•••;    - 

.«  »i  •,    pritMii    rhuï'-lrul  du   MoiuJ-l''  •      ••  -"i-iu-l  îiv    •     .      ' 
!  ■  îi    Xiui':*.!---!',   np,*'  k\ki  la  parMi>-.(',   *l   '     '«'i -ii    1..»!....    \      ,  . 
'lu'  u«'  h»   îal)|-i'[ii<'  <lc  'rj^^li-r,   ci    hom   !"      ■      ..    .!.     I  .•     -, 
•  «'i  liUMix,   Jir''iil  ii'.i».!.     ij\rr  Ji'.ir)   i'.-«t  .n         -  .-i    \.   ['.  .••' 

:i'   Moirax, 

î  .-^  (lil<  on\!'i*M'^  iMid'i'prii'f'iil  <!••  hH-l  M)1||-«-:u 

il'  f-t  a  rùlr  (lu  riiM.lM'-iiuttl  \(Wii  -'^.■'  •  '  lit  (1.    i, 

'•,:fi''ilrr  en  ♦'liil  eu  1.1  i'"c.  uM'aul  *!<   S.'        ;  ■  -mjJîIl' t'I 

.'   .  !i.;u.\.   Jl   leur  li!Î   ].i*i,i|,is  (jjmui   !-  '    .  .<.•     •■  :    ».-  loul 

.;•-'  ••.    j^our  nu.'tlrc  â   !:i  dilc  cIujjm  i'  "Mr'::i'  îl»l''^   ir^ 

'..»  .«  Iii'!>.  t'I   le  -aiii»    i\\{'\\  ^(  lîu'   'm  •         ».  •  «  .'»'t  ]).».  î    1'.'-^ 

;•  UN  aulrf'>  ('oup»'ll«*^,  joiuuanl  !•  .".;  •  «-ati'vi  :  [»!u<  il-  •'»*- 
\'  't'iil  plàlrer  .nu!e  la  \nùlc  qui  ••-■  u\  la  sa«  .  j  lie  el  l'a..!- î 
\o|rr-[?anie,  j/ririoM'iK*  }'»ele>  1»-  î.  .^  •-  «ievaul  «1  •irrrière  •: 
L'iviîfde  v«>r!(e  {]\\\  \a  au  liout  du  K-i'  .J|',-<  *e  l.apii,  i-!  iTiuelh» 
■^^  i  :(>eliol>  d«'  la  p»  liN*  (our.  (jui  !••♦  au  !•••!:(  de  !*<•(  1,  'Ile  du 
■ifi^icr.  L  ;ielt;  lui  p;"--<  le  II  a()id.  «'(  le  v  -rpl»  eilue  >''i\ -"Ut, 
-u  ur  l.aSarul.  en  ^a  <ju.t'ilé  de  '-i  >  he  -le  !a  i  .;  >:  ■<  ue.  rt'iiiu 
■'  •  <  >îijph'<  p«>ur  le  Iraxail  l'ail,  ei,  <  ■  uii.  r  il  fl.t.l  ««•MVtuiu,  I 
.•■•'a    i<)  li\re-,  ]mmu"  lu  îuairi-Jcrux  u\ 

!  a  di'-t'.'ptb-n  <u'  re  travail  fu^  dfUui'   pa-  elauT"     •     .pi'il 

.••-  t^-e  d''  la  H'IeM'MU  de  la  |'aiiie  -ilurr  au-dt  ^--'i-  r^^  '^  cMij- 

•    '     /î'»{-'*Mieiil   dih'#  '1  ()Ml'*f(hv  il  (»..|   |u'(»!)aldr  (pli'   <'xi-!,iM 

'•   •♦'  «'poipK'  la  loilure  «ui  luile>  à  erneli.'N.    ••.•uM'anl 

■''•',   luilure;   tpio  le»  2s  ^eplei!d)i(    liMK)  M"  i  -  U<*vi'M:< 

4 


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I  (.IJSH    DE    MOIRAX 


\      i.'     \ 


■  <  •  «NSTiTL  ri«)N      DK     LA    GcHPOl.K 


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ÉGLISE  DE  MOIRAX 


Restauration  de  la  coupole 

Le  savant  ouvrage  de  noire  vénéré  président,  M.  le  chanoine 
Dubourg  :  «  Histoire  du  doyenné  et  de  la  paroisse  de  Moirax 
du  Xt  au  XX'  siècle  »  nous  apprend  que,  en  1646,  Dom  Pelle- 
figue,  prieur  claustral  du  Monastère,  d'accord  avec  M*  Gra- 
tien  Marrasse,  cuié  de  la  paroisse,  et  Gratien  Labatut,  syn- 
dic de  la  fabrique  de  l'église,  et  Dom  Estienne  de  Larrondé, 
religieux,  firent  marché  avec  Jean  Escatafails  et  A.  Brunel, 
maîtres-couvreurs  d'Agen,  pour  diverses  réparations  à  l'église 
de  Moirax. 

Les  dits  ouvriers  entreprirent  de  mettre  à  bas  la  coupelle 
qui  est  à  côté  du  maître-autel  Notre-Dame  et  promirent  de  1» 
remettre  en  étal  en  la  recouvrant  de  tuiles  crouchels,  à  sable  et 
à  chaux.  Il  leur  fut  promis  qu'on  leur  baillerait  le  bois  tout 
cassé,  pour  mettre  à  la  dite  chapelle  pour  remettre  tous  les 
crouchels,  et  le  sable  qu'il  serait  besoin  au  couvert  pour. les 
deux  autres  coupelles,  joignant  le  maîlre-aulel  ;  plus  ils  de- 
vaient plâtrer  toute  la  voûte  qui  est  sur  la  sacristie  et  l'autel 
Notre-Dame,  griffondre  toutes  les  fentes  devant  et  derrière  la 
grande  voûte  qui  va  au  bout  du  toit  appelé  Lapri,  et  remettre 
les  crochets  de  la  petite  tour,  qui  est  au  bout  de  l'échelle  du 
clocher.  L'acte  fut  passé  le  11  août,  et  le  26  septembre  suivant, 
le  sieur  Labatut,  en  sa  qualité  de  sindic  de  la  Fabrique,  régia 
les  comptes  pour  le  travail  fait,  et,  comme  il  était  convenu,  '1 
paya  46  livres,  pour  la  main-d'œuvre. 

La  description  de  ce  travail  ne  définit  pas  clairement  qu'il 
s'agisse  de  la  réfection  de  la  partie  située  au-dessus  de  la  cou- 
pole proprement  dite.  Toutefois  il  est  probable  qu'il  existait 
déjà  à  cette  époque  la  toiture  en  tuiles  à  crochets,  couvrant 
celle  partie,  toiture,  que  le  28  septembre  1909  nous  devions 


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-  4fi  - 

supprimer  pour  rendre  au  vieux  cône  de  pierre  à  écailles  son 
aspect  primitif. 

Malgré  les  très  importantes  restaurations  effectuées  déjà 
dans  ce  bel  édifice  clunisien,  on  n'avait  pas  eu  encore  occasion 
de  s'occuper  de  la  couverture  et  du  haut  des  murs  de  la  par- 
tie du  chœur,  si  ce  n'est  pour  rétablir  la  corniche  du  côté  de 
l'abside,  laquelle  a  été  placée  trop  haut  d'une  assise. 

Il  était  facile  de  voir  au-dessus  de  l'entablement  formé  de 
métopes,  soigneusement  appareillés  et  de  corbeaux  puissants, 
couronné  d'une  corniche,  une  partie  de  mur,  ayant  1°78  «le 
hauteur,  en  matériaux  grossiers,  dont  les .  premières  assises 
étaient  composées  d'écaillés  de  pierres  régulières  fort  bien  tail- 
lées, mais  posées  presque  à  sec  et  semblant  provenir  de  démo- 
litions. 

Ces  fragments  nous  ont  fait  espérer  trouver  une  toiture  en 
échelons  de  pierres  de  taille  ;  et,  dès  l'échafaudage  terminé, 
notre  espoir  n'a  pas  été  trompé.  Découvrant  immédiatement 
quelques  tuiles  à  crochets,  qui  n'étaient  pas  posées  sur  du  lat- 
tis, mais  sur  un  matelas  de  mortier  et  de  débris,  nous  mîmes 
tout  de  suite  à  jour  une  assise  d'écaillés  ou  imbrications  de 
pierres  de  taille  de  (r21  de  hauteur,  dont  la  face  plane  tournée 
vers  l'extérieur  avait  (r3()  de  diamètre.  La  profondeur  en  em- 
marchenient  de  gradin,  était  de  0"12. 

25  assises  se  succédaient  ainsi  jusqu'à  la  lanterne  ou  cam- 
panile couronnant  le  sommet. 

Cette  lanterne  dont  les  baies,  les  cordons  et  corniches  exté- 
rieurs et  la  toiture  indiquent  le  xxif  ou  le  xviii®  siècle,  portait 
une  voûte  composée  de  2  arcs  plein  cintre  se  croisant,  d'un 
très  pur  profil  du  xv*  siècle,  accompagnés  de  formerets. 

La  couverture  enlevée,  il  convenait  de  démolir  le  mur  de 
garnissage  en  surélévation,  qui  réduisant  et  étranglant  le  cône 
de  pierre,  faisait  ignorer  son  existence. 

En  dépouillant  les  triangles  des  4  angles  on  a,  alors,  mis  à 
découvert  les  soubassements  de  pinacles  servant  d'assortisse- 
ment  à  la  silhouette  de  ces  angles. 

Un  seul  avait  son  socle  à  peu  près  complet,  c'était  celui  de 
l'angle  Nord-Est,  regardant  vers  Agen. 


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;    *  '|f  |/'. •!«••-  i'ci^ulirrrs  lorl  bicii  trt'l- 

♦    ■  '    .1  -•■'   ♦'{   M  M.!  iani  |m 'îvciiu- de  «Iriu»»- 

•«.'  iriil       î't-j.T  lion\rî    une  iDiliPt"  en 

'('   laillr  :     'i.    «l"--   1  t'chal\:}MÎ;t'j(     î    înMdô, 

,     (  l»'   li'M'iM.»'.    I  "i-oiixr.i'ît   imiU' «Il 'ît  iiKMil 

•M  in'!-    'j.i;  ij  «•!  iiciil  l'fj-  j'-)^<'5^>  -ur  <ui  liiî- 

••l'iirl;;--  «if  I-    Ml.,  r  ri  île  .1»  i)ri^,   non--  Miiiiio 

•    'If  M'"iM  (If  I  ;"■!.,  r,  i\\)\\\  la  '4-      j'iaïir  'ourit  \ 
;.\ai|  ''  ."51)  (if  <'«..•    flr-f.  I  ,a  ,•'   •'.'•ii'iiM'r  on  fin- 
•If  .^ï  a-:!:!,    flat:      .      •''  1".'. 
-f  -"Ufcfdaa  j''  f.  M]i!'a  la  lanl'Tnf  m»  cain- 

.     Mif   (|(lll    ]•-    fa-'-,    j«   -    i  •M'«I(WI^   l'I    (  (►l*ll!(  llfs   t'\|f- 

.    l'.il'irr  fi.'...«'f iil  If  \\t\    ou  le  w'ir  >ièrl(\   |.<nlaii 
mii.;m — ■  J*'  *J  ai^.--  j'ifiii  finlrc  ^i*  croi-anl,   d'in 

•  •  .1  ■!  ■      n'  sifflt-,  av".  (iin|»a^L'T)f^  de  foi-îHfrr!>. 

•1      ••  fMîfvrc',    il  f(>r»\friai'   de  dfiiiolt!"  !e  l'iiir  i\o 
in'«'i('\a'f  Ml,  qui  r/  'iii-  i'.(  et  éiraii.^lain  If  r<'>ne 
"-ail  ii^i.oi'fi   -nrî  f\,-î«  I  .f 

•  i;!lj'aiil  lf>  Iria.fii^lfs  df->  'j  'if^lf-:  on  n,  al«»r>.  mis  a 
1  if<  s(Hjlia--fiiif liU  de  j'î'r:.  !fs  sfrvani  (i  a'->orlj^^« - 

la  -iMi- H|r«iif  i\t^  cr^  aa^i.*- 

*iil  .\:  .!   -Ml  >ffif  à  pfu    I         -ifaiilft,   (-fini!  Mjlui  «i-* 
\nt..M    :     l'fiiardaiî  •      ■    '     .  a 


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-&TK^.- 


Plan  de  la  Coupole  au-dessus  de  la  Corniche 


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—  17  — 

Je  dis  avait,  car  il  a  fallu  pour  placer  les  tirants  nécessaires 
à  la  consolidation  de  la  coupole,  déposer  ces  soubassements 
d'édicules,  qui  seront  reconstitués  exactement  comme  on  les 
a  trouvés  et  sans  autres  compléments,  permettant  ainsi  à  cha- 
cun de  chercher  la  solution  de  leur  forme  complète. 

Ce  sont  des  cylindres  creux  de  1°*30  intérieurement,  dont  le 
fond  est  à  0"82  au-dessus  du  haut  de  la  corniche  ancienne. 

Les  joints  sont  aussi  soignée  sur  la  face  intérieure  que  sur 
Textérieure. 

Une  retraite  de  0"1G  située  à  0"54  au-dessus  de  ce  fond,  por- 
te des  colonnettes  de  0"22  à  0"24  de  diamètre,  dont  on  trouve 
seulement  le  départ,  sans  base. 

L'appareil  indique  qu'il  y  avait  5  colonnettes,  dont  une  sur 
l.î  diagonale  de  l'angle  extérieur.  Quelle  hauteur  avaient-elles, 
portaient-elles  un  petit  dôme  ou  pinacle  ?  C'est  possible,  mais 
on  n'en  trouve  aucune  trace. 

Cependant  dans  la  démolition,  une  pièce  a  été  trouvée,  qui 
était,  ou  bien  le  couronnement  d'un  de  ces  pinacles  ou  bien 
celui  du  grand  dôme  ;  c'est  un  fond  d'écuelle  renversée,  rece- 
vant des  écailles  qui  viennent  converger  et  finir  à  elle.  C'était, 
peut-être  là,  la  terminaison  du  dôme  antérieur  à  la  lanterne 
ajoutée  après  coup  ;  doit-on  rétablir  la  lanterne  du  xv*  siècle  ? 
Doit-on  terminer  le  dôme,  sans  que  la  lumière  y  pénètre  par 
le  haut,  comme  cela  était  autrefois,  comme  à  Saint-Caprais- 
de-Lerm  et  autres  coupoles  analogues. 

En  tous  cas,  il  est  hors  de  doute,  que  lors  de  la  fin  du  xvf 
siècle,  quand  on  voulut  établir  la  voûte  à  étoiles  de  la  croisée 
de  la  nef  et  du  transept  on  n'hésita  pas  à  établir  les  angles  du 
carré  bâti,  nécessaires  à  la  hauteur  de  la  voûte,  sur  les  empla- 
cements des  2  pinacles  du  xvni*  siècle,  nord-ouest  et  sud-ouest, 
et,  par  conséquent  à  les  détruire  à  ce  moment,  s'ils  ne  l'étaient 
déjà. 

Actuellement  le  grand  cône  dégagé  reprendra  son  impor- 
tance de  silhouette  dominante  de  l'édifice,  à  défaut  de  clocher 
situé  à  la  croisée  du  transept. 

Si  ce  clocher  eût  été  établi,  le  plan  indique  par  la  force  sim- 
plement moyenne  des  points  d'appuis,  qu'il  aurait  été  relative- 


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-    IS  — 

ment  léger  et  fin,  bien  en  harmonie  avec  les  dessins  de  fines 
dentelles  décorant  l'extérieur  du  sanctuaire,  comme  les  pier- 
res de  cette  coupole,  dont  chaque  élément  porte  à  la  fois  son 
parement  intérieur  et  son  écaille  extérieure. 

Le  tout  complet  eût  montré  que  notre  style  roman  français 
n'est  pas  lourd,  comme  on  le  dit  trop  souvent,  mais  au  con- 
traire gracieux,  d'une  sculpture  brillante,  fine,  sachant  accro- 
cher la  belle  lumière  de  notre  Gascogne,  comme  un  trépied  de 
Lysicrate  ou  un  temple  de  la  Victoire  Aptère,  retenant  dans 
les  volutes  de  ses  chapiteaux,  les  derniers  rayons  du  soleil  de 
l'Hellade. 

E.  Payen. 


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FONDATION 

DE  L'ÉGUSE  OU  CHAPELLE  DE  LASMARTRES 

Annexe  de  l'Archiprètré  de  Saint-Pesserre,  diocèse  de  Lecloure,  comté  de  Lomagne 

En  1488 


Aux  dernières  années  du  xv*'  siècle,  d'après  les  historiens, 
Tétai  politique,  social  et  financier  de  la  France  était  lamenta- 
ble. La  sécurité  n'était  nulle  part,  et  l'on  ne  pouvait  voyager 
sans  être  exposé  à  être  dévalisé  et  parfois  mis  à  mort. 

Dans  la  plupart  des  provinces,  raconte  M.  Imbart  de  La 
Tour,  les  attentats  se  renouvellent.  Coupe-jarrets  de  profes- 
sion, vagabonds,  faux-saulniers,  auxquels  se  joignent  les 
Bohémiens  ou  Egyptiens,  qui  courent  dans  le  pays,  aventu- 
riers sans  aveu  et  sans  demeure,  forment  l'armée  du  crime  qui 
pullule  dans  le  royaume.  Les  gens  de  guerre,  les  aventu- 
riers gascons,  picards  ou  normands  se  livrent  à  toutes  sortes 
de  déprédations  et  de  maraudes.  Ils  vont  dans  les  campagnes, 
se  jettent  sur  les  fermes,  maltraitent  les  paysans,  auxquels 
ils  enlèvent  le  fourrage,  le  bétail,  les  récoltes  et  brûlent  parfois 
ce  qu'ils  ne  peuvent  emporter. 

D'un  autre  côté  l'impôt  a  progressé  d'une  façon  excessive  : 
il  a  triplé  en  vingt  ans.  S'ils  échappent  à  l'homme  de  guerre, 
le  bourgeois,  l'artisan  et  le  laboureur  tombent  sous  les  griffes 
du  tabellion,  du  scribe  et  de  l'homme  de  Loi.  A  Agen,  ce  sont 
le  sénéchal,  son  lieutenant,  le  receveur  de  l'extraordinaire,  qui 
pillent  le  pays.  Par  suite  de  ces  exemples,  jugez  de  ce  que  peu- 
vent faire  les  receveurs,  les  grenetiers  et  sergents. 

Nous  ne  nous  étendrons  pas  pour  dépeindre  les  désordres 
et  ruines  survenus  à  la  fin  de  l'occupation  anglaise  dans  ia 
Gascogne  et  l'Armagnac.  Les  désastres  de  Crécy,  de  Poitiers 
et  d'Azzincourl  marquent  d'un  trait  sanglant  les  étapes  de  cet- 
te domination  étrangère.  Les  villes  et  les  campagnes  de  l'Ar- 
magnac, du  Condomois,  du  Brulhois  et  de  La  Lomagne  subis- 
sent le  sort  général  de  cette  funeste  époque. 


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-  50  - 

La  période  qui  comprend  la  fin  du  xv*  siècle  restera  triste- 
ment célèbre  dans  TAnnagnac  et  la  Lomagne  par  les  guerres 
sanglantes  et  les  dévastations  de  tous  genres  qui  affligèrent  51 
cruellement  Lecloure  et  les  pays  d'alentour,  à  la  suite  des 
événements  terribles  qui  précédèrent  et  suivirent  la  chute  des 
Comtes  d'Annagnac  et  la  mort  de  Jean  V.  Nous  signalerons 
en  particulier  dans  TEvôché  de  Lectoure,  l'archiprêtré  de 
Sqint-Pesserre  et  le  petit  village  de  Lasmartre,  situé  sur  les 
rives  du  Gers  et  qui  faisait  partie  de  cette  paroisse. 

En  1482  le  seigneur  de  Lasmartres  était  noble  Robert  d*Am- 
blard.  Cette  seigneurie  est  restée  en  possession  de  cette  fa- 
mille pendant  plusieurs  siècles.  En  feuilletant  les  minutes  de 
notaires  et  spécialement  d'Astaffort  nous  rencontrons  de  nom- 
breux membres  de  cette  noble  famille.  En  1618  c'est  noble  Gil- 
les d'Amblard,  sieur  de  Martres  ou  de  Las  Martres.  Un  peu 
plus  tard  c'est  noble  Jean-Marie  d'Amblard,  seigneur  des  Mar- 
tres et  en  1655  noble  Jean-Jacques  d'Amblard,  seigneur  de 
Las  Martres  et  de  Saint-Gény. 

Mais  en  1737,  messire  François,  seigneur  comte  de  Narbon- 
ne,  seigneur  d'Aubiac,  est  devenu  seigneur  de  Lasmartres,  et 
il  réclame  des  habitants  et  terres-tenants  le  tribut  annuel 
d'une  géline  et  de  8  deniers  pour  chaque  sac  de  terre. 

Bref,  en  l'année  1482,  noble  Robert  de  Lasmartres  voyant 
que  son  territoire  de  Lasmartres  était  complètement  ravagé, 
quasi  inhabitable  et  devenu  comme  un  désert,  s'efforça  de 
grouper  autour  de  son  castel  un  certain  nombre  de  brassiers 
et  de  paysans  pour  cultiver  la  terre  et  y  trouver  les  moyeris 
d'existence.  Dans  ce  but,  il  résolut  de  créer  pour  lui  et  en  fa- 
veur de  ces  nouveaux  manans  et  brassiers  un  centre  religieux, 
ime  église  comme  le  moyen  le  plus  propre  à  les  attacher  au 
territoire  qu'ils  allaient  habiter  et  cultiver. 

En  conséquence  de  ce  projet  et  pour  le  mettre  à  exécution, 
il  passa  à  Lectoure  devant  M"  Mathieu  Bertrand,  notaire  du 
lieu,  l'acte  que  nous  allons  mentionner.  Il  s'accomplit  en  pré- 
sence des  autorités  religieuses  du  temps,  Mgr  Hugues  d'Es- 
pagne, 40'  évêque  connu  de  Lectoure  cl  de  l'abbé  Saint-Paul, 
son  vicaire-général. 


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—  51  — 

Nous  n'avons  pas  la  minute  de  ce  pacte,  mais  une  copie  ou 
traduction  qui  porte  tous  les  caractères  d'authenticité. 
C'est  ce  document  que  nous  allons  reproduire. 

Au  nom  de  la  Sainte  Triiùlé  el  Individue  Unité  du  Père,  du 
Fils  el  du  Saint  Esprit,  ainsy  soil-il. 

Comme  les  choses  du  monde  passent  de.  la  mémoire,  si  elles  ne 
sont  prouvées  par  écrit,  c'est  pounjuoy  scachent  tous  présens  et  à 
venir  que  comme  il  a  été  déjà  dit  et  assuré  par  les  parties  cy  bas 
signées,  que  les  guerres,  mortalitez  el  autres  infortunes  qui  ont 
longtemps  duré  à  la  Lomagnc,  que  le  lieu  ou  territoire  appelle  de 
Lasmartrex,  joint  au  lieu  el  territoire  de  Saint-Pesserre,  dans  la 
présente  Conté  de  Loumagne  et  diocèze  de  Lectoure,  où  il  est, 
étant  délruict  et  inhabitable,  est  devenu  comme  un  hérémitage  ;  au- 
jourdhuy  noble  Robert  Amblard,  seigneur  moderne  dudil  lieu  cl 
territoire  de  Lasmartrex,  où  il  a  toute  juridiclioii  haute,  moyenne 
et  basse,  sans  nulle  restriclion  ;  lequel  se  trouvant  fort  éloigné  du 
lieu  ou  parroisse  de  Saint-Pesserre,  a  résollu,  veut  et  s'est  proposé 
de  réédifier  à  ce  même  lieu  ou  territoire  de  Lasmartrex,  et  le  ren- 
dre habitable,  el  le  faire  cultiver,  et  dans  le  même  lieu  et  dépen- 
dances, construire  et  édifier  une  église  ou  chapelle,  à  T Honneur  de 
Dieu  et  de  la  Sainte  Vierge,  pour  y  faire  célébrer  des  messes,  l'or- 
ner de  reliques,  images  ;  ce  qui  étant  venu  à  la  connaissance  de 
M  Déorta,  archiprêtre  de  Saint-Pesserre,  dans  la  paroisse  duquel 
le  dit  lieu  de  Lasmartrex  se  trouve  et  en  dépent,  a  dit  et  assuré  que 
ladite  chappelle  ou  église  de  la  Sainte  Vierge  de  Lasmartrex  seroil 
préjudiciable,  et  porterait  domage  dans  les  suitles  à  luy,  à  ses  suc- 
cesseurs et  à  sa  dittc  église  ou  paroisse  de  Saint-Pesserre.  C'est 
pourquoi  ledit  archi[)rêlre  ne  voulant  donner  son  consentement  à 
la  construction  de  ladilte  chapelle  ;  au  contraire  il  si  opposoit  par 
exprès  el  rempêchail. 

Cest  pourquoy  ledit  seigneur  du  territoire  de  Lasmartrex  el  M. 
Jean  Déorta,  archiprêtre  de  la  susdilte  église  de  Saint-Pesserre 
convinrent  de  consulter  le  scavant  Bertrand  Guilhoti,  licencié  offi- 
ciai de  Lectoure,  et  les  vicaires  généraux,  et  de  leur  avis  et  volonté, 
et  consentement  du  Révérend  Père  en  Jesus-Christ  notre  Evêque 
de  Lectoure  ;  et  autres  scavants,  les  vicaires  généraux,  pour  le  bien 
cl  utilité  d'un  chaqu'un  des  parties  et  de  leurs  successeurs,  ont  dit 
qu'afin  que  le  culte  divin  s'augmente,  ont  convenu  ensemble  et 
transigé  et  accordé  de  la  manière  et  avec  les  pactes  suivants  et  cy 
bas  écrit  : 


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—  52  — 

Prernièreincnl  led.  Seigneur  de  Lasinarlrex  et  M.  Tarchiprêlre 
ont  convenu,  transigé  unanimement  que  ledit  seigneur  de  Lasmar- 
Irex,  tant  pour  luy  que  pour  ses  successeurs  peut  et  pourra  et  sera 
libre  et  luy  sera  permis  de  faire  et  construire  et  faire  construire 
dans  ces  aï)parlenances  dudit  lieu  ou  territoire  de  Lasmartrex  et  sa 
terre,  une  église  ou  chapelle  qui  sera  instituée  de  la  Vierge  Mario 
cl  instituée  et  construite  à  la  louange  de  la  glorieuse  Vierge  Marie, 
où  il  aura  sa  sépulture  pour  luy  et  pour  ses  successeurs  et  domes- 
tiques ;  car  ledit  noble  Damblard  ne  pouvant  aller  à  la  parroisse 
pour  assister  aux  offices  h  sa  parroisse  de  Saint-Pesserre,  qui  est 
fort  éloignée,  ^  cause  des  boucs  et  des  eaux,  dans  le  temps  de  Tiver, 
a  proposé  et  veut  et  ^'cst  engagé  d'établir  un  prêtre  pour  célébrer 
des  messes  dans  la  ditle  chapelle,  et  luy  fournir  le  nécessaire  à  sa 
\\c  et  luy  fonder  et  assigner,  ont  convenu  entre  parties  :  ledit  archi- 
prêtre  et  ledit  seigneur  par  la  permission,  consentement  et  volonté 
du  Révérend  Père  en  Christ  Notre  Seigneur  et  Evêque  de  Lectou- 
rc,  que  ce  même  prèlre  qui  sera  établi  pourra,  et  luy  sera  permis  de 
célébrer  des  messes  dans  la  dilte  chapelle,  haultes  et  basses,  et  faire 
les  autres  offices  divins,  sans  la  permission  dud.  sieur  archiprê- 
tre,  ny  vicaire,  ny  ses  successeurs,  et  sans  l'avoir  demandé  ;  pour- 
ra aussi  bénir  le  pain,  faire  des  prières  ordinaires,  les  jours  de  di- 
manche, mander  les  faites,  et  ce  qui  se  pratique  tous  les  dimanches 
et  fêtes,  ayant  préalablement  appelle  le  Seigneur,  et  pourra  faire 
les  autres  choses  qui  seurviennent, 

Premièrement  que  le  prêtre  qui  doit  être  étably  ne  pourra  et  ne 
luy  sera  permis  d'administrer  les  Sacrements  de  baptême  ny  ex- 
trême-onction, dans  lad.  église  ou  chapelle  et  territoire  de  Lasmar- 
trex, au  Seigneur,  ny  à  tous  autres,  mais  bien  les  autres  sacre- 
ments, scavoir  de  la  confession  et  Eucaristie,  du  mariage  et  sépul- 
ture aud.  seigneur  et  à  sa  famille  et  successeurs,  sans  la  permis- 
sion même  dud.  Archiprêtre,  et  non  aux  paroissiens  dud.  territoire, 
sans  en  avoir  obtenu  la  permission,  et  le  consentement  dud.  archi- 
prêtre, et  ne  pourra  en  nulle  manière  administrer  les  Sacrements 
ausdits  paroissiens  qui  regardent  le  vrai  pasteur.  Pour  ce  qui  re- 
garde les  offrandes  et  les  rétributions  des  messes,  du  pain  et  du 
vin  desd.  paroissiens  de  Saint-Pesserre,  il  ne  pourra  se  les  attri- 
buer, ny  frauder  led.  Archiprêtre  en  ses  droits,  en  attirant  les  pa- 
roissiens dans  lad.  chapelle,  ny  le  préjudicicr  en  nulle  manière, 
.  dans  les  fonctions  qui  regardent  le  vray  pasteur,  mais  seulement 
les  offrandes  de  la  maison  dud.  Seigneur  et  de  ces  successeurs, 


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-  53  — 

qui  appartiendront  aud.  prêtre  qui  doit  être  élably  dans  lad.,  cha- 
pelle, ny  ne  pourra  attirer  les  peuples  au  préjudice  dud.  archiprê- 
Ire.  Pour  ce  qui  est  des  autres  offrandes,  des  vœux,  des  cierges  de 
cire,  des  voiles  d'argent,  du  vin  et  autres  choses  que  les  gens  qui 
iront  en  dévotion  porteront  ou  offriront  dans  lad.  chapelle,  seront 
communs  entre  Icd.  Archiprêtre  et  le  chapclin,  et  le  partageront 
ensemble,  à  la  réserve  de  l'argent  qu'on  donnera  pour  célébrer  des 
messes  dans  lad.  chapelle,  il  ne  sera  pas  tenu  d'en  rendre  compte 
et  au  moyen  du  revenu  des  offrandes  ledit  prêtre  et  l'archiprêtre 
tiendront  laditte  chapelle  honnêtement  ornée,  couverte  et  y  fourni- 
ront le  luminaire  ;  que  le  prêtre  qui  doit  être  étably  dans  cette  nou- 
velle création,  jurera  entre  les  mains  dud.  archiprêtre  sur  le  Te 
igitur  et  Croix  qu'il  se  comportera  bien  et  fidellemenl  dans  toutes 
ses  fonctions  et  quil  luy  rendra  un  bon,  juste  et  fîdcl  compte  des 
offrandes  quil  recevra  dans  laditte  chapelle  et  ailleurs,  et  luy  r-^ 
mettra  ce  qu'il  luy  compète,  ou  à  cclluy  quil  députera,  et  que  l'ar- 
chiprêtre luy  marquera  le  jour  pour  rendre  led.  compte  de  Las- 
martrcx,  fondé  pour  le  prêtre  qu'il  doit  établir  dans  cette  chapelle, 
donne  et  accorde  par  les  présentes  à  l'honneur  et  révérence  de  la 
Vierge  Marie,  au  prêtre  qui  sera  élably,  la  vie  et  le  nécessaire  et 
non  autrement,  à  cette  condition  quil  sera  obligé  de  se  rendre  offi- 
cieux à  l'égard  du  seigneur  et  des  siens  dans  tous  les  cas  licites  et 
honnêtes,  tant  à  la  vie  qu'à  la  mort  ;  quil  enseignera  les  enfans  dud. 
seigneur  et  de  ses  successeurs  et  leur  inspirera  de  bonnes  mœurs, 
autant  quil  pourra,  et  quil  faira  un  Mémento  pour  luy  et  pour  ces 
successeurs,  dans  les  messes  qu'il  célébrera,  qu'il  repromctra  sous 
la  foy  de  s'en  acquitter.  —  Le  seigneur  sera  aussy  tenu  de  jurer  de 
fournir  le  nécessaire  à  ce  prêtre  et  de  faire  construire  une  fois  seu- 
lement, une  maison  jointe  à  lad.  église  pour  la  résidence  dud.  prê- 
tre, où  il  sera  tenu  de  résider  et  célébrer  dans  celte  église  une  mes 
se  cha(jue  dimanche,  d'y  bénir  le  pain,  que  le  seigneur  sera  tenu 
(le  luy  fournir  et  le  vin  qui  sera  nécessaire  pour  la  communion  de 
lad.  chapelle,  dy  mander  les  feltes  et  prières  ordinaires  j  et  chaque 
samedy  y  dira  une  messe  à  Ihonneur  de  la  Vierge  Marie  et  aux  fê- 
les seulement  de  l'année,  aux  fêles  de  la  Vierge  Marie,  de  Saint- 
Jean-Baptiste  et  Evangélislc,  de  S.  Ferréol  cl  Fcrrace,  Barthélémy, 
Laurent,  S.  Martial,  S.  Eulrope,  S.  Michel,  l'Exaltation  de  Sainte 
Croix,  des  SS.  Innocens,  de  S.  Thomas,  S.  Chrisloi)he  ;  et  tous  les 
premiers  lundis  de  cha(|ue  mois  et  après  chacune  desdittes  messes, 
faira  l'absoute  sur  la  sépulture  dud.  seigneur  ol  ses  subcesseurs  ; 
se  rézcrvant  toutefois  led.  seigneur  la  nomination  dud.  prêtre  et  Iç 


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—  51  — 

• 
présentera  tout  comme  ses  successeurs,  au  seigneur  Evêque  de  Lee- 
tourc  pour  en  avoir  viza.  Se  rézervanl  led.  seigneur  qu'il  ne  pourra 
résigner  ny  permuter  lad.  chapelle  sans  son  consentement  et  de  ses 
subcesseurs. 

Lesdites  parties  se  sont  contentées  desd.  conventions  faites  et 
transigées  ;  et  ont  promis  de  les  tenir  sous  lobligation,  chacun  de 
ses  biens  présens  et  à  venir,  sans  y  contrevenir  ;  et  ce  sont  soumis 
aux  rigueurs  de  justice  et  cours  des  officiaux  de  Lectoure,  Auch 
et  Toulouse,  Condom  et  Agen.  des  juges  de  Loumagne,  d'Auvil- 
lars  et  des  seigneurs  sénéchaux  de  Toulouse,  d'Armaignac,  Tune 
ne  cessant  pour  l'autre,  sans  qu'ils  puissent  appeller  les  jugements 
desd.  cours,  et  pour  cella  ont  établi  tels  procureurs  quil  conviendra 
dans  lesd.  cours,  (juoyqu'ils  soient  absens,  comme  sils  étoient  pré- 
sens ;  à  quoy  ils  ont  consenty  sous  les  obligations  et  renonciations 
susd.  Ce  qui  a  été  et  convenu  dans  la  ville  de  Lectoure,  le  vingt 
huitiesme  jour  du  mois  d'octobre  de  l'an  mille  quatre  cent  quatre- 
vingt-deux  (1),  régnant  le  très  illustre  Pnnce  seigneur  Charles  par  la 
grûce  de  Dieu,  Roy  de  France,  régnant,  et  le  Révérend  Père  en 
('hrist  le  seigneur  Hugo,  par  la  permission  de  Dieu,  Evêque  de 
Lectoure.  —  Présens  l'illustre  Bertrand  Guillot,  licenlié,  noble  Gé- 
raud  Amblard,  seigneur  de  Mallevain  au  delà  de  la  Garonne,  Geor^ 
ges  Lucas,  clerc,  habilans  de  ladilte  ville  de  Lectoure,  appelés  té- 
moins des  conventions  faitles,  et  moy  Bertrand  Mathieu,  notaire 
royal  de  la  ville  de  Lectoure  et  ordinaire  de  l'Official,  quy  ay  retenu 
le  tout,  et  écrit  de  ma  main  en  présence  desd.  tesmoins  et  parties. 
Ont  signé  avec  moy,  scavoir  moy,  Mathieu,  notaire,  Hugo,  evêque 
de  Lectoure  ainsy  signé  ;  Raymond  de  Saint- Paul,  vicaire  général 
de  l'Evêque  de  Lectoure  et  tous  les  autres  témoins. 

Chanoine  P.  DL'BOURG. 


(1)  Pelile  erreur  de  dale  :  Charles  VIII  cominenru  à  régner  le  31  août  1483. 
L'original  est  aux  archives  du  Gers,  série  13. 


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LES  PLAQUES  DE  FOYER 

Anglaises»  Flamandes,  Françaises  et  Hollandaises  dans  le 
Sud-Ouest  de  la  France 


AVANT-PROPOS 

Le  Mercure  Galant  de  1705  offrit  à  la  sagacité  de  ses 
lecteurs  Ténigme  suivante*  : 

Mon  corps  est  dur  et  plat,  ma  taille  e^t  inégale, 
On  me  charge  souvent  d'un  auguste  blason  ; 
Quel  sort  plus  glorieux  !  Cependant  on  m'étale 
Au  pied  d'un  sombre  mur  :  sage  précaution. 
Pendant  Tété,  je  suis  en  certains  lieux  cachée, 
Alors  humble  et  froide,  on  me  tourne  le  dos  ; 
Mais,  en  hyver,  partout  découverte,  échauffée, 
On  vieni,  auprès  de  moi,  conférer  en  repos. 
Le  feu,  qui  fait  changer  ma  couleur  naturelle. 
M'altère  lentement.  Je  tiens  bon  coTitre  luy 
Pendant  un  siècle  entier,  et  ma  substance  est  telle. 
Que  je  conserve  encor  ce  qui  me  sert  d'appui. 

Le  mot  de  cette  ingénieuse  énigme  est  le  contre-cœur 
en  fer  des  cheminées  ;  et  certes  celui  qui  sut  si  bien  le  dé- 
crire, sans  le  nommer,  était  certainement  un  de  ces  doux 
poètes  pour  lesquels  il  n'est  pas  de  bonheur  qui  vaille 
les  molles  rêveries  au  coin  du  feu,  pendant  les  longues 
veillées  de  Thiver.  Si  malgré  les  appareils  de  chauffage 
de  plus  en  plus  perfectionnés,  nous  aimons  encore  à  nous 
reposer  en  rêvant  devant  la  cheminée,  celle-ci  s'est  telle- 
ment transformée  que  nous  ignorons  presque  entière- 
ment le  contre-cœur  célébré  par  le  rimeur  anonyme  du 
Mercure.  Les  progrès  du  confort  semblent  Tavoir  chassé 
pour  toujours  de  nos  cheminées,  et  en  avoir  fait  une  de  ces 
pauvres  choses  désuettes  et  démodées  qu'ignorent  la  plu- 
part de  ceux  qui  nous  suivent  dans  la  vie,  et  qui  ont  été, 
depuis  longtemps,  assez  dédaigneusement  abandonnées 
aux  archéologues. 


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1  -  oG  - 

Ceux-ci,  il  est  vrai,  s'en  sont  emparés  avec  assez  d'ar- 
deur, ils  les  ont  signalées,  décrites,  étudiées,  et  leurs  tra- 
vaux sont  déjà  assez  considérables  pour  qu'on  puisse  se 
faire  quelques  idées  justes  sur  un  sujet  dont  on  ne  sau- 
rait soupçonner  l'ampleur  quand  on  ne  l'a  pas  abordé 
soi-même.  Si  je  ne  fais  pas  erreur,  c'est  M.  Bretagne  qui, 
le  premier,  écrivit  quelques  vues  d'ensemble  sur  les  ta- 
ques  dont  le  Musée  lorrain  de  Nancy  avait  déjà  une  fort 
importante  collection  (1).  Puis  M.  Léon  Germain  mit  en 
lumière  les  produits  des  forges  de  Cousance  (2)  ;  un  peu 
plus  tard,  il  fit  connaître  les  taques  huguenotes  et  les  ta- 
ques  jansénistes,  de  concert  avec  MM.  Ch.  Buvignier  et 
Dannrheuter.  Le  comte  de  Marsy  étudiait  en  même 
temps  les  contre-cœurs  de  la  Normandie  (3)  ;  mais  œ 
n'est  pas  la  bibliographie  de  cette  jeune  branche  de  l'ar- 
chéologie que  je  veux  écrire  ;  il  suffit  pour  mes  projets 
et  aussi  pour  rendre  un  bien  légitime  hommage,  de  citer 
les  études  capitales  du  baron  de  Rivière,  Les  Plaques  de 
Foyer  (4),  de  M.  Maxe-Walg,  V Ornementation  du  Foyer 
depuis  r époque  de  la  Renaissance  (5),  en  y  joignant  des 
opuscules  moins  importants  des  mêmes  auteurs,  de 
M.  Barbier  de  Montaut  et  de  M.  Quarré  Reybourdon,  qui 
seront  mis  à  profit  et  cités  dans  les  pages  suivantes. 

Pour  alléger  celles-ci  et  leur  permettre  une  allure  plus 
libre,  je  grouperai,  tout  d'abord,  quelques  notions  indis- 
pensables tant  linguistiques  que  techniques,  parce  que 
j'ai  le  ferme  nropos  d'aborder  avec  un  esprit  strictement 


(1)  Mé.m.  de  la  Soc.  (VArchéol.  lorraine,  1881,  p.  267  cl  suiv. 

{'2)  Ballet.  Monument.,  1888,  p.  5  cl  suiv.,  ol  Mém.  de  la  Société  des  Lettres, 
Sciences  et  Archéologie  de  Bar-le-Duc,  1888. 

(3)  L'Ornementation  du  Foijer  depuis  iépoque  de  la  Renaissance.  Caen, 
18%,  iii-8\ 

(i)  Bull.  Arch.  de  Tarn-et-Garonne,  t.  xx  et  xxi. 

(5)  Dullet.  Arch.  du  Comité  des  Tr.  hist.,  1895,  p.  458  et  suiv.,  et  1897,  p. 
329  ot  Piiiv 


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scientifique  et  en  usant  des  méthodes  les  plus  précises, 
un  sujet  traité  jusqu'ici  avec  trop  peu  de  préparation 
et  de  critique.  Je  ne  me  dissimule  pas  d'ailleurs  les  diffi- 
cultés de  Tentreprise;  je  sais  fort  bien  que,  comme  tant 
d'autres,  je  verrai  la  paille  dans  l'œil  d'autrui,  sans  me 
douter  des  poutres  qui  sont  dans  le  mien  ;  du  moins 
je  n'aurai  pas  à  me  reprocher  de  ne  pas  avoir  fait  tout  ce 
qui  dépendait  de  mes  faibles  moyens  pour  amender  et  cor- 
riger mon  travail,  et  de  n'avoir  pas  eu  le  plus  profond 
respect  pour  les  archéologues  vénérés  dont  j'ai  pu,  par- 
fois, corriger  quelques  erreurs,  grâce  aux  connaissances 
solides  que  j'ai  acquises  à  leurs  leçons. 

Et,  puisqu'il  a  été  question  de  méthode,  il  faut  encore 
ajouter  ceci  :  ce  travail  n'a  été  dès  l'origine  qu'un  re 
cueii  défiches  descriptives  des  contre-cœurs  vus  par 
l'auteur,  dans  les  Musées  d'Agen,  de  Cahors  et  de  Mon- 
tauban,  ou  dont  il  avait  pu  se  procurer  des  photogra- 
phies ;  il  ne  doit  pas  perdre  ce  caractère,  bien  que  ce  ca- 
dre étroit  ait  été  quelque  peu  élargi.  Il  doit  rester  essen- 
tiellement dans  le  domaine  de  l'observation  directe,  par 
conséquent  se  maintenir  sur  le  terrain  local,  ou,  pour 
mieux  dire,  dans  le  champ  géographique  qui  a  été  ex- 
ploré, champ  qui  ne  déborde  guère  le  territoire  formé 
par  les  provinces  d'Agenais  et  de  Quercy. 

Mais  ce  champ,  si  restreint  sur  la  carte  de  France,  kc 
trouve,  en  fin  de  compte,  avoir  été  alimenté  par  nombre 
de  sources  extérieures,  lointaines,  même  étrangères.  De 
là  un  élargissement  d'horizon,  qui  n'a  pas  été  sans  sur- 
prendre celui  aux  yeux  duquel  il  s'est  graduellement  dé- 
ployé. Cela  l'a  contraint  à  étoffer  et  à  commenter  ses  ob- 
servations directes  de  considérations  générales  emprun- 
tées aux  sources  les  plus  diverses,  à  rapprocher  de  ses 
taques  agenaises  et  quercynoises  un  assez  grand  nombre 
de  plaques  vues  tant  à  Paris  qu'à  Londres,  et  en  divers 


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—  r,H  -- 

lieux,  tant  de  France  que  d'Angleterre  ;  cela  Ta  finale- 
ment contraint  à  résumer  la  majeure  partie  des  résultats 
acquis  par  ailleurs,  ainsi  que  les  explications  historiques 
et  techniques  inhérentes  au  sujet  lui-même,  pour  que  ses 
descriptions  et  ses  observations  se  trouvassent  raccor- 
dées par  un  lien  logique  et  ne  restassent  pas,  non  pas 
comme  une  pâte  sans  levain,  mais  comme  un  levain  sans 
pâte.  Tous  ceux  qui  ont  éprouvé  par  eux-mêmes  combien 
l'observation  positive  des  faits  bouleverse  et  vivifie  la 
masse  des  théories,  comprendront  cette  comparaison  ut 
le  parti-pris  méthodique  de  ce  travail. 

On  s'est  moqué,  non  sans  raison  peut-être,  de  l'aveugle 
acharnement  de  certains  archéologues  à  arracher  aux 
vieilles  pierres  un  sens  précis,  didactique  et  propre  à 
grossir  les  sentences  d'un  manuel,  alors  qu'absorbés  dans 
cette  préoccupation  falote,  ils  ne  sentaient  rien  de  la 
haute  poésie  qui  se  dégage  de  ces  mêmes  pierres.  Est-ce 
injuste  malignité  ?  Je  ne  sais,  et  je  me  garderai  d'en 
faire  une  trop  attentive  recherche.  Mais,  pour  mon  hum- 
ble part,  je  ne  voudrais  pas  écrire  le  mot  :  fin,  au  bout  de 
ces  longues  pages  d'analyses  arides  et  de  descriptions 
fastidieuses,  sans  déclarer,  toute  fausse  honte  à  part, 
qu'il  m'a  semblé  bien  des  fois,  pendant  que  je  les  écri- 
vais, sentir  un  grand  souffle  de  haute  et  saine  poésie  pas- 
ser au-dessus  de  ma  tête.  La  plaque  de  foyer,  c'est  le 
foyer  par  excellence,  et  le  foyer  n'est-il  pas,  depuis  l'au- 
be de  la  civilisation,  le  centre  et  la  vie  de  la  famille  elle- 
même  ?  Dans  les  bas-reliefs  de  ces  plaques,  entrevus  à 
travers  les  flammes  de  l'âtre,  n'y  a-t-il  pas  la  survie  in- 
consciente des  anciens  petits  dieux  protecteurs,  des  hum- 
bles lares,  que  les  vieux  Romains  honoraient  par-dessus 
les  grands  dieux  olympiens,  que  la  culture  grecque  avait 
fait  adopter  à  leurs  hommes  d'Etat  et  à  leurs  pontifes  ? 
Sans  doute  on  ne  les  a  pas  invoqués,  sans  doute  on  ne 


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—  59  — 

leur  a  pas  offert  les  libations  sacramentelles  ;  mais, 
quand  le  chef  de  la  famille  avait  fait  choix  d'une  taque 
dont  le  sujet  était  d'accord  avec  sa  foi  religieuse,  ses  con- 
victions politiques  ou  même  avec  ses  goûts  littéraires, 
est-ce  que  cette  humble  figuration,  sortie  de  la  forge  voi- 
sine, ou  apportée  de  régions  lointaines,  n'incarnait  pas 
un  peu  des  croyances  et  des  passions  de  ceux  clont  les 
yeux  la  rencontraient  sans  cesse,  quand  les  longues  veil- 
lées de  la  mauvaise  saison  les  groupaient  en  cercle  fri- 
leux autour  de  la  vaste  et  accueillante  cheminée  du  bon 
vieux  temps  ? 

«  Objets  inanimés,   avez-vous  donc  une  âme  ?  » 

demande  le  poète  hésitant.  L'archéologue  n'hésite  pas  ; 
il  la  découvre  tout  de  suite,  cette  âme  voilée  des  vieilles 
pierres  et  des  vieilles  plaques  de  cheminée  dont  les  poè- 
tes n'ont  guère  entendu  les  enseignements,  tantôt  graves, 
tantôt  plaisants,  presque  toujours  mâles  et  sérieux,  dont 
les  humbles  comme  les  superbes  faisaient  jadis,  plus 
qu'on  ne  pense,  un  sujet  de  réflexions  qui  agissait,  à  la 
longue,  avec  une  intensité  que  n'auraient  pas  produite 
des  œuvres  plus  hautes  et  plus  ambitieuses,  mais  dont 
la  hantise  eût  été  moins  persistante. 

Défiziition  et  Terminologie 

c«  On  appelle  contre-cœur,  dit  M.  Havard  (1),  la  partie  ver- 
ticale du  foyer  située  entre  les  deux  jambages  de  la  cheminée, 
et,  par  assimilation,  on  donne  ce  même  nom  à  la  plaque  de 
métal  qui  décore  généralement  le  fond  de  la  cheminée.  »  Cette 
définition  pêche  en  ce  sens  qu'elle  néglige  le  rôle  pratique  de 
cette  plaque  de  métal  qu  on  appliquait  sur  le  contre-cœur  es- 
sentiellement Dour  en  protéger  les  pierres  ou  les  briques  de 
l'action  du  feu  ;  le  rôle  décoratif  est  venu  par  surcroît.  Le  ter- 


(1)  Dictionnaire  du  Mobilier  et  de  la  Décoration,  t.  i,  col.  918. 


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-  60- 

me  contre-leu,  usité  dans  TOuesl  de  la  France,  est  donc  plus 
exact  quoiqu'il  n'ait  pas  prévalu. 

Le  plus  ancien  exemple  connu  de  l'emploi  du  mol  contre- 
cœur se  trouve  dans  les  Comptes  Royaux  pour  l'année  1548  : 
a  Hem  a  été  faict  ung  contre  cœur  de  feu  de  fonte,  où  est  figuré 
un  Hercullès,  scellé  avec  huict  grosses  pattes  ou  contre-cœur 
de  la  cheminée  qui  est  en  la  chambre  de  la  Rayne  »  (1). 

Le  terme  contre-leu  se  trouve  dans  une  Historieile  de  Tal- 
lemànl  des  Réaux  dont  nous  parlerons  ailleurs  ;  M.  Havard  en 
donne  des  exemples  empruntés  à  divers  inventaires  des  pre- 
mières années  du  xvnf  siècle,  rédigés  en  Bordelais,  Angou- 
mois  et  Bretagne. 

La  plaque  de  fonte  protectrice  du  mur  du  toyer  s'est  appelée 
de  bonne  heure  taque  dans  l'est  de  la  France,  puisque  M.  Max- 
Werly  (2)  l'a  trouvé  dans  l'inventaire  du  château  d'Hatton- 
châtel,  dressé  en  1546,  <(  où  il  est  rapporté  que  presque  toutes 
les  cheminées  possèdent  deux  andiers  et  une  taque  de  1er  ». 
Selon  la  juste  remarque  de  M.  Léon  Germain  (3),  ce  mot  n'est 
pas  propre  seulement  au  patois  de  Lorraine  et  de  Champagne  : 
Lacurne  de  Sainte-Palage,  le  Dictionnaire  de  V Académie  et  le 
Dictionnaire  de  Littré  ont  constaté  sa  qualité  vraiment  fran- 
çaise. Ce  mot  a  été  d'ailleurs  ortographié  tacque. 

En  Flandre,  le  même  objet  s'appelait  une  platte  de  leu  ;  i  n 
trouvera  plus  loin  la  citation  d'un  texte  de  la  première  moitié 
du  XVIII*  siècle,  où  ce  terme  a  trouvé  place. 

Les  Picards  emploient  de  préférence  la  locution  date  ou  cla- 
ire  pour  désigner  tant  la  plaque  de  fer  que  le  contre-cœur  de 
maçonnerie  (4). 

Maxe  Werly  a  trouvé  le  mot  pialine,  dans  le  sud  du  dépar- 
tement de  la  Meuse  (5). 

Dans  le  Lyonnais,  le  terme  consacré  était  bretaigne  et  en 


(1)  Cité  par  M.  Ilavard,  ibidem.,  col.  919. 
(8)  Loc.  cit.  1875,  p.  404. 

(3)  Hullet.  Monument.,  1888. 

(4)  Havard,  Diction.,  l.  i,  col.  839. 

(5)  Loc.  cit.  1895,  p.  459,  noie. 


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—  61  — 

Quercy  truHé.  Nous  nous  occuperons  de  ce  mot  en  décrivant 
les  contre-cœurs  en  pierre  de  la  région  du  Sud-Ouest. 

Enfin,  les  expressions  plaque  de  cheminée  et  plaque  de 
foyer  sont  d'usage  si  courant  qu'il  n'est  pas  besoin  de  les 
étayer  d'un  texte  précis.  On  est  même  autorisé  à  dire  une 
plaque,  puisque  c'est  le  titre  très  bien  compris  d'une  comédie 
patriotique  en  un  acte,  mêlée  de  vaudeville,  par  L.  L.  Lam- 
bert, qui  fut  représentée  le  13  nivôse  an  II  au  théâtre  du  Vau- 
deville. Son  titre  complet  est  La  Plaque  retournée  :  un  ser- 
rurier sans-culotte  y  apparaît  comme  un  grand  inquisiteur 
des  taques  décorées  de  sujets  séditieux. 

Théophile  Gautier  qui  n'ignorait  aucun  terme  propre  s'est 
contenté,  dans  VAme  de  la  Maison,  de  l'expression  «  la  plaque 
armoriée  aux  armes  de  France,  le  long  de  laquelle  monte  en 
tourbillons  la  fumée  >>  (1)  ;  et  de  celle  de  «  plaque  de  fonte  d  i 
/ond  de  la  cheminée  »  dans  la  Toison  d'Or.  Lamartine  a 
nommé,  lui  aussi  «  une  plaque  de  fcmte  du  foyer  »  qui  était  re- 
tournée dans  la  grande  salle  de  Milly,  «  parce  que,  sans 
doute,  elle  dessinait  sur  sa  surface  opposée  les  armes  du 
roy  »  (2). 

ProcédéB  de  Fabrication 

A  la  fin  de  son  mémoire,  si  souvent  cité  dans  ces  pages, 
M.  de  Rivière  se  loue  d'avoir  eu  «  la  chance  de  trouver  une 
matrice  de  plaque.  Elle  est,  dit-il,  en  bois  de  chêne,  le  dessin 
est  naturellement  en  creux.  ))(3). 

Or,  c'est  une  erreur  capitale  ;  le  vénérable  archéologue  a 
découvert  un  moule  quelconque,  mais  non  pas  une  matrice 
de  plaque  de  cheminée,  car  ces  matrices  ne  peuvent  être  qu'en 
relief.  Une  matrice,  en  effet,  n'est  pas  un  moule,  car  celui-ci 
doit  être  en  creux  ;  elle  sert  à  faire  le  moule  et  doit  donc  être 
forcément  en  relief.  Mgr  Barbier  de  Montault  ne  s'y  est  pas 
trompé,  qui,  décrivant  un  bas-relief  en  bois  de  l'abbaye  de 


(1)  Les  Jeunes-France^  n*  30C. 

(2)  Les  Confidences,  liv.  Ill,  chap.  IV. 

(3)  L.  C.  1893,  p.  35. 


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—  62  - 

Châlellier,  s'empressa  de  déclarer  «  ce  doit  être  le  modèle 
d'une  de  ces  plaques  de  fer,  si  communes  alors,  pour  les 
foyers  de  cheminée  ;  notre  tableau  est  la  matrice  sur  laquelle 
a  été  prise  l'empreinte  pour  le.  moule  où  fut  coulée  la 
fonte.  »  (1). 

Les  lecteurs  que  ces  questions  techniques  intéressent,  en 
trouveront  le  détail  dans  V Encyclopédie,  dont  une  planche  (2) 
leur  montrera  un  ouvrier  occupé  à  imprimer  dans  le  sable 
battu  une  matrice  qui,  retirée,  laissera  une  empreinte  en  creux 
dans  laquelle  une  étroite  rigole  conduira  le  métal  en  fusion. 
C  est  le  procédé  dit  sur  couche,  ou  à  découvert  :  il  faut  Tavoir 
bien  compris  pour  se  rendre  un  compte  exact  de  la  fabrica- 
tion des  taques  les  plus  anciennes  et  des  anomalies  que  pré- 
sentent quelques-uns  de  ces  contre-cœurs  plus  modernes. 
Nous  nous  réservons  de  revenir  ultérieurement  sur  ces  pro- 
cédés, lorsque  leur  description  deviendra  réellement  indispen- 
sable. 

La  plupart  des  archéologues,  dont  j'ai  mis  si  souvent  à 
contribution  les  travaux,  ont  mentionné  quelques  matrices  de 
contre-cœur  qui  existent  encore  soit  dans  des  musées,  soit 
dans  certaines  fonderies.  De  mon  côté,  j'ai  eu  l'occasion  d'en 
étudier  un  certain  nombre  dans  l'usine  de  M.  Lemoine,  rue  de 
la  Fonderie,  à  Agen,  qui  les  a  achetées,  il  y  a  une  trentaine 
d'années,  avec  le  matériel  d'une  vieille  usine  métallurgique, 
aux  environs  de  Fargues,  en  pleines  landes  du  Lot-et-Garonne. 

Ce  sont  de  fortes  plaques  de  bois  dont  la  face  sculptée  est 
exactement  pareille  à  ce  que  devaient  être  les  taques  qu'elles 
étaient  destinées  à  produire.  La  face  opposée  est  pourvue  -Je 
deux  fortes  poignées  en  bois  qui  permettaient  d'extraire  la 
matrice  du  sable  après  qu'elle  y  avait  imprimé  son  empreinte. 
La  plupart  sont  enduites  d'une  épaisse  couche  de  peinture  à 
l'huile,  dans  le  but  de  préserver  le  bois  de  l'humidité.  Une  ou 
deux  sont  formées  d'une  plaque  de  plomb  solidement  vissée 
sur  un  madrier  ;  une  dernière,  enfin,  est  formée  d'une  plaque 


(1)  Bullet.  ArchéoL  de  Tarn-ci-Garonne,  1893,  p.  230. 

(2)  Recueil  des  Planches,  etc.,  t.  iv,  pi.  V,  f.  4. 


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~  03  — 

de  fer,  probablement  une  épreuve  fondue  1res  mince,  égale- 
ment vissée  sur  un  bloc  de  bois  ;  cette  dernière  représente  un 
arabe  en  turban  et  manteau,  la  ceinture  garnie  de  pistolets, 
Abd-el-Kader  sans  doute.  Trois  de  ces  matrices  sont  complè- 
tement modernes  ;  elles  sont  l'œuvre  d'un  ornemaniste  age- 
nais,  M.  Estrigos,  mort  il  y  a  deux  ans  ;  elles  représentent  : 
le  Combat  d'un  hulan  et  d'un  mobile  ;  A/.  Thiers,  libérateur 
du  territoire  ;  le  poète  agenais  Jasmin  debout,  d'après  la  statue 
de  Vital  Dubray. 

Une  autre  est  du  plus  pur  style  troubadour  des  débuts  de  la 
Restauration,  et  représente,  sous  deux  arcades  pseudo-gothi- 
ques, un  chevalier  et  un  jeune  garçon  portant  un  enfant  dans 
ses  bras.  De  la  même  époque  paraît  être  une  taque  représen- 
tant une  sainte  (Blandine  ?)  attachée  à  un  poteau,  avec  trois 
lions  autour  d'elle.  La  martyre  est  d'une  sculpture  assez 
bonne,  les  lions  sont  absolument  grotesques. 

Les  autres  taques  m'ont  parues  des  tout  premiers  temps  de 
l'Empire  ;  les  principaux  sujets  représentés  sont  :  une  dan- 
seuse antique  demi-nue,  Mai*s  et  Minerve,  la  Justice,  l'Amour 
appuyé  sur  son  arc.  Une  seule  de  ces  matrices  présente  un 
fronton  triangulaire,  le  fronton  de  toutes  les  autres  est  un  arc 
surbaissé. 

Au  moment  de  clore  ces  notes,  M.  d'Hauteville,  procureur 
de  la  République  à  Agen,  me  communique  une  autre  matrice 
de  plaque  de  cheminée  qu'il  a  acquise  en  Rouergue,  il  y  a 
quelques  années,  mais  qu'il  sait  de  bonne  source  provenir  du 
Quercy.  Elle  est  toute  petite  :  0  m.  00  c.  de  hauteur  sur  0  m.  00 
de  largeur.  Le  sommet  est  découpé  en  fronton  ondulé. 

La  sculpture,  très  franche  et  fort  bien  conservée,  représente 
le  renard  et  la  cigogne  de  la  fable  de  La  Fontaine.  Une  haute 
bouteille  pansue  est  entre  les  deux  animaux  qu'ombrage  un 
arbre  rudimentaire.  C'est  un  travail  de  la  fm  du  xvm**  siècle. 

J.  MOMMÉJA. 


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DÉLIBÉRATION 

Prise,  le  19  déeembre  1742,  par  le  Chapitre  de  Saint-Caprais  d'Agen 


Dans  son  Pouillé  historique  du  diocèse  d*Agen  pour  Vannée 
1780  M.  l'abbé  Durengues  a  consacré  une  trentaine  de  pages 
au  chapitre  de  Saint-Caprais  d'Agen.  Ce  travail,  dans  son  en- 
semble, est  excellent  et  s'il  renferme,  par-ci  par-là,  quelques 
erreurs  de  détail,  l'auteur  en  est  un  peu  excusable,  car  la  plu- 
part de  ces  fautes  sont  le  fait  d'autnii  ;  le  seul  tort  de  M.  l'abbé 
Durengues  est  de  les  avoir  reproduites  (1). 

Le  cadre  de  son  ouvrage  n'a  pas  permis  à  notre  confrère 
d'écrire  l'histoire  complète  de  l'insigne  collégiale  de  Sainl- 
Caprais,  nous  désirerions  ce[)endant  connaître  à  fond  tout  ce 
passé  qui  ne  fut  pas  sans  gloire  et  qui  parfois  s'est  uni  d'une 
manière  si  intime  avec  l'exisience  même  de  la  ville  d'Agen. 

Pareil  travail  historique  sera-t-il  jamais  mené  à  bien  par  un 
érudit  courageux  ?  Nous  le  souhaitons  vivement,  mais  sans 
trop  oser  l'espérer.  Le  principal  obstacle  qui  s'opposerait  à 
la  réalisation  d'une  telle  œuvre  provient  de  la  perte  d'un  grand 
nombre  de  documents,  au  premier  rang  desquels  il  importe  de 
citer  les  délibérations  capitulaires  de  cette  collégiale.  Cepen- 
dant d'heureuses  découvertes  pourront  un  jour  peut-être  com- 
bler, en  partie,  cette  grande  lacune,  si  les  chercheurs,  toujours 
en  éveil,  ne  laissent  passer  aucune  occasion  de  faire  connaître 


(1)  En  note,  à  la  page  16  de  ce  Pouillé^  on  lit  que  le  sénéchal  d'Agenais, 
qui  ftl  une  reslilulion  en  1224,  se  nommait  Cantallo  ;  c'est  Tanlalon  qu'il  au- 
rait fallu  dire.  Le  fief  de  Tanlalon  se  trouvait  à  proximité  de  la  ville  de  Ba- 
zas.  Ce  nom  légèrement  modilié  existe  encore  au  lieu  dit  à  Tontolon. 

A  la  page  17,  aussi  en  note,  il  est  dit  que  Saint-Pierre  d'Aubiac  appartenait 
à  la  mense  capitulaire  de  Sainl-Caprais.  C'est  une  erreur.  L'église  d'Aubiac 
était  placée  sous  le  vocable  de  N.-D.  et  non  point  sous  celui  de  S.  Pierre. 
Il  y  avait  plusieurs  parts  prenants  aux  dîmes  de  cette  paroisse,  en  particu- 
lier le  prieur  de  la  Grâce  d'abord  et  plus  tard  l'abbaye  de  Clairac  quand  ce 
prieuré  lui  cul  été  uni.  Au  lieu  de  Saint-Pierre  d'Aubiac,  c'est  Saint-Pierre 
d'Aurignac  qu'il  cM  fallu  écrire.  Nous  avons  dit  dans  la  biographie  de  rabbô 
Carrière  que  l'ancien  nom  de  Roquefort  était  Aurignac. 


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-  65  - 

au  public  les  fragments  qu'ils  auront  rencontrés  au  cours  de 
leurs  laborieuses  investigations. 

Favorisé  nous-mème  par  les  circonstances,  nous  avons  eu 
la  bonne  fortune  de  découvrir  dans  les  papiers  de  la  famille 
de  Raffin  la  copie  d'une  de  ces  délibérations.  Nous  allons  la 
transcrire,  d'abord  pour  prêcher  d'exemple,  ensuite  pour  met- 
tre en  lumière  les  curieux  faits  qu'elle  relate.  Et  à  cette  occa- 
sion, —  qu'on  veuille  bien  nous  en  excuser,  —  nous  essaie- 
rons d'ajouter  à  ces  renseignements  d'autres  données  puisées 
à  diverses  sources. 

Et  d'abord  disons  un  mot  de  chacun  des  chanoines  :  Voici 
le  prieur,  c'est  un  homme  dans  toute  la  force  de  l'âge  puisqu'il 
a  44  ans  :  il  appartient  à  une  vieille  famille  d'Agen  et  se  nom- 
me messire  Marc-Antoine  de  Hedon  de  Fonlenille  (1). 

Sa  riche  prébende  de  prieur  de  Sainl-Caprais  n'est  pas  son 
unique  ressource,  si  tant  est  que  le  roi  lui  ail  déjà  accordé  l'ab- 
baye de  Saint-Pierre  de  Maurs  au  diocèse  de  Saint-Flour,  en 
Auvergne.  C'est  à  coup  sûr  un  homme  décidé  à  faire  valoir 
ses  droits,  on  n'en  saurait  douter  en  le  voyant  à  l'œuvre. 

Après  le  nom  du  prieur,  en  voici  un  autre  qui  figure  bien 
souvent  sur  les  listes  des  chanoines  de  Saint-Caprais,  c'est  ce- 
lui de  Chabrier.  II  y  a  huit  mois  à  peine,  mourait  subitement, 
frappé  d'apoplexie,  un  membre  de  celte  famille,  un  chanoine 
de  Saint-Caprais,  M'  Jean-Pierre  Chabrier  ;  il  n'avait  que 
soixante  ans.  C'était  un  jeune  chanoine,  si  l'on  remarque  que 
la  plupart  de  ses  confrères  moururent  après  80  ans  sonnés  (2). 

Malgré  cette  perte,  le  chapitre  compte  encore  deux  Cha- 
brier. Celui  qui  marche  immédiatement  après  le  prieur  porte 
le  nom  de  Chabrier  ancien,  pour  se  distinguer  de  son  homo- 
nyme connu  sous  celui  de  Chabrier  jeune.  L'ancien  paraît  être 
Pierre  Chabrier  qui  mourut  revêtu  de  ses  fonctions  de  cha- 
noine, le  5  septembre  1761  (3).  Le  jeune  se  démit  de  son  cano- 


(1)  n  mourut  le  3  mars  1751,  à  l'âge  de  83  ans,  et  fut  le  lendemain  inhumé 
dans  l'église  de  Sainl-Cai)rais  d'Agcii.  (Rco-  por.  de  Saint-Caprais  d\Agen.) 

(2)  Il  mourut  le  14  avril  1742  et  fut  enseveli  le  surlendemain.  {Reg.  par.  de 
Saint-Caprais  d'Agen.) 

13}  A  sa  mort  il  avait  87  ans.  (Reg.  par.  de  Saint-Caprais  d'Agen.) 


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nicat  l'an  1750  en  faveur  de  François  de  Bonis,  sous-diacre  ; 
il  se  nommait  Vincent  (1). 

S'il  y  avait  deux  Chabrier  au  chapitre,  il  n'est  pas  étonnant 
qu'il  y  ait  eu  deux  Redon  ;  puisque  le  document  dont  nous 
donnons  la  transcription  affirme  ce  fait  il  est  indubitable  et 
nous  l'enregistrons  sans  conteste  avec  le  seul  regret  de  ne  pou- 
voir donner  plus  de  détails  sur  ce  point  particulier. 

Après  Redon,  le  simple  chanoine,  vient  Pierre-Etienne  Moli- 
mart  ;  âgé  d'environ  40  ans,  il  a  devant  lui  une  longue  carriè- 
re à  parcourir  (2).  C'est  un  homme  charitable  qui  fera  de  son 
vivant  d'importantes  œuvres  de  bienfaisance  (3).  Le  nom  de 
Molimart  est  très  connu  au  chapitre  de  Saint-Caprais  puisque 
deux  ans  auparavant  (25  juin  1740)  un  membre  de  cette  famille, 
Bernard,  y  est  mort  à  l'âge  de  46  ans  en  possession  d'un  ca- 
nonicat  (4). 

Maintenant  nous  avons  devant  nous  un  gentilhomme  de 
vieille  famille,  c'est  l'abbé  d'Hauterive,  ainsi  appelé  de  la  terre 
où  il  a  vu  le  jour  le  25  mars  1684.  Il  appartient  à  la  famille  de 
Raffin  et,  comme  son  père,  il  porte  le  prénom  de  Jean. 

Sa  mère,  Clémence  de  Vilïemon,  dame  de  Laroque-Tim- 
baut,  descend  d'une  famille  de  robe  fort  considérable  (5). 

A  côté  de  l'abbé  d'Hauterive,  déjà  vieux,  voici  un  jeune 
chanoine  qui  s'honore  du  litre  de  conseiller  au  Parlement  de 
Bordeaux,  c'est  M*  Guillaume  Monforton.  Il  faut  croire  que 
cette  double  charge  de  magistrat  et  de  chanoine  n'est  pas  trop 
lourde  pour  Monforton,  attendu  que  cet  ecclésiastique  semble 
porter  allègrement  son  fardeau  et  paraît  destiné  à  vivre  encore 
longtemps  (6). 


(1)  Arch.  de  Lot-et-Garonne,  fonds  de  l'Evôchc  d'Agen,  A.  39,  fol.  123  verso. 

(2)  II  mourut  à  l'âge  de  87  ans,  le 'Si  mars  1788,  revêtu  de  sa  charge  de 
chanoine.  (Heg.  par,  de  Saint-Caprais  dAgcn.) 

(3)  Voir  aux  arch.  do  Lot-et-Garonne,  B.  167,  180,  185. 

(4)  Reg.  par.  de  Saint-Caprais  d'Agen. 

(5)  Généalogie  manuscrite  de  la  famille  de  Raffin,  par  Joseph  Beaune,  an- 
cien magistrat.  Nous  avons  l'intention  de  publier  ce  travail  avec  des  correc- 
tions et  des  additions. 

(6)  Il  mourut  dans  la  ville  d'Agen  le  22  septembre  1778,  après  être  parvenu 
à  84  ans.  {Heg.  par.  de  Saint-Caprais  dAgen.) 


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—  67  - 

Presque  au  dernier  rang  arrive  le  curé  de  Sainl-Caprais,  Jl 
se  nomme  Marc-Anloine  Douzon.  Cet  ecclésiastique  possède 
sa  cure  depuis  douze  ans  (1).  A  ses  deux  titres  de  curé  et  de 
chanoine  il  ajoute  encore  celui  d'archiprêtre.  C'est,  selon  toute 
vraisemblance,  un  excellent  administrateur.  Il  note  avec  soin, 
sur  ses  registres  paroissiaux,  les  détails  qui  pourront  servir 
à  ses  successeurs,  tels  que  ceux  relatifs  à  la  visite  épiscopale 
faite  dans  son  église  le  15  mai*s  1742.  Grâce  à  lui,  nous  savons 
comment  se  célébraient  les  funérailles  des  chanoines  de  Saint- 
Caprais.  La  levée  du  corps  était  faite  par  le  curé,  mais  l'office 
était  chanté  par  les  chanoines  (2). 

De  Chabrier  jeune  qui  clôt  la  liste  des  chanoines  présents 
nous  ne  dirons  plus  rien,  les  renseignements  déjà  donnés  sur 
son  compte  étant  plus  que  suffisants. 

Le  chapitre  se  composant  du  prieur  et  de  dix  chanoines,  il 
s'en  suit  que  trois  de  ces  derniers  ne  prirent  point  part  à  la 
querelle  et  se  trouvèrent  absents,  par  amour  de  la  paix  ou 
pour  tout  autre  motif.  Nous  ignorons  les  noms  de  ces  trois  dis- 
sidents. Henri  Argenton  ne  pouvait  appartenir  au  chapitre,  car 
il  n  avait  alors  que  19  ans. 

Tels  étaient  les  chanoines  que  nous  allons  voir  aux  prises. 
L  occasion  de  la  querelle  ne  fut  pas  une  mesquine  question  de 
préséance  ;  il  s'agissait  d'une  affaire  liturgique  de  la  plus  hau- 
te importance.  Fallait-il  abandonner  le  bréviaire  romain  dont 
le  clergé  d'Agen  faisait  usage  depuis  le  concile  provincial  tenu 
à  Bordeaux  en  1582  (3)  et  devait-on  le  remplacer  par  le  nou- 
veau bréviaire  de  Paris  édité  par  ordre  de  l'archevêque,  Gas- 
pard de  Vintimille-du-Luc  ? 

La  question  fut  posée  en  plein  chapitre,  nous  ne  savons 
d'après  quelle  initiative.  Il  y  avait  alors  sur  le  siège  épiscopal 


(1)  Arch.  de  Lot-el-Garonne,  fonds  de  rEvôchc  d'Agen,  H.  108. 

(2)  Voir,  çà  et  là,  dans  les  registres  paroisi^iaux  de  Sainl-Caprais  d'Agen. 
II  résigna  sa  cure  en  faveur  de  Daubas  (1751)  et  mourut,  le  5  di^cembre  1787, 
à  Tâge  de  88  ans,  suivi  dans  la  tombe  un  an  plus  lard  par  Claude  Douzon  de 
I.alande,  aussi  chanoine  de  Sainl-Caprais  (31  octobre  1788),  Voir  :  Reg.  par. 
de  Sainl-Caprais  d'Agen. 

(3)  Les  Livres  liturgiques  de  l'Eglise  d'Agen,  publications  d'A.  Magen. 


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d'Agen  un  homme  d'un  grand  savoir  et  de  beaucoup  d'esprîl, 
mais  faible  de  caractère.  Cet  évêque  se  nommait  Joseph- 
Gaspard-Gilbert  de  Chabannes.  Est-ce  à  la  demande  de  ce  pré- 
lat que  la  question  de  changement  de  bréviaire  fut  agitée  au 
chapitre  de  Saint-Caprais  ?  S'il  en  était  ainsi,  n'y  aurait-il  pas 
lieu  de  penser  que  la  même  question  fut  également  posée  au 
chapitre  de  Saint-Etienne? 

L'initiative  à  prendre  revenait  de  droit  à  l'évêque,  il  nous 
paraît  donc  plausible  d'admettre  que  les  chanoines  de  Saint- 
Caprais  furent  consultés  par  leur  évoque  et  nous  sommes 
incliné  à  croire  que  les  chanoines  de  la  Cathédrale  furent  éga- 
lement priés  de  donner  leur  avis  sur  la  même  affaire. 

Cependant,  il  y  a  place  pour  une  opinion  contraire  à  la 
nôtre.  Il  se  pourrait  très  bien  que,  se  prévalant  de  leurs  grands 
privilèges,  de  l'usage  dans  lequel  étaient  leurs  devanciers, 
avant  1582,  d'avoir  un  bréviaire  qui  leur  fut  propre,  les  cha- 
noines de  Saint-Caprais  aient  résolu  d'admettre  le  bréviaire 
de  Paris  et  cela  en  vertu  de  leur  seule  autorité. 

Si  le  document  reproduit  plus  loin  ne  permet  pas  de  savoir 
à  quelle  opinion  se  seraient  rangés  les  trois  absents,  il  nous 
fait  cependant  connaître  que  les  sept  chanoines  présents  a 
l'assemblée  étaient  tous  d'accord  pour  l'acceptation  du  bré- 
viaire de  Paris,  tandis  que  le  prieur  était  implacablement  hos- 
tile à  cette  innovation. 

Quand  cette  question  fut  mise  sur  le  tapis,  au  lieu  de  collige.r 
les  voix,  comme  c'était  son  devoir,  le  prieur  quitta  subitement 
l'assemblée.  Etait-ce  mauvaise  humeur  ou  simple  manœuvre 
de  sa  part  pour  empocher  l'entreprise  d'aboutir?  Les  deux 
suppositions  paraissent  vraisemblables. 

Toujours  est-il  que,  demeurés  seuls,  les  sept  chanoines  ne 
se  tinrent  pas  pour  battus  et  prirent  une  délibération  favorable 
à  l'adoption  du  bréviaire  de  Paris. 

En  apprenant  ce  qui  s'était  passé,  le  prieur  porta  l'affaire 
devant  le  sénéchal  d'Agen.  Il  réclamait  l'annulation  de  la  déli- 
bération prise  en  son  absence,  attendu  qu'en  vertu  d'une  tran- 
saction réglant  les  droits  respectifs  du  prieur  et  des  chanoines, 
toute  question  d'importance  majeure  devait,  pour  être  tran- 
chée, réunir  l'unanimité  des  suffrages. 


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—  69  — 

Nalurellemeni,  les  adversaires  du  prieur  soutenaient  qu'en 
Toccurance  l'unanimité  des  suffrages  n'était  pas  requise. 

Après  mûre  réflexion,  prieur  et  chanoines  reconnurent  que 
l'affaire  était  douteuse  et  qu'il  valait  mieux  se  consulter  aux 
frais  du  chapitre  sur  le  point  en  litige.  En  attendant,  le  prieur 
devait  renoncer  à  son  procès  et  les  choses  devaient  être  main- 
tenues dans  leur  état  premier. 

De  ce  fait,  le  changement  de  bréviaire  se  trouva  retardé  au 
chapitre  de  Sainl-Caprais.  Malheureusement,  l'évoque  d'Agen 
n'imita  pas  la  ferme  résistance  du  prieur,  il  se  laissa  gagner 
par  l'exemple  de  ses  collègues  dans  l'épiscopat  et,  comme  tant 
d'autres  évêques  de  France,  il  brisa  témérairement  l'un  des 
liens  qui  unissaient  son  diocèse  à  celui  de  Rome  (1746). 

Du  mercredi  1742,  chapitre  ordinaire  tenu  dann  le  lieu  capitulaire 
de  Vinsigne  église  séculière  collégiale  Saint-Caprais  d\Agen,  is- 
sue de  matines,  y  étant  capitulairement  assemblés  au  son  de  la 
cloche  :  vénérables  MM.  de  Redon,  prieur,  Chabrier  ancien,  Re- 
don, Molimart,  d'Haulerive,  Mon[orton,  Douzon  et  Chabrier 
jeune,  chanoines,  luisant  tant  pour  eux  que  pour  MM.  les  ab- 
sens. 

Suivant  Tordre,  M.  Redon  entrera  dimanche  prochain  en  sa  se- 
maine. 

MM.  Chabrier  anciei),  Molimart,  d'Haulerive,  Monforlon,  Dou- 
zon et  Chabrier  jeune,  chanoines,  ont  dit  qu'il  fut  par  eux  pris  une 
délibération  en  date  du  5  du  présent  mois  intitulée  «  Continuation 
du  chapitre  pour  V acceptation  du  bréviaire  de  Paris  ». 

El  d'autant  que  M.  le  prieur,  qui  n'avait  pas  voulu  assister  à  cette 
délibération  pour  raison  du  dit  bréviaire,  a  formé  son  acte  d'oppo- 
sition et  en  conséquence  assigné  lesdils  sieurs  chanoines  en  la  cour 
sénéchale  d'Agenois  pour  l'aire  casser  et  biffer  ladite  délibération, 
comme  la  prétendant  contraire  à  ses  droits  et  prérogatives,  ce  qui 
alloit  occasionner  un  grand  procès  entre  les  parties,  auquel  d'un 
commun  accord  les  dites  parties  voulant  obvier  :  il  a  été  délibéré 
que  les  dits  sieurs  chanoines  n'ont  prétendu  en  aucune  manière 
nuire  aux  droits  dudit  sieur  prieur,  ni  aller  contre  la  transaction 
de  1698  qui  les  établit  tous. 

Comme  aussi  ledit  sieur  prieur  a  dit  et  déclaré  n'avoir  prétendu 


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-  70  - 

aller  contre  les  droits  du  chapitre  en  levant  la  séance  avant  d'avoir 
coUigé  les  voix  et  suffrages  sur  la  matière  mise  en  délibération. 

Et  attendu  ces  déclarations  réciproques,  led.  sieur  prieur  renonce 
à  Tactc  d'opposition  par  luy  faite  le  douzième  du  courant  et  à  l'as- 
signation donnée  aux  dits  sieurs  chanoines  pardevant  le  sénéchal. 

Comme  aussi  les  dits  sieurs  chanoines  déclarent  consentir  que  la- 
dite délibération  du  5  du  présent  mois  demeure  comme  non  avenue, 
de  nul  effet  et  valeur  et  que  les  choses  resteront,  tout  comme  les 
parties,  dans  le  même  état  qu'elles  étaient  auparavant,  renvoyant 
à  délibérer  sur  la  matière  portée  par  la  dite  délibération  du  5  de  ce 
mois  jusques  à  ce  qu'on  ayt  eu  une  connoissance  parfaite  du  sens 
de  l'article  de  la  transaction  qui  semble  exiger  l'unanimité  des  suf- 
frages en  pareil  cas,  sur  laquelle  il  leur  sera  loisible  de  se  consul- 
ter aux  despens  du  chapitre. 

En  conséquence  les  dits  sieurs  prieur  et  chanoines  présens  au 
présent  chapitre  ont  signé  : 

L'abbé  De  Redon,  prieur,  Chabrié,  Redon,  Moli- 
MART,  d'Hauterive,  Monforton,  Douzon  et  Cha- 
rrié jeune. 

.  Tel  est  ce  curieux  document,  puisse-l-il  être  suivi  de  beau- 
coup d'autres  semblables  ! 

J.DUBOIS. 


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NOTRE-MME  LE  PEYRAGUDE 


Dans  un  très  curieux  article  intitulé  Plumes  el  coquillages 
héraldiques  paru  dans  la  lievue  de  VAgenais,  numéro  de  sep- 
tembre-octobre 1900,  M.  Momméja,  à  propos  des  armoiries 
de  la  ville  de  Penne,  écrivait  :  <(  Précisément  le  pèlerinage  de 
\.-D.  de  Peyragude  venait  de  s'établir  au  centre  même  de  la 
vieille  cité  qu'avaient  saccagé  Simon  de  Montfort  et  Biaise  de 
Monluc.  » 

Cela  n'est  pas  exact.  Il  fallait  écrire  «  le  pèlerinage  venait 
d'être  rétabli  ».  Cette  dévotion  existait  en  effet  depuis  de  longs 
siècles.  J'espère  un  jour  pouvoir  plus  longuement  m'occuper 
de  l'histoire  de  ce  sanctuaire  et  des  autres  petits  centres  de 
pèlerinage  en  l'honneur  de  la  Sainte  Vierge  qui  existent  en 
Agenais.  Je  me  contenterai  aujourd'hui  de  prouver  que  îa 
chapelle  de  Notre-Dame  de  Peyragude  remonte  au  moins  au 
XIV*  siècle. 

Le  20  juin  1592,  l'évéque  d'Agen  Nicolas  de  Villars  visitait 
Penne.  Nous  lisons  dans  le  procès-verbal  de  cette  visite  : 
c<  L'église  de  N.-D.  de  Peyragude  tesmoigne  par  ses  grandes 
ruines  et  situation  avoir  esté  ung  lieu  de  grande  dévotion, 
mais  irréparable.  Les  tumbeaux  de  la  maison  de  Lustrac  y 
estoient  dans  une  chapelle.  Il  y  avait  ung  grand  escalier  de 
pierre  de  trente  ou  quarante  marches  au  dessoubz  du  château 
de  Penne 

-  Dans  une  Notice  religieuse  sur  Penne  et  sur  Notre-Dame  de 
Peyragude  (1844\  M.  l'abbé  Delrieu  nous  affirme  que,  le  19 
mai  1596,  Vincent  Bilhonis  fondait,  par  son  testament,  une 
messe  avec  diacre  et  sous-diacre,  qui  devait  se  chanter  à  per- 
pétuité dans  l'église  Notre-Dame  de  Peyragude. 

A  la  fin  du  xiv*  siècle,  en  1383,  «  les  estatutz  de  la  confrérie 
du  Sainct-Esprit  ordonnant  que  le  jour  des  octaves  du  Corps 
de  Dieu  tous  les  confrères  de  cette  confravrie  soient  ensem- 


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bléz  de  grand  malin  en  l'eglize  du  Mercadiel  por  ouyr  une  mes- 
se basse  des  dictes  octaves  et  gagner  le  pardon  et  indulgence 
données  et  octroyées  par  Notre  Saint  Père  le  Pape,  et  après 
doibvent  aller  en  la  procession  ouyr  une  messe  haulte  à  dia- 
cre et  subdiacre  en  lesglize  Notre-Dame  de  Peyragude,  la- 
quelle se  dira  à  l'honneur,  révérance  et  louange  de  la  bienheu- 
reuse Vierge  Marie,  mère  de  Notre-Seigneur,  priant  à  luy 
et  suppliant  por  tous  les  confrères  de  ceste  confrérie  quy  les 
vouloit  garder  et  défendre  de  tous  perilz  et  maulx,  impétrer 
mercy  et  la  grâce  du  Sainct-Esprit  avec  son  benoit  filz  avec  la- 
quelle grâce  ilz  puissent  fayre  œuvres  bonnes  et  services  plai- 
sant à  Dieu...  item,  que  chasque  contraire  est  teneu  de  offrir 
suivant  son  pouvoir  maille  petite  en  la  messe  de  Notre-Dame 
en  lesglize  de  Peyragude  »  (1). 

Onze  ans  plus  tôt,  en  1372.  les  He(jesla  de  Grégoire  XI  nous 
attestent  que  l'église  de  Notre-Dame  de  Peyragude  (B.  Maria 
de  Petra  acuta)  était,  à  cause  des  guerres,  en  partie  dévastée, 
ses  revenus  bien  diminués  (2). 

Les  quelques  documents  qui  précèdent  prouvent  que  la  dé- 
votion à  Notre-Dame  de  Peyragude  est  plus  ancienne  que  le 
xvii*  siècle.  Un  peu  oubliée  pendant  les  guerres  de  religion 
qui  détruisirent  la  chapelle,  cette  dévotion  reprit  avec  plus  de 
ferveur  après  la  peste  de  1652. 

J.-R.  Marboutin. 


(1)  Soticv  rclifficuse  sur  Penne  et  sur  \.-0.  de  Peijragude  avec  gravures. 
Agon-Noubcl,  184i.  P.  33  et  3i. 

(2)  La  Désolation  des  églises,  monastères  et  hôpitaux  en  France  pendant 
la  guerre  de  Cent  Ans,  i^ar  le  l\  Henri  Denifle.  T.  ii,  p.  OU. 


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BIBLIOGRAPHIE  RÉGIONALE 


LToole  secondaire,  le  Collège  et  le  Lycée  i*kgen  (18054893),  par 
M.  L.  Bordes,  professeur  au  lycée  Bernard  Palîssy.  —  Agen, 
imp.  Laborde,  1909,  in-8*  de  68  pp. 

On  aime,  au  déclin  de  la  vie,  h  c^voquer  les  souvenirs  de  la  prime 
jeunesse.  On  prend  plaisir  à  se  rappeler  les  joies  issues  d'un  fait 
souvent  insigniOanl,  les  chagrins  causés  par  le  passage  d'un  nuage, 
les  premiers  bonheurs,  les  premières  larmes.  El  ces  images,  qui  se 
pressent  dans  la  mémoire  au  seul  contact  d'un  nom  oublié  tout  à 
coup  prononcé,  d'un  objet  très  ancien  par  hasard  entrevu,  d'une 
simple  date,  sont  bien  plus  chères  encore  lorsqu'on  les  retrouve 
ayant  pris  corps  dans  des  pages  parées  de  toutes  les  grâces  de  la 
foi  me,  de  toutes  les  élégances  du  style.  Roses  d'antan  fanées, 
({u'une  baguette  magique  fait  refleurir  ;  parfums  subtils,  envolés, 
(fu'une  brise  printanière  ramène  aussi  pénétrants  qu'aux  premiers 
beaux  jours  ! 

Ces  émotions,  nous  venons  de  les  ressentir  en  parcourant  l'étude 
que  M.  L.  Bordes  a  consacrée  au  Collège  et  au  Lycée  d'Agen  ; 
suite  naturelle,  écrit-il  dans  sa  préface,  —  ce  dont  nous  le  remer- 
cions sincèrement  ici,  —  de  la  monographie  que  nous-même  avons 
écrite  sur  l'ancien  Collège  d'Agen  avant  la  Révolution  (1).  Elude 
d'autant  plus  attachante  pour  nous  ((u'elle  nous  rappelle  l'époque 
de  la  transformation  du  Collège  en  Lycée  impérial,  dont  nous  avons 
été  le  témoin  et  qui  constitue  le  fait  le  plus  saillant  de  l'existence  de 
notre  établissement  d'enseignement  secondaire,  durant  tout  le  cours 
du  XIX*  siècle.  Transition  mémorable,  qui  s'opéra,  en  1858,  entre  la 
vie  calme  et  monotone  du  vieux  (^ollège,  figé  dans  ses  salles  étroi- 
tes, ses  cours  sombres  et  mélancoliques,  et  l'existence  toute  diffé- 
rente, plus  jeune,  plus  exubérante,  du  nouveau  Lycée,  dont  la  fa 
rade  élégante  et  majestueuse,  les  classes  claires  bt  aérées,  les 
préaux  spacieux,  contrastaient  si  fort  avec  l'aspect  de  l'ancien  cou- 
vent des  Carmélites. 


(I)  Notice  ^ur  le  Collège  d*  Agen  depuis  sa  fondation  Jusqu'à  nos  Jours  (1581- 
1888).  AgeD,  imp.  Laoïy,  1888,  in-8*  de  133  pp. 


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^  74  — 

El  quel  changement  subit  dans  le  personnel  comme  dans  la  mé- 
thode d'enseignement  !  Ce  ne  sont  plus  les  vieux  professeurs  dog- 
matiques, guindés  et  moroses,  répétant  chaque  année  leurs  mêmes 
leçons  surannées.  C'est  toute  une  pléiade  de  jeunes  et  brillants  pro- 
fesseurs, envoyés  par  Duruy,  le  plus  grand  peut-être  des  ministres 
de  Napoléon  III,  pour  donner  au  nouvel  établissement  tout  Téclat, 
(oui  le  prestige  nécessaires  à  son  succès  et  à  son  bon  fonctionne- 
ment. 

C'est  de  Treverrel,  professeur  de  rhétorique,  sorti  premier  d-.^ 
l'Ecole  normale,  «  brillant  professeur,  lecteur  délicieux,  conférencier 
«  pi  et  à  répondre  à  tous  les  appels,  à  la  bonté  trop  facile  duquel 
«  les  élèves  se  plaisaient  à  arracher  la  lecture  des  plus  belles 
«  pages  de  nos  classiques.  » 

C'est  Thenon,  professeur  de  seconde,  «  qui  arrivait  de  l'Ecole 
«  d'Athènes  et  apportait  avec  lui  l'attrait  d'un  séjour  prolongé  en 
«  Orient  ». 

C'est  Jacoulel,  professeur  d'histoire,  à  la  mélhode  impeccable,  à 
la  diction  élégante,  devenu  depuis  inspecteur  général  de  renseigne- 
ment primaire  et  directeur  d'une  école  normale  à  Saint-Cloud. 

C'est  Bosseux,  professeur  de  quatrième,  fin  lettré,  épris  de  toutes 
les  grâces  d'Horace  et  de  Virgile. 

El  encore  :  Sloujl  et  Durrande,  professeurs  de  mathématiques,  le 
premier  sorti  comme  les  autres  de  l'Ecole,  le  second,  enfant  de  la 
Garonne,  depuis  doyen  de  la  faculté  des  sciences  de  Poitiers  ; 
Gernez,  blond  comme  un  albinos,  professeur  de  physique,  rappelé 
moins  d'un  an  après  à  l'Ecole  normale  comme  agrégé  préparatoire 
de  physique  et  remplacé  par  son  camarade  Fron,  naguère  encore 
météorologiste  titulaire  au  Bureau  central  ;  Picou,  à  qui  l'on  confia, 
malgré  sa  jeunesse,  la  chaire  de  philosophie  ;  sans  oublier  Soldai, 
le  bon  vieux  Soldat,  professeur  lui  aussi  de  mathématiques,  qui, 
seul  de  tous  les  anciens  maîtres  du  vieux  Collège,  avait  surnagé 
dans  le  naufrage  général. 

«  Ce  sont  ces  jeunes  gens,  écrit  avec  juste  raison  M.  Bordes,  qui 
«  par  leur  enh-ain,  par  l'élévation  et  le  brio  de  leur  enseignement, 
«  donnèrent  au  Lycée,  dès  le  début,  le  vernis  et  le  bon  renom  qu'il 
«  a  toujours  conservé  depuis  lors.  »  Camarades  de  la  première 
heure,  tous  ces  jeunes  normaliens  ne  se  quittaient  pas.  «  Alors  com- 
«  mença  toute  une  série  de  soirées  intimes,  où  Thenon  contait  ses 
«  voyages  en  Grèce  et  en  Asie.  L'Ecole  d'Athènes  avait  encore  ce 
«  prestige  que  le  passage  d'un  About  et  d'un  Beulé  lui  avait  donné, 


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—  75  - 

«  cl  Thenon  élait  une  personnalité  déjà  allirante.  Musicien  de  talent 
«  comme  Durrande,  il  charmait  les  soirées  du  petit  cénacle.  Quel- 
ce  ques  Agenais  s'étaient  joints  à  eux.  Adolphe  Magen  était  de  tou- 
«  tes  leurs  causeries,  et,  jusqu^à  ses  derniers  jours,  rappelait,  avec 
«  un  plaisir  qui  n'était  pas  sans  une  certaine  fierté,  qu'il  avait  été 
«  et  qu'il  était  encore  leur  ami.  » 

Pour  nous  qui  les  avons  connus,  qui  de  1858  à  1863  avons  été  leur 
élève,  nous  ne  saurions  dire  combien  justes  sont  les  appréciations 
de  leur  aimable  continuateur,  M.  L.  Bordes,  et  combien  grande  est 
notre  reconnaissance  envers  lui  pour  le  sympathique  et  durable 
monument  qu'il  vient  d'élever  en  leur  honneur. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  par  le  charme  des  souvenirs  que  se 
recommande  la  brochure  de  M.  Bordes.  Très  complète  au  contraire, 
très  détaillée,  très  documentée  elle  se  présente  sur  la  période  an- 
térieure, celle  qui  comprend  l'Ecole  Secondaire,  laquelle  fit  suite, 
on  le  sait,  à  l'Ecole  Centrale,  «  cet  essai  malheureux,  mais  bien  ori- 
«  ginal,  d'un  enseignement  large  et  très  moderne  »,  dont  M.  R. 
Bonnat,  archiviste  départemental,  prépare  en  ce  moment  l'histoire 
complète,  et  dont  nous  n'avons  pu  qu'esquisser  les  grandes  lignes 
comme  sortant  du  cadre  que  nous  nous  étions  imposé  (1). 

Tout  aussi  malheureux  d'ailleurs  fut  cet  essai  d'enseignement  se- 
condaire à  Agen,  de  nombreuses  écoles  privées,  notamment  les  pen- 
sions Delmas,  Boé,  Lanes,  etc.,  ayant  fait  une  concurrence  acharnée 
à  l'Ecole  communale  officielle,  installée,  le  24  pluviôse  an  XIII, 
dans  les  vastes  locaux  de  l'ancienne  Maison  du  Refuge,  rue  Saint 
Martial,  et  ce,  malgré  les  efforts  de  son  directeur  Delsoert,  ci- 
devant  de  Lalaurencie.  L'Ecole  secondaire  ne  dura  que  deux  ans 
(1805-1807). 

Supprimées  d&ns  toute  la  France  par  décret  impérial  du 
17  mars  1808,  les  Ecoles  Secondaires  furent  remplacées  par  des 
Collèges,  créés  par  le  grand  maître  de  l'Cniversité  impériale,  Fon- 
lanes,  sur  le  modèle  des  anciens  collèges  royaux,  mais  en  y  intro- 
duisant de  nouveaux  éléments.  Agen  eut  le  sien  dès  1809.  Il  fut  ins- 
tallé dans  le  couvent  des  Carmélites,  vaste,  confortable,  presque  au 
centre  de  la  ville,  et  dont  les  bAtiments,  les  trois  cours,  la  chapelle, 
ce  bijou,  couvert  de  fresques,  rehaussé  par  le  chœur,  «  une  mer- 
ci veille  du  plus  pur  style  Louis  XV,  tel  que  purent  le  rêver  les 


(1)  \otice  sur  le  Collège  d'Aqen,  op.  cit.,  p.  81-93. 


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—  70  - 

«  grandes  dames  (jui  se  reliraient  dans  le  couvent,  après  avoir  ad- 
«  miré  la  somptuosité  de  Versailles  »  et  décoré  du  ravissant  tableau 
de  sainte  Thérèse  en  extase,  qui  s'y  trouve  encore,  constituèrent  un 
ensemble  des  plus  convenables. 

C'est  là  que,  de  1811  à  1821,  pontifia,  comme  principal,  l'ancien 
oratorien,  Tabbé  Laurent  Roche,  «  ce  petit  homme  vif,  propret, 
«  écrit  Ad.  Magen,  tout  de  noir  vêtu,  en  habit  et  culottes  courtes, 
«  auquel  il  ne  manciuail  que  des  boucles  aux  souliers  pour  figurer 
«  un  tabellion  de  comédie,  comme  on  les  voyait  au  dernier  siècle  », 
et  qui,  par  ses  connaissances  approfondies,  son  habileté,  son  savoir- 
faire,  sauva  à  plusieurs  reprises  la  situation  et  assit  définitivement 
le  Collège  d'Agen  sur  des  bases  solides  et  stables. 

M.  L.  Bordes  étudie  longuement  sa  gestion,  et  il  entre  dans  les 
plus  grands  détails  sur  l'organisation  technique  et  financière  du 
Collège,  son  enseignement,  les  noms  et  les  aptitudes  de  ses  profes- 
seurs, la  vie  surtout  qu'on  y  menait,  peu  récréative.  «  On  sortait 
<(  peu.  Dès  qu'au  lendemain  de  la  Toussaint,  la  porte  s'était  refer- 
«  mée  derrière  le  pauvre  interne,  il  en  avait  pour  dix  longs  mois 
«  de  travail  ininterrompu  et  monotone.  A  peine,  pendant  deux  ou 
«  trois  jours  au  premier  de  Tan,  et  pendant  une  semaine  à  Pâques, 
«  lui  permettait-on  de  revoir  sa  famille.  L'idéal,  pour  les  universi- 
«  taires  d'alors,  eut  été  de  supprimer  toutes  les  sorties.  » 

Combien  différente  la  vie  de  nos  jours,  où  «  nos  sorties  multi- 
«  pliécs,  notre  discipline  où  l'on  ne  connaît  plus  ni  le  séquestre,  ni 
(1  la  marche  au  pas,  ni  le  silence  en  dehors  des  heures  de  travail, 
«  ont  apporté  à  l'existence  de  l'écolier  un  adoucissement  qui  atté- 
i(  nue  la  joie  des  sorties.  Il  n'est  pas  rare  aujourd'hui  Tinterne  q*H 
«  envisage  sans  lro[)  d'effroi  les  dix  mois  de  travail.  » 

Et  c'est  ainsi  qu'année  par  année  M.  Hordes  esl*nmené  à  raconter 
les  événements  saillants  qui  se  sont  produits  sous  ces  toits  hospita- 
liers, où  ont  défilé,  depuis  plus  d'un  siècle,  cinq  générations  âge 
poises,  «  où,  tous  les  ans,  le  conseil  d'administration  approuvait  les 
«(  mémos  comptes,  où  les  rapports  sur  l'état  moral  du  Collège  so 
«  succédaient  toujours  satisfaits  et  toujours  monotones.  »  Enfin, 
arriva  le  moment  où,  par  la  vigilance  du  gouvernement  impérial,  le 
Collège  fut  transformé  en  lycée,  où  la  chenille  devint  papillon. 

Et  c'est  une  occasion  pour  l'auteur  de  consacrer  son  dernier  cha- 
pitre à  l'éclosion  et  au  i)rogrès,  toujours  croissant,  du  lycée  de  gar- 
çons, faisant  principalement  ressortir  la  bonne  administration  de 
deux  de  ses  plus  éminents  proviseurs,  MM.  Catuffe  et  Rousselot  ; 


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-  77  - 

jusqu'au  jour  où,  hanléc  par  la  folie  des  grandeurs  et  des  prodiga- 
lités, (M.  Bordes  ne  le  dit  pas),  la  municipalité  Agenaisc  crut  de- 
voir transformer  en  lycée  de  filles  Timmeuble  de  la  rue  Saint-Jérô- 
me, et  poiler  au  loin,  ce  qui  était  une  lourde  i'aulc,  dans  les  champs 
de  Jayan  et  de  Jacquelol,  le  nouveau  lycée  de  garçons,  dont  les  pro- 
portions beaucoup  trop  grandes  pour  le  nombre  d'élèves  allaient 
considérablement  grever  le  budget  municipal,  alors  que  la  nécessité 
d'une  telle  constiniction  ne  se  faisait  nullement  sentir. 

En  celle  année  1883,  M.  L.  Bordes  a  cru  devoir  arrêter  son  récit. 
Ecrit  dans  ce  style  clair,  net,  sans  emphase,  qui  lui  est  familier,  il 
comble,  dans  l'histoire  de  renseignement  public  en  Agenais,  une 
lacune  que  nul,  mieux  que  lui,  n'était  apte  à  bien  remplir. 

Pu.    LaUZvItN. 

Le  suffrage  ttminin  en  Angleterre  et  les  SniEragettes,  par  Jean  de  la 
Jaline.  —  Librairie  Georges  Roustan,  Paris. 

C'est  en  Angleterre  que  se  livrent  les  grandes  batailles  de  la  civi- 
lisation ;  c'est  dans  les  élections  britanniques  que  tôt  ou  tard  se  dé 
cidera  définitivement  la  victoire  du  principe  électif  ou  du  principe 
héréditaire,  de  la  protection  ou  du  libre  échange  ;  c'est  encore 
dans  le  seul  pays  où  les  citoyens  affranchis  de  toute  contrainte  ad- 
ministrative, sont  libres  de  voler  suivant  leur  conscience,  que  les 
droits  politiques  des  femmes  seront  rejetés  comme  une  dangereuse 
chimère  ou  consacrés  comme  un  dogme  du  droit  public  européen. 
La  solution  des  deux  premières  de  ces  questions  importantes  entre 
toutes  pour  l'avenir  des  peuples  modernes,  ne  saurait  se  faire  loni;- 
temps  attendre,  elle  vient  d'être  ajournée  à  la  suite  d'une  rencontre 
acharnée  et  en  réalité  indécise,  mais  elle  s'imposera  fatalement  à 
brève  échéance,  après  la  dissolution  d'une  Assemblée  où  les  élé 
ments  d'une  majorité  homogène  et  stable  feront  défaut. 

Il  ne  semble  pas,  au  contraire,  que  malgré  les  clameurs  des  sul 
[ragelles,  la  question  de  l'égalité  j)olitique  des  deux  sexes  soit  à  la 
veille  d'être  inscrite  en  tète  des  progrannnes  des  candidats  qui  se 
disputeront  les  voix  des  électeurs  du  Royaume-Uni.  Le  problème 
n'est  pas  encore  tout  à  fait  mûr,  il  ne  viendra  qu'après  que  les  élec 
leurs  auront  statué  sur  la  Chambre  des  lords  et  sur  le  libre  change, 
mais  les  femmes  auront  leur  tour  et  si  elles  triomphent  dans  les 


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-  78  - 

Iles  Britanniques,  elles  ne  tarderont  pas  à  conquérir  le  continent. 
C'est  en  effet  la  vieille  Angleterre  qui  a  fourni  le  modèle  des  institu- 
tions politiques  aujourd'hui  adoptées  par  presque  tous  les  peuples 
de  l'univers.  Ce  n'est  pas  qu'elles  n'aient  causé  des  déceptions, 
mais  elles  sont  d'origine  anglaise  et  il  n'en  faut  pas  davantage 
j)Our  qu'elles  soient  admirées  comme  des  merveilles  de  sagesse,  et 
si  la  MtUer  Parlamenlorum  accorde  le  droit  de  suffrage  à  la  plus 
aimable  moitié  du  genre  humain,  tous  les  pays  du  globe  où  fleurit 
le  régime  parlementaire  s'empresseront  de  suivre  cet  exemple  venu 
de  haut.  La  (jrandc-llretagne  est  aujourd'hui  gravement  menacée 
dans  sa  suprématie^  commerciale  par  la  concurrence  allemande  mais 
elle  a  conservd  le  monopole  des  exportations  politiques. 

Ceux  qui  désireraient  suivre  avec  attention  les  péripéties  d'une 
campagne  dont  les  conséquences  ne  se  feront  pas  sentir  seulement 
en  Angleterre  mais  auront,  à  très  bref  délai,  un  contre-coup  sur  io 
continent  européen,  trouveront  dans  le  livre  de  M.  Jean  de  la  Jaline 
des  renseignements  du  plus  haut  intérêt.  Les  recherches  historiques 
de  l'auteur  du  Suf(r(i(je  féminin  en  Angleterre,  ont  mis  en  lumière 
une  vérité  que  le  plus  grarnd  nombre  des  partisans  des  revendica- 
tions politiques  des  femmes  se  gardent  bien  d'invoquer,  surtout  dans 
les  pays  où  les  institutions  du  moyen  âge  ne  sont  pas  en  faveur.  A 
l'époque  féodale,  sous  l'influence  des  principes  de  la  chevalerie  qui 
protégeaient  les  faibles,  les  fenunes  anglaises  avaient  les  mêmes 
droits  que  les  hommes.  Elles  prêtaient  et  recevaient  l'hommage, 
dles  tenaient  des  cours  de  justice,  elles  remplissaient  les  charges 
attachées  à  leur  titre  ou  à  leur  (ief.  Il  va  de  soi  que  ces  privilèges 
ne  leur  étaient  pas  accordés  sans  compensation  ;  les  femmes  étaient 
tenues  de  toutes  les  obligations  que  les  lois  de  la  féodalité  impo- 
saient au  vassal  envers  son  suzerain.  Elles  devaient  au  roi  le  ser- 
vice militaire  et  lorsqu'elles  étaient  paircsses  de  leur  propre  chef, 
elles  devaient  se  rendre  aux  réunions  du  Parlement.  Il  est  vrai  que 
soit  pour  accompagner  le  souverain  à  la  guerre,  soit  pour  l'assis- 
ter de  leurs  conseils  dans  les  Cours  de  justice  ou  dans  les  délibéra- 
tions sur  les  affaires  de  l'Etat,  elles  avaient  coutume  de  se  faire  re- 
présenter par  un  délégué,  mais  c'était  une  faculté  dont  elles  étaient 
libres  d'user  à  leur  guise  et  non  une  obligation  imposée  à  cause  de 
l'incapacité  de  leur  sexe. 

Au-dessous  des  pairesses  les  «  Femmes  de  Comté  »  avaient  !e 
droit  de  nommer  elles-mêmes  les  députés  qui  représentaient  au  Par- 
lement les  bourgs  dont  elles  étaient  propriétaires,  celles  qui  avaient 


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—  79  — 

droit  de  cité  dans  les  villes,  pouvaient  siéger  dans  les  assemblées 
municipales  et  enfin  sous  le  règne  de  Henri  III,  les  femmes  furent 
admises  à  voter  pour  le  Parlement.  Ajoutons  bien  vile  que  ce  droit 
ne  leur  était  accordé  qu'à  certaines  conditions  et  ne  leur  était  pas 
universellement  reconnu  dans  tout  le  royaume,  mais  il  n'en  reste 
pas  moins  vrai,  ({u'au  treizième  siècle,  dans  un  très  grand  nombre 
de  villes  d'Angleterre,  les  femmes  jouissaient  du  droit  d'éleclorat 
politique  et  du  droit  d'éleclorat  municipal.  Aussi  de  nos  jours,  lors- 
que les  suffragettes  se  mettent  en  campagne  dans  les  rues  de  Lon- 
dres pour  proclamer  le  principe  de  Tégalilé  absolue  des  deux  sexes 
devant  les  urnes  de  scrutin,  ce  n'est  pas  une  conquête  qu'elles 
poursuivent,  c'est  une  réintégration. 

D'ailleurs,  les  femmes  anglaises  n'avaient  pas  attendu  l'entrée  en 
scène  des  amazones  de  rémancipalion  pour  revendiquer,  pied  à  pied, 
avec  une  persévérance  toute  britannique,  les  droits  dont  elles 
avaient  été  dépouillées  par  la  subtilité  des  légistes  du  dix-septième 
et  du  dix-huitième  siècle,  imbus  des  idées  des  jurisconsultes  ro- 
mains, et  par  le  libéralisme  étroit  et  doctrinaire  des  hommes  d'Etat 
du  temps  de  Guillaume  IV  et  des  premières  années  du  règne  de 
Victoria.  Jamais  la  cause  de  rémancipalion  féminine  ne  parut  plus 
désespérée  qu'en  1835.  Une  clause  de  la  loi  sur  les  Assemblées  mu- 
nicipales avait  expressément  réservé  au  sexe  masculin  l'exercice 
du  droit  de  suffrage.  Les  femmes  complètement  exilées  do 
la  vie  politique  ne  commencèrent  à  reconquérir  du  terrain  qu'à 
partir  de  1870,  mais  depuis  quarante  ans,  elles  n'ont  pas  cessé  de 
faire  des  progrès.  Maintenant,  elles  prennent  part  aux  élections  des 
Conseils  municipaux,  des  Conseils  de  Comté,  des  Conseils  de  Dis- 
trict urbains  et  ruraux,  des  Conseils  de  paroisse,  des  Comités  ds^ 
Gardiens  des  Pauvres  et  des  Comités  scolaires.  Ajoutons  que  pour 
loules  ces  assemblées,  elles  ne  sont  pas  seulement  électrices  mais 
qu'elles  sont  éligibles.  Aujourd'hui,  dans  la  Grande-Bretagne,  une 
femme  peut  être  Présidente  d'un  Counly  Council  et  mairesse  d'un 
bourg.  11  ne  reste  plus  donc  aux  Anglaises  que  l'électoral  politique 
à  enlever  de  haute  main.  A  la  vérité,  jusqu'à  ce  jour,  les  femmes 
mariées  n'ont  pas  profilé  de  ces  conquêtes  sous  prétexte  qu'elles 
étaient  suffisamment  représentées  par  leurs  époux  mais  par  la  brè- 
che où  ont  passé  les  vieilles  filles,  loules  les  autres  femmes  passe- 
ront à  leur  tour. 

Un  nouveau  siège  se  prépare  et  ce  seront  les  suffragettes  qui  don- 
neront l'assaut.  M.  de  La  Jaline  se  montre,  à  notre  avis,  bien  sévère 


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-  80  - 

pour  les  héroïques  gamineries  de  cette  avant-garde  qui  pour  faire 
triompher  les  revendications  de  son  sexe,  ne  craint  pas  de  s'expo- 
ser à  l'amende  et  à  la  prison.  Les  Anglais  admirent  lady  Cholmon- 
deley  qui  pour  s'acquitter  de  ses  devoirs  féodaux  envers  sa  souve- 
raine se  fît  armer  chevalier,  «  la  vaillante  Dame  du  Cheshire  », 
comme  l'appellent  les  habitants  du  comté  où  son  nom  est  resté  po- 
pulaire, était  en  réalité  une  suffragette  égarée  sous  le  règne  d'Eli- 
sabeth. Seulement,  elle  vivait  à  une  époque  où  les  couronnes  de 
l'héroïsme  et  les  palmes  du  martyre  n'étaient  pas  à  aussi  bon  mar- 
ché que  de  nos  jours. 

Les  manifestations  exubérantes  d'un  escadron  de  vieilles  filles 
qui  ont  conservé  l'exaltation  et  la  foi  des  premières  années  de  leur 
adolescence,  ne  sauraient  évidemment  compromettre  une  cause 
dont  les  partisans  peuvent  invoquer  des  arguments  sérieux. 

«  Il  ne  viendra  à  l'idée  d'aucun  homme  sensé,  dit  M.  de  La  Ja- 
«  line,  qu'une  femme  instruite  et  intelligente  n'ait  mille  fois  plus 
«  de  titres  que  son  cocher,  son  valet  de  chambre  ou  son  jardinier  à 
«  émettre  une  opinion  sur  un  membre  du  Parlement.  » 

Evidemment,  il  ne  saurait  être  question  d'opposer  aux  revendica- 
tions féminines,  une  lin  de  non  recevoir  péremptoire  dans  un  pays 
comme  l'Angleterre,  où  les  femmes  reçoivent  la  même  éducation 
que  les  hommes  et  en  profitent  mieux,  pas  plus  qu'il  n'est  permis 
de  contester  leurs  aptitudes  politiques  dans  la  patrie  de  la  reine 
Elisabeth  et  de  la  reine  Victoria. 

Dans  les  Républiques  de  l'antiquité  où  un  homme  était  avant  tout 
un  soldat,  on  comprend  que  les  femmes  étant  incapables  de  porter 
les  armes,  fussent  exclues  de  toute  participation  directe  au  gou- 
vernement de  l'Etat,  mais  dans  la  civilisation  moderne,  la  guerre 
a  fort  heureusement  cessé  d'être  la  condition  normale  du  genre  hu- 
main ;  elle  est  de  plus  en  plus  rare  et  le  service  militaire  tend  de 
plus  en  plus  à  devenir  facultatif  comme  en  Angleterre  ou  de  courte 
durée  comme  dans  la  plupart  des  pays  du  continent  européen. 

Le  citoyen  n'est  plus  qu'un  soldat  intermittent,  qui  ne  passe  sous 
les  drapeaux  qu'un  petit  nombre  de  mois  de  sa  vie,  mais  en  revan- 
che il  est  un  contribuable  dont  les  charges  grandissent  d'année  en 
année.  Les  femmes  payent  les  mêmes  impôts  que  les  hommes  et 
elles  ont,  comme  eux,  droit  au  bulletin  de  vote  pour  se  défendre 
elles-mêmes  contre  la  prodigalité  des  Assemblées  qui  gaspillent  les 
finances  publiques  pour  favoriser  des  intérêts  électoraux. 

Suivant  une  des  règles  fondamentales  du  vieux  droit  public  de 


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—  81  — 

rAnglelerre,  nul  n*est  obligé  de  payer  une  taxe  ou  de  se  soumettre 
à  une  loi  qu'il  n'a  pas  votée.  Les  femmes  n'invoquent  pas  seulement 
celte  règle  pour  proléger  leur  patrimoine  contre  des  budgets  ins- 
pirés par  des  haines  de  classe  ou  des  calculs  de  parti,  mais  aussi, 
pour  avoir  le  droit  d'être  représentées  dans  la  discussion  des  lois 
où  les  intérêts  particuliers  de  leur  sexe  sont  en  jeu.  N'est-il  pas 
exorbitant  que  les  hommes  aient  la  prétention  de  statuer  seuls  et  en 
dernier  ressort,  sur  la  législation  qui  régit  le  mariage,  le  divorce  et 
la  recherche  de  la  paternité  ?  iXe  serait-il  pas  juste  que  la  mère  pût 
faire  entendre  sa  voix  lorsqu'il  s'agit  de  défendre  ses  enfants  con- 
tre un  système  d'éducation  obligatoire  qui  les  soustrait  d'aussi  bon- 
ne heure  que  possible  aux  légitimes  influences  du  foyer  domestique 
pour  en  faire  des  pupilles  de  l'Etat  ? 

Dans  la  société  moderne,  des  arguments  qui  ne  sont  pas  ap- 
puyées par  des  bulletins  de  vole,  n'ont  pas  prise  sur  l'esprit  des  lé- 
gislateurs. On  peut,  «^  la  rigueur,  prétendre  que  dans  les  couches 
supérieures  de  la  société,  les  femmes  peuvent  faire  appel  aux  sen- 
timents chevaleresques  de  leurs  maris  et  de  leurs  frères,  mais  dans 
les  classes  ouvrières,  il  faut  compter  avec  les  inexorables  exigen- 
ces de  la  lutte  pour  la  vie.  La  guerre  est  engagée  entre  les  deux 
sexes  à  propos  des  salaires  et  les  fennnes  sont  menacées  d'un  véri- 
table écrasement  économique  si  elles  sont  une  quantité  négligeable 
dont  un  candidat  n'a  pas  à  s'inquiéter  dans  une  élection.  Les  pro- 
testations des  suffragettes  sont  d'autant  plus  véhémentes  que  les 
lois  votées  par  le  Parlement  anglais  sous  prétexte  de  protéger  les 
femmes  employées  dans  l'industrie,  sont  exclusivement  destinées  à 
restreindre  une  concurrence  dont  les  ouvriers  du  sexe  masculin 
veulent  se  débarrasser  à  tout  prix.  A  force  de  ménager  la  santé  et 
la  moralité  des  femmes,  l'hypocrite  sollicitude  dos  législateurs,  les 
condamne  à  mourir  de  faim.  Les  principales  intéressées  revendi- 
quent le  droit  d'être  efficacement  représentées  dans  des  débals  et 
des  votes  parlementaires  où  se  décident  des  questions  qui  les  tou- 
chent de  si  près. 

Si  l'on  reste  dans  le  domaine  de  la  théorie  pure,  les  arguments 
invoqués  en  faveur  du  principe  de  l'égalité  politique  des  deux  sexes, 
sont  au  point  de  vue  de  la  stricte  justice,  si  difficiles  à  réfuter  que 
dans  toutes  les  communautés  nées  d'hier  ou  récemment  rappelées 
à  la  vie  nationale,  les  femmes  ont  obtenu  le  droit  de  vote,  sans  ren- 
contrer de  résistance  sérieuse.  C'est  ainsi  que  pendant  les  dernières 
années  du  dix-neuvième  siècle,  quatre  territoires  du  Far  West  de 


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—  82  — 

rUnion  américaine  qui  venaient  d'être  érigés  en  Etats,  le  Wyo- 
ming,  le  Colorado,  TUlah  et  Tldaho,  ont  introduit  dans  leur  consti- 
tution, un  article  qui  conférait  aux  femmes  le  droit  de  suffrage.  En 
même  temps  que  1^  cause  de  l'émancipation  féminine  gagnait  du 
terrain  à  l'ouest  des  Etats-Unis,  elle  faisait  des  progrès  plus  rapi- 
des encore  dans  les  colonies  anglaises  autonomes  de  TAuslralie, 
L'exemple  donné  par  la  Nouvelle-Zélande  en  1891  avait  été  suivi,  a 
peu  d'années  d'intervalle,  par  l'Australie  du  Sud,  l'Australie  Occi- 
dentale, la  Nouvelle  Galles  du  Sud  et  la  Tasmanie.  Enfin,  le  mou- 
vement a  gagné  la  vieille  Europe,  l'Islande  et  la  Finlande  qui  ont 
des  institutions  autonomes  bien  qu'elles  dépendent  la  première  du 
Danemark  et  la  seconde  de  la  Russie,  ont  consacré  le  principe  de 
l'égalité  politique  des  deux  sexes  et  c'est  sous  les  auspices  de  l'é- 
mancipation féminine  que  la  Norvège  a  re[)ns  sa  place  dans  la  fa- 
mille des  nations. 

Aujourd'hui,  les  conquôles  des  femmes  subissent  un  temps  d'ar- 
rêt. Dans  toute  la  région  de  l'est  des  Etats-Unis,  les  politiciens  ha- 
bitués, de  longue  date,  à  faire  des  élections  à  la  machine,  ont  com- 
battu avec  énergie,  une  innovation  qui  pourrait  détraquer  un  méca- 
nisme dont  ils  tirent  leurs  moyens  d'existence.  En  Angleterre,  la 
bataille  est  engagée  sur  toute  la  ligne.  Les  suffragettes  n'ont  pas  à 
lutter  seulement  contre  la  sourde  hostilité  des  femmes  mariées  qui 
verraient,  d'un  œil  jaloux,  une  réforme  dont  les  vieilles  filles  et  les 
veuves  retireraient  seules  un  bénéfice  immédiat  si  les  projets  qui 
assimilent  l'électorat  politique  à  l'électorat  municipal  étaient  adop- 
tés par  le  Parlement.  Mais  des  objections  d'un  caractère  plus  gra- 
ve s'opposent  pour  le  moment  au  succès  d'une  campagne  que  les 
amazones  des  revendications  féminines  ont  compromise  par  de 
regrettables  exagérations.  M.  de  La  Jaline  expose  avec  une  scru- 
puleuse impartialité,  tous  les  arguments  invoqués,  de  part  et  d'au- 
tre, dans  la  controverse  sur  le  vote  des  femmes  mais  il  ne  croit  pas 
au  triomphe  prochain  d'une  cause  qui  d'ailleurs,  ne  paraît  lui  ins- 
pirer aucune  antipathie  invincible. 

«  Le  suffrage  féminin,  dit-il,  conduirait  fatalement  au  suffrage 
des  adultes,  multipliant  par  deux,  les  éléments  d'incohérence  et  de 
médiocrité  que  recèle  notre  suffrage  universel.  Le  gouvernement 
actuel  du  Royaume-Uni  reposant  sur  un  suffrage  restreint,  on  com- 
prend que  la  perspective  d'un  pareil  changement  ait  fait  pronon- 
cer le  mot  de  révolution.  » 

Il  serait  d'autant  plus  difficile  de  calculer  les  conséquences  de 


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—  83  - 

celle  révolution  que  dans  le  Royaume-Uni,  le  sexe  féminin  ayant 
une  supériorité  numérique  assez  considérable,  le  gouvernement  an 
glais  serait  menacé  de  devenir  une  gynécocratie. 

Et  ce  serait  pour  exposer  au  danger  d'un  bouleversement  com 
plel,  un  pays  dont  la  puissance  et  la  grandeur  ont  leur  origine  et 
leur  garantie  dans  la  continuité  d'une  politique  dont  la  ténacité  ni 
l'esprit  de  suite  ne  se  sont  jamais  démentis  à  travers  les  siècles,  que 
des  législateurs  imprévoyants  conféreraient  à  la  plus  aimable  mais 
en  même  temps,  à  la  plus  versatile  moitié  du  genre  humain,  un  droit 
de  suffrage  cher  aux  vieilles  filles,  mais  dont  le  plus  grand  nom- 
bre des  mères  de  famille  ne  paraissent  nullement  se  soucier.  Nous 
n'en  voulons  d'autre  preuve  que  la  consliuttion  de  la  Ligue  anli- 
suffragiste  et  le  chiffre  énorme  des  adhésions  qu'elle  a  recueillies 
en  peu  de  jours. 

Nous  n'essayerons  pas  de  contester  la  portée  de  ces  arguments, 
nous  les  connaissons  de  longue  date  ;  ils  ont  déjà^  servi.  Ils  ont  été 
invoqués  chaque  fois  (ju'il  a  été  question  d'étoiidre  le  droit  de  suf- 
frage. Mais,  lorsque  le  problème  aura  été  suffisamment  étudié  pour 
que  les  résultats  de  Tcxpérience  puissent  prévaloir  contre  le  parti 
pris  des  prédictions  toutes  faites,  et  que  les  défenseurs  ou  les  ad- 
versaires de  rémanci[)ation  féminine  seront  en  mesure  de  prouver 
(|ue  le  vote  des  fenmies  a  produit  des  consécjuencos  bienfaivSantes  ou 
fatales  dans  les  pays  où  il  est  en  vigueur,  rAnglMorre  n'hésitera 
pas,  si  les  conclusions  de  renquélc  sont  favorables,  à  faire  un  saut 
de  plus  dans  l'inconnu. 

LABADIE-LAGRAVE. 

# 

«    « 

Archives  de  la  France  monastique,  vol.  ix.  —  Histoire  de  Tabbaye 
Sainte-Croix  de  Bordeaux,  par  A.  Chauliac,  ancien  élève  de  l'école 
polytechnique;  abbaye  de  Ligugé,  Chevetogne  (par  Leignon,  Bel- 
gique), et  Paris  librairie  V«  Ch.  Poussielgue,  15,  rue  Cassette, 
1910  ;  un  vol.  in -8  de  x-407  pp. 

Dom  Besse  et  Dom  Anger  qui  ont  écrit,  le  premier,  sur  les  «Ab- 
bayes et  Prieurés  de  France  »,  cl  sur  «  Les  Moines  de  Vancienne 
France  »,  le  second,  sur  «  Les  Dépendances  de  Vabbaije  de  Saint- 
Germain-des-Prés  »  el  sur  Mabillon.  «  Documents  et  Mélanges  Ma- 
billon  »,  des  travaux  si  estimés,  viennent  de  s'adjoindre  comme  auxi- 


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—  84  — 

liaire  un  laïque  aussi  modeste  que  savant.  Après  avoir  minutieuse- 
ment dépouillé  le  riche  fonds  de  Tabbaye  de  Sainte-Croix  de  Bor- 
deaux, conservé  dans  les  archives  du  département  de  la  Gironde, 
après  avoir  lu  et  noté  tout  ce  qui  de  près  ou  de  loin  concernait  cet 
antique  monastère,  M.  A.  Chauliac  vient  de  composer  une  histoire 
vraiment  digne  du  sujet  qu'il  traite  et  de  la  collection  bénédictine 
où  ce  nouvel  ouvrage  a  pris  place. 

Comme  la  fondation  de  Tabbayc  remonte  à  l'époque  mérovin- 
gienne, il  a  fallu  à  l'auteur  beaucoup  de  critique  pour  préciser  les 
faits  qui  s'y  rattachent.  La  discussion  entreprise  à  cette  occasion,  et 
qui  occupe  la  majeure  partie  du  chapitre  I*',  est  méthodique,  minu- 
tieuse, claire  et  serrée. 

Il  est  certain  que  l'un  des  premiers  abbés  de  Flcury-sur-Loire, 
saint  Mommolin,  mourut  à  Sainte-Croix  de  Bordeaux  et  que  ses  re- 
liques y  furent  précieusement  conservées.  Le  culte  et  les  reliques 
de  ce  saint  sont  encore  en  honneur  dans  l'ancienne  église  abbatiale 
qui  a  été  depuis  peu  de  temps  restaurée  avec  beaucoup  de  soin. 

Dans  les  documents  les  plus  anciens  saint  Mommolin  est  nommé 
tantôt  Mummolus  et  tantôt  Mummolenus.  Cette  différence  dans  l'or 
thographe  d'un  même  nom  étant,  considérable,  Mabillon,  quand  il 
n'était  que  le  collaborateur  de  Luc  d'Achéry,  conçut  quelques  dou- 
tes à  l'occasion  de  celle  divergence.  N'ayant  pour  s'éclairer  que  les 
copies  de  pièces  insérées  dans  les  Acla  sanctorum  ordinis  Sancli 
Benedicti  de  son  ami,  il  n'avait  pas  assez  d'éléments  d'investigation 
pour  résoudre  le  problème  qui  venait  de  se  poser  dans  son  esprit. 
Quand,  plus  tard,  l'illustre  bénédictin  eut,  pour  composer  les  An- 
nales ordinis  sancli  Benedicti,  examiné  avec  attention  les  documents 
originaux  relatifs  à  saint  Mommolin,  la  certitude  fit  place  au  doute. 
Mabillon  alors  fut  convaincu  de  l'identité  de  Mummolus  et  de  Munv 
molenus. 

Quand  sur  un  même  sujet  un  auteur  fournit  des  conclusions  op- 
posées, on  est  en  droit,  si  les  motifs  de  celte  discordance  échap- 
pent, de  reprendre  la  question  et  de  la  traiter  à  fond,  c'est  ce  que 
M.  C.  Jullian  essaya.  A  rencontre  de  toute  la  tradition,  dans  son  ou- 
vrage sur  les  «  Inscriplions  romaines  de  Bordeaux  »  cet  érudit  sou- 
tint la  thèse  de  la  dualité  de  saint  Mommôïin.  Malgré  toute  la  scien- 
ce de  son  auteur,  celte  dissertation  a  été  détruite  pièce  à  pièce  par 
M.  Chauliac.  Il  n'en  reste  plus  rien.  La  démonstration  paraît  si  con- 
vaincante que  M.  C.  Jullian  pourrait  difficilement  y  répliquer. 

S'il  nous  fallait  citer  de  ce  livre  tout  ce  qu'il  y  a  de  remarquable, 


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-  85  - 

notre  article  en  serait  fort  allongé  ;  nous  indiquerons  cependant  une 
autre  légende  qui  tombe  aussi  devant  la  précision  des  faits  énumé- 
rés  par  l'auteur.  On  a  beaucoup  parlé  de  la  saleté  des  moines,  or  les 
bénédictins  de  Saiiae-Croix  étaient  fort  propres.  Chez  eux,  les  es- 
suie-mains, les  nappes  et  les  serviettes  étaient  en  grand  nombre  et 
souvent  remplacés. 

Le  chapitre  qui  traite  des  abbés  commendataires  des  xv*  et  xvi*  siè- 
cles est  fort  instructif;  vers  156 'i,  un  italien,  Jules  Salviati,  appa- 
renté à  Catherine  de  Médicis,  neveu  d'un  cardinal,  arrive  à  obtenir 
Tabbaye  de  Sainte-Croix  malgré  une  naissance  illégitime  dont  l'au- 
teur aurait  bien  dû  rechercher  l'origine  pour  ajouter  encore  à  l:\ 
fidélité  du  triste  tableau  qu'il  nous  fait  de  l'administration  de  ce  né- 
faste personnage. 

C'est  avec  le  consentement  de  cet  abbé  que  le  prieuré  de  Saint- 
Macâirc  fut  détaché  de  Sainte-Croix  pour  être  uni  au  collège  de  La 
Madeleine  (jue  les  Jésuites  venaient  de  fonder  à  Bordeaux.  Salviati 
fut  sans  doute  heureux  d'être  en  colle  circonstance  désagréable  à 
ses  moines  avec  lesquels  il  était  toujours  en  procès.  Si  l'union  fut 
légale  elle  ne  se  fit  pas  sans  injustices.  Nous  partageons  à  cet 
égard  l'opinion  de  M.  Chauliac,  et  comme  lui  nous  ajouterons  : 
«  On  avait  certainement  alors  besoin  des  Jésuites  à  Bordeaux  ;  mais 
on  aurait  dû  employer  d'autres  moyens  pour  les  y  établir.  » 

Le  diocèse  d'Agen  renfermait  deux  prieurés  dépendants*  de  Sainte- 
Croix,  c'étaient  :  Montauriol  et  Allemans  près  de  Penne.  Les  noms 
de  ces  deux  prieurés  reviennent  plusieurs  fois  sous  la  plume  de 
M.  A.  Chauliac. 

Le  môme  ouvrage  parle  incidemment  de  deux  abbés  de  Clairac, 
d'un  prieur  de  Virazeil  et  d'un  certain  Louis  de  Boyssonnade,  qui 
était  peut-être  originaire  de  l'Agenais,  mais  dont  nous  n'avons  pas 
à  être  fier,  car  après  s'être  défroqué  il  apostasia  on  1585. 

L'  «  Histoire  de  Sainle-Croix  de  Bordeaux  »,  bien  divisée,  se  ter- 
mine par  une  table  alphaboli(jue  de  noms  propres  de  [)ersonnes  et 
de  lieux  comme  il  convient  ù  tout  bon  travail  de  ce  genre. 

Inrentaire  sommaire  des  Archives  municipales  de  Bordeaux,  période 
rérolutionnaire  (1789  an  VIII),  par  Gaston  Dueaunnès-Duval, 
archiviste  de  la  ville,  tome  deuxième;  1  vol.  in  folio  de  vi-39-1  pp. 

Les  érudits,  toujours  en  plus  grand  nombre,  se  passionnent  pour 
les  études  sur  la  Révolution,  le  public  paraît  s'intéresser  à  leurs  tra- 


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^  86  - 

vaux  et  les  archivistes,  pour  faciliter  ce  mouvcineul,  classent  d'a- 
bord les  fonds  de  celle  i)ériode,  puis  en  font  Tobjet  de  leurs  inven- 
taires. 

En  1908,  la  Revue  de  rAgenais  a  signalé  avc.c  éloge  le  premier 
volume  d'inventaire  de  la  série  L,  dû  à  la  plume  de  M.  Donnai,  notre 
savant  et  consciencieux  archiviste  départemental.  Ce  travail  est  un 
commencement  qui  aura  une  suite. 

Aux  archives  départementales  de  la  Gironde  le  fonds  révolution- 
naire fait  l'objet  d  un  classement  et  l'inventaire  de  la  série  L  va  être 
commencé. 

Aux  archives  municipales»  de  Bordeaux  les  documents  relatifs  a 
la  période  révolutionnaire  sont  classés  et  le  premier  volume  d'in- 
ventaire nous  en  a  été  donné  en  1890  par  le  regretté  M.  Ariste  Du- 
caunnès-Duval.  Marchant  sur  les  traces  paternelles,  M.  Gaston  Du- 
caunnès-Duval  vient  de  terminer  le  second  volume  de  celle  s'érie. 
Les  documents  analysés  dans  cet  inventaire  sont  répartis  en  153  ar- 
ticles, les  plus  inléressanls  sont  reproduils  en  entier.  Tne  bonne  ta- 
ble alphabétique  termine  le  volume  pour  le  plus  grand  profit  des 
chercheurs.  En  jelant  les  yeux  sur  celle  table  il  sera  facile  de  se  con- 
vaincre promptemcnt  de  quelle  ressource  est  pour  nous  ce  fonds 
important  ;  qu'on  se  réfère  pour  cela  aux  mots  :  Boussion,*Garrau, 
Lacuée,  Lamarque,  iMoneslier,  Paganel,  TalHen,  Ysabeau  et  l'on 
devinera  sans  peine  que  nous  avons  des  richesses  à  exploiter  dans 
les  archives  municipales  de  Bordeaux. 

Jean  Dubois. 


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CHRONIQUE  RÉGIONALE 


Congrès  d'histoire,  d'archéologie  et  de  géographie  historique 

à  Auch. 

Règlement  du  Congrès.  —  V  Le  Congrès  de  U Union  Historique 
et  Archéologique  du  Sud-Ouest  se  tiendra  à  Auch,  du  29  mai  au  2 
juin  1910  ; 

2**  Toute  personne  désirant  prendre  part  au  Congrès  devra  en- 
voyer son  adhésion,  ainsi  que  la  demande  du  billet  de  chemin  de 
fer  à  demi-tarif,  à  M.  Charles  Despaux,  trésorier  du  Congrès,  rue 
de  Metz,  à  Auch,  avec  un  bon  de  poste  de  cinq  francs  destinés  aux 
frais  d'organisation.  Les  membres  de  la  famille  des  Congressistes 
pourront  adhérer  au  Congrès  dans  les  mêmes  conditions  ; 

3**  Les  membres  de  la  Société  Archéologique  du  Gers  qui  vou- 
dront prendre  part  au  Congrès  devront  également  acquitter  le  droit 
de  cinq  francs  ; 

4**  Toute  adhésion^  non  accompagnée  de  celte  somme  sera  consi- 
dérée comme  non  avenue  ; 

5®  En  échange  de  ce  versement,  chaque  adhérent  recevra  une 
carte  de  membre  du  Congrès,  qui  sera  rigoureusement  exigée  à 
rentrée  des  séances  ; 

6®  Les  adhésions  dev  ront  être  formulées  avant  le  30  avril  1910  ; 

7®  Le  prix  du  bamiuct  et  celui  des  excursions  seront  représentés 
par  des  cartes  spéciales,  qui  devront  être  retirées,  le  jour  de  Tou- 
vcrture,  dans  la  salle  des  séances  ; 

S**  Les  Congressistes  qui  désirent  faire  des  lectures  ou  des  com- 
munications sont  priés  d'en  envoyer  le  litre  exact  et  d'en  faire  con- 
naître la  durée  probable  au  Secrétariat  du  Congrès  (Archives  dépar- 
tementales), 9,  rue  Gambetla,  à  Auch,  avant  le  30  avril  ; 

9®  Aucune  lecture  faite  en  séance  ne  devra  dépasser  vingt  mi- 
nutes ; 

10®  La  Société  Archéologique  du  Gers  se  proposant  d'imprimer 
dans  son  lîullelin  de  1910  le  compte-rendu  analytique  du  Congrès, 
les  auteurs  sont  priés  de  rédiger  à  Tavance  un  résumé  de  leurs  com- 
munications, qui  devra  être  remis  au  Secrétaire  général  du  Congrès. 
Celui-ci,  sans  prendre  néanmoins  aucune  responsabilité,  s'efforcera 


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-  88  - 

d'utiliser  aussi  complètement  que  possible  les  résumés  ainsi  reçus. 
Chaque  Congressiste  pourra  se  procurer  un  tirage  à  part  de  ses 
procès-verbaux,  au  prix  de  revient. 

Programme  du  Congrès.  —  Dimanche  29  maL  —  Arrivée  des 
Congressistes  à  Auch.  Réception,  avec  vin  d'honneur,  à  8  heures  J 
du  soir,  dans  la  grande  salle  de  l'Hôtel  de  Ville. 

Lundi  30  mai,  —  A  8  heures  du  matin  :  Séance  d'ouverture  et 
séance  d'histoire  et  de  géographie  dans  la  salle  A  de  l'Hôtel  de 
Ville. 

A  8  heures  J  du  malin  :  Séance  d'archéologie,  dans  la  salle  B. 

A  2  heures  de  l'après-midi  :  Séance  d'histoire  et  d'archéologie 
dans  les  mêmes  salles. 

A  4  heures  :  Visite  de  la  Cathédrale  d'Auch. 

A  8  heures  ^  du  soir  :  Séance  solennelle  du  Congrès  dans  la  salle 
du  théâtre.  Conférence  de  M.  I*.  Courteault,  charge  de  cours  à  l'U- 
niversité de  Bordeaux,  sur  les  Châteaux  gascons  à  travers  rhistoire, 
suivie  de  projections  lumineuses  des  plus  remarquables  monuments 
du  Gers. 

Mardi  31  mai,  —  A  8  heures  du  matin  :  Visite  de  la  ville  d'Auch. 

A  10  heures  :  Excursion  à  Lectoure.  Départ  d'Auch  à  10  heures  ; 
arrivée  à  Lectoure  à  10  heures  57.  Déjeuner,  visite  de  la  Cathé- 
drale, du  Musée,  des  remparts.  Départ  de  Lectoure  à  4  heures  35. 
Arrivée  à  Auch  à  5  heures  30. 

A  7  heures  J  du  soir  :  Banquet  par  souscription  des  Congressis- 
tes (8  fr.). 

Mercredi  1^^  juin  .  —  Excursion  dans  le  Condomois.  Départ 
d'Auch  en  chemin  de  fer  à  10  heures  15  ;  arrivée  au  Castéra-Verdu- 
zan  à  11  heures.  Déjeuner.  Départ  en  voitures  à  1  heure.  Visite  de 
la  bastide  de  Valence-sur-Baïse,  du  château  gascon  du  Tauzia,  de 
l'abbaye  cistercienne  de  Flaran.  Arrivée  à  Condom  à  5  heures  J. 
Visite  de  la  Cathédrale,  des  cloîtres,  de  la  ville. 

A  7  heures  J  :  Dîner  à  l'Hôtel  du  Lion  d'Or. 

Jeudi,  2  luin,  —  A  6  heures  du  matin  :  déi)art  en  voitures  pour 
Mouchan.  De  7  heures  à  midi  :  Visite  de  l'église  romane  de  Mou- 
chan,  de  l'église  romane  de  V'aupillon,  du  vieux  pont  d'Arligues  et 
du  village  fortifié  de  Larressingle.  Retour  à  Condom  à  midi.  Dé- 
jeuner à  l'Hôtel  du  Lion  d'Or. 

A  2  heures  :  Départ  de  Condom  par  chemin  de  fer.  Arrivée  i\ 
Bordeaux  à  5  heures  57  du  soir  ;  arrivée  à  Agen  à  4  heures  19  du 


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soir  ;  arrivée  à  Auch,  par  Agen,  à  9  heures  40  du  soir  ;  arrivée  à 
Tarbes,  par  Riscle,  à  8  heures  52  du  soir  ;  autre  arrivée  à  Auch, 
par  voilure  jusqu'au  Casléra-Verduzan,  et  ensuite  par  chemin  de 
fer,  à  7  hetlres  27. 

* 
•    # 

Fouilles  archéologiques  dans  l'église  de  Cancon.  —  M.  Lucien 
Massip,  pharmacien  honoraire  à  Cancon  et  membre  correspondant 
de  la  Société  académique  d'Agen,  nous  communique  la  note  sui- 
vante : 

...  «  Ces  jours-ci,  on  a  ouvert  de  nouveau  et  fouillé  à  fond  le  ca- 
«  veau  des  anciens  seigneurs  de  Cancon  inhumés  dans  la  vieille 
«  église,  en  présence  de  M.  le  curé  Vital  et  de  plusieurs  délégués 
«  de  la  municipalité.  Situé  plutôt  en  avant  que  sous  les  premières 
«  marches  du  maître-autel,  ce  caveau  était  bien  tel  que  je  l'ai  décrit 
«  dans  mon  Histoire  de  Cancon,  pages  130  et  137.  De  forme  carrée, 
«  il  se  composait  de  deux  tombes,  séparées  par  un  petit  mur,  dans 
«  le  sens  de  la  largeur,  de  manière  à  ce  que  les  corps  fissent  face 
«  à  Tautcl,  les  pieds  en  avant.  Mais  les  longues  dalles  qui  rccou- 
((  vraient  ces  deux  tombes  et  Tarmurc  damasquinée  que  l'une  d'elles 
«  renfermait  (l'armure  de  Jean  III  de  Verdun,  le  restaurateur  de 
«  l'Eglise),  avaient  disparu.  11  n'y  restait  plus  que  quantité  d'osse- 
«  ments  humains  mêlés  à  des  décombres,  provenant  des  démoli- 
«  lions  et  des  réparations  qui  furent  faites  aux  chapelles,  à  la  voûte 
«  et  au  pavé  du  chœur  de  1844  à  1845...  Les  décombres  ont  été  re- 
«  mis  dans  le  sépulcre,  qui  avait  environ  deux  mètres  de  profon 
«  deur,  et  les  ossements,  pieusement  recueillis  dans  un  cercueil,  ont 
«  été  portés  au  cimetière,  en  terre  sainte,  après  une  cérémonie  reli- 
«  gieuse.  Parmi  ces  ossements  étaient  huit  à  neuf  têtes  d'adultes, 
«  dont  trois  avaient  subi  une  opération  chirurgicale  immédiatement 
«  après  la  mort  :  le  cranc  en  avait  élé  horizontalement  détaché  à  la 
«  scie  avec  soin  et  habileté.  »  On  sait  qu'au  moyen-âge  on  procé- 
dait ainsi  pour  mieux  embaumer  les  têtes  et  les  corps. 


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PROCÈS-VERBAUX 

Des  Séances  de  la  Société  des  Sdenees,  Lettres  et  Arts  d'Agen 


Séance  du  ôjancicr.  —  Présidence  de  M.  Dtwourg 

En  prenant  possession  du  fauleuil  présidentiel,  M.  le  chanoine 
Dubourg  remercie  ses  collègues  de  Tl^onneur  qui  lui  est  fait.  Il  dé- 
plore une  fois  de  plus  la  mort  de  M.  le  docteur  Couyba,  qu'il  est 
appelé  à  remplacer,  ayant,  comme  lui,  le  même  culte  pour  les 
vieux  monuments  et  les  antiques  traditions  du  pays.  Il  fait  les  vœux 
les  plus  ardents  pour  que  M.  O.  Fallières,  auquel  il  succède,  puis- 
se reprendre  sa  place  dans  les  rangs  de  la  Société,  et  il  la  prie, 
tailt  en  son  nom  qu'en  celui  de  M.  Calvet,  vice-président,  de  vou- 
loir bien  compter  sur  son  zèle,  comme  sur  son  dévouement. 

M.  Bilaubé,  secrétaire  général  de  la  Préfecture  de  Lot-et-Ga- 
ronne, est  élu  membre  résidant. 

M.  le  Trésorier  rend  ses  comptes  pour  1909.  Ils  sont  approuvés 
à  Tunanimité. 

M.  le  Secrétaire  donne  lecture  d'une  lettre  des  membres  de  la 
Section  centrale  de  l'Union  historique  et  archéologique  du  Sud- 
Ouest,  indiquant  le  but  qu'elle  s'est  proposé  en  fondant  le  Bulletin, 
de  l'Union,  appelé  à  rendre  de  si  grands  services  aux  travailleurs, 
soumettant  les  comptes  du  trésorier,  et  prévenant  les  Sociétés  fédé- 
rées-que  le  prochain  Congrès  se  tiendra  à  Auch,  dans  les  derniers 
jours  du  mois  de  mai  prochain. 

Il  rappelle  également  que  le  20  février  est  le  dernier  délai  pour 
se  faire  inscrire,  afin  de  pouvoir  assister,  avec  réduction  de  place, 
au  Congrès  des  Sociétés  Savantes,  qui  se  tiendra  celte  année  à  Pa- 
ris, pendant  les  vacances  de  Pâques. 

Comme  de  nos  jours,  T/Xgenais,  à  la  fin  du  xv*  siècle,  manquait 
de  bras  pour  la  culture  de  ses  Icrres.  La  guerre  de  Cent-Ans,  les 
rivalités  des  seigneurs,  avaient  ruiné  le  pays.  M.  l'abbé  Dubois 
montre,  à  l'aide  de  nombreux  documents,  comment  il  fut  repeuplé 
et  en  partie  sauvé  par  l'établissement  d'un  grand  nombre  d'étran- 
gers, lesquels,  partis  du  Béarn,  de  la  Sainlonge,  du  Quercy,  du 
Rouergue,  du  Limousin,  de  l'Auvergne,  vinrent  y  chercher  for- 
tune et  l'y  trouvèrent  rapidement. 


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-  91  — 

Un  des  plus  jolis  dessins  de  Tingénicur  Lomel  est  cerlainemenl 
celui  de  la  Porle  Neuve,  prise  au  moment  où,  par  ordre  du  gou- 
vernement révolutionnaire,  elle  allait  être  démolie.  Ce  dessin',  en 
tièrement  inédit,  M.  Ph.  Lauzun  le  reproduit  en  tête  de  son  nou- 
veau chapitre  sur  les  monuments  disparus  du  vieil  Agen  et  il  four- 
nit sur  la  Porte  Neuve  de  multiples  renseignements  archéologiques 
et  historiques,  depuis  Tépoque  où  elle  fut  coq^truite  vers  la  fin  du 
xiu"  siècle,  avec  la  dernière  enceinte  d'Agen  dont  elle  faisait  par- 
tie, jusqu'au  jour  où,  en  1794,  le  Conventionnel  Monestier  la  iîl 
démolir.  M.  Lauzun  n'a  garde  d'oublier  Thistorique  des  allées 
de  la  Plateforme  qui  s'élevaient  en  face,  et  dont  les  derniers  vesti- 
ges disparurent  au  commencement  du  second  Empire,  pour  Ja 
création  du  square  élégant  qui  forme  aujourd'hui  la  Place  départe- 
mentale. 

Ph.  L. 

Séance  du  3  f écrier,  —  Présidence  de  M.  Dubourg 

M.  le  vicomte  du  Motey,  lauréat  de  l'institut,  propriétaire  du 
château  de  Tayrac,  près  de  Puyniirol,  est  nommé  membre  rési- 
dant. 

M.  Houzelot,  capitaine  au  37'  de  ligne,  membre  correspondant, 
offre  à  la  Société,  qui  les  accepte  avec  reconnaissance,  les  quatre 
aquarelles  originales,  ayant  servi  à  illustrer  son  étude  sur  le"* 
Agents  secondaires  de  la  Police  d'Agen^  du  XIV^  siècle  {usqu'à  nos 
iours,  parue  dans  la  Revue  de  VAgenais.  Elles  seront  encadrées, 
et,  selon  son  désir,  placées  dans  la  grande  salle  de  l'hôtel  de  la 
Société. 

Continuant  la  série  de  ses  études  communales,  i\I.  le  chanoine 
Dubourg  donne  lecture  du  premier  chapitre  de  la  monographie 
de  la  paroisse  de  Damazan.  Il  en  recherche  les  origines,  en  expose 
la  topographie  ancienne,  et  il  présente  cette  ville  comme  un  des 
types  les  plus  achevés  des  bastides,  construites  dans  notre  région 
vers  le  milieu  du  xiii®  siècle,  avec  ses  rues  tirées  au  cordeau,  sa 
place  centrale,  ses  couverts,  son  église  maintes  fois  remaniée,  et 
surtout  son  château,  (V/s/n/m  Coniitale,  monument  défensif  de  pre- 
mier ordre,  dont  le  nom  resta  attaché  quelque  temps  à  la  nouvelle 
ville,  mais  qui  n'a  point  prévalu. 

Avec  photographies,  coupes  et  plans  à  l'appui,  M.  Ed.  Payon 
rend  compte  à  ses  collègues  de  la  découverte  qu'il  vient  de  faire  •.  n 


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—  92  - 

restaurant  l'église  de  Moirax.  Sous  les  tuiles,  il  a  mis  à  jour,  au- 
dessus  du  choeur,  au  centre  des  absidioles,  un  cône  tronqué,  en 
pierre,  orné  de  la  base  au  faîte  de  petits  cintres  formant  écailles  et 
tels  qu'il  s'en  trouve  dans  plusieurs  clochetons  des  églises  Péri- 
gourdines.  Cette  découverte  ne  peut  qu'ajouter  un  intérêt  de  plus 
à  l'une  des  plus  curieuses  et  des  plus  intéressantes  églises  roma- 
ne? de  notre  département. 

M.  Momméja  donne  communication  des  premières  pages  d'un 
long  et  consciencieux  travail  qu'il  vient  de  terminer  sur  les  Pla- 
ques de  cheminées,  dont  un  grand  nombre  orne  l'une  des  salles 
du  Musée  d'Agen.  Il  en  explique  la  formation  première,  tente  un 
essai  de  classification,  et  il  apprend  comment  la  plupart  des  pla- 
ques de  notre  région  proviennent  de  l'Angleterre  et  des  Pays-Bas. 

La  question  du  suffrage  féminin  passionne  de  plus  en  plus  l'opi- 
nion publique  en  Angleterre.  Dans  ce  style  correct  cl  élégant  dont 
il  a  le  secret,  M.  G.  Labadie-Lagrave  rend  compte  de  l'intéres- 
sante brochure  que  notre  collègue  J.  de  la  Jaline  vient  de  publier 
sur  les  Sullrageiles.  Certains  Etats  de  l'Amérique  du  Nord  et  de 
l'Australie  ont  donné  le  droit  de  vote  aux  femmes  et  s'en  félicitent. 
La  situation  est-elle  la  même  en  Angleterre  ?  C'est  ce  qu'examine 
l'auteur,  dans  sept  chapitres  où  il  passe  en  revue  le  mouvement  ac 
tuel,  l'action  directe,  la  doctrine  de  Sluart  Mill,  les  arguments  mo- 
dernes en  faveur  du  suffrage,  l'opposition,  enfin  l'expérience,  et 
conclue  très  sagement,  en  toute  impartialité,  ne  croyant  pas  néan- 
moins au  triomphe  prochain  d'une  cause,  qui  d'ailleurs  ne  paraît 
lui  inspirer  aucune  antipathie  invincible. 

Ph.  L. 


La  CommiMUon  d'adnÛDistratioii  «t  de  i^éranoe  :  0.  FallièrM,  Pb.  Lauzun,  0.  Graoat. 


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JACQUES     DE    ROMAS 

Portrait  lé^ué  par  son  petit-neveu  M.  de  Monrlan-Deftciidé 
an  Musée  d*Agen 


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J ACOl  i:s   l)i:   IKKMAS 


\ 

Elude  aur  la  famiîl^?  du  phyv!c-r*  1.  du  ii  «uas  (155u-lS.'1 
par  J    Dubois. 


'.!.«•    -L^tih'  à  .lj.'i|U«"^  <ir    U"  ir<-.    I  11.'*     II-   ->♦  -    I  'il-   «Mf  î|f^  t    .- 
' il  '  '  ~* 

"   '■:  'II*  pi fpiirci'  ici  !'<)!ir,{'  ,  xn  i!h«'n  «!•  --  ;.  *•  «  <i»r  î<!;înî,i 

•    '   '•     -Mir  <]r  rifum^'irati'Hi  t\r  Iîj  -^laliir,  n -i  (••♦■•  1  I',»»*-  d!' 

•<  '.  M    if)  ianuHf  <l«'  iwima-  h      <h.' :ir,  .m.i  .  ,      ;.      ■:...-.  |(> 

Mjiit.;-.  |;,)m!i   mîx  (|'ii  ]m>.--'m!,    une  an. î».        •      •        ii    l'- 

î.     ■  •'  :''ili.,''-  I  ,'ir  '«'  ^;)\;nii   NiTiiia  •^.   Iw.    ...        .  .1      '!,}- 

lîf.p.'  •! -M  .»ii'  rrr-'i  liuiinlc-  loi-  la  \  i-i''-  «le  .î    <.    ..-•!'    î.tnit»- 
'  n'.ir  compU'  au  mniil-ic  d  •-    ii.t''i:l;r,-   •  •    >•  :     \.   •.   '•- 
•  »î*«lrau\'  i[i:i  a  ùcja  hraiH'>'»|j  I.mI  !•(»  u   '.      !•      "  .!ti  -;.- 
i.i       1»  rii'it  hii.  uiai"- i|ii'  iri/i  t 'ît' l'i   11  avoir'-.'     •      »  '.'     •'  '.ii" 
fi;.fî  .Mr  a-'-r/  ctliriMC   au  J  a\  oîirrnic  11!   i!/     '.•       ,  :•   mI»:i 

<;  M    fui    (lar  »-(ui   i:»'iMc  ri    par  «-rs  «trcnuxt  1  !•  -  •       j-     !• 

l'iauiwiii   lùi-iiit'nii\    lioiile-aux   a  .-urloit    vmuIu  î   .■•  -    - 

rMi^'il.-  •'[  par  «•»<  ^a\anK  la  s\  nlli«'^n-  l.i-!i  n  \\u   .  '        •       '.»'•' 
'jiî.  -  l'upn^ait     l*our  (nul  uir«'  t-u  \ui  un»l,  la  *  -i,'.'    ■  • 

vn\  lU.  (•  a  vou'u.  à  rùlt-  <!u  u.arl)r«'  cl  ;îu  iu'u'i/j'  'i.*-- 
t  ■ 'lier  !'' -^')U\i'ni!*  tl(' ,L-h  «l'ir^  (II'  piMUia-.  «Il  r^-rr  Un  .•    •  ■    • 
i'Hl  riMîî  iî..»iiî<  ii'ipi'ci-- .;Mr  «pic.  \c  pir  ..'cr. 
.u^  <  t'<  ^orli's  (Ir  lra\au\.  (lU"!-  «pic  -<>"•'. I  Ir-  Kii-   ■,-   .: 
nl^  <l«'--  ouvi'icr^,  un  [»ci*i!  ol  lnuj<uii.-  a  i  mIouI*  r.  •!    •  - 
!a  l)ric\cîc  du  Iciup-  ci  <ic  la  tlilîicullc  ^lc-^  ic.  'm-!,  l-r 
.    .  .«'«MT  à  Ikuiuc  lin  cl   pf.n.plrnuuil    '1<\-    in\c^h,u.«!i*»'i- 
-c-,  li.  l'aul.  â  col»'  (lc-<  lM)iunic>  <':niiicnj-.{pii  <  .uunu.— 
'  »  »  u\  I  lii^lt/ii'c  v'">  ^(  icii(  c>  pli\  -i(pi(  -  (*l  <|ui  p»'u\cnl 


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JACQUES  DE  ROM  AS 


I 

Etude  sur  la  famille  da  physicien  J.  de  Romas  (1550-1811), 
par  J.  Dubois. 

Au  mois  de  septembre  prochain  la  ville  de  Nérac  va  dresser 
une  statue  à  Jacques  de  Romas,  Tun  de  ses  plus  illustres  en- 
fants. 

Le  comité  de  savants  et  d'hommes  politiques,  chargé  d'as- 
surer et  de  préparer  la  bonne  exécution  des  fêtes  qui  auront 
lieu  le  jour  de  l'inauguration  de  la  statue,  s'est  préoccupé  de 
réunir  sur  la  famille  de  Romas  les  documents  historiques  les 
plus  complets.  Bordeaux  qui  possède  une  ample  collection  le 
mémoires  rédigés  par  le  savant  Néracais,  Bordeaux  qui  s'ho- 
nore d'avoir  reçu  maintes  fois  la  visite  de  Jacques  de  Romas 
et  de  l'avoir  compté  au  nombre  des  membres  de  son  Acadé- 
mie, Bordeaux  qui  a  déjà  beaucoup  fait  pour  la  gloire  du  sa- 
vant électricien,  mais  qui  regrette  de  n'avoir  pas  travaillé  d'une 
manière  assez  efficace  au  rayonnement  de  la  gloire  de  celui 
qui  fut  par  son  génie  et  par  ses  découvertes  au-dessus  de 
Franklin  lui-même,  Bordeaux  a  surtout  voulu  faire  par  ses 
érudits  et  par  ses  savants  la  synthèse  historique  et  scientifique 
qui  s'imposait.  Pour  tout  dire  en  un  mot,  la  capitale  de  notre 
province  a  voulu,  à  côté  du  marbre  et  du  bronze  destinés  à  per- 
pétuer le  souvenir  de  Jacques  de  Romas,  dresser  un  autre  mo- 
nument non  moins  impérissable  que  le  premier. 

Dans  ces  sortes  de  travaux,  quels  que  soient  les  labeurs  et 
les  talents  des  ouvriers,  un  péril  est  toujours  à  redouter,  il  ré- 
sulte de  la  brièveté  du  temps  et  de  la  difficulté  des  recherches. 
Pour  mener  à  bonne  fin  et  promptement  des  investigations 
nombreuses,  il  faut,  à  côté  des  hommes  éminenls  qui  connais- 
sent le  mieux  l'histoire  des  sciences  physiques  et  qui  peuvent 


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-  94  — 

en  parler  savamment,  à  côté  des  érudits  bordelais,  non  seule- 
ment des  amateurs  d'histoire  pleins  de  bonne  volonté  pour 
rechercher  sur  place  les  témoignages  du  passé,  mais  encore 
et  surtout  des  érudits  locaux  pleinement  familiarisés  avec  ces 
soi-tes  de  recherches.  C'est  à  ce  titre,  et  parce  que  rien  dans  le 
domaine  de  l'érudition  d'un  peu  important  ne  saurait  se  fai'^e 
en  Agenais  sans  son  impulsion  ou  sans  sa  direction,  que  la 
Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  d'Agen  a  bieiï  voulu  nous 
charger  d'étudier  l'histoire  de  Jacques  de  Romas  et  de  sa  fa- 
mille. 

Pour  aussi  modeste  que  soit  notre  étude,  nous  avons  la  fer- 
me confiance  qu'elle  ne  sera  inutile,  ni  pour  le  public,  ni  pour 
les  savants  du  comité  des  fêtes.  • 

Pour  qui  s'est  familiarisé  quelque  peu  avec  l'étude  de  nos 
chartes  d'Agenais  et  de  Gascogne,  le  nom  patronymique  du 
savant  Néracais  n'est  pas  d'une  origine  doutpuse.  Romas  est 
l'équivalent  du  prénom  français  Romain.  Nous  avons,  dans 
l'Agenais,  plusieurs  églises  placées  sous  le  vocable  de  saint 
Romain,  il  en  est  de  même  dans  la  Gascogne,  ici  ou  là,  au 
Moyen-Age,  en  langue  vulgaire,  le  patron  de  ces  églises  était 
nommé  tantôt  sent  Hoinas  et  tantôt  sent  Arronian,  Romas  n'est 
donc  pas  un  nom  de  terre,  et  à  ce  titre,  logiquement,  il  ne  de- 
vrait pas  être  précédé  de  la  particule  de.  Le  physicien  et  pres- 
que tous  ses  ancêtres  signaient  Romas  tout  court,  cependant 
comme  l'usage  a  prévalu  de  faire  précéder  ce  nom  patronymi- 
que d'une  particule,  nous  acceptons  sans  peine  de  nous  con- 
former à  l'usage  qui  est  aujourd'hui  en  vigueur. 

Sur  ce  nom  de  saint  devenu  patronymique  il  nous  reste  en- 
core une  remarque  linguistique  à  formuler,  pour  quelques 
lecteurs  elle  ne  sera  pas  sans  intérêt. 

Lorsqu'après  un  édit  de  François  P""  tous  les  notaires  et  ta- 
bellions de  France  durent  rédiger  leurs  actes  en  français, 
l'étude  de  notre  langue  nationale  prit  un  essor  nouveau  qui 
fut  d'ailleurs  efficacement  soutenu  par  la  rapide  diffusion  des 
livres  en  français  sortis  des  presses  des  maîtres  imprimeurs. 

A  ce  moment,  en  s'implantant  dans  nos  régions  qui  lui 
étaient  jusque-là  demeurées  presqu'entièrement  fermées,   le 


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-95  - 

français  commença  à  exercer  sur  nos  idiomes  provinciaux  une 
influence  destruclrice  qui  dure  encore. 

Vers  la  fin  du  x\f  siècle  les  finales  de  beaucoup  de  mois 
s'assourdirent  :  terra  devint  terro  ;  dans  le  corps  même  des 
mots,  certaines  syllabes  s'assourdirent  également  ou  même  dis- 
parurent :  c'est  ainsi  qu'un  nom  de  famille  *assez  répandu  à 
celte  époque  à  Port-Sainte-Marie  et  dans  les  environs,  Gri- 
moard,  devint  (Irimouard  ou  simplement  Grimard. 

Si  le  nom  patronymique  de  la  famille  Romas  avait  éprouvé 
l'altération  que  subissaient  alors  beaucoup  de  mots,  la  seconde 
lettre  de  ce  nom  en  s'assourdissant  aurait  pris  le  son  de  la  syl- 
labe française  ou,  mais  l'accent  tonique  en  disparaissant  de  îa 
première  partie  du  mot,  se  serait  nécessairement  reporté  sur 
la  dernière,  ce  qui  aurait  déterminé  un  changement  de  la  lettre 
finale  de  ce  mot.  Romas  en  se  modifiant  de  la  sorte  serait  de- 
venu Roumat. 

Si  la  corruption  de  ce  nom  ne  se  produisit  pas,  nous  croyons 
devoir  en  attribuer  le  motif  à  la  culture  intellectuelle  des  an- 
cêtres du  physicien  ayant  vécu  à  l'époque  où  de  semblables 
transformations  s'opéraient.  Tous  savaient  écrire  et  à  plus 
forte  raison  signer.  Fidèles  aux  traditions,  ils  ont  conservé  in- 
tacte la  forme  extérieure  du  nom  dont  ils  savaient  reproduire 
toutes  les  lettres. 

De  l'ancêtre  le  plus  reculé  de  notre  savant  Néracais,  de  celui 
qui  vivait  vers  1550,  nous  savons  qu'il  portait  le  nom  de  Jean 
et  qu'il  exerça  quelque  profession  libérale,  par  exemple  celle 
de  chirurgien  ou  d'avocat  ;  cette  caractéristique  profession- 
nelle résulte  du  qualificatif  de  maître  accolé  au  nom  de  Jean 
de  Romas. 

Le  29  mars  1017  Jean  de  Romas  n'était  plus  de  ce  monde, 
un  acte  passé  ce  jour-là  même  dans  le  chAteau  de  Cadreils, 
près  de  Berrac,  nous  l'atteste.  Ce  contrat  dit  aussi  que  le  fils 
du  défunt  se  nommait  Guillaume,  qu'il  exerçait  la  profession 
de  praticien  et  habitait  dans  la  paroisse  de  I\)uy-Carrégelard 
dans  le  diocèse  de  Gondom  (1). 


(1)  Elude  Loiibr»idoii,  à  Laj^lumc,  minules  Diiard. 


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—  96  — 

Pour  ceux  de  nos  lecteurs  qui  seraient  peu  initiés  aux  clas- 
sements des  professions  exercées  chez  nos  aïeux  de  l'Ancien 
Régime,  il  ne  sera  pas  inutile  d'expliquer  qu'un  praticien  de 
village  exerçait  les  fonctions  d'avocat  sans  en  avoir  les  diplô- 
mes. 

Durant  la  dernière  moitié  du  xvi'  siècle  et  pendant  les  pre- 
mières années  du  siècle  suivant,  il  n'y  avait  dans  la  famille  Je 
Romas  aucun  gentilhomme.  Tous  les  membres  connus  de  cette 
famille  s'enrichissaient  par  le  négoce  ou  par  l'exercice  lucratif 
de  fonctions  plus  relevées,  mais  ne  conférant  point  les  privi- 
lèges de  la  noblesse  à  ceux  qui  en  étaient  revêtus. 

La  richesse  terrienne  de  Guillaume  de  Romas  nous  est  ré- 
vélée par  un  livre  de  charges  et  de  décharges  de  l'année  1590 
conservé  dans  les  archives  de  la  mairie  de  Pouy-Roquelaure. 
D'après  ce  registre  cadastral,  le  domaine  du  praticien  com- 
prenait sa  maison  d'habitation  située  à  TandiUon.  Là  se  trou- 
vaient la  grange,  qui  abritait  les  bestiaux  et  les  instruments 
aratoires  ;  les  terrains  incultes,  ou  pactus  ;  le  jardin  potager 
et  le  verger  ;  puis,  tout  à  un  tenant,  des  terres  labourables  ; 
une  vigne  et  un  pré.  Cette  partie  avait  une  superficie  d'envi- 
ron 34  cartelades,  soit  un  peu  moins  de  14  hectares.  Le  res- 
tant du  domaine  se  composait  de  lopins  de  terre  éparpillés 
dans  la  paroisse  de  Pouy-Carrégelard  et  d'une  surface  de  40 
cartelades,  soit  un  peu  plus  de  16  hectares.  Le  domaine  tout 
entier  avait  donc  une  étendue  d'environ  30  hectares.  . 

A  sa  mort,  Guillaume  de  Romas  laissa  le  domaine  de  Tan- 
diUon à  son  fils,  Louis,  qui  exerçait  déjà,  le  7  juin  1619,  dans 
une  localité  voisine  de  Pouy-Carrégelard,  à  Ligardes,  la  pro- 
fession de  marchand  (1).  Ce  négociant  s'était  uni  en  mariage 
avec  Françoise  Berges  dont  il  eut  plusieurs  enfants.  Il  testa 
en  1645  (2). 

A  la  mort  de  Louis  de  Romas,  Mathias,  chef  de  la  famille  et 
fils  du  défunt,  partagea  avec  ses  sœurs,  Marguerite   et   Gé- 


(1)  Klude  Loubradoii,  minutes  Duard. 

p)  D'après  une  généalogie  parue  jadis  dans  le  Journal  de  Nérac. 


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—  97  — 

raude,  rhérilage  paternel.  En  1649,  il  épousa  Madeleine  de 
Caumonl  (1). 

Les  possessions  territoriales  de  Mathias  comprenaient  les 
biens  de  Tandillon  et  dix-huit  hectares  de  terre  dans  la  pa- 
roisse de  Ligardes  (2).  Ce  gros  propriétaire  portait  1  epée  et 
dans  les  actes  publics  était  qualifié  du  titre  de  capitaine.  On 
voit  par  là  que  la  famille  s'acheminait  vers  la  noblesse. 

Tandis  que  Mathias  se  parait  du  titre  de  capitaine,  sa  femme, 
Madeleine  de  Caumont,  prenait  celui  de  demoiselle.  Ils  eurent 
deux  fils.  Le  cadet  reçut  au  baptême  le  prénom  de  Jacques, 
entra  dans  les  ordres  et  devint  curé  de  Barran.  L'aîné,  nommé 
Antoine,  se  maria,  en  1077,  avec  Paule  de  Mondenard  qui  ap- 
partenait à  l'une  des  plus  nobles  familles  de  la  contrée  (3). 

Vers  la  fin  du  x\^  siècle  la  puissance  de  la  famille  de  Mon- 
denard était  considérable.  En  1488  (30  novembre),  Garcies  do 
Mondenard  donna  à  Jean,  son  fils,  qui  venait  d'épouser  Jean- 
ne, fille  de  feu  Arnaud  de  Villiers,  seigneur  de  Camicas  :  1*  la 
seigneurie  et  le  château  de  Roquelaure  et  les  droits  de  haute, 
basse  et  moyenne  justice  attachés  à  cette  terre  ;  2"*  tous  les 
cens  et  rentes  dont  il  était  en  possession  dans  la  juridiction  de 
Laplume,  ceux  de  la  paroisse  de  Sainte-Radegonde  exceptés  ; 
3**  tous  les  droits  féodaux  et  tous  les  domaines  qu'il  possédait 
dans  la  terre  de  Lamontjoie  ;  4''  tous  les  cens  et  rentes  et  au- 
tres droits  dont  il  était  possesseur  au  Pergain,  à  Ligardes  ni 
à  Carrégelard. 

Après  cette  donation  il  restait  encore  à  Garcies  de  Monde- 
nard les  seigneuries  de  Moncaut  et  d'Estillac  en  totalité  et  celle 
de  Sainte-Colombe  en  partie. 

Au  cours  du  xvi'  siècle  la  fortune  de  la  famille  de  Monde- 
nard s'amoindrit  peu  à  peu.  Tour  à  tour  Estillac,  Moncaut  et 
Sainte-Colombe  passèrent  en  d'autres  mains.  En  1002  la  sei- 
gneurie de  Roquelaure  fut  abandonnée  au  seigneur  de  Roque- 
pine  et  de  Pouy,  Gilles  du  Bouzet,  qui  donna  en  échange  le 


(1)  Même  généalogie. 

(8)  Le  mariage  fut  béni  dans  l'église  do  Laplume. 

(3)  Terrier  de  1673  conservé  à  la  mairie  de  Ligardes. 


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château  de  Bière  situé  dans  la  paroisse  de  Notre-Dame  de 
Roussère,  juridiction  de  Laplume  (1). 

La  mère  de  Biaise  de  Monluc  appartenait  à  la  famille  de 
Mondenard.  Le  physicien  Jacques  de  Romas,  nous  le  dirons 
plus  loin,  eut  pour  aïeule  une  de  Mondenard,  précisément 
cette  Paule  qui  épousa  Antoine  de  Romas. 

Sans  vouloir  établir  un  parallèle  qui  serait  ridicule  entre 
le  célèbre  auteur  des  Comrnenlaires  et  le  grand  physicien  Né- 
racais,  il  nous  a  paru  instructif  de  faire  entre  ces  deux  hommes 
de  génie  le  rapprochement  qui  résulte  de  leur  commune  ori- 
gine. 

Mathias  de  Romas  mourut  au  mois  de  mars  1688,  à  Tandil- 
lon.  Sa  femme  l'avait  précédé  dans  la  tombe.  Pour  désigner 
l'habitation  du  défunt,  le  notaire  Duard  ne  se  sert  ni  du  mol 
maison,  qui  aurait  dit  trop  peu,  ni  du  mot  château  qui  aurait 
donné  à  Tandillon  une  apparence  féodale,  il  fait  usage  du  mot 
salle,  qu'on  pourrait  traduire  par  gentilhommière. 

Le  mari  de  Paule  de  Mondenard  vivait  en  gentilhomme 
campagnard  portant  l'épée  et  conduisant  la  charrue,  habitant 
tantôt  Pouy  et  tantôt  Ligardes,  puis  Lamontjoie.  Il  mourut  ?'^ 
8  août  1713  à  Tandillon  (2). 

Du  mariage  d'Antoine  de  Romas  et  de  Paule  de  Mondenard 
naquirent  trois  fils  et  trois  filles.  Ces  denrières  étaient  :  1**  Anne 
(1675  +  1766)  ;  2*»  Madeleine  (1681  +  1765)  qui  épousa  le  7 
novembre  1722,  Charles  de  Touton,  seigneur  de  Bax  (3); 
3°  Anne  (1688  +  1766)  (4). 

L'aîné  des  mâles,  qui  devait  être  père  du  physicien,  fut 
nommé  Mathias  comme  son  grand-père  paternel.  Nous  lui 


(1)  Gilles  du  Bouzet  acquit  en  1G70  la  lerre  de  Belmont  qui  jointe  aux  pos- 
sessions de  Ligrardes^  et  aux  seigneuries  de  Pouy  et  de  Roquelaure,  forma, 
dès  1G71,  le  marquisat  de  Pouy-Roquelaure  ainsi  qu'il  est  dit  par  Noulens 
dans  la  notice  consacrée  par  ce  généalogiste  à  la  famille  du  Bouzet. 

(2)  Mairie  de  Pouy-Hoquelaure,  registres  paroissiaux  de  Pouy-Carrégc- 
lard. 

(3)  Ce  contrat  de  niai:iage  fut  passé  devant  M*  Martin,  notaire  à  Laplume. 
n  est  mentionné,  dans  un  acte  du  2?  novembre  qui  fut  passé  devant  Dcsco 
lures,  autre  notaire  de  Laplume.  Les  minutes  des  notaires  Martin  et  Dcsco- 
tures  sont  conservées  dans  l'étude  Loubradou. 

(4)  Les  trois  sœurs  naquirent  à  Tandillon. 


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—  99  - 

consacrerons  un  peu  plus  tard  quelques  notes  biographiques. 
Le  cadet,  qui  vint  au  monde  à  Tandillon  vers  1677  et  prit  com- 
me son  oncle  lecclésiastique  le  prénom  de  Jacques,  embras- 
sa la  carrière  des  armes  et  fut  capitaine  dans  le  régiment  d'Au- 
vergne d'après  un  acte  (1),  dans  le  régiment  de  Clairfontaine 
d'après  un  autre  document  (2).  Il  mérita  par  sa  bravoure  d'être 
fait  chevalier  de  Saint-Louis.  11  avait  70  ans  quand  il  mourut  le 
12  novembre  1747  au  Balia,  dans  la  paroisse  de  Saint-Vincent 
de  Lamontjoie,  annexe  du  Nomdieu. 

Le  troisième  (nommé  Joseph),  naquit  à  Ligardes,  vers  1693, 
et  mourut  à  Lamontjoie  le  6  octobre  1778.  Il  épousa  vers  1728 
demoiselle  Bernarde  de  Buyer  issue  d'une  vieille  famille  ori- 
ginaire de  Lyon  et  représentée  aujourd'hui  dans  le  départe- 
ment des  Vosges. 

De  cette  union  naquirent  à  Lamontjoie  deux  fils  et  deux 
filles.  Les  demoiselles  se  nommaient  :  V  Marie,  née  le  12  jan- 
vier 1731  ;  2**  Anne,  née  le  22  novembre  1731.  • 

Le  plus  jeune  des  gar(;ons  naquit  le  11  janvier  1734  et  mou- 
rut le  18  janvier  1771.  L'aîné  vint  au  monde  le  13  novembre 
1732.  Il  épousa  le  7  juin  1757,  dans  l'église  de  sa  paroisse,  de- 
moiselle Anne  de  Couran  de  Peyrelongue,  fille  de  noble  Jean- 
Baptiste  de  Couran  de  Peyrelongue  et  de  N.  Barbas (3); 

Peu  d'années  après  son  mariage  (28  mai  1759),  Charles  de 
Romas,  sieur  de  Beauregard,  perdit  sa  mère  qui  fut  enterrée 
dans  l'église  paroissiale  de  Lamontjoie. 

Anne  Couran  de  Peyrelongue  mit  au  monde,  au  Balia,  plu- 
sieui>?  enfants  dont  nous  ignorons  la  destinée  (4)  : 

1*  Marguerite  (1757  +        )  ; 

2**  Jacques-François  (5)  (1759  +        )  ; 


(1)  Acte  du  H  novembre  1725  dont  on  peut  voir  l'analyse  au  Conlrôle  des 
actes  de  Laplume  (Arcli.  de  Lol-el-Garonne),  à  la  date  du  21  novembre  1725. 

(2)  I/acle  de  décès  de  ce  capitaine.  Il  se  trouve  dan»  les  registres  parois- 
siaux de  Saint-Vincent  de  Lamontjoie  qui  sont  conservés  à  la  mairie  du 
Xomdieu. 

(3)  Noir  registres  de  Lamontjoie. 

(4)  Voir  registres  de  Saint-Vincent  de  Lamontjoie. 

(5)  Il  eut  pour  parrain  Jacques  de  Romas,  lieutenant  assesseur  au  siège 
prêsidial  et  sénéchal  de  Nérac  et  fut  tenu  en  l'absence  de  ce  magistrat  par 
noble  PYançois  de  Larroctie,  sieur  de  Labastide. 


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-  100  - 

3°  Jean-Paul  (17G3  +        )  ; 

4°  Anne-Marguerite  (1)  (1707  +  1768). 

Mathias  de  Romas,  petil-fils  de  Malhias  de  Romas  et  de  Ma- 
deleine de  Cauniont,  fils  d'Antoine  de  Romas,  s'  de  Tandillon 
et  de  Paule  de  Mondenard,  vint  au  monde  à  Tandillon,  le  31 
août  1078  ;  il  eut  pour  parrain  son  grand-père  paternel  et  pour 
marraine  demoiselle  Louise  de  Grossolles.  En  1707  (28  novem- 
bre) il  habitait  Lamontjoie  où  il  exerçait  les  fonctions  d'avocat; 
après  avoir  obtenu,  à  Toulouse  ou  à  Cahors  vraisemblable- 
ment, le  diplôme  de  licencié  en  droit  civil  et  canonique.  Quel- 
que temps  après  il  signa,  devant  Daulhienne,  notaire  à  Nérac, 
son  contrat  de  mariage  avec  Anne  Dufaur,  fdle  de  feu  Josias 
Dufaur,  sieur  de  la  terre  du  Hauret  dans  la  paroisse  de  Fieux 
(11  avril  1710). 

Si  le  futur  époux  avait  dépassé  la  trentaine,  Anne  Dufaur, 
qui  lui  donnait  sa  main,  n'était  pas  de  beaucoup  plus  jeune, 
ayant  vingt-cinq  ans  sonnés. 

Le  mariage  devait  être  depuis  longtemps  projeté,  mais  la 
mère  d'Anne  Dufaur,  Marie  Lavemy,  s  y  opposait  formelle- 
ment. Pour  vaincre  les  résistances  maternelles  il  ne  fallut  rien 
moins  que  trois  actes  respectueux. 

Parmi  les  parents  qui  assistèrent  au  contrat  ,il  y  eut  du  côté 
du  futur  époux  :  son  [)ère  encore  vivant  ;  son  frère,  Jacques, 
capitaine  au  régiment  de  Clairefontaine  ;  son  cousin,  Jean  do 
Malvin,  seigneur  de  Lalanne  ;  Joseph  du  Goût,  seigneur  de 
Daubèze,  aussi  son  cousin. 

Du  côté  de  la  future  épouse  on  voyait  :  son  oncle  maternel 
Daniel  Laverny,  sieur  du  Bédat  ;  ses  cousins  :  Jean  Dufaur, 
sieur  de  Saint-Léon,  et  Jean  Laverny,  sieur  du  Bédat  ;  sa  cou- 
sine par  alliance,  Jeanne  Caritan,  femme  de  Jacques  Laverny, 
docteur  en  médecine. 

Le  mariage  fut  béni  quelques  jours  plus  tard  dans  l'église 
Saint-Nicolas  de  Nérac  (28  avril). 

Anne  Dufaur  mit  au  monde,  le  22  janvier  1712  son  premier 


(1)  Tenue  en  rabsencc  de  Anne  Moiirlan  so  marraine  par  Marguerite  de 
Romas. 


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~  101  - 

fils,  Anloine-Paul,  qui  eut  pour  parrain  et  marraine  ses 
aïeuls  paternels,  Antoine  de  Romas  et  Paule  de  Mondenard. 
Cet  enfant  mourut  en  bas  âge. 

L*année  suivante  (13  octobre),  un  nouveau-né  parut  au  foye»" 
de  Mathias  de  Romas.  Cet  enfant  qui  fut  baptisé  deux  jours 
plus  tard,  reçut  le  prénom  de  Jacques  porté  par  son  oncle  na- 
lernel,  alors  curé  de  Barran.  En  l'absence  de  l'ecclésiastique, 
son  parrain,  l'enfant  fut  tenu  sur  les  fonts  du  baptême  par 
Jacques  Laverny,  docteur  en  médecine. 

Filleul  d'un  ecclésiastique  et  ayant  presque  pour  parrain  un 
homme,  qui  par  profession  devait  connaître  les  sciences  physi- 
ques enseignées  de  son  temps  dans  les  Universités,  Jacques 
de  Romas,  devait  puiser  auprès  de  l'un  et  de  l'autre  de  ces  pro- 
tecteurs l'amour  de  la  religion  et  celui  des  sciences  naturelles. 

Au  bout  de  quatre  ans,  le  17  juillet  1716,  Anne  Dufaur  mit 
au  monde  un  garçon  qui  reçut  le  prénom  de  Thomas.  Celui-ci 
devait  embrasser  la  carrière  des  armes  et  mourir  presque  cen- 
tenaire. L'année  même  de  la  naissance  de  ce  fils,  Mathias  de 
Romas  était  revêtu  de  la  charge  de  consul,  et,  de  simple  avocat, 
il  s'était  élevé  aux  fonctions  de  substitut  de  procure\ir  du  roi. 

Il  ne  nous  a  pas  été  possible  de  retrouver  l'époque  à  la- 
quelle Anne  Dufaur  devint  veuve.  Nous  savons  que  son  mari 
était  mort  avant  le  0  novembre  1737  et  qu'à  cette  date  elle 
acheta  conjointement  avec  son  (ils,  Jacques,  la  charge  de  con- 
seiller, lieutenant  assesseur  civil  et  criminel  aux  sièges  de  sé- 
néchal et  présidial  de  Nérac. 

La  vente  de  cet  office  de  magistrature  fut  faite  par  M*  An- 
dré de  Poul  qui  avait  succédé  dans  l'exercice  de  cette  charge 
à  son  père,  Thomas  de  Poul,  mort  vers  1690. 

Pour  se  conformer  aux  usages  de  son  temps,  le  vendeur  prit 
soin  de  résigner  sa  charge  en  faveur  de  Jacques  de  Romas. 

Il  est  certain  que  l'entrée  en  fonctions  du  nouveau  titulaire 
eut  lieu  dans  les  premiers  mois  de  l'année  suivante,  en  173S, 
comme  l'assure  J.  Serret  dans  sa  biographie  de  Jacques  de 
Romas. 

Après  une  année  passée  dans  l'exercice  de  ses  nouvelles 
fonctions,  Jacques  de  Romas,  ayant  jeté  les  yeux  sur  une  jeu- 


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ne  Néracaise  issue  d'une  honorable  famille  de  Moncrabeau, 
en  demanda  la  main.  Le  contrat,  destiné  à  régler  les  conven- 
tionte  du  mariage,  fut  passé  devant  Berreté,  notaire  à  Nérac,  le 
10  mai  1739,  et  contrôlé  au  bureau  de  la  même  ville,  le  16  du 
même  mois  (1).  La  future  épouse,  Anne  Mourlan,  fille  de  Pierre 
Mourlan  et  de  Marguerite  Tétignac,  reçut  de  ses  parents  16,500 
livres  de  dot.  La  fortune  de  Jacquse  de  Romas  devait  être  à 
peu  près  égale.  Quoique  moins  avantagé,  le  cadet,  Thomas 
de  Romas,  devait  recevoir  pour  tous  droits,  la  somme  fort 
jolie  pour  l'époque  de  12,000  livres. 

Le  mariage  fut  béni  le  27  avril  1739  dans  l'église  parois- 
siale de  Nérac  (2).  ^ 

Dans  l'acte  et  dans  le  contrat  de  mariage  Jacques  de  Romas 
est  qualifié  du  titre  de  lieutenant  assesseur  civil  et  criminel  aux 
sièges  de  Nérac.  11  exerçait  donc  les  fonctions  de  cette  charge, 
mais  pour  le  duc  de  Bouillon  seulement,  car  par  lettres  pa- 
tentes données  à  Paris,  le  29  janvier  1740,  Louis  XV  octroya 
à  son  bien-amé  Jacques  Romas,  avocat  au  parlement  de  Bor- 
deaux, l'office  de  conseiller  lieutenant  assesseur  civil  et  cri- 
minel en  la  sénéchaussée  et  siège  présidial  de  Nérac  dépendant 
du  duché  d'Albret,  sous  la  clause  expresse  que  c'était  pour  les 
cas  royaux  seidement.  Ces  Lettres  portent  que  l'office  dont  Jac- 
ques de  Romas  était  pourvu,  se  trouvait  vacant  par  la  mort  de 
son  dernier  possesseur,  Louis  Noat. 

Comme  il  manquait  neuf  mois,  moins  quelques  jours,  à  Jac- 
ques de  Romas  pour  avoir  les  trente  ans  révolus  exigés  par  les 
ordonnances  en  vigueur,  S.  M.  lui  avait  au  préalable,  le  18  du 
môme  mois,  accordé  la  dispense  nécessaire. 

Les  registres  de  la  sénéchaussée  de  Nérac  ayant  disparu, 
il  ne  nous  est  possible  ni  de  faire  connaître  la  vie  du  nouveau 
magistrat,  ni  d'étudier  le  milieu  dans  lequel  le  placèrent  ses 
fonctions  de  juge.  Nous  dirons  simplement  que  la  charge  de 
lieutenant  général  était  alors  possédée  par  Joseph-Imberl  du 


(1)  Voir  aux  arch.  de  Lot-et-Garonne  les  registres  de  contrôle  du  bureau 
de  Nérac. 

(2)  Voir  à  la  mairie  de  Nérac  les  registres  paroissiaux  de  Saint-Nicolas. 


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-  103  - 

Roy,  fils  de  Josias  du  Roy  (1G71-1733)  et  de  Jeanne  de  Brizac 
(1069-1739)  (1). 

L'activité  de  Jacques  de  Romas  ne  fut  pas  satisfaite  par  les 
travaux  professionnels  auxquels  il  se  livrait,  sa  curoisité  se 
porta  bientôt  sur  les  sciences  naturelles,  en  particulier  sur 
I  élude  des  phénomènes  électriques.  Sa  liaison  avec  MM.  de 
Secondât  et  Labat  de  \'ivens  qui  vivaient  dans  la  même  ré- 
gion, son  amitié  pour  Jean  Bégué,  curé  d'Asquets  depuis  1735, 
et  plus  particulièrement  ses  rapports  avec  l'Académie  de  Bor- 
deaux, au  sein  de  laquelle  il  fut  admis,  toutes  ces  relations,  en 
un  mot,  rattachèrent  aux  études  qui  devaient  illustrer  son 
nom. 

M.  J.  Bergonié,  qui  prononça  en  1896  l'éloge  du  savant  Né- 
racais,  a  dit  quels  furent  les  travaux  scientifiques  de  Jacques 
de  Romas.  Comme  il  prépare  en  ce  moment  un  travail  nou- 
veau sur  ce  sujet,  nous  n'empiéterons  pas  sur  les  matières 
qu'il  doit  traiter  avec  la  science  incontestable  qu'on  lui  connaît. 
xXous  laisserons  aussi  à  M.  Bonnal,  le  distingué  archiviste  de 
Lot-et-Garonne  et  notre  confrère  de  la  Société  des  Sciences, 
Lol-et-Oaronne,  le  soin  de  relater  les  expériences  qui  sont 
consignées  dans  les  papiers  de  M.  de  Vivens.  Enfin,  le  savant 
conservateur  du  Musée  de  la  ville  d'Agen,  M.  J.  Monméja, 
s'est  réserxé  la  partie  bibliographique  concernant  notre  héros. 

Cependant  il  ne  sera  pas  inutile  de  faire  observer  que  si 
Franklin  s'est  rendu  immortel  par  ses  travaux  sur  l'électri- 
cité et  en  particulier  par  ses  expériences  à  l'aide  du  cerf-vo- 
lant, les  mêmes  expériences  ont  été  faites  et  presque  simulta- 
nément par  Jacques  de  Romas.  La  priorité  de  l'idée  doit  être 
attribuée  à  notre  compatriote.  C'est  là  le  principal.  Quant  aux 
expérinces,  elles  furent  faites  à  Philadelphie  au  mois  de  sep- 
tembre de  l'an  1752  et  à  Xérac  en  1753.  A  cause  du  peu  de 
rapidité  des  relations  existant  entre  la  France  et  l'Amérique, 
les  deux  savants  firent  la  même  expérience,  à  l'insu  l'un  de 
l'autre.  Tandis  que  Franklin  n'avait  rien  fait  pour  rendre  bon 
conducteur  le  lien  qui  retenait  son  cerf-volant,  J.  de  Romas,  au 


(1)  Voir  registres  de  Saint-Nicolas  de  Nérac,  passini. 


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-  104  - 

contraire,  avait  enroulé  un  mince  fil  de  laiton  autour  de  Ja 
corde  de  son  appareil.  Afin  de  n'être  pas  foudroyé,  au  fil  de 
laiton,  de  Romas  avait  substitué,  pour  la  partie  qu'il  devait 
avoir  entre  les  mains,  un  fil  de  soie  qu'il  eut  soin  de  maintenir 
sec  pour  lui  conserver  ses  propriétés  isolantes. 

Priorité  dans  l'idée  et  supériorité  dans  l'exécution  de  l'ex- 
périence, telles  sont  les  deux  qualités  qui  assurent  à  Jacques 
de  Romas  la  primauté  sur  son  célèbre  rival. 

Se  trouvant  pour  affaires  à  Bordeaux  le  30  mars  1770,  Jac- 
ques de  Romas  y  fit  son  testament  mystique  (1).  Dans  cet-acte, 
l'illustre  savant  déclare  qu'il  a  vécu  cinquante-six  ans  sans 
jamais  avoir  trouvé  la  vie  trop  longue.  Il  faut  croire  que  son 
existence  avait  été  bien  remplie  et  qu'il  y  avait  rencontré 
beaucoup  de  satisfactions.  Il  parle  cependant  de  quelques 
petites  infirmités  corporelles  qui  s'aggravent  parfois.  Comme 
elles  pourraient  par  la  suite  le  mettre  hors  d'état  de  disposer 
de  la  petite  fortune  dont  la  divine  Providence  l'a  favorisé,  il 
prend  donc  le  moyen  d'assurer  l'exécution  de  ses  volontés  en 
écrivant  lui-même  son  testament.  11  fait  acte  de  catholique  en 
traçant  sur  lui-même  le  signe  de  la  croix,  puisqu'il  ordonne 
que  sa  sépulture  ne  pourra  être  faite  que  trente-six  heures 
après  son  décès,  hors  le  cas  d'une  putréfaction  insupportable. 
La  prudence  de  l'homme  se  révèle  tout  entière  dans  ce  détail. 

Quant  aux  particularités  de  la  sépulture  elle-même  le  savant 
s'en  remet  aux  soins  de  son  épouse  pour  les  fixer. 

S'il  n'a  pas  eu  le  bonheur  d'avoir  d'enfants,  J.  de  Romas  a 
reçu  de  sa  femme  de  telles  marques  d'amitié  qu'il  s'en  montre 
profondément  touché.  Anne  Mourlan  avait  dû  cependant  souf- 
frir parfois  des  vivacités  de  son  époux,  mais  elle  était  d'une 
patience  exemplaire  et  savait  ne  jamais  heurter  de  front  les 
volontés  de  son  mari. 

Pour  tous  ces  motifs,  Jacques  de  Romas  institua  sa  femme 
usufruitière  de  tous  ses  biens.  Après  la  mort  de  celle-ci  la  for- 
tune devait  passer  à  Jacques  de  Romas,  frère  du  testateur, 


(1)  Arch,  de  la  Gironde,  Moriii,  notaire.  Le  testament  fui  ouvert  le  19  juin 
1770. 


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-  105  — 

ancien  capitaine  au  régiment  de  Provence  et  chevalier  de  Saint- 
Louis. 

En  attendant,  l'héritier  universel  devait  habiter  avec  Anne 
Mourlan. 

Enfin,  ne  voulant  rien  laisser  imprévu  et  songeant  au  cas  où 
l'héritier  universel  mourrait  avant  sa  belle-sœur,  J.  de  Romas 
ordonna  qu'en  celte  occurrence  Tun  des  enfants  mâles  de  li 
branche  encore  prospère  de  la  famille  de  Romas,  serait  choisi 
par  sa  veuve  pour  recueiuir  la  succession.  Ce  cas  ne  devait 
pas  se  présenter. 

Jacques  de  Romas  mourut  à  Nérac,  le  21  janvier  1776,  à  Tâge 
de  62  ans,  3  mois  et  quelques  jours.  Sa  veuve  descendit  dans 
la  tombe,  le  23  octobre  1785,  et  son  frère  mourut  à  son  tour 
chargé  d'années,  le  18  octobre  1811,  dans  la  commune  de 
Fieux,  sur  sa  terre  du  Hauret. 

A  sa  mort  Jacques  de  Romas  laissait  la  charge  qui  lui  avait 
coûté  3,000  livres  en  1737  ;  une  maison  à  Nérac,  évaluée  5,000 
livres  (1)  ;  la  métairie  du  Hauret  dans  la  paroisse  de  Fieux, 
valant  13,000  livres  ;  la  petite  métairie  du  Tort  estimée  3,000 
livres  et  située  à  Fieux  ;  les  deux  tiers  de  la  métairie  de  Guion 
dans  la  paroisse  de  Calignac,  évalués  8,000  livres  ;  la  métairie 
de  Ribérotte  valant  3,000  livres  (2).  C'était  une  assez  belle  for- 
tune. 


(1)  Celle  maison  appartenait  pour  les  trois  cinquièmes  à  M.  Sentou,  gref- 
fier au  Iribunal  civil  de  Nérac  et  pour  le  restant  à  M.  Campagne,  en  1881, 
lorsqu'une  plaque  commémorative  y  fut  placée  en  l'honneur  de  Jacques  de 
Romas.  M.  Sentou  qui  avait  acheté  sa  portion  21,000  francs  en  1871,  vient  de 
la  revendre  au  prix  de  15,000  francs  à  M.  Berlhoumieu,  gendre  de  M.  Cam- 
pagne. 

(2)  Voir  aux  archives  de  Lot-et-Garonne  le  registre  du  centième  denier  de 
Nérac  (13  juillet  1776). 


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H 

Hait  doiuaines  de  fioheB  chronologiques  pour  servir  à  l'histoire 
de  la  vie  et  des  travaux  de  J.  de  Romas,  par  J.  Momméja. 


Au  début  des  vacances  de  1899,  j  eus  Tagréable  surprise  de 
recevoir  du  docteur  Pons,  de  Nérac,  la  lettre  dont  voici  la  par- 
tie importante. 

Nérac,  le  17  août  1899. 
Monsieur  le  Conservateur, 

J'ai  l'honneur  de  vous  informer  que,  par  son  leslamenl  en  date  du  5  cou- 
rant, M.  Mourlan-Descudè,  ancien  .sous-préfet  de  Nérac,  a  légué  au  Musée 
d'Agcn  le  portrait  de  son  grand-oncle,  M.  de  Romas,  lieutenanl-assesscjr 
au  Présidial  de  Nérac,  ainsi  que  Touvrafire  intitulé  :  Mémoire  sur  les  Moyens 
de  se  (jaranlir  de  la  foudre  dans  les  maisons^  par  M.  de  Romas,  et  une  lettre 
autographe  de  ce  même  savant. 

Je  tiens  à  votre  disposition  ces  divers  legs  et  je  me  ferai  un  plaisir  de  los 
délivrer,  etc.,  etc.. 

Peu  de  temps  après,  le  Musée  d'Agen  entrait  en  possession 
de  ce  legs.  Toutefois  ce  n'était  pas  une  lettre  autographe  de 
Jacques  de  Romas  qui  se  trouvait  jointe  à  son  livre,  mais  une 
lettre  éorite  à  Jacques  de  Romas  par  sa  femme.  On  la  lira  plus 
loin. 

Le  legs  de  M.  Descudé  appela  fortement  mon  attention  sur 
les  œuvres  et  la  vie  du  savant  néracais.  Je  lus  à  peu  près  tout 
ce  qui  avait  été  publié  sur  lui  et  ayant  constaté  d'une  part  Tin- 
suffisance  des  travaux  bibliographiques  existants  et,  d'autre 
part,  l'importance  exceptionnelle  des  moindres  dates  pour 
l'histoire  des  découvertes  sensationnelles  de  cet  émule  mé- 
connu de  Franklin,  je  m'attachai  à  noter  sur  des  fiches,  d'a- 
bord, les  titres  de  tous  les  ouvrages  et  mémoires  tant  imprimés 
que  manuscrits  de  Jacques  de  Romas,  ensuite,  tous  les  faits 
de  sa  vie  qui  nous  sont  connus  d'une  manière  positive,  enfin 
quelques  documents  contemporains  ou  postérieurs  capables 


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-  107  - 

de  jeler  quelque  lumière  sur  le  tout.  Je  classai  chronologique- 
ment cet  ensemble  de  manière  à  constituer  une  bio-bibliogra- 
phie de  Thumble  magistral  agenais  dont  la  place  est  si  haute 
dans  l'histoire  des  sciences.  Je  la  publie  aujourd'hui,  lelle,  à 
peu  près,  que  je  l'écrivis  il  y  a  dix  ans,  estimant,  après  l'avoir 
relue,  qu  elle  peut  rendre  des  services  à  d'autres  qu'à  celui  qui 
en  assembla  les  quatre-vingt-seize  feuilles  volantes. 

Trois  sources  principales  ont  été  mises  à  contribution  : 
d'abord,  le  livre  même  de  Romas  Moyens  de  se  garantir  de 
la  foudre  dans  les  maisons,  dont  deux  parties  présentent  un 
intérêt  biographique  particulier  :  V Avertissement  de  V Auteur 
et  la  Lettre  à  l auteur  du  Journal  encyclopédique.  Ensuite,  j'ai 
épuisé  les  renseignements  fournis  par  J.  Andrieu  dans  sa  Bi- 
bliographie de  r Agenais,  et  par  Philippe  Tamizey  de  Larroque 
dans  son  recueil  de  l^ettres  inédites  de  quelques  hommes  célè- 
bres de  r Agenais  (1).  Le  grand  érudit  gontaudais  a  donné 
dans  ce  petit  livre  une  très  précieuse  liste  des  manuscrits  ori- 
ginaux de  Jacques  de  Romas,  qu'un  membre  de  sa  famille, 
M.  le  baron  de  Frère  de  Pey recave  conserve  pieusement. 

Quant  aux  autres  publications  que  j'ai  dû  mettre  à  contri- 
bution, j'en  ai  soigneusement  placé  les  titres  au  bas  des  fiches 
qui  leur  ont  emprunté  une  date  ou  un  document. 

Pour  abréger  les  citations,  je  me  suis  borné  à  écrire,  quand 
besoin  en  était,  le  premier  mot  des  titres  des  écrits  de  Romas 
qu'on  a  lu  plus  haut  ;  de  même,  les  noms  de  Tamizey  de  Lar- 
roque et  de  J.  Andrieu  désignent  les  livres  signés  par  ces  éru- 
dits.  Quant  aux  références  qui  visent  le  travail  si  révélateur  et 
si  complètement  original  de  M.  l'abbé  J.  Dubois,  elles  sont 
forcément  incomplètes,  ce  travail  étant  en  cours  d'impression, 
au  moment  où  j'écris  ces  lignes. 

Un  mot  encore  :  Jacques  de  Romas  n'était  connu  jusqu'ici 
que  par  ses  découvertes  et  ses  expériences.  Grâce  aux  recher- 
ches de  M.  l'abbé  Dubois,  on  connaîtra  désormiais  un  peu  de 
la  vie  privée  du  grand  physicien  et  de  sa  personnalité  morale. 
Quelques-unes  des  notes  suivantes  montreront  de  même,  en 


(1)  Agen  1893,  in-8%  p.  160  et  suivantes. 


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celui-ci,  le  jurisconsulte,  le  magistrat,  Thomme  accueillant 
pour  les  étrangers  et  serviable  pour  ses  concitoyens.  J'aurais 
voulu  pouvoir  donner  un  plus  grand  nombre  de  ces  documents 
révélateurs  des  pensées  et  des  convictions  de  celui  dont  le  rôle 
scientifique  qu'il  a  joué  nous  fait  si  vivement  regretter  de  ne 
pas  connaître  l'être  moral. 


13  Octobre  1713.  —  Naissance  de  Jacques  de  Romas,  h  Nérac. 
Il  était  fils  de  Mathieu  ou  Mathias,  avocat  au  })arlement,  substitut 
du  procureur  du  roi  et  consul  de  Nérac,  et  d'Aïuic  Dufau  ou  iJu- 
faur.  (Samazcuilh,  Biographie  de  nirromlissement  de  Nérac,  p  .117.) 

Jacques  de  Romas  eut  un  frère  auquel  Samazeuilh  a  consacré  la 
notice  suivante  : 

Thomas  de  Bornas^  frère  cadet  do  Jacques,  naquit  à  Nérac  le  21  juillet  1710 
et  mourut  dans  la  commune  de  Fieux,  le  18  octobre  1811,  à  l'âge,  par  consé- 
quent, de  95  ans.  Voici  dans  quels  termes  M.  de  Lafilte,  maire  de  Fieux, 
annonça  celte  perte  au  W^dacteur  du  Journal  de  Lot-el-Garonne.  Ils  résu- 
ment toute  la  vie  de  ce  brave  officier  : 

«  La  mort  nous  a  enlevé  M.  de  Homas,  presque  centenaire,  né  à  Nérac, 
ancien  capitaine,  chevalier  de  Saint-Louis  depuis  1751,  pensionné  ensuite, 
ayant  reçu  33  blessures  en  différents  combats... 

«  Il  eut  un  frère  aîné,  grand  magistrat  et  physicien  célèbre... 

«  Le  nom  de  Romas,  cher  aux  armes,  aux  lettres,  h  la  société,  ^,c  nom 
illustre  sous  tant  de  rapports,  est  éteint  î...  »  (Samazcuilh,  Ibidem,  p.  724.) 

Année  1729  (?).  —  Contrainte  pour  le  payement  d'une  somme  de 
125  livres,  due  par  les  consuls  pour  Tacquisilion  faite  par  eux 
d'une  maison  appartenant  à  Jacques  de  Romas,  payée  750  livres. 
(Arch.  de  Laplume,  liasse.  —  Arch.  de  Lot-et-Garonne,  E.  suppl* 
461.) 

Année  1730.  —  M.  de  Romas  reçoit  les  pièces  justificatives  de 
Tachât  du  presbytère  de  Laplume.  (Comptes  de  la  communauté  de 
Laplume,  1725-1736.  —  Arch.  de  Lol-et-Garoimc,  E.  Suppl*  513.) 

6  Novembre  1737.  —  Jacques  de  Romas  achète  la  charge  de  con- 
seiller lieutenant  assesseur  civil  et  criminel  aux  sièges  du  Séné- 
chal et  du  Présidial  de  Nérac  pour  le  duc  de  Bouillon.  (L'ahbé 
J.  Dubois,  Elude  sur  la  [amille  du  physicien  Jacques  de  Romas,) 

Année  1738. 

Le  jeune  Romas  entra  dans  la  magistrature  le  4  octobre  1738,  avec  le  litre 
de  lieutenant-assesseur  au  Présidial  de  sa  ville  natale.  »  (Jules  Serret,   Le 


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Bibliophile  J.-B.  Pérès,  Le  Physicien  Jacques  de  Bornas,  Le  Céramiste  B.  Pa- 
lissy.  Agen,  1865,  in-8\  p.  9.) 

«  Son  père,  avocat  au  Parlemenl,  le  destina  à  la  magistrature  et  le  fit 
nommer,  en  1738,  lieutenant-assesseur  au  prêsidial  de  Nérac.  Ce  n'était  do.ic 
pas  un  savant  de  profession,  mais  il  était  de  cette  race  forte,  intellecluell»^- 
ment  parlant,  des  génies  du  xvnr  siècle  qui  menaient  de  front,  également 
bien,  la  science  et  la  philosophie,  la  découverte,  les  principes  extraits  des 
lois  de  la  nature  et  la  lilléralnre,  voire  le  roman.  La  spécialisation  n'élait 
pas  encore  inventée.  De  Homas,  en  possession  de  sa  place  modeste,  en  s:» 
ville  natale,  réunit  en  lui  la  magistrature  et  la  science...  »  {J^econ  inaugurale 
semestrielle  du  Cours  d'Hlecirolhérapie  professé  par  le  />'  Foreau  de  Cour- 
nielles,  à  VEcole  Pratique  de  la  Faculté  de  Médecine  de  Paris,  amplnthéûfre 
Cruceilhier,  20  avril  1896.  Actualité  .Médicale,  Mil'  année,  n'  du  15  mai  1890. 
--  Revue  de  l'Agknais,  1896,  p.  548.) 

27  Avril  1739.  —  Mariage  de  Jacques  de  Romas  avec  Anne  de 
Mourlan,  -fille  de  Pierre  de  Mourlan.  (Samazeuil,  Biographie  de 
l'arrondissement  de  Nérac.  Nérac,  1857,  p.  717.) 

Nous  avons  peu  de  renseignements  sur  la  famille  dWnnc  de 
Mourlan  ou  de  Morlan.  Un  Jacques  de  Morlan  lut  installé,  le  10  mai 
1745,  dans  la  charge  d'avocat  du  Roi  à  Thôtel  de  ville  de  Nérac.  Il 
vivait  encore  en  1763.  Sa  fille  s'était  mariée  avec  Joseph  de  Redon, 
seigneur  d'Auriole.  In  autre  de  Morlan,  Joseph,  était  consul  per- 
pétuel de  Nérac  en  17i5.  C'était  l'oncle  de  Pierre,  beau-père  de 
Romas  ;  il  maria  sa  fille,  Anne  Marguerite,  avec  Jean-Pierre-Isaac 
Marie  de  Larrard  ou  de  Larrat,  «  ancien  échevin,  notable  de  la  ville 
de  Nérac  »,  dit  Samazeuil  (1).  Ce  J.  P.  Larrad,  dit  de  Villary,  est 
Tauleur  d'une  curieuse  relation  anonyme  «  des  circonstances  qui 
signalèrent  à  Nérac  le  rétablissement  des  officiers  du  sénéchal-pré- 
sidial  de  celte  ville,  en  1788.  C'est  lui  qui  documenta  M.  de  Ville 
ueuve-Bargeraont,  quand  celui-ci  écrivit  sa  Police  historique  sur  la 
ville  de  Nérac,  que  nous  retrouverons  plus  lard.  —  Sa  lignée  mas- 
culine paraît  éteinte,  mais  se  ])erpélue  encore  dans  la  j)ersonne  du 
docteur  Villeneuve,  de  Moissac,  arrière-pelit-fils  de  J.-P.  Larrad 
qui,  parent  cl  ami  de  M*"®  de  Romas,  recueillit  de  sa  bouche  la  sin- 
gulière confession  de  lady  Mary  Worthley  Monlagu,  dont  le  récil, 
après  avoir  déchaîné  de  violentas  })olémi(iues  se  reirouvo  encoie 
dans  la  plupart  des  dictionnaires  histori([ues,  des  encyclopédies  et 
des  bibliographies. 

29  Jantier  17 'jO.  —  Ordonnance  de  Louis  XV,  orfroyant  à  J.  do 
Romas,  avocat  au  Parlement  de  Bordeaux,  roffice  do  consoillor- 


(1)  Loe.  cit.,  p.  653. 


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lieutenant  assesseur  civil  et  criminel,  en  la  sénéchaussée  et  siège 
présidial  de  Nérac,  pour  les  cas  relevant  exclusivement  du  pouvoir 
royal.  (L'abbé  J.  Dubois,  op.  laud.) 

AxNÉE  1712.  —  Mémoire  (manuscrit)  mr  le  mouvement  perpé- 
tuel, avec  17  planches.  (Académie  de  Bordeaux,  t.  x.  —  Tamizey 
de  Laroque.  —  J.  Andrieu.) 

Année  17  i5.  —  Homas  est  nonmié  membre  correspondant  de 
l'Académie  des  Sciences  de  Bordeaux.  (Académie  de  Bordeaux, 
1853,  p.  450 

Année  1718.  —  Mémoire  mr  Culilité  de  ^inclinaison  de  Vaiguille 
aimantée,  avec  figures  (manuscrit).  (T.  de  L.)  —  J.  Andrieu.  — 
Acad.  de  Bordeaux,  t.  x.) 

Année  1749. 

«  Vers  le  commencement  de  1749,  de  Homas  avait  entendu  parler  des  gué- 
risons  obtenues  par  l'électricien  Jallabert,  de  Genève,  sur  des  paralytiques, 
entre  autres  d'un  cas  de  paralysie  du  bras,  dont  la  guérison  persistait  depuis 
près  de  quinze  ans.  Ces  faits  l'avaient  vivement  frappé,  et  dès  qu'il  se  fui 
pourvu  d'une  machine  à  électricité,  il  voulut  essayer  et  il  fit  part  de  ses  in- 
tentions autour  de  lui.  Il  n'eut  pas  longtemps  à  attendre  pour  avoir  des  ma- 
lades... »  (Eloge  de  de  Bornas,  par  J.  Bergonié,  Bordeaux,  1896,  p.  13  et  sui- 
vantes.) 

Août  1750.  —  Observations  qui  prouvent  que  la  foudre  a  non 
seulement  deux  barres  de  [eu,  de  même  que  V électricité  a  deux  étin- 
celles ;  mais  que,  de  même  que  V électricité,  elle  a  aussi  deux  at- 
tractions. (Tamizey  de  Larroque.) 

Peu  de  jours  après  la  publication  du  travail  de  Barbet,  de  Dijon,  (qu'avait 
couronné  l'Académie  de  Bordeaux),  c'est-à-dire  au  mois  d'août  1750,  Romas 
présenta  à  l'Académie  de  Bordeaux  un-  mémoire  qui  avait  pour  objet  de  .si- 
gnaler les  ressemblances  physiques  entre  la  foudre  et  l'électricité.  Cet  écrit 
fut  composé  à  l'occasion  d'un  coup  de  tonnerre  qui,  le  30  juillet  1750,  avait 
frappé  le  château  de  Tampouy,  situé  près  de  Nèrac,  dans  la  sénéchaus.séo 
de  Marsan,  diocèse  d'Aire...  Romas  cherche  à  prouver  dans  cet  écrit  ! 
1'  Que  la  foudre  a,  comme  l'électricité,  deux  barres  de  feu,  c'est-à-dire  pro- 
bablement deux  pôles  opposés  ;  2'  Que  la  foudre  exerce,  comme  rélectricitc, 
une  attraction  sur  les  corps  environnants.  «  Ce  qui  étant  bien  constaté,  dit 
tt  Romas,  on  en  pourra  inférer  que  la  .foudre  ressemblant  aux  phénomènes 
«  fondamentaux  de  l'électricité,  elle  lui  est  analogue  en  toutes  les  dernières 
K  particularités...  »  (Louis  Figuier,  Les  Merveilles  de  la  Science,  t.  i,  p.  511  ) 

Année  1750.  —  Dés  1750,  Romas  avait  eu  l'idée, comme  Franklin 
«  de  vérifier  si  le  feu  du  tonnerre  est  le  même  que  celui  de  Télectri 
cité  »  en  isolant  h  Tair  libre,  en  temps  d'orage,  une  aiguille  électri 
sable  par  communication.  «  La  différence  consiste  en  ce  que  M 


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—  m  — 

Franklin  a  toujours  voulu  que  le  bout  supérieur  de  la  barre  fui  ter- 
miné en  pointe  très  fine  ;  au  lieu  que  je  voulais  que  le  même  bout 
de  la  mienne  fut  terminé  en  l'orme  de  globe.  »  Il  en  parle  dans  le 
mémoire  où  il  étudie  les  effets  du  coup  de  foudre  de  Tampouy.  Il 
en  parle  encore  dans  le  mémoire  publié  par  TAcadémie  des  scien-  * 
ces.  (Lettre^  p.  126  et  note.) 

Fin  de  1751.  —  Uomas  entrelien  le  chevalier  de  Vivens  de  ses 
vues  sur  la  barre  électrique,  que  celui-ci  baptise  Brontomètre ,  ou 
mesure  de  la  foudre.  (Lettre^  p.  126-127.) 

Situons  le  théàlre  des  premières  expériences  de  Romas  sur  la 
barre  électrique  en  empruntant  les  paroles  autorisées  de  Florimond 
Bouc  Ion  de  Saint- Amans. 

Cependant  M.  de  Vivens...  saisissait  et  s'appropriait  tous  les  avantages 
qu'une  vie  paisible  et  privée  offre  à  l'homme  qui  sait  en  jouir.  Sa  maison  f^^ 
Barri,  qu'il  avait  fait  construire  aux  environs  de  Clairac,  avec  moins  de  fasio 
et  d'élégance  que  de  modeélie  et  de  solidité,  devint  dans  celte  contrée  !e 
temple  des  sciences  et  l'asile  de  Thumanilé  souffrante.  On  voyait  dans  cet 
heureux  séjour  l'agrément  de  l'cspril,  la  dêlicalesse  du  goùl,  réunies  h 
l'exercice  de  toutes  les  vertus,  à  la  simplicité  des  mœurs  antiques.  L«\s 
Montesquieu,  les  Guasco,  les  Venuti  aimaient  à  s'y  retrouver  avec  M.  de 
\  ivens  ;  et  les  rives  du  Lot  s'applaudissent  encore  d'avoir  été  le  théâtre  de 
leurs  savantes  promenades.  Ces  hommes  célèbres  n'élaient  pas  les  seuls 
qui  vi.silaient  le  philosophe  de  Barri  dans  sa  retraite.  Parmi  ceux  qui  culli- 
vaient  a.ssidùment  son  amitié,  nous  distinguerons,  comme  il  les  distinguait 
lui-même,  Raulin  qui  fut  censeur  royal  et  médecin-in.specleur  des  eaux  mi- 
nérales de  France,  et  Romas  que  des  expériences  hardies  et  nouvelles  ren- 
dirent fameux. 

On  ne  .saurait  mentionner  les  expériences  dont  il  s'agit,  sans  rappeler 
l'une  des  plus  brillantes  époques  de  la  physique  moderne,  sans  parler  du 
cerf-vojant  électrique  dont  la  première  idée,  en  Kurope,  est  due  à  l'intrépide 
Romas.  Un  fait  aussi  glorieux  pour  notre  province,  doit  d'autant  moins  noiis 
échapper  ici,  qu'après  la  mort  de  Romas,  Priestly  réclama  celte  découverte 
en  faveur  de  Franklin,  et  qu'elle  allait  être  enlevée  à  notre  compatriote,  si 
M.  de  Vivens,  témoin  et  coopéraleur  de  ses  premières  expériences,  ne  lui 
avait,  par  son  témoignage,  assuré  le  mérite  de  l'invention.  On  peut  voir  dans 
l'ouvrage  posthume  de  Romas,  sur  les  moyens  de  se  garantir  de  la  foudro 
dans  les  maison.^  page  150,  le  rapport  fait  à  l'Acadénùe  royale  dos  sciences 
de  Paris,  par  Duhamel  et  Nollet.  Il  résulte  de  ce  rapport,  dans  lequel  on 
cite  les  attestations  données  par  M.  de  Vivens,  que  Franklin  et  Romas,  l'un 
à  Philadelphie,  l'autre  à  Nérac,  ont  eu  dans  le  même  tenq)s  la  même  idée  ; 
qu'ils  ne  purent  avoir  connaissance  de  leurs  expériences  respectives,  que 
longtemps  après  elles  eurent  lieu  de  part  et  d'autre,  et  que  chacun  dans  sa 
patrie  doit  être  regardé  comme  l'auteur  d'une  des  plus  belles  machines  que 
l'audace  du  génie  ait  encore  inventée. 

Nous  ne  pouvions  aussi  nous  dispenser  de  remarquer,  en  passani,  c|ue  la 
première  barre  électrique  qu'on  vit  peut-être  en  Europe,  fut  élevée  sur  le 
château  de  ^'ivens,  où  elle  a  resté  plusieurs  années  ;  et  que  Romas  ayant 
eu  des  idées  à  peu  près  semblables  à  celles  de  Franklin,  au  sujet  des  bar- 


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res  électriques,  fit  construire,  en  1751,  un  instrument  propre  au  même  usage, 
que  M.  de  Vivens  nomma  brontomètre  ou  mesure  de  la  foudre,  {IS'olice  5io- 
(jraphique  sur  M.  de  Vitrens,  par  M.  de  Saint-Amans.  Agen,  P.  Noubel,  im- 
Immeur  du  Roi.  M.DCCC.XXIX,  p.  13-16.) 

Celte   note,   écrite   en   1819,   est  la   reproduction   modifiée  d'un 

Eloge  de  M,  de  Vivens  du  8  août  1780,  présenté  à  T Académie  de 

Bordeaux,  élosre  qui,  remanié,  valut  k  son  auteur,  en  1809,  une 

médaille  d'or  de  la  Société  d'Agriculture  de  la  Seine.  (J.  Andrieu, 

l.  II,  p.  266.) 

6  Janvier  1752.  —  Lettre  du  chevalier  de  Vivens  h  Romas,  lui 
conseillant  de  garder  quelque  temps  le  secret  sur  le  Bronlomètre. 
{Lelhe,  p.  127,  note.) 

Mémoire  sur  la  perméabilité  du  verre  par  le  (eu  éleclrupie.., 
(T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

CoMMKNCKMEXT  DE  .Iui\  1752.  —  Je  uc  fus  iustruil  de  Texpérience 
de  Marly-Laville  (i)ar  Delor  et  d'Alébard)  que  par  la  Gazette  de 
France,  du  27  mai,  ({ui  ne  fut  recrue  à  \érac  que  dans  les  premiers 
jours  de  juin.  (Lettre,  p.  134.) 

9  Juillet  1752.  —  Observations  sur  la  barre  électrique  de  Fran- 
klin, rédigées  le  12  pour  l'Académie  de  Bordeaux.  (Lettre,  p.  105.) 

10  Juillet  1752.  —  M.  Dutil  ré|)ondra  (|ue,  dès  le  lendemain 
do  ma  première  expérience,  qui  fut  faite  le  9  juillet  1752,  avec  la 
barre  de  M.  Franklin,  le  9  juillet  1752,  je  lui  confiai,  sô'us  le  sceau 
du  secret,  l'idée  que  j'avais  d'employer  le  cerf-volant  des  enfants 
aux  expériences  de  l'électricité  du  tonnerre  ;  <iu'il  se  chargea  tout 
de  suite  de  construire  cette  machine,  afin  de  la  mettre  à  l'épreuve, 
avant  que  la  saison  des  orages  ne  fut  passée  ;  et  que  si  je  ne 
l'éprouvai  point  avant  l'hiver,  ce  fut  parce  qu'il  ne  trouva  point  les 
matériaux  dont  il  avait  besoin  pour  le  construire.  (Lettre,  p.  112.) 

12  Juillet  1752.  —  Lettre  sur  les  barres  électriques.  Expérience 
du  cerf-volant  (inédite).  (T.  de  L.  —  J.  Andrieu  qui  date  à  tort  cette 
lettre  de  1753.^  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

On  peut  voir  dans  celle  lettre  qu'après  avoir  rendu  compte  à  celte  Com- 
pagnie des  observations  que  j'avais  faites  trois  jours  auparavant  avec  la 
barre,  ou,  si  vous  l'aimez  mieux,  l'aiguille  de  M.  Franklin,  je  dis  en  finis- 
sant :  «  C'est  là...  Monsieur,  ce  qu'il  y  a  de  plus  important;  car  j'aurais  bien 
c(  d'autres  particularités  à  vous  communiquer.  Telles  sont  d'abord  les  pra- 
«  tiques  que  j'ai  employées  pour  empocher  les  corps  électriques  de  se  mouil- 
«  1er,  et  les  barres  d'être  abattues  par  les  ouragans  qui  surviennent  ordi- 
«f  nairement  en  temps  d'orage.  Telles  sont  encore  les  vues  qne  j'ai  pour  en- 
«  gager  les  moins  curieu.x  à  faire  des  expériences  par  les  facilités  que  j'ai 


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«  à  leur  indiquer.  Mais  ma  lettre,  devenue  d'une  excessive  longueur,  nVa- 
«  verlit  de  finir.  Ainsi  je  remets  à  vous  parler  des  deux  premières  choses 
«  concernant  la  barre,  qui  m'ont  réussi,  au  temps  où  l'Académie  me  fera 
«  pressentir  qu'elle  sera  bien  aise  que  je  l'en  instruise  ;  et  je  me  réserve  de 
«  mettre  au  jour  la  aernière  (quoiqu'elle  ne  soit  qu'un  jeu  d'enfant),  lorsque 
«  je  me  serai  assuré  de  sa  réussite  pour  l'expérience  que  je  me  propose  de 
«  faire,  et  que  je  ne  négligerai  certainement  pas...  »  (Lettre,  p.  105.) 

Celte  lettre  fut  remise  à  TAcadémie  de  Bordeaux  le  16  juillet  ; 
elle  fut  lue  le.  17  du  même  mois  en  séance  particulière  et,  le  25 
août  suivant,  à  IWssemblée  publique  de  IWcadémie. 

13  Juillet  1752. 

«  Afin  d'être  averti  de  l'électrisation  de  ses  appareils,  sans  être  assujetti 
à  la  gône  d'une  observation  continuelle,  il  termina  les  conducteurs  (des  bar- 
res électriques)  par  des  carillons  électriques,  dont  les  tintements  répétés 
l'avertissaient  en  temps  opportun  et'  rendaient  toute  omission  impossible. 
Grâce  à  cet  ingénieux  perfectionnement,  appliqué  par  lui  dès  le  13  juillet 
1752,  et  dont  Noilel  et  Bertholon  eurent  le  tort  d'attribuer  l'invention  à  Buf- 
fon,  il  put  noter  quelques  faits  très  importants  d'électricité  atmosphéri- 
que..v  »  (Mergel,  Etude  sur  les  travaux  de  Homas.  Recueil  des*  Actes  de 
l  Académie  de  Bordeaux,  1853,  p.  487.) 

l'i  OU  15  Ji  iLLKT  1752.  —  Rbmas  confie  ses  idées  sur  le  cerf-vo- 
lant électrique  i'i  M.  Bégué,  curé  d'As(juets.  (Lettre,  p.  112  et 
note  1.) 

Fin  Juillet  1752. 

L'Académie  de  Bordeaux  répond  à  Romas  «  que  le  Public,  qui  sr 
plaisait  naturellement  aux  choses  extraordinaires,  serait  bien  aise, 
sans  doute,  de  coimailre  ses  observations  sur  le  feu  électrique  du 
tonnerre,  et  l'utilité  qu'il  pensait  pouvoir  en  retirer  ;  que  cette  con- 
sidération l'avait  déterminé  à  faire  lire  sa  letti^e  dans  l'Assemblée 
publique  du  27  aoilt  prochain  ;  mais  que  comme  nous  étions  dans 
la  saison  des  orages,  et  que  peut-être  il  s'en  élèverait  quelqu'un 
avant  le  jour  de  cette  séance,  elle  l'exhortait  à  continuer  les  expé- 
riences sur  la  barre,  afin  qu'elle  eût  quelqu'autre  particularité  à 
présenter  au  Public  sur  la  même  matière.  »  (Mémoire,  p.  13.) 

30  JriLLET  1752.  —  Lettre  à  M.  de  BariUnill,  sur  les  barres  élec- 
triques à  sonnettes.  (T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  .\cad.  de  Bordeaux, 

t.   XX.) 

22  AoLT  1752.  —  lettre  à  rAcadémie  sur  les  barres  électriiiues. 
(T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

25  Août  1752.  —  Lecture  de  la  lettre  du  12  juillet  1752  à  l'As- 
semblée publique  de  l'Académie  de  Bordeaux.  (Mémoire,  p,  12.) 

AoLT  1752.  —  Description  des  moyens  employés  pour  préserver 


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—  Î14  — 

les  barres  électriques  du  vent  et  de  la  pluie,  avec  figures.  (T.  de  L. 
—  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

Année  1752.  —  Observations  sur  V électrisaiion  de  deux  paralijli- 
(jues.  (T.  de  L.  —  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  l.  xi.) 

Observations  qui  prouvent  que,  dès  que  les  matières  affluenles 
et  effluentes  de  r électricité  se  sont  suffisamment  approchées  Vune 
de  rautre,  elles  prennent  la  (orme  de  deux  étincelles  qui,  s*étant 
entrechoquées,  se  séparent  brusquement  et  s'en  retournent  brusque- 
ment vers  r  endroit  d'où  elles  sont  parties.  (T.  de  L.). 

Mémoire  sur  les  matières  affluenles  et  effluentes  de  l'électricité. 
(J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  xi.) 

Mémoire  concernant  plusieurs'  observations  qui  prouvent  que 
quelque  bulle  d'air,  qui  reste  presque  toujours  à  la  partie  supé- 
rieure du  tube  des  Baromètres,  est  la  cause  qui  empêche  ces  instru- 
ments d'être  comparables,  (T.  de  L.) 

Mémoire  sur  les  causes  qui  empêchent  les  baromètres  d'être  com- 
parables. (J.  Andrieu.) 

29  Janvier  1753.  —  Séance  publi(|uc  de  TAcadémie  de  Bordeaux. 
Discours  de  rentrée  de  M.  de  Lamonlagne,  directeur,  sur  Témula- 
lion...  Mémoire  de  M.  de  Bornas  sur  le  traitement  de  la  paralysie 
par  rélectricitc  (J.  do  Gères),  Table  historique  et  méthodique  des 
travaux  et  publications  de  l'Académie  de  Bordeaux.  Bordeaux, 
1877,  p.  61.) 

30  Avril  1753.  —  Lettre  à  M.  de  J...  sur  les  barres  électriques 
(T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

14  Mai  1753.  —  Bonias  lance  «  en  l'air  celte  espèce  de  cHûssis  », 

c'csl-à-dire  le  cerf-volant.  (Mémoire,  p.  13.) 

Août  1752  s'écoula  sans  orages,  disions-nous,  cl  de  Romas  ne  pul,  celle 
année-là,  lancer  son  cerf-volant,  mais  le  14  mai  1753,  les  frères  Dulil  el  de 
Romas  lancèrent  un  cerf-volant  de  18  i)ieds  carrés  de  surface  —  et  non  un 
petit  mouchoir  sur  quatre  morceaux  de  bois,  comme  Franklin.  Moins  heureux 
que  celui-ci,  leur  premier  essai  échoua  :  nulle  électricité  ne  se  montra  sur 
la  corde  de  chanvre  bien  que  des  barres  de  feu  isolées  en  décelassent.  (0* 
Faveau  de  Courmelle.  —  Revue  de  VAgenais,  1896,  p.  554.) 

26  Mai  1753.  —  Lettre  à  M.  de...  relative  au  Mémoire  sur  les  Ba- 
romètres (T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

7  Juin  1753.  —  Bornas  lance  le  cerf-volant  pour  la  seconde  fois, 
après  l'avoir  muni  d'une  corde  métallique.  «  Alors  je  réussis  même 
beaucoup  mieux  que  je  ne  in*y  attendais...  »  (Mémoire,  p.  16.) 


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Année  1753.  —  Mémoire  sur  l'ascension  des  liqueurs  dans  les 
tuyaux  capillaires.  Ce  mémoire,  venant,  dans  le  volume  de  l'Aca- 
démie bordelaise  immédiatement  après  ceux  de  1752  et  1753  sur  le 
baromètre  est  probablement  de  la  même  époque.  (ï.  de  L.  —  J.  An- 
dricu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  xi.) 

14  Juin  1753.  —  Lellrc  à  rAcadémie  en  lui  envoyant  le  premier 
Mémoire  sur  le  cerf-volant.  —  14  juin  1753.  (T.  de  L.  —  J.  An- 
drieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  x.) 

17  Juin  1753.  —  La  feuille  bcbdomadaire  de  Paris  pour  les  Pro- 
vinces parle  des  expériences  de  Uomas.  (Lettre,  122.) 

25  AoLT  1753.  —  Premier  Mémoire  sur  le  cerf-volant  électrique, 
lu  le  25  août  1753,  à  IWcadémie  de  Bordeaux.  (T.  de  L.  —  J.  An- 
drieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

C'est  ici  le  point  culminant  de  la  vie  scionlifique  de  Romas,  aussi 
croyons-nous  devoir  reproduire  (fuelques  récils  de  sa  triomphale 
expérience,  empruntée  à  des  livres  peu  consultés,  de  nos  jours,  et 
assez  difficiles  à  trouver. 

I.  -7-  Récréations  mathématiques  et  physiqies...  par  feu  M.  Oza- 
NAM,  de  l'Académie  Royale  des  Sciences.  Nouvelle  édition,  totale- 
ment refondue  ei  considérablement  augmentée  par  M.  de  C.  G.  F. 
(Montucla).  —  Paris,  Jombert,  1778,  in-8%  t.  ii,  pp.  335  à  339. 

Il  est  difficile,  pour  ne  pas  dire  impraticable,  d'élever  extrêmement  haut 
une  verge  de  fer.  Cela  a  donné  lieu  d'imaginer  un  autre  artifice  pour  albr 
ravir  en  quelque  sorte,  aux  nuages,  leur  feu  (électrique  ou  leur  tonnerre. 
Cest  le  cerf-volant,  petite  machine  jusqu'alors  plus  employée  par  les  jeunes 
gens  et  les  écoliers,  que  par  les  physiciens  ;  mais  l'usage  qu'en  ont  fait  quel- 
ques-uns de  ces  derniers,  l'a  en  quelque  sorte  ennobli. 

U  faut  avoir  un  cerf-volant  recouvert  de  taffetas  et  un  peu  grand,  comme 
5  à  6  pieds  de  longueur  au  moins  ;  car  plus  il  est  grand,  plus  il  s'élève,  à 
cause  que  le  poids  de  la  ficelle  est  moindre  relativement  à  la  force  avec  la- 
quelle le  vent  tend  à  l'enlever.  On  lui  adapte  à  la  léle  une  verge  de  fer  déliée 
qui  d'un  côté  s'étendra  le  long  de  l'axe  inférieur  du  cerf-volant,  jusqu'au 
point  d'attache  de  la  corde,  et  de  l'autre,  sera  terminée  en  pointe  fort  fine, 
qui  s'élèvera  au-dessus  du  cerf-volant,  de  manière  que  lorsqu'il  sera  à  sa 
plus  grande  hauteur,  elle  soit  à  peu  près  verticale  et  le  déborde  d'environ 
un  pied.  La  licelle  doit  être  faite  d'une  ficelle  ordinaire,  mais  autour  de 
laqueUe  on  aura  entortillé  un  fil  trait  de  cuivre  très  Hexible,  à  peu  près 
comme  on  garnit  les  cordes  les  plus  basses  de  quelques  instruments,  mais 
beaucoup  moins  serré.  Cela  se  fait  parce  que  le  chanvre  est  un  conducteur 
d'électricité  assez  médiocre,  à  moins  qu'il  ne  soit  mouillé. 

On  attache  à  celle  corde  un  cordon  de  soie  de  quelques  pieds,  pour  isoler 
le  cerf-volant  quand  il  sera  parvenu  à  sa  plus  grande  hauteur,  et  près  de 
ce  cocdon  on  joindra  à  la  corde  du  cerf-volant  un  petit  tube  de  fer  blanc 


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d'un  pied  environ  de  longueur  sur  un  pouce  de  diamètre,  pour  y  exciler  les 
étincelles. 

Les  choses  ainsi  préparées,  on  mettra  au  vent  le  cerf-volant  et  on  le 
laissera  s'élever  à  sa  plus  grande  hauteur  ;  on  attachera  le  cordon  de  soie 
à  quelque  obstacle  immobile  et  en  sorte  que  la  pluie  ne  puisse  point  mouiller 
ce  <3ordon  ;  on  ne  tardera  pas  à  observer,  le  plus  souvent,  des  marques 
d'électricité  très  fortes,  quelque  fois  même  telles  qu'il  y  aurait  du  danger  à 
toucher  la  corde  ou  le  tube  sans  de  grandes  et  sérieuses  précautions. 

Pour  cet  effet,  on  emmanchera  au  bout  d'un  tube  de  verre,  ou  d'un  cylin- 
dre de  cire  d'Espagne,  d'un  pied  au  moins  de  longueur,  un  morceau  de  fer 
lon^  de  quelques  pouces,  duquel  pendra  jusqu'à  terre  une  chaînette  de  métal. 
Sans  cette  précaution,  on  ne  tirerait  que  des  étincelles  faibles,  parce  que  ce 
morceau  de  fer  étant  lui-même  isolé,  serait,  au  premier  attouchement,  élec- 
trisé  comme  la  corde  même  du  cerf-volant. 

M.  de  Uomas,  qui  est  le  premier  en  Europe  qui  ait  employé  ce  moyen  de 
tirer  l'électricité  des  nuages,  s'étant  servi  d'un  cerf-volant  qui  avait  7  pieds 
et  demi  de  longueur,  sur  3  de  largeur  dans  son  plus  grand  diamètre,  et 
l'ayant  élevé  jusqu'à  550  pieds  de  hauteur  perpendiculaire,  il  en  résulta  des 
effets  très  extraordinaires.  Kn  effet,  ayant  a  abord  touché  très  imprudem- 
ment avec  le  doigt  le  tuyau  de  fer  blanc,  il  reçut  une  commotion  violente 
et  heureusement  pour  lui,  l'électricité  n'était  pas  alors  à  beaucoup  près  par- 
venue à  son  phis  haut  degré  ;  car  quelque  temps  après,  l'orage  s'étant  ren- 
forcé, il  ressentit,  à  plus  de  3  pieds  de  la  corde,  une  impression  semblable 
à  celle  d'une  toile  d'araignée  :  il  toucha  alors  le  tube  de  fer  blanc  avec  l'ex- 
citateur, et  tira  une  étincelle  de  plus  d'un  pouce  de  longueur,  sur  trois 
lignes  de  diamètre.  L'électricité  augmentant  même  ensuite  de  force,  il  en 
tira,  à  la  distance  de  plus  d'un  pied,  qui  a  voient  jusqu'à  trois  pans  de  Ion 
gueur  sur  3  lignes  de  diamètres,  et  dont  le  craquement  se  faisait  entendre 
de  200  pas. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  cette  expérience,  est  ceci.  Pen- 
dant que  l'éleclricité  était  à  peu  près  à  son  plus  haut  degré,  trois  pailles, 
dont  l'une  d'un  pied  de  longueur,  se  dressèrent  par  l'effet  de  l'attraction  du 
tube  de  fer-blanc,  et  pendant  quelque  temps  se  balancèrent  entre  lui  et  la 
terre,  tournant  en  rond,  jusqu'à  ce  que  l'une  s'éleva  enfin  ju.squ'au  tube,  et 
occasionna  une  explosion  en  trois  craquemrnls,  qui  se  fit  entendre  jusqu'au 
centre  de  la  ville  de  Nérac.  (L'expérience  se  faisait  dans  un  faux-bourg.) 

L'étincelle  qui  accompagna  cette  explosion  fut  vue  de  quelques  specta- 
teurs comme  un  fuseau  de  feu  de  8  pouces  de  longueur,  sur  4  à  5  lignes  de 
diamètre.  La  paille  enlln  qui  avait  occasionné  cette  étincelle  suivit  la  corde 
du  cerf-volant,  tantôt  s'en  éloignant,  tantôt  s'en  rapprochant,  et  excitant  des 
craquements  très  forts  quand  elle  s'en  approchait.  Quelques  spectateurs  la 
suivirent  des  yeux  jusqu'à  i)lus  de  50  toises. 

On  peut  voir  de  plus  grands  détails  sur  cette  expérience  non  moins  inté- 
ressante que  curieuse  dans  les  Mémoires  des  Sraranls  éiramjcm  publiés 
|)ar  l'Académie  Royale  des  Sciences,  tome.  u.  Elle  fut  suivie  de  beaucoup 
d'autres  du  même  physicien,  qui  prouve  que,  dans  un  temps  même  qui  n'a 
rien  d'orageux,  un  pareil  cerf-volant  s'électrise  quelquefois  au  |)oinl  de 
faire  étinceler  la  corde,  et  de  donner  de  violentes  commotions  à  tous  ceux 
qui  la  touchent  sans  précautions. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  M.  de  Romas  est  le  premier  en  Europe  qui 
ait  fait  cette  curieuse  expérience.  On  trouve  en  effet  que  xM.  Franklin  l'avait 
faite  quelques  mois  auparavant  en  Pensylvanie  ;  car  il  en  informait  M.  Col- 
linson,  son  correspondant  à  Londres,  en  octobre  1752.  Mais  on  n'a  connu 


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-  117  - 

qu  assez  longtemps  après  en  France  celte  invcnlion,  el  M.  de  Bornas  l'avoil 
mc^me  annoncée  énipmaliquemenl  à  l'Académie  des  Sciences,  dès  le  milieu 
de  1752.  Ainsi,  en  décernant  le  premier  mérite  de  l'invention  à  M.  Franklin, 
on  ne  saurait  refuser  à  M.  de  Romas  de  reconnaître  qu'il  concourut  à  cet 
égard  avec  le  célèbre  physicien  de  Philadelphie. 

II.  —  DiCTiONNAtRE  RAISONNÉ  DE  PiiYsiQti:  par  J.  Bris^joii.  (Troi- 
sième édilion.  Paris,  Tau  VIII,  petit  in-8*.) 

Ce«f-vol\nt  i^xECTftiçt  e.  —  Ce  cerf-volant  a  été  imaginé  par  de  Romas,  as- 
sesseur au  présidial  de  Nérac.  11  paraît  cependant,  par  une  lettre  de  Wat- 
son  à  l'abbé  NoUet,  datée  de  Londres,  le  15  janvier  1753,  que  Franklin  a  fait 
usage  du  cerf-volant  avant  de  Romas,  qui  ne  s'en  est  servi  pour  la  première 
fois  que  le  14  mai  1753.  Mais,  comme  il  ignorait  ce  que  Franklin  avait  fait  à 
Philadelphie,  quoiqu'il  ail  été  prévenu,  cela  ne  lui  ôte  pas  l'honneur  de  sa 
découverte,  d'ailleurs  les  effets  <ml  été  si  grands  entre  les  mains  de  de  Ro- 
mas, que  ceux  de  Philadelphie  ne  sont  presque  rien  en  comparaison 

Expérience  du  16  août  1703.  —  Lettre  de  de  Romas,  le  26  août,  à  l'abbé 
Nollet  :  «  Imaginez-vous  de  voir.  Monsieur,  des  lames  de  feu  de  neuf  ou 
dix  pieds  (3  mètres)  de  longueur,  et  d'un  pouce  (27  millimètres)  de  grosseur, 
qui  faisaient  autant  de  bruit  que  des  coups  de  pistolet  ;  en  moins  d'une 
heure,  j'eus  certainement  trente  lames  de  cette  dimension,  sans  compter 
mille  autres  de  7  pieds  et  au-dessous.  Mais  ce  qui  me  donna  le  pliis  de  satis- 
faction dans  ce  nouveau  spectacle,  c'est  que  les  plus  grandes  lames  furent 
spontanées  ;  et  que,  malgré  l'abondance  du  feu  qui  la  formoit,  elles  tombè- 
rent constamment  sur  le  corps  non  électrique  le  plus  voisin.  Cette  constance 
me  donna  tant  de  sécurité,  que  je  ne  craignis  pas  d'exciter  ce  feu  avec  mon 
excitateur,  dans  le  temps  même  que  l'orage  était  assez  animé  ;  et  il  arriva 
<iue  lorsque  le  verre,  dont  cet  instrument  est  construit,  n'eut  que  2  pieds  de 
long  (65  centimètres),  je  conduisis  où  je  voulus,  sans  sentir  à  ma  main  la 
plus  petite  commotion,  des  lames  de  feu  de  6  à  7  pieds  (2  mètres  environ), 
avec  la  même  facilité  que  je  coiuluisais  des  lames  qui  n'avaient  que  7  à  8 
pouces,  etc.  {Mémoires  présentés  à  l  Académie  par  dirers  savants^  t.  iv, 
p.  5H)  (1). 

KxciT\TEi;r{.  —  Instrument  d'électricité  inventé  par  de  liomas  pour  exciter 
sans  aucun  risque,  des  étincelles  que  Ton  tire  d'un  corps  électrisé  par  les 
nuages  en  temps  d'orage.  Cet  instrument  se  compose  d'un  tube  de  verre.., 
etc.,  etc.  (2). 

Précis  élémenlawe  de  f^hiisu/ue  expérimetilale,  par  J.-B.  Biot.  — 
Paris,  Delerville,  18'Ji,  2*  édition,  2  voL  iii-8°.  —  Après  avoir  ra 
conlé  l'expérience  de  Franklin,  Biot  ajoulc  : 

«  Kn  France,  M.  de  Romas  fit  ceMe  même  expérience  d'une  manière  beau- 
coup plus  |)arfaile,  soit  qu'il  leùt  conçue  de  lui-même,  soit  qu'il  y  ait  élj 
conduit  par  la  tentative  de  Franklin...  »  (Assez  long  récit  de  l'expérience  de 
Homas.) 


(1)  Dict.  rmsônné  de  Physiquey  t.  ii,  p.  123-126.) 

(2)  Ibidem,  t.  m,  p.  187. 


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-  118  - 

Cours  complet  de  Météorologie^  par  Kaemlz,  traduit  par  Charles 
Martin.  Paris,  Delahaye,  1858,  in-S*».  —  Kaemtz  (p.  323)  n'a  pas 
ignoré  les  travaux  de  Romas.  Il  cite  son  observation  sur  l'odeur 
des  étincelles  obtenues  avec  le  cerf-volant  électrique,  qui  est  pa- 
reille à  celle  des  étincelles  qu'on  tire  de  la  machine  électrique,  mais 
il  ne  lui  donne  pas  la  place  à  laquelle  il  a  droit  dans  l'histoire  des 
sciences.  Son  traducteur  comble  celle  lacune  en  ces  termes'  : 

«  Franklin,  dans  son  beau  travail  sur  linfluencc  des  pointes,  avait  indique 
les  moyens  d'investigation  qu'il  se  proposait  d'employer  pour  étudier  l'êlec- 
Iricité  des  nuages,  mais  ce  fui  en  1752  que  d'Alibard  monta  le  premier,  à 
Marly-la-Ville,  un  appareil  fixe  avec  lequel  il  lira  des  étincelles  d'un  nuage 
orageux  et  ce  fut  Romas  qui  enleva  le  premier  cerf-volant  électrique  dans 
la  même  année.  »  Voyez  la  traduction  des  Lettres  de  Franklin  par  d'Alibard, 
2"  édition,  t.  ii,  p.  99,  et  celle  de  Barben-Dubourg,  1"  partie,  p.  105  Les  Mé- 
moires des  Savants  étrangers  de  i Académie  des  Sciences  de  Paris,  t.  ii, 
p.  393  ;  et  enfin,  la  lettre  de  Franklin  à  Collinson  du  29  juillet  1750,  et  celle 
du  19  octobre  1752.  (Ibidem,  p.  310,  note  1.) 

19  OCTOBRE  1753.  —  Romas  adresse  à  Franklin  «  les  deux  Mé- 
moires dont  il  est  fait  mention  dans  le  tome  second  des  correspon- 
dants étrangers  de  l'Académie  des  Sciences,  accompagnés  d'une  de 
mes  lettres.  »  {Lettre,  p.  117  et  118.) 

Plus  loin,  Romas  donne  la  date  du  29  octobre  (p.  143.) 

Décembre  ll'ôS.  —  Le  Journal  de  Trévoux  consacre,  un  article 
aux  découvertes  de  Romas.  {Lettre,  p.  122.) 

Année  1753.  —  Mémoire  sur  les  causes  qui  empêchent  les  baro- 
mètres d'être  comparables,  avec  pi.  (T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  — 
Acad.  de  Bordeaux,  t.  xi.) 

14  Janvier  1754.  —  Deuxième  mémoire  sur  le  Cerf-volant  Elec- 
trique, (Tamizey  de  Larroque.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bor- 
deaux, t.  IX.) 

M.\i.  —  Romas  enregistre  le  compte-rendu  de  ses  découvertes 
paru  dans  la  Feuille  de  Paris  pour  les  Provinces,  du  1®''  mai  175-4. 
{Lettre,  p.  122.) 

29  Juillet.  —  Réponse  de  Franklin  à  la  lettre  de  Romas.  {Let- 
tre, p.  122.) 

Mémoire  sur  raccourcissement  des  télescopes  à  ré{lexion  et  à  ré- 
[raction.  (T.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

26  Décembre.  —  Lettre  à  M.  de  Secondât  sur  les  télescopes  et 
sur  les  barres  électriques  réclamait  la  priorité  de  sa  découverte. 
(Tamizey  de  Larroque.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 


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.     —  119  - 

Année  1754. 

«  De  Homas,  liculcrianl,  assesseur  au  prôsidial  de  Nérac,  associé  à  l'Aca- 
démie en  1754,  mort  en  1776.  » 

Catalogue  alphabétique  des  livres  de  la  Bibliothèque  de  l'Académie  (do 
Bordeaux)  suivi  d'une  liste  dressée  par  M.  Tournon.  A  la  suite  se  trouve 
une  autre  liste  de  manuscrits,  indiquant  «  les  liasses  ou'  paquets  conton:i:it 
les  manuscrits  des  membres  de  l'Académie  de  cette  ville  et  ceux  des  asso- 
ciés ou  correspondants  régnicoles  ou  étrangers  de  la  dite  Académie  ».  (A.  R. 
Céleste,  Mémoires-Manuscrits  de  l  Ancienne  Académie  de  Bordeaux.  Acadé- 
mie des  Sciences,  Belles-lelires  et  Arts  de  Bordeaux,  Table...  Documents... 
Catalogues...  Bordeaux,  1879,  p.  359.  —  Merget,  Elude  sur  les  Travaux  de 
Homas.  —  Académie  de  Bordeaux,  1853,  p.  451.) 

Année  1755.  —  Jacques  de  Romas  nommé  membre  conespon 
dant  de  l'Académie  Royale  des  Sciences. 

Mémoire  où,  après  avoir  donné  un  moyen  aisé  pour  élever  {ort 
haut  el  à  peu  de  frais  un  corps  éleclrisable  isolé,  on  rapporte  des 
observations  frappantes  qui  prouvent  que  plus  le  corps  isolé  est 
élevé  au-dessus  de  la  terre,  plus  le  feu  de  l électricité  est  abondant, 
par  M.  de  Romas,  assesseur  au  présidial  de  Nérac.  (Mémoires  de 
mathématique  et  de  physique  présentés  à  l'Académie  des  Sciences 
par  divers  savants  et  lus  dans  les  assemblées  publiques.  1755,  t.  ii, 
pp.  393-407.) 

7  Ma;^s  1756.  —  En  1750,  un  journaliste,  m'ayanl  paru  chercher 
le  moyen  de  m'enlever,  à  petit  bruit,  l'invcjilion  du  cerf-volant,  je 
demandai  à  l'Académie,  le  7  mars  de  la  môme  année,  une  expédi- 
tion deMa  finale  de  celle  lettre  (celle  du  12  juillet  1752.)  {Lettre, 
p.  107.) 

29  Septembre  175G.  —  Romas  publie  dans  la  Feuille  hebdoma- 
daire de  Paris  pour  la  Province,  sa  7"®  expérience  prouvant  «  que 
le  trait  foudroyant  peut  être  divisé  ».  {Mémoire,  p.  55.) 

Année  17'i....  —  Problème  :  Diviser  un  angle,  un  arc  quelconque 
en  trois  parties  égales,  avec  figures  (manuscrit). 

1*'  Mars.  —  Lettre  de  M.  de  Romas  au  secrétaire  de  V Académie 
de  Bordeaux.  Manuscrit  raturé  dans  les  archives  de  M.  de  Frère  de 
Pey recave.  (Tamizey  de  Larroque.) 

L'original  est  conservé  parmi  les  Lettres  et  pièces  diverses  pour 
servir  à  Vhistoire  de  rAcadémie  de  Bordeaux,  conservées  dans  la 
J)ibliolhèque  de  la  même  ville.  J.  Andricu  dit  avec  juste  raison 
<]ue  celle  lettre  a  été  reproduite  dans  la  Table  historique  et  méthodi- 
que des  travaux  et  publications  de  F  Académie  de  Bordeaux  (Bor 


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—  120  - 

(Jcaux,  Gounouilhou.  1879  iii-8**),  mais  il  en  atlribuc  à  tort  la  pu 
blicaliôn  à  M.  Gères  ;  rhonneur  en  revient  uniquement  à  M.  A.-R. 
Céleste.  Celle  reclificalion  s'étend  également  à.  une  autre  lettre  de 
Romas  dont  il  sera  parlé  plus  loin.  J'emprunterai  à  M.  Céleste  le 
lexle  de  ce  document  : 

«  Vous  vous  rappelés,  Monsieur,  que  Tannée  passée  il  fut  ques- 
tion dans  une  assemblée  particulière  de  l'Académie  de  sçavoir 
comment  je  devais  m'y  prendre  pour  détruire  l'idée  qu'on  a  donnée 
au  public,  à  mon  préjudice,  en  faveur  de  M.  Franklin,  au  sujet  do 
Vinvenlion  du  cerl-volant  électrique,  dans  un  journal  de  M.  Clément 
et  dans  une  lettre  raportée  à  la  suite  de  mon  mémoire  imprimé  dans 
le  deuxième  volume  des  Savants  étrangers  ;  vous  vous  rappelés 
aussi  sans  doute,  qu'on  fut  assés  généralement  d'avis  (vous  surtout 
Monsieur),  que  l'Académie  me  délivrai  un  ccrlificat  dans  lequel 
eHe  insérerait  la  fin  de  la  lettre  que  j'eus  l'honneur  de  lui  écrire  lo 
IS  juillet  1752,  et  que  vous  avez  dans  les  papiers  qu'elle  vous  a 
remis  en  dépôt.  Enfin,  vous  vous  rappelés  égallement  que  ce  certi- 
ficat ne  me  fut  pas  refusé  :  qu'au  contraire  il  me  fut  promis,  mais 
qu'on  me  conseilla,  pour  bien  des  raisons  inutiles  el  trop  longues 
à  rapporter  ici,  d'attendre  encore  (iuel(|uc  temps  et  de  réfléchir  à 
d'autres  moyens.  J'ay  condescendu  à  tout  ce  qu'on  a  voulu  ;  après 
bien  dps  réflexions,  je  me  suis  déterminé  à  écrire  à  M.  l'abbé  Nollet 
(qui  était  chargé  par  l'Académie  de  Paris  de  veiller  à  l'impression 
de  mon  mémoire)  [)our  luy  reprocher  d'y  avoir  inséré  par  manière 
de  note  une  lettre  qu'il  suppose  avoir  reçue  six  mois  auparavant 
sans  m'en  avoir  averti,  quoyque  dans  cet  intervalle  il  m'eût  écrit 
deux  fois  sur  ce  sujet.  Dans  le  vif  reproche  que  je  lui  fais  j'ajoute 
(|ue  s'il  m'eût  averti  de  ce  qu'il  allait  faire,  j'aurais  pu  luy  envoyer 
ma  lettre  écrite  le  13  juillet  1752  à  l'Académie  de  Bordeaux,  et  qu'il 
y  aurait  vu  que  Vidée  du  cerf-volant  niestoit  venue,  sinon  avant 
M.  Franklin,  du  moins  en  même  temps.  M.  l'abbé  Nollet,  qui  s'est 
rappelé  sans  doute  tous  les  faits  dont  je  me  plains  à  luy,  et  qui  a 
reconnu  son  peu  d'atlenlion  à  me  conserver  ce  qui  m'est  dû,  ne 
m'a  pas  fait  attendre  longtemps  sa  réponse,  contre  son  ordinaire. 
D'abord  il  s'excuse  en  me  priant  de  ne  pas  croire  que  celle  noie 
vienne  de  luy  ;  qu'il  ne  reconnaît  (jue  moy  pour  inventeur  du  cerf- 
volant  électrique  et  pour  me  prou\er  qu'il  parle  sincèrement,  il  me 
sollicite  de  luy  envoyer  non  seulement  la  fin  de  ma  lettre  du  13  juillet 
1752  avec  un  certificat  de  l'Académie  portant  que  ledit  extrait  est 
fidèle,  mais  il  me  presse  encore  d'ajouter  à  cette  première  preuve 


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—  121  — 

les  certificats  de  M.  le  chevalier  de  Vivens  et  autres  personnes 
dont  j'ay  entendu  parler  au  commencement  de  mon  mémoire  sur  U- 
cerl-volant,  au  moyen  de  quoy  il  m*engage,  m'assure  l-il,  à  tra 
vailler  pour  réparer  la  faute  commise.  Je  ne  sçay.  Monsieur,  si 
l'Académie  voudra  me  faire  délivrer  celle  fin  de  ma  lettre  et  la  cer- 
tifier véritable  ;  en  tout  cas,  j'ose  espérer,  car  il  me  semble  que  dès 
qu'elle  m'a  admis  au  nombre  de  ses  associés,  la  chose  est  aussi  in- 
téressante pour  elle  que  pour  mo^/,  et  si  elle  veut  le  faire,  je  m© 

flatte  que  vous  voudrez  bien  me  Tenvoyer  aussitôt (1).  » 

Celte  leUre  a  été  écrite  à  Nérac,  le  1"  mars  1757. 

16  AoiT.  —^  Orage  décrit  dans  la  lettre  à  Tabbé  NoUel  le  26  août. 

26  Août.  —  Lettre  à  M.  l'abbé  Nollet  dans  les  Mémoires  de  ma- 
thématique et  de  physique  présentés  à  V Académie  royale  des 
sciences  par  divers  semants,  t.  iv,  p.  511  et  suiv.  : 

«  Vous  jugeâtes,  Monsieur,  que  ma  première  expérience  électri- 
que du  cerf  volant,  où  j'eus  le  [)laisir  de  voir  des  larmes  de  feu  do 
sept  à  huit  pouces  de  longueur,  mériterait  d'ôlre  connue  du  public, 
puisque  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  l'insérer  dans  le  second  vo 
lume  des  mémoires  fournis  par  les  étrangers  à  votre  académie  : 
mais  les  effets  électriques  du  même  cerf-volant  ont  été  bien  autre 
chose  dans  une  expérience  que  je  fis  le  16  de  ce  mois,  pendant  un 
orage  que  j'ose  dire  n'avoir  élé  que  médiocre,  puisqu'il  ne  tonna 
presque  point  et  que  la  pluie  fut  fort  menue.  Imaginez-vous  de  voir, 
Monsieur,  des  lames  de  feu  de  neuf  à  dix  pieds  de  longueur  et 
d'un  pouce  de  grosseur,  qui  faisaient  autant  de  bruit  que  des  coups 
de  pistolet...  » 

20  Novembre.  —  Lettre  à  Vlntendant  de  Bordeaux,  sur  la  chaire 
de  physique  expérimentale. 

8  Décembre.  —  Autre  lettre  à  Vlntendant  de  Bordeaux  sur  le 
même  sujeL 

Mémoire  sur  l'établissement  d'une  chaire  de  physique  expérimen- 
tale. (Tamizey  de  Larroque.) 

Ces  deux  lettres-mémoires  appartiennent  en  originaux  à  M.  le 
baron  de  Frère  de  Peyrecave  ;  elles  n'ont  pas  été  cataloguées  par 
J.  Andrieu. 


(1)  Loc.  cil,,  pp.  331-333. 


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—  122  - 

27  Juin  1758.  —  Pose  de  la  première  pierre  de  l'église  de  Saint- 
Nicolas,  à  Nérac,  par  M.  du  Bernct  de  Mazères,  siibdélégué  au  nom 
de  M.  Tourny.  Jacques  de  Romas  était  un  des  commissaires  nom- 
més par  la  commune  de  Nérac  pour  la  reconstruction  de  cet  édi- 
fice ;  les  autres  commissaires  étaient  MM.  de  Mathissqn,  de  Tren- 
cjuclléon  et  de  Gramon,  ayant  M.  Jacques  Mourlan  pour  trésorier. 
(Samazcuilh,  Dictionnaire  de  V arrondissement  de  Nérac,  nouvelle 
édition.  Nérac,  1881,  pp.  540-552.) 

Les  travaux  s'exécutèrent  sous  la  direction  de  M.  Sauvageot,  ar- 
chitecte, celui-là  même  que  de  Romas  chargea  de  remettre  sa  Lettre 
d.^  protestation  au  directeur  du  Journal  Encyclopédigue. 

Année  1758.  —  Mémoire  au  sulet  de  rétablissement  d'une  chaire 
de  physique  expérimentale.  (T.  de  L.)  Non  catalogué  par  J.  An- 
drieu. 

9  Juillet.  —  Lettre  à  l'Intendant  de  Bordeaux,  M.  de  Tourny. 
(T.  de  L.)  Non  cataloguée  par  J.  Andrieu. 

10  Juillet.  — ^  Lettre  de  M.  de  Homas  à  Vlntendant  de  Bordeaux, 
(T.  deL.)  Non  catalogué  par  J.  Andrieu. 

0  Août.  —  Lettre  de  M.  de  Romas  adressée  à  M.  Duchesne, 
écuyer,  chef  des  bureaux  de  Vintendance  à  Bordeaux,  concernant 
rétablissement  d'une  chaire  de  physique  à  Bordeaux.  (T.  de  L.). 
Non  cataloguée  par  J.  Andrieu. 

14  Septembre.  —  Lettre  à  Vintendant  (de  Bordeaux).  (T.  de  L.) 
Non  cataloguée  par  J.  Andrieu. 

18  Novembre.  —  Lettre  à  Vlntendant  de  Bordeaux  au  sujet  du 
mémoire  concernant  rétablissement  d'une  chaire  de  Physique. 
(T.  de  L.)  Non  cataloguée  par  J.  Andrieu. 

25  Aoi:t  1759.  —  Lecture,  en  séance  publique  de  l'Académie  des 
Sciences  de  Bordeaux,  du  premier  Mémoire  sur  les  moyens  de  a.* 
garantir  du  tonnerre. 

«  J'eus  bientôt  lieu  de  me  savoir  gré  d'avoir  saisi  cotte  circons- 
tance pour  faire  mon  [)romier  coup  d'essai.  Non  seulement  la  sur- 
prise de  mes  auditeurs  fut  marquée  par  plusieurs  exclamations, 
dont  quelques-unes  furent  prolongées  au  point  de  m'obliger  à  dis- 
continuer de  lire  ;  elle  éclata  encore  à  la  fin,  par  des  signes  d'ap- 
plaudissement, inusités  dans  des  assemblées  de  cette  espèce. 

«  Quoique  ces  applaudissements  dussent  réveiller  mon  amour- 
propre,  néanmoins  ils  ne  m'éblouirent  point  assez  pour  me  persua- 


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—  12Î  — 

der  que  mon  Mémoire  méritai  d'être  livré  tout  de  suite  à  l'impri- 
meur. »  (Avertissement,  p.  vu  et  vin.) 

Année  1750. 
«  Le  7  juin  1753,  Jacques  de  Rouias  fil,  avec  Dulil,  sur  la  route  de  Mézin, 
sa  première  expérience  du  cerf-volant  électrique.  Les  essais  ayant  réussi, 
il  les  répéta  à  Bordeaux  un  jour  d'orage,  dans  le  jardin  public,  en  pré 
sence  des  membres  de  l'Académie  et  de  l'intendant  M.  de  Tourny.  Il  obtint 
des  effets  tels,  qu'on  l'obligea  de  suspendre  l'expérience,  crainte  d'accident. 
Le  cerf-volant  ayant  été  déposé  dans  un  café  .voisin,  le  hasard  Ht  que  la 
foudre  tomba  sur  la  maison.  Aussitôt,  le  propriétaire  du  café  et  les  voisins 
de  s'écrier  que  l'appareil  avait  attiré  le  tonnerre.  On  déchira  le  cerf-volant, 
et  Romas  lui-même  fut  menacé.  Depuis  ce  temps,  le  peuple  le  montrait  du 
doigt  en  disant  que  le  Diable  lui  avait  tordu  le  cou.  Romas  portait  en  effet 
la  tête  inclinée...  »  (Faugère-Dubourg,  La  Guirlande  des  Marguerites,  Nérac 
et  Bordeaux,  1876,  in-8",  p.  178.  Cfr.  Merget,  loe.  cit.,  p.  304.) 

Année  176Q.  —  Dans  sa  Lelire  an  rédacteur  du  Journal  Encyclo 
pédique,  Jacques  de  Romas  parle  avec  une  complaisance  bien  na- 
turelle des  Lettres  que  lui  avait  adressées  l'abbé  NoUet  dans  un 
livre,  alors  célèbre.  Nous  croyons  indispensable  de  donner  l'essen- 
tiel de  ces  documents  qui  font  grand  honneur  à  l'humble  physicien 
néracais. 

Dix-sKPTiÈME  LïnTHE,  sur  les  cerls-volanls  éleclriqucSy  comme  nouvelle  ma- 
nière d'isoler  les  corps  quon  veut  électriser^  et  sur  quelques  diUicultés  con- 
cernant les  ellluenees  et  aflluences  simultanées.  A  M.  DE  ROMAS,  assesseur 
au  Présidial  de  !^^érac. 

Monsieur, 
J'avois  bien  prévu  que  vous  ne  verriez  pas  sans  une  forte  peine,  la  Lettre 
de  M.  Watson,  publiée  dans  le  second  tome  des  Mémoires  Etrangers  ;  en 
effet,  elle  laisse  à  penser  que  vous  n'êtes  pas  le  premier  Auteur  du  cerf- 
volant  électrique  :  persuadé  comme  je  le  suis,  que  vous  ne  tenez  que  de 
vous-même  celte  ingénieuse  nouveauté,  je  conviens  que  vous  pouvez  être 
mécontent  de  la  voir  attribuer  à  un  autre  ;  mais  l'Académie  pouvait-elle  se 
dispenser  d'accorder  la  priorité  d'invention  à  M.  Franklin  qui  avait  pris 
date  avant  vous  ?  Si  j'avais  eu  connaissance  de  la  lettre  que  vous  avioz 
écrite  sur  ce  sujet  à  l'Académie  de  Bordeaux,  le  13  juillet  1752,  si  j'avais  *«i 
les  mesures  que  vous  aviez  prises  avec  M.  Duthil  dès  le  mois  d'août  de  la 
même  année,  pour  vous  procurer  un  cerf-volant  convenable  à  votre  dessein, 
et  la  confidence  que  vous  en  aviez  faite  à  M.  le  Chevalier  de  Vivens,  que 
j'ai  bien  l'honneur  de  connaître,  et  dont  le  témoignage  auroit  suffi,  on  n'au- 
rait point  fait  valoir  contre  vous,  et  en  faveur  de  M.  Franklin,  la  Lettre  de 
M.  Watson,  dont  la  date  ne  remonte  pas  au-delà  du  15  janvier  1753.  Oa 
vous  aurait  certainement  assuré  la  propriété  de  l'invention,  en  insérant  vos 
titres  dans  la  note  dont  vous  vous  plaignez.  J'ai  eu  tort,  sans  doute,  si  }\\\ 
occasionné  votre  inaction,  et  le  silence  que  vous  avez  gardé  à  cet  égard,  en 
ne  vous  communiquant  point  à  propos  les  nouvelles  que  j'avais  reçues  de 
Londres.  C'est  une  omission  dont  je  me  repens,  et  que  je  vous  prie  de  me 
pardonner  en  considération  des  différents  objets  qui  partagent  mon  temps, 
et  du  peu  de  loisir  qui  me  reste  pour  satisfaire  à  tout  ce  que  mes  amis  et 
mes  correspondants  exigent  de  moi. 


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-  124  - 

Au  reste,  il  n'y  a  point  de  prescription  contre  les  preuves  que  vous  avez 
&  produire.  Si  vous  avez  à  cœur  que  rAcadéniie  en  prenne  connaissance,  et 
qu'elle  votis  rende  justice,  vous  poiivez  compter  sur  mon  zèle  pour  les  faire 
valoir  auprès  d'elle.  Instruit  par  la  letlre  de  M.  Walson,  je  n'ai  pu,  sans 
faire  tort  à  M.  Franklin,  laisser  ignorer  ce  que  je  croyais  qu'il  a  voit  fait 
avant  vous  ;  j'exposerai  avec  la  môme  imparlialilcS  ce  qui  pourra  prouver 
que  vous  l'aviez  prévenu. 

Si  quelqu'un  vous  conteste  d'avoir  le  premier  imaginé  un  moyen  sur  de 
rcconnoître  et  de  Iran.^porler  sous  vos  yeux  les  feux  électriques  qui  régnent 
en  certains  temps  dans  la  région  des  nuées,  on  ne  peut,  sans  injustice,  vous 
disputer  l'honneur  d'avoir,  mieux  que  personne,  concerté  et  l'instrument  pro- 
pre à  cet  effet,  et  la  manière  de  le  mettre  en  usage.  Il  est  certain  qu'aucun 
avant  vous  n'avait  imaginé  de  filer  la  corde  du  cerf-volant  avec  du  chanvre 
et  du  métal  unis  ensemble.  C'est  pourtant  le  fil  de  laton  ou  de  fer  que  vous 
faites  entrer  dans  celte  espèce  de  conducteur,  qui  en  fait  le  principal  mé- 
rite ;  c'est  lui  qui  amène  le  fluide  électrique,  et  en  plus  grande  abondance 
et  avec  plus  de  force  que  ne  pourrait  jamais  le  faire  le  chanvre  seul,  quand 
même  il  serait  mouillé  ;  en  con.servant  à  la  corde  une  flexibilité  suffisante, 
ce  métal  la  rend  plus  propre  à  résister  aux  efforts  du  vent  :  cordon  de  soie 
que  vous  attachez  au  bout  pour  la  tenir  isolée,  est  une  précaution  que  la 
prudence  exige... 

I.e  riocle  abbé  continue  à  exposer  et  à  discuter  les  appcireils  in- 
ventés par  son  correspondant,  (|u*il  met  en  li^arde  conti'c  les  dan- 
gers que  présentent  ses  expériences  puis  il  insiste  sur  Tiinportance 
exceptionnelle  des  résultais  de  ces  expériences. 

«  Comme  vous  avez  le  mérite  d'avoir  employé  les  cerf-volants  avec  plu» 
d'intelligence  et  de  sagacité  que  personne  avant  vous,  il  faut  convenir  aussi 
que  vous  avez  l'avantage  d'avoir  obtenu  des  effets  supérieiu-s  à  tout  ce  que 
l'on  a  jamais  vu  dans  ce  genre,  des  effets  tels  qu'on  vous  aurait  peut-être 
soupçonné  d'exagération,  si  vous  n'aviez  eu  tout  une  ville  pour  témoin  de 
vos  expériences.  J'en  ai  rendu  compte  à  l'Académie  par  la  lecture  môme  de 
votre  Lettre  du  26  août  1756  ;  je  ne  puis  vous  dire  combien  on  fut  étonné, 
au  récit  de  ces  traits  de  {eu  spontanés  de  la  grosseur  d'un  pouce^  et  de  In 
longueur  de  dix  pieds,  qui  sélançoient  sur  les  corps  non  électrisés  les  pins 
voisins,  et  qui  éclatoient  avec  un  bruit  égal  à  celui  d'un  pistolet.  » 

L'abbé  Nollet  discute  ensuite  les  conclusions  tirées  par  Romas 
de  ces  phénomènes  et,  surtout,  les  moyens  pour  se  garantir  de  la 
foudre.  Celte  discussion  est  fort  longue  et  beaucoup  trop  technique 
pour  trouver  place  ici  ;  il  faut  toutefois  retenir  la  fin  de  celte  inter- 
minable épilrc. 

Quant  aux  Electricités  en  plus  et  en  moins,  résineuse  et  vitrée,  dont  vous 
me  parlez,  je  ne  suis  point  surpris  que  vous  n'admettiez  point  ces  distinc- 
tions telles  qu'on  nous  les  donne  ;  vous  êtes  trop  au  fait  des  phénomènes, 
et  trop  bon  observateur,  pour  n'avoir  jmint  apperçu  tout  le  foible  de  ces 
hypothèses  ;  je  trouve  vos  réflexions  à  cet  égard  très  judicieuses  ;  et  je 
n'aurais  pas  manqué  de  les  joindre  aux  miennes  dans  les  Mémoires  que  j'ai 
lus  sur  ces  questions  à  l'Académie,  si  je  les  eusse  reçues  plus  tôt.  Au  reste, 
si  vous  voyiez  ces  disi)utes  d'aussi  près  que  moi,  vous  reconnoîtriez  sans 
peine  que  ceux  qui  les  ont  renouvelées,  et.  qui  les  soutiennent  avec  plus  de 


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—  125  — 

chaleur,  sont  moins  occupés  du  progrès  de  la  Physique,  que  du  parti  qu'ils 
ont  pris  de  me  contredire  :  le  Ion  avec  lequel  ils  m'ont  attaqué,  décèle  leur 
intention  ;  et  j'ai  tout  lieu  de  croire  que  ce  qu'ils  veulent  préférablemenl  a 
tout,  c'est  que  j'aye  tort,  en  réalité  ou  en  apparence,  et  qu'on  perde  de  vue 
les  efHuences  et  aitluenees  simultanées  en  matière  d'électricité.  Mais,  comme 
vous  dites  fort  bien,  cela  ne  dépend  ni  d'eux  ni  de  moi  ;  les  querelles  des 
hommes  passent  avec  eux,  les  faits  subsistent,  et  la  postérité  qui  voit  les 
choses  de  sang-froid,  et  sans  intérêt  personnel,  juge  avec  impartialité,  et  dé- 
barrasse la  vérité  des  intrigues  qui  l'empéchoient  de  paraître  dans  son  jour. 

Continuez  vos  recherches  sur  l'électricité  :  cet  objet  languit  entre  m  *8 
mains  ;  mes  occupations  se  multiplient,  le  temps  et  la  santé  me  manquent  ; 
faites-moi  part  de  vos  découvertes,  j'en  serai  très  reconnaissant. 

J'ai  l'honneur  d'être,*  etc. 

Lettres  sur  lÏ:lecthicité  dans  lesquelles  on  soutient  le  principe 

des  E([luences  et  Alfluences    simultanées    contre    la    doctrine    de 

M.  Franklin,  et  contre  les  nouvelles  prétentions  de  ses  partisans.,, 

par  M.  Vabbé  Nollet,  de  l'Académie  Royale  des  Sciences,  etc.  etc., 

seconde  partie,  A  Paris,  chez  II.-L.  (Juériii,  et  L.-E.  Délateur...  . 

MDCC.LX.  In-8%  pp.  228-248.  Dans  sa  Quinzième  Lettre,  pour 

servir  de  Réponse  à  celle  du  R,  P.  Beccaria,  Tabbé  Nollel  prend 

vivement  en  main  la  cause  de  J.  de  Homas. 

«  Vous  avez  fait,  dit  l'abbé  au  révérend  Père,  sur  rElcctricilé  naturelle  et 
sur  les  météores,  une  quantité  prodigieuse  d'expériences  et  d'observatio'i:^ 
qui  vous  font  honneur  ;  et  c'est  très  sincèrement  que  j'applaudis  pu  zèle  et 
à  la  sagacité  «dont  vous  avez  fait  preuve  par  ce  travail  également  pénible  ci 
délicat  ;  mais  vous  montrez  trop  de  chaleur  et  d'intérêt  pour  U,  système  que 
vous  voulez  faire  valoir  ;  il  est  à  craindre  que  le  lecteur,  qui  n'aura  i)îis 
goûté  comme  vous  la  doctrine  de  M.  Franklin,  n'en  prenne  de  la  défiance 
contre  les  faits  que  vous  rapportez.  En  parlant  de  votre  cerf-volant,  il  fal- 
lait faire  mention  de  celui  de  M.  de  Homas  (Lieutenant,  Assesseur  au  Prési- 
dial  de  Nérac,  en  Gascogne,  et  correspondant  de  l'Académie  Royale  des 
Sciences  de  Paris)  ;  c'est  lui  qui  a  imaginé  le  premier  d'unir  le  métal  avec 
le  chanvre  pour  faire  une  corde  qui  fit  arriver  plus  sûrement  et  plus  abon- 
.  «dammenl  la  matière  électrique  des  nuages  ;  et  celte  invention  lui  a  valu  des 
effets  supérieurs  à  tout  ce  qu'on  avait  vu  avant  et  depuis  lui  dans  de  pareil- 
les expériences  ;  on  aura  donc  peine  à  croire  que  vous  n'en  avez  pas  eiî 
connoissance,  quand  on  considèrrra  que  vous  prenez  soin  de  vous  faire 
instruire  de  ce  qui  se  passe  en  Electricité,  même  au-delà  des  mers...  » 
ÇLoc.  cit.,  p.  187-189.) 

Anxée  1760.  —  Romas  éludic  les  effets  de  la  foudre  sur  les  tours 
du  moulin  de  Barbasle. 

«  Depuis  le  25  du  mois  d'août  1759,  je  désirais  ardemment  de  voir 
les  effets  d'un  coup  de  tonnerre.  Quelques  années  après,  informé 
que  ce  météore  était  lombé  sur  une  tour  quarrée,  située  h  rcxtrémilé 
d'un  Bourg,  nommé  Barbasle,  éloifrné  de  mon  domicile  d'une. lieue, 
et  qu'il  restait  sur  cet  édifice  des  traces  frappantes  du  passage  du 
feu  du  ciel,  je  m'y  transportai  quatre  jours  après  cet  événement. 

9 


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—  126  — 

«  D'abord  je  vis,  comme  l'on  me  Tavait  annoncé,  que  la  tuile 
plate  h  crochet,  qui  couvrait  la  surface  triangulaire  du  pavillon, 
faisant  face  au  Sud-Ouest,  était  presque  toute  enlevée  depuis  la 
pointe  jusqu'à  la  pierre  angulaire  uu  coin  de  l'entablement  qui 
vise  le  Sud,  et  que  cette  pierre  était  fraîchement  écornée. 

«  Après  ces  premières  observations,  j'entrai  dans  la  tour...  Je 
dirai que  j'ai  imité  les  effets  du  tonnerre,,  marqués  sur  le  pa- 
villon et  l'arbre  de  Barbaste,  dans  deux  expériences  faites  exprès 
avec  mon  cerf-volant  en  temps  orageux  ;  imitation,  sans  contredit, 
très  concluante,  puisque  je  n'y  aurais  pas  réussi,  si  les  choses  ne  se 
passaient  pas  de  même  dans  la  nature.  »  (Romas,  Mémoire^ 
pp.  73...  79.) 

Personne  encore,  à  ma  connaissance,  n'avait  signalé  cet  intéres- 
sant épisode  de  l'histoire  du  Moulin  fortifié  de  Barbaste,  l'un  des 
plus  beaux  et  des  plus  intéressants  monuments  de  l'Agenais.  îl 
était  classique  d'y  rattacher  le  souvenir  d'Henri  IV  ;  désormais  il 
faudra  y  ajouter  respectueusement  celui  de  Romas. 

Année  1761.  —  L'intendant  de  Bordeaux,  Boutin,  avait  projeté 
de  créer  une  Société  d'Agriculture,  siégeant  à  Bordeaux  et  compre- 
nant parmi  ses  membres  tous  les  agronomes  éminents  de  la  pro- 
vince. «  Romas,  assesseur  au  Présidial  »,  devait  en  faire  partie. 
Cette  utile  institution  échoua  par  le  mauvais  vouloir  du  Parlement 
et  de  l'Académie  de  Bordeaux.  Cela  résulte  d'une  lettre  de  M.  Es 
mcngard,  successeur  de  M.  Boulin,  à  M.  Berlin  (18  juillet  1772), 
qui  raconte  les  faits  résumés  ici.  (Archives  historiques  de  la  Gi- 
ronde, t.  1*',  pp.  247-248.) 

3  Mars  1761.  —  Lettre  à  A/,  de  Lamontaigne  pour  obtenir  des 
pièces  prouvant  sa  priorité  sur  Vinvention  du  cer(-volant  électri- 
que. (T.  de  L.)  —  J.  Andrieu  date  du  5  mars  1761.)  —  Acad.  de 
Bordeaux,  t.  ix.) 

Voici  ce  que  dit  de  Romas  de  celte  lettre  : 

«  Un  Particulier  s'étant  avisé,  en  1760,  de  renouveller  la  querelle 
à  l'occasion  d'une  lettre  de  M.  Watson,  je  demandai  de  nouveau, 
au  mois  de  mars  1761,  l'expédition  dont  je  viens  de  parler  (de  la 
lettre  du  12  juillet  1752)...  Cette  expédition  fut  faite  le  10  de  juillet.» 
(Lettre,  p.  107.) 

12  Novembre  1761.  —  La  {euille  hebdomadaire  de  Toulouse  (?) 
publie  une  note  relative  à  Romas.  (Lettre,  p.  122.) 


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—  127  - 

Année  1761  (?). 

K  La  découverte  faite  par  M.  de  Romas,  et  la  réputation  dont  il  jouissait, 
lui  attirèrent  la  visite  de  plus  d'un  étranger  célèbre.  Le  chevalier  d'Acosta, 
ambassadeur  de  Portugal,  auprès  des  Provinces-Unies,  fut  de  ce  nombre. 
Persécuté  par  le  marquis  de  Tombal,  ministre  de  la  Cour  de  Lisbonne,  il 
vint  se  réfugier  en  France.  La  curiosité  l'amena  à  Nérac,  où  lié  intimement 
avec  le  savant  Physicien,  il  oublia  auprès  de  lui  son  infortune  et  vécut  igno- 
ré, ne  soupirant  ni  après  les  grandeurs,  ni  après  les  biens  dont  on  l'avoil 
dépouillé.  Lady  Marie  Worihley-Montagu  vint  aussi  à  Nérac  pour  assister 
à  quelques-uns  des  essais  de  M.  de  Romas  sur  l'électricité.  Madame  de 
Romas  lui  offrit  sa  maison,  la  combla  de  soin.s  et  obtint  son  amitié  et  sa 
confiance...  »  (\olicc  historique  sur  la  mile  de  I^érac^  par  le  Comte  Ville- 
ne\ive-Bargemont.  Agen,  Raymond  Noubel,  1807,  in-8',  p.  145,  note  1.) 

Il  a  été  déjà  fait  un  emprunt  à  ce  livre  rarissime,  et  à  celui  qui 

contribua  assez  activement  à  sa  documenlalion  pour  que  Tauleur 

l'en  remercie  expressément  dans  sa  dédicace. 

Aux  habitants  de  Nérac  —  «  ...  Je  dois  payer,  dit-il,  à  la  mémoire  de 
M.  Larrard-Villary,  votre  concitoyen,  un  tribut  de  reconnaissance,  pour  l'o- 
bligeance avec  laquelle  il  voulut  bien  me  communiquer  les  matériaux  qu'il 
avait  autrefois  rassemblés  pour  l'histoire  de  votre  ville...  » 

Nous  traiterons  ailleurs  des  rapports  des  époux  Romas  avec  l'il- 
lustre voyageuse  anglaise. 

Année  1704.  —  Extrait  des  registres  de  r Académie  Royale  des 
Sciences,  du  4  février  1764  : 

Messieurs  Duha.mel  et  l'.\bbk  Nollet,  qui  avoient  ét^  nommés  pour  exami- 
ner plusieurs  pièces  envoyées  par  M.  de  Romas,  tendantes  à  prouver  qu'il 
a  inventé  le  Cerf-volant  Electrique,  avant  qu'on  eût  connoissance  en  France 
des  expériences  faites  par  le  moyen  de  cet  instrument,  à  Philadelphie,  par 
M.  Franklin,  en  ayant  fait  leur  rapport,  l'Académie  a  jugé  que,  quoiqu'une 
lettre  de  M.  Watson,  imprimée  avec  le  mémoire  même  de  M.  de  Romas, 
dans  le  second  volume  des  Savants  Etrangers^  p.  395,  fasse  voir  que  M.  Fran- 
klin avait  fait  usage  à  Philadelphie  du  Cerf-volant  Electrique  plus  de  quatre 
mois  et  demi  avant  M.  de  Romas  ;  cependant  il  paroît,  par  différents  ténK.i- 
gnages  non  suspects,  que  M.  de  Romas  avoit  eu  celle  même  idée,  cl  l'avoit 
communiquée  à  plusieurs  personnes,  près  d'un  an  avant  que  M.  Franklin  ou 
lui  en  eussent  fait  usage  ;  et  il  ne  paroît  avoir  emprunté  à  personne  l'idé.^ 
d'appliquer  le  cerf-volant  aux  expériences  électriques.  En  foi  de  q\ioi  j'ai 
signé  le  présent  certificat. 

A  Paris,  le  8  février  1761.  ,.  ,. 

CinANDJEA.N    DE   rOlICHY, 

Secrétaire  perpétuel  de  V Académie  Royale  des  Sciences. 

(Mémoire  sur  les  Moyens  de  se  garantir  de  la  Foudre...  —  Pièces  justifi- 
catives, p.  15,3.  —  Voir  aussi  Lettre,  pp.  114,  115,  148,  etc.) 

.\nnée  1764.  —  Chaire  de  physique  expérimentale  et  de  mathé- 
matiques, à  Bordeaux,  projetée  par  Tourny  et  le  maréchal  de  Ri- 
chelieu, dont  le  plan  est  donné  par  Romas,  dans  lequel  celui-ci 
énumère  sçs  expériences  sur  réleclricilé,  sa  méthode  pour  relever 


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—  128  — 

la  lalitude  en  mer  par  un  temps  nébuleux  au  moyen  de  Taiguille 
aimantée,  son  procédé  pour  raccourcir  de  près  de  moitié,  et  ensuite 
des  deux  tiers,  le  télescope  à  réflexion  de  Newton,  et  sa  mécanique 
dite  du  cadran  universel,  applicable  surtout  à  l'astronomie  et  à  la 
marine  ;  originalité  de  son  plan  de  cours  de  physique,  en  ce  qu'il 
ne  sera  fait  qu'en  français,  et  clairement,  en  opposition  à  la  phy- 
sique latine  des  collèges,  où  les  phrases  remplacent  les  instruments 
et  les  machines  ;  il  se  propose,  au  contraire,  de  n'admettre  que  les 
conséquences  résultant  directement  des  expériences  et  des  observa- 
tions, (ï.  de  L.  —  La  Gascogne  dans  Vinventaire  des  Archives  dé- 
partementales de  Bordeaux,  Revue  de  Gascogne,  t.  xxxv,  1894, 
p.  459.) 

Mémoire  sur  un  nouveau  gouvernail,  accompagné  de  douze  figu- 
res et  de  leur  description.  (ï.  de  L.  —  J.  Andrieu.  —  Acad.  de 
Bordeaux,  t.  ix.) 

15  Janvier  1768.  —  Le  journal  Encyclopédique  porte  que  «  M. 
Priestley,  auteur  anglais,  qui  venoit  de  donner  VHistoire  de  VElec- 
tricité,  prétendait  que,  quand  je  m'avisai  de  faire  des  expériences 
électriques  en  temps  d'orage,  avec  un  cerf-vo.lanl,  ce  fut  parce  que 
j'avais  entendu  raconter  celles  qui  avoient  été  faites  en  1752  par 
M.  Franklin,  dans  l'Amérique  Septentrionale  de  même  que  celles 
qui  avoient  été  faites  l'année  suivante  en  Angleterre,  par  MM.  De- 
lor  et  d'Alibard.  »  (Avertissement,  p.  xiii  et  xiv.) 

«  ...  Il  y  a  apparence  que  je  ne  l'aurois  pas  connu  sitôt,  si  une 
personne  (M.  Dubourg,  médecin  habitué  à  Nérac)  qui  paraît  pren- 
dre intérêt  à  ce  qui  me  touche  ne  m'eût  envoyé  le  tome  du  15  jan- 
vier (1768),  en  m'avertissant  qu'il  était  question  de  moi  dans  ua 
second  extrait  que  vous  donnez  d'un  livre...  par  M.  Priestley...  {Let- 
tre, p.  77.) 

28  JA^fVIER  1768.  —  Observations  météorologiques,  (T.  de  L.  -- 
J.  Andrieu.  —  Acad.  de  Bordeaux,  t.  ix.) 

Fin  Juillet  1768.  —  Romas,  après  neuf  ans  d'observations  nou- 
velles, achève  d'écrire  à  nouveau,  pour  la  seconde  fois,  son  mé- 
moire. (Avertissement,  p.  xiii.) 

Fin  du  mois  d'Août  1768.  —  Romas  écrit  à  l'auteur  de  l'article 
du  Journal  Encylopédique  pour  réclamer  la  priorité  de  l'invention 
du  cerf-volant  électrique.  (Avertissement,  p.  xiv.)  Cette  lettre  occu- 
pe les  pages  96  à  144  du  livre  posthume  de  Romas  ;  elle  est  inti- 
tulée : 


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—  129  — 

LETTRE 

de  Monsieur  de  Romas,  Lieutenant-Assesseur  au  Présidial  de  Nérac, 
à  Vauteur  du  Journal  Encyclopédique,  au  suiet  de  rapplication 
du  cerl-volant  des  enfants  aux  expériences  de  Vélectriciié  et  de 
Vair. 

Cette  lettre  fut  réellement  envoyée  à  son  adresse  ;  voici  ce  que 
dil  à  ce  sujet  l'auteur  : 

«  Lorsque  j'écrivis  ceitc  lettre,  je  ne  savois  pas  que  plusieurs  sa- 
vants travaillassent  au  Journal  Encyclopédique.  C'est  par  le  billot 
de  M.  Lutton,  dpnt  j'ai  parlé  dans  mon  Avertissement,  que  j'en  fus 
instruit.  Mais  qu'il  y  ait  un  ou  plusieurs  Auteurs  de  ce  journal, 
cela  importe  peu  :  la  lettre  a  été  envoyée  par  la  Poste,  franche  do 
port,  à  l'adresse  indiquée,  cl  probablement  elle  y  est  parvenue.  »> 
(Mémoire,  p.  96,  note.) 

Louis  Figuier  a  reproduit  presque  en  entier  cette  lettre  dans  le 
chapitre  des  Merveilles  de  la  Science  consacré  à  Romas. 

6  Février  1769.  —  Remise  à  M.  Lulton,  gérant  du  Journal  En 
cyclopédique,  par  les  soins  du  sieur  Sauvageot,  architecte,  de  la 
seconde  note  de  Romas  aux  rédacteurs  de  ce  journal,  réclamant 
contre  l'assertion  de  Priestley.  (Avertissement,  pp.  xvi-xviii.) 

.Année  1770.  —  H  a  été  dit,  dans  l'introduction  de  ce  recueil  de 
fiches,  que  la  lettre  léguée  par  M.  de  Mourlan-Descudé  au  Musée 
d'Agen,  n'était  pas  de  Jacques  de  Romas,  mais  de  sa  femme.  Chro- 
nologiquement sa  place  est  ici,  mais  cette  lettre  est  une  réponse,  et 
son  intérêt  très  réel  à  la  lire  seule  devient  plus  grand  quand  on  con 
naît  la  lettre  de  Jacques  de  Romas  à  laquelle  elle  répond.  Or,  nous 
connaissons  cette*  lettre  ;  Samazeuilh  en  a  donné  un  extrait,  mais 
notre  vénéré  ami  Philippe  Tamizcy  de  Laroque  l'a  publiée  en  en- 
tier dans  son  précieux  livre  Lettres  inédites  de  quelques  hommes 
célèbres  de  VAgenais  (1)  ;  nous  la  reproduirons  pour  la  seconde 
fois,  tant  pour  rendre  plus  comprcMiensible  le  document  inédit  qui 
suivra,  que  pour  associer  la  mémoire  de  réminent  érudit  gontau- 
dais  à  l'histQirc  du  grand  physicien  néracais  dont,  plus  que  tout 
autre,  il  prisait  le  caractère  et  le  génie.  Le  manuscrit  original  fut 
communiqué  à  Tamizey  de  Larroquc  par  le  baron  de  Frère  de  Pey- 


(1)  Agen  1893,  p.  136. 


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—  130  - 

rocavc,  <iui  songeait  alors  à  publier  rensemblc  des  travaux  inédits 
de  Romas  conservés  dans  ses  archives  de  famille. 

A  Bordeaux,  le  26  mars  1776. 

C'est  sans  doute  pour  ne  pas  m'affliger,  ma  chère  amie,  que  lu  me  dis  le 
porter  à  merveille,  malgré  la  foule  d'humeurs  dont  tu  es  encore  tourmentée. 
Il  me  tarde  fort  de  voir  les  choses  par  moi-môme,  mais  il  y  a  apparence  que 
ce  sera  que  dans  la  semaine  sainte.  Je  n'ai  encore  rien  fini  ;  l'affaire  de  Ta- 
lignac  est  mise  seulement  en  train,  et  l'impression  de  mes  ouvrages  n'est  pas 
commencée,  soit  parce  que  les  imprimeurs  anciens,  à  qui  je  me  suis  adressé 
pour  aller  plus  vite  voudrait  tout  le  profit  pour  luy  (sic),  ce  qu'on  ne  me 
conseille  pas  de  faire  ;  car  tout  le  monde  présume  que  cet  ouvrage  sera 
vendu  comme  du  poivre. 

Sur  ce  propos,  je  te  diray  quelque  chose  qui,  je  pense,  te  surprendra 
agréablement  ;  j'ai  appris  d'un  anglais  que  mes  deux  mémoires,  l'un  sur  les 
expériences  du  cerf-volant  en  tems  d'orage,  l'autre  sur  celles  que  j'ai  faites 
avec  le  même  instrument  dans  un  temps  serein  ou  nébuleux,  nébuleux  ou 
simplement  vaporeux,  glacial  ou  tempéré,  sont  produits  (sic  pour  traduits  ?) 
en  anglais  depuis  plus  de  quinze  ans  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier, 
c'est  qu'un  savant,  nommé  M.  Latapy,  qui  est  actuellement  en  Angleterre, 
vient  d'écrire  à  M.  de  Secondât  que  s'étant  trouvé  à  Londres  d'un  repas 
avec  plusieurs  sçavanis  anglais,  ceux-cy  demandèrent  à  M.  Latapy  s'il  me 
connaissait,  que  celuy-cy  leur  ayant  répondu  qu'il  avait  mangé  avec  moy 
plusieurs  fois  ici  chez  M.  de  Secondât,  ils  parlèrent  avec  enthousiasme  de 
moy  et  de  mes  expériences  du  cerf-volant,  après  quoy  chacun  d'eux  s'étant 
armé  de  son  verre,  on  avoit  bu  à  la  santé  de  l'ingénieux  M.  Romas.  Ainsi, 
tu  vois  que  l'on  m'a  fait  en  Angleterre  k  peu  près  les  mêmes  honneurs  qu'on 
fit  il  y  a  quelques  années  à  l'illuistre  parlement  de  Paris. 

Il  est  arrivé  pendant  le  courant  de  la  semaine  dernière  plusieurs  fâcheux 
accidents  qui  ont  tellement  fait  tomber  toute  confiance  que  sur  le  meilleur 
papier  on  ne  trouverait  pas  un  écu.  Ce  sont  sept  à  huit  banqueroutes  parmi 
lesquelles  on  remarque  celle  du  receveur  du  grand  Bureau  et  du  receveur 
de  consignations.  Ce  qui  surprend  le  plus  à  l'égard  de  la  première  c'est 
que  l'employ  de  receveur  du  grand  Bureau  vaut  quelquefois  plus  de  qua- 
tre-vingt mille  livres  et  que  le  sieur  Amiel,  qui  en  était  vêtu,  en  avoit  obtenu 
la  survivance  .pour  son  fils,  car  par  sa  banqueroute  il  perd  un  bien  présent 
et  futur. 

Le  manuscrit  de  samedy  dernier  annonce  que  quatre  édits  qui  assujettissent 
les  gens  de  finance  à  taxe  avoient  été  enregistrés  au  parlement  de  Paris. 
Mais  comme  ces  édits  n'ont  pas  paru  ici,  on  n'en  sait  pas  bien  la  teneur.  On 
dit  seulement  que  les  secrétaires  du  grand  collège  sont  taxés  par  tête  A 
(piarante  mille  livres.  Les  autres  secrétaires  indistinctement  à  vingt  mille 
livres,  et  le  trésorier  de  France  à  sept  mille,  avec  cette  circonstance  que  ce 
sera  une  augmentation  de  finances  et  d'appointemens,  ce  qui  sera  un  cor- 
rectif à  ce  qu'on  avait  annoncé  d'abord. 

J'ay  bien  ouï  dire  ici  que  Taillac  devait  avoir  des  provisions,  mais  ayant 
fait  des  informations  à  cet  égard,  je  n'ay  pu  découvrir  le  vray  de  la  chose  ; 
en  tout  cas,  je  ne  m'occuperay  pas  de  cet  objet  qui  m'est  devenu  assez  in- 
différent depuis  que  je  me  suis  aperçu  qu'un  de  mes  confrères  qui  est  le 
principal  moteur  de  mon  affaire,  ainsi  que  de  beaucoup  d'autres  qui  ont 
agité  tout  Nérac,  a  varié  d'une  manière  peu  sensée. 

Adieu,  ma  chère  amie,  je  t'embrasse  mille  et  mille  fois. 

Jac(2ues  de  Romas. 


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-  131  - 

Mille  amUiés  à  mon  frère  et  renouvelle-moi  dans  le  souvenir  de  Monsieur 
le  Curé  d'Asquets  et  de  tous  mes  amis.  J'écris  par  cet  ordinaire  à  M.  do 
Sâubade. 

Voici  inainlenant  la  lettre  léguée  au  Musée  par  M.  Mourlan-Des- 
cudé  : 

Rien  ne  m'amuse  davantage,  mon  cher  amy,  que  cet  enthousiasme  de  nos 
savants  anglais.  Il  me  semble  les  voir  loster  (sic)  très  gravement  toute  la 
journée  k  tes  ingénieuses  pensées.  S'ils  sçavoient  le  mémoire  que  tu  as  fait 
sur  la  navigation,  ils  losteroient  (sic)  éternellement.  Mon  idée  serait  que  lu 
leur  fis  dire  que  tu  as  un  ouvrage  à  cet  égard  qui  mérite  l'attention  de  tou- 
tes les  puissances.  Nous  parlerons  de  cela  quand  j'aurai  le  plaisir  de  te 
voir. 

Capot  a  dit  que  Taillac  faisait  ses  visites  pour  sa  réception  ;  il  faudra  se 
recommander  à  quelqu'un  de  ces -messieurs  que  lu  connais  particulièrement, 
pour  qu'on  luy  fit  subir  un  examen  rigoureux. 

Adieu,  mon  cher  amy  ;  ménage-toy,  je  t'embrasse  de  tout  mon  cœur. 

Nérac,  le  29  mars  1776.  Mourlan  de  Romas. 

M.  de  Salles  te  prie  de  ne  point  partir  sans  voir  M.  de  Mesières  qui  doit 
le  remettre  un  petit  paquet  de  laine.  M.  de  Lafarge  le  demande  en 'grâce  de 
faire  juger  son  procès.  Tu  ne  me  parles  pas  de  Caille  (?).  Tous  tes  amis  le 
font  bien  des  compliments. 

A  Monsieur 
Monsieur  de  Romas^  chez  M.  Larroque,  rue  de  la  Mercy 

A  Bordeaux. 

30  Mars  1770.  —  Teslament  mystique  rédigé  par  Jac(iues  de  Ro- 
mas qui  était  en  ce  moinent  à  Bordeaux.  Ce  document,  découvert 
par  notre  érudit  ami,  M.  Tabbé  J.  Dubois,  qui  Ta  soigneusement 
analysé,  dans  son  travail  déjà  cité,  est  du  plus  haut  intérêt  pour  la 
lumière  qu'il  projette  sur  les  croyances  religieuses  et  le  caractère 
moral  du  grand  physicien  qui,  pas  plus  que  son  grand  antagoniste, 
Benjamen  Franklin,  ne  fut  ni  un  athée,  ni  un  impie.    • 

Année  1771.  —  Réponsi:  pour  le  siei :r  Jacques  de  Romas,  lieulc- 
nanl  assesseur  au  Présidial  de  Nérac,  en  qualilé  de  syndic  de  la 
Communauté  de  Calignac,  Dé[enseur  :  contre  sieur  Pierre-Joseph- 
Augustin  de  Saint-Sivier,  marquis  de  Montau,  petil-(ils  de  sieur 
Joseph-Hector  de  Saint-Sivier,  marquis  de  Monbiran,  et  arrière- 
petit-tils  de  François-Michel  de  Saint-Sivier  de  Montau,  opposant 
envers  un  Arrêt  de  la  Cour  du  4  septembre  1634,  et  Demandeur  en 
Cassation  et  restitution  de  la  taille  qui  a  été  payée  pour  le  Bois  de 
Danguilh,  en  conséquence  dudit  Arrêt.  (Sans  lieu  ni  date.  Bordeaux 
1771.  Petit  in-fol.  de  42  pp.) 

«  Factum  curieux,  dit  J.  Andrieu,  pour  les  indications  de  princi- 
pes qu'il  fournit  sur  la  matière  des  tailles  dans  notre  région.  »  Il 


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—  132  — 

faut  en  rapprocher  les  facturas  suivants  relatifs  aux  tailles  du  bois 
d'Anguille. 

Précis  pour  le  sieur  Comte  de  Montaut,  contre  le  Syndic  de  la 
Communauté  de  Calignac,  en  présence  de  M.  le  Procureur  du  Roij, 
en  la  Cour  des  Aydes  et  Finances  de  Guienne.  (Sans  lieu,  ni  date. 
Bordeaux  1771,  in-4*»  de  32  pp.) 

Réflexions  de  la  Communauté  de  Calignac  ou  Rélulaiion  d'un 
mémoire  fourni  par  le  sieur  de  Montaut,  seigneur  du  Saumonl, 
sous  le  titre  de  Précis.  (Bordeaux,  Impr.  de  Michel  Réacle,  sans 
date  (1773),  in-4«  de  63  pp.) 

Sur  la  famille  de  Montaut,  et  sur  le  marquis  de  Monbéran,  on 
trouvera  quchfues  renseignements  dans  la  Biographie  de  Varron- 
dissemenl  de  Nérac,  par  J.-F.  Samazeuilh.  Nérac,  1857,  in-18, 
p.  615  et  suiv. 

Le  lecteur  pourra  faire  des  rapprochements  utiles  entre  le  titre  de 
cette  publication  et  ce  qu'a  écrit  M.  Merget  sur  la  carrière  judi- 
ciaire de  J.  de  Romas  : 

a  Qu'il  ail  élé  magistrat  plein  de  zèle  et  légiste  rccommandable  par  ses 
lumières,  nous  l'accordons  sans  peine,  et  cela  se  montre  assez  clairement 
par  l'estime  générale  qu'il  sut  conquérir  dans  l'exercice  de  ses  délicates 
fondions.  On  peut  croire  cependant  qu'il  ne  ressentit  jamais  pour  les  spécu- 
lations abstraites  du  droit  qu'une  affection  très  modérée,  et  qu'au  lieu  de 
consacrer  ses  loisirs  à  méditer  Cujas  et  Bariole,  il  préféra  les  employer  :i 
étudier  la  physique  dans  les  ouvrages  de  Nollet...  toujours  est-il  qu'il  nous 
a  laissé,  non  pas  des  commentaires  sur  des  questions  de  jurisprudence ^  mais 
de  nombreux  écrits  scientifiques.  {Etude  sur  les  travaux  de  Romas.  Recueil 
des  Actes  de  V Académie  de  Bordeaux.  1853,  p.  450.) 

6  Décembre  1771.  —  Lettre  de  Jacques  de  /îorças  à  .1/.  de  Las- 
combes,  direeteur  de  r Académie  de  Bordeaux  (Minute  dans  les  ar 
chives  de  M.  de  Frère  de  Pey recave  :  Original  conservé  dans  le  re- 
cueil de  Lettres  et  pièces  diverses  pour  servir  à  l'histoire  de  l\Aca- 
démie  de  Bordeaux.  Celte  lettre  a  été  publiée  par  M.  Céleste  dans 
le  Catalogue  des  Manuscrits  de  Vancienne  Académie  (Académie  des 
ScienceSj  Belles-Lettres  et  Arts  de  Bordeaux.  Bordeaux,  1879,  pa- 
ges 333-331.)  J.  Andrieu  Ta  datée  du  5  septembre,  Tamizey  de  Lar- 
roque  a  inscrit  la  mention  exacte. 

En  voici  les  passages  les  plus  importants  : 

«  Vous  pensiez  Tannée  dernière.  Monsieur,  et  je  le  croyais  aussi, 
que  mon  mémoire  sur  le  moyen  de  se  garantir  du  tonnerre  dans  les 
maisons,  et  ma  lettre  à  Fauteur  du  Journal  Encyclopédique,  au  su- 
jet de  l'application  du  cerf-volant  des  enfants  à  Télectricité  de  l'air. 


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-r    133   -T 

allaient  êire  mis  toul  de  suite  sous  la  presse  ;  en  effet,  cela  était 
vraisemblable.  La  nomination  que  FAcadémie  fit  de  deux  commis- 
saires (vous  et  M.  I^rroque)  pour  examiner  ces  deux  ouvrages,  le 
rapport  favorable  que  vous  couchAles  par  écrit  et  la  délibération 
de  la  Compagnie  qui  confirma  votre  avis,  étaient  les  formalités 
qu'il  fallait  auparavant  remplir  ;  et  elles  le  furent  avant  le  mois  de 
mars.  Cependant  un  rien  a  été  le  premier  obstacle  à  Timpression, 
et  un  rien  encore  plus  petit,  si  Ton  peut  s'exprimer  ainsi,  a  été  le 
second.  D*abord  quinze  mois  se  sont  écoulés  sans  que  j'aye  pu 
avoir  l'extrait  de  la  délibération  définitive  de  TAcadémie  puisqu'il 
ne  m'a  été  délivré  que  le  mois  de  juin  dernier  ;  et  je  suis  actuelle- 
ment dans  l'attente  du  privilège  accordé  par  le  roy  à  la  Compagnie 
pour  l'impression  de  ses  ouvrages  et  de  ceux  de  ses  membres...  » 

Année  1772.  —  «  Près  de  trois  ans  se  sont  écoulés  depuis  que 
j'ai  reçu  le  billet  de  M.  Lutton...  »  (Avertissement,  p.  xxii.)  Cette 
constatation  donne  la  date  à  laquelle  de  Romas  écrivit  VAvertisse- 
menl  de  VAuleur  pour  son  Mémoire  sur  les  Moyens  de  se  garantir 
de  la  (oudre  ;  le  billet  de  M.  Lutton  est,  en  effet,  du  0  janvier  1769. 
(Avertissement,  p.  xviii.) 

21  Janvier  1776.  —  Mort  de  Jacques  de  Romas. 

«  Toujours  poursuivi  par  la  destinée,  Romas  ne  devait  point  jouir  de 

la  satisfaction  tardive  qu'il  espérait  retirer  de  celle  publication  (celle  du 
Mémoire  sur  les  moyens  de  se  garantir  de  la  foudre).  Il  mourut  en  1776, 
pendant  l'impression  même  do  son  ouvrage,  à  l'âge  de  70  ans.  Son  livre, 
imprimé  à  Bordeaux,  ne  parut  qu'après  sa  mort,  et  grâce  au  zèle  pieux  et 
aux  soins  de  ses  amis  du  château  de  Clairac 

«  L'intrépide  physicien  do  Nérac  est  donc  mort,  attristé,  à  ses  derniers 
moments,  par  la  pensée  de  l'injustice  dont  ses  contemporains  le  rendaient 
victime  ;  mais  il  léguait  à  la  postérité  les  pièces  du  procès.  Grâce  à  elles, 
l'impartialité  de  la  critique  peut  rendre,  plus  d'un  siècle  après  lui,  toute  jus- 
tice à  sa  mémoire »  (Louis  Figuier.  Les  Merveilles  de  la  Science.  Paris, 

Fume,  1867,  gr.  in-8  ,  t.  i,  pp.  517  et  552.) 

Année  177G.  —  Publication  de  Tccuvre  définitive  du  grand  phy- 
sicien dont  voici  le  titre  et  la  description  : 

MEMOIRE  sur  les  moyens  de  se  garantir  de  la  Foudre  dans  les 
maisons,  suivi  d'une  Lettre  sur  l'invention  du  Cerf-volant  Electri- 
que, avec  les  pièces  lusti[icatires  de  cette  même  Lettre,  par  M.  I'E 
ROM.^S,  Lieutenant  Assesseur  au  Présidialde  Nérac;  de  V Académie 
Royale  des  Sciences  de  Bordeaux  ;  correspondant  de  celle  de  Paris. 
«  Vidi  quasi  speciens  Klectri,  velut  aspectum  Ignis.  » 

{Ezéchiely  chap.  /,  vers.  27.) 

A  BORDEAUX,  chez  Bergeret,  rue  du  Pas  S.  George,  libraire,  cl 


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—  134  — 

se  trouve  à  Paris  -chez  Pissol,  quai  des  Augusiins.  M.DCCLXXVL 
In-12  de  xxiv-150  pp.  plus  3  pages  pour  le  Privilège  du  Roi  et  un 
folio  consacré  à  VExplication  des  [iyures  et  deux  planches,  assez 
pauvrement  gravées  par  un  certain  Courege  :  la  première,  plus 
grande  que  le  formai  du  livre  et  repliée,  sort  de  frontispice  ;  «  elle 
représente,  dit  VExplicalion,  rexpériencc  du  Cerf-volant  électri- 
cpie,  telle  qu'elle  est  décrite  dans  le  Mémoire,  pages  87  et  8i8.  »  La 
seconde  planche,  cjui  est  placée  à  la  page  50,  représente  divers  ap- 
pareils ayant  servi  à  l'expérience. 

V Avertissement  de  V Auteur  est  paginé  de  I  à  XXIV.  Vient  en- 
suite le  Mémoire  contenant  les  moyens  de  se  garantir  des  coups  les 
plus  ordinaires  de  la  Foudre  dans  les  maisons,  paginé  de  1  à  95. 
Les  pages  suivantes  jusqu'à  la  14i"'  sont  occupées  par  la  Lettre  de 
Monsieur  de  Romas,  lAeutenant-Assesseur  au  Présidial  de  A'crac, 
à  Vauteur  du  Journal  Encyclopédique,  au  su'iet  de  Vapplication  du 
Cerl-volanl  des  Enlants  aux  expériences  de  l'Electricité  de  l'air. 
Viennent  enfin  Titres  et  pièces  justificatives,  qui  prouvent  que 
M.  de  Romas  a  imaginé  avant  M.  Franklin  le  Cer[-volant  Electri- 
que (pp.  145-156)  ;  en  voici  les  titres  :  Lettre  de  M.  Franklin  à 
M.  de  Romas  (p.  145.)  —  Traduction  de  la  Lettre  de  M,  Franklin 
à  M.  de  Romas  (p.  146.)  —  Copie  du  Rapport  des  Commissaires 
nommés  par  V Académie  Royale  des  Sciences  de  Paris  (p.  148.)  — 
Extrait  des  Registres  de  l Académie  Royale  des  Sciences  du  4  fé- 
vrier 1764  (p.  153).  —  Certilicat  de  VAcadémie  de  Bordeaux  (pages 
154-156). 

25  Août  1770.  —  M.  de  Secondât  prononça  à  TAcadémie  de  Bor- 
deaux les  éloges  de  MM.  de  Romas,  Roux,  Tabbé  Leydet  et  Nadaud. 
(Jules  de  Gères.  Table  historique  et  méthodique  des  travaux  et  pu- 
blications de  VAcadémie  de  Bordeaux.  Bordeaux,  1877,  p.  39.) 

A  la  fin  de  sa  Description  abrégée  du  Département  de  Lot-et- 
Garonne  (1),  qui  est  datée  du  16  fructidoi*  an  VII,  Florimond  Bou- 
doir de  Saint-Amans  consacre  ces  quelques  lignes  intéressantes  au 
tant  que  judicieuses  à  notre  physicien  : 

Romas,  natif  de  Nérac,  physicien  zélé,  dont  le  nom  ne  doit  point  être  omis 
dans  les  fastes  du  déparlement  de  Lot-et-Garonne.  Peu  de  personnes  savent 
encore  que  Romas  fut  en  Europe  l'inventeur  du  cerf-volant  électrique  : 
cette  invention  ayant  été  revendiquée  depuis  la  mort  de  son  auteur  par 
Priestley  en  faveur  de  Francklin,  il  a  résulté  du  rapport  de  Nollet  et  de 


(1)  Agen,  imp.  Noubel,  an  VllI. 


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—  135  — 

Duhamel  à  l'Acadéniie  des  sciences  de  Paris,  du  certificat  de  l'Académie  de 
Bordeaux  et  du  témoignage  authentique  de  Vivens,  etc.,  que  ce  physicien  et 
celui  de  Philadelphie  avaient,  l'un  en  Europe,  l'autre  en  Amérique,  dans  :c 
même  temps,  la  même  idée  sur  le  même  sujet  ;  et  qu'ils  n'eurent  connais- 
sance de  leurs  expériences  respectives  que  lorsque  répandues  par  la  renom- 
mée, ils  n'auraient  pu  impunément  tenter  de  se  les  approprier.  Ces  preuves 
sont  consignées  à  la  suite  d'un  mémoire  posthume  de  Romas,  sur  les  moyens 
dtî  se  garantir  de  la  foudre  dans  les  maisons  et  que  sa  famille  a  publié  en 
1776.  »  (1). 


(1)  Loe.  c,  pp.  33  et  34. 


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III 


DEUX  PHYSICIENS  DU  DIX-HUITIÈME  SIÈCLE 

ROMAS  ET  VIVENS 


On  sait  quelle  vive  amitié  unissait  Jacques  de  Romas  au 
chevalier  de  Vivens,  physicien  et  agronome  des  plus  réputés, 
qui  habitait  Clairac  à  l'époque  même  où  se  faisaient  à  Nérac 
les  premières  expériences  de  la  barre  et  du  cerf-volant  élec- 
triques (1).  De  toutes  ces  expériences,  M.  de  Vivens  fut  le  té- 
moin et  parfois  le  coopérateur  et,  à  l'Académie  des  Sciences 
de  Paris,  Ton  dut  recourir  à  son  témoignage  pour  prouver 
que,  sur  les  moyens  de  se  garantir  de  la  foudre  dans  les  mai- 
sons, Franklin  et  Romas,  l'un  à  Philadelphie,  l'autre  à  Nérac, 
eurent  <(  dans  le  même  temps  la  même  idée  ;  qu'ils  ne  purent 
avoir  connaissance  de  Icui's  expériences  respectives  que  long- 
temps après  qu'elles  eurent  eu  lieu  de  part  et  d'autre,  et  que 
chacun  dans  sa  patrie  doit  être  regardé  comme  l'auteur  d'une 
des  plus  belles  machines  que  l'audace  du  génie  ait  encore  in- 
ventée ». 

Il  nous  a  laissé  une  sorte  de  journal  manuscrit  où,  jour  par 
jour,  avec  une  assiduité  surprenante,  une  précision  minu- 
tieuse, il  notait  toutes  les  observations  météorologiques, 
agronomiques ,  scientifiques ,  médicales  ou  autres  qu'il 
était  à  même  de  faire  au  cours  de  ses  expériences  au  château 
de  Barry  (2).  Ce  journal,  qui  s'étend  sur  une  période  de  39 
ans,  de  1739  à  1778,  ne  comprend  pas  moins  de  cinq  registres 
in-folios  et  de  20  liasses.  Recueilli  par  Florimond  Boudon  de 
Saint-Amans,  l'historien  de  l'Agenais  qui  était  aussi  un  biblio- 


(1)  François  de  Labat  de  Vivens,   physicien,   agronome,  né  à   Clairac  1b 
11  juillet  1697,  mort  au  même  endroit  le  20  avril  1780. 

(2)  Commune  de  Clairac.  Ce  château  est  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  le 
marquis  de  Poycn. 


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-  137  - 

phîle  et  un  collectionneur  avisé,  il  est  aujourd'hui  la  propriété 
des  archives  départementales  qui  l'ont  acquis  en  1888  (1). 

Il  nous  a  paru  intéressant,  au  moment  où  la  ville  de  Nérac 
va  payer  à  l'émule  de  Franklin  sa  dette  de  reconnaissance, 
d'extraire  de  ce  journal  les  notes  relatives  aux  travaux  de  Ro- 
mas.  Les  textes  montreront  que  le  chevalier  de  Vivens  ne  se 
rendait  pas  toujours  un  compte  bien  exact  de  l'importance  des 
découvertes  du  physicien  de  Nérac. 

Ces  textes  sont  de  trois  sortes.  Les  premiers  prouvent  que 
Jacques  de  Romas,  vers  1750,  avait  établi  un  thermomè- 
tre à  mercure  sur  les  mêmes  principes  que  Réaumur.  Les  se- 
conds concernent  les  expériences  de  la  barre  électrique  qui  eu- 
rent lieu  au  château  de  Barry  et  qui  précédèrent  celles  du 
cerf -volant.  On  leur  doit,  écrit  M.  Bergognié  (2)  «  la  connais- 
sance exacte  des  circonstances  dans  lesquelles  une  tige  isolée 
élevée  vers  le  ciel  donne  des  signes  électriques.  On  peut  tirer 
directement  de  ces  expériences  la  loi  aujourd'hui  classique 
d'après  laquelle  le  potentiel  d'une  couche  d'air  est  d'autant 
plus  élevé  que  sa  hauteur  au-dessus  du  sol  est  plus  grande. 
C'est  même  pour  vérifier  cette  loi  dans  des  limites  plus  éloi- 
gnées qu'après  avoir  dressé  au-dessus  de  sa  maison  deux  bar- 
res dont  l'une  était  de  10  pieds  plus  haute  que  l'autre,  il  ima- 
gina de  se  servir  d'un  très  long  mât  ;  puis  arrêté  par  les  diffi- 
cultés de  la  mise  en  place,  il  songea  à  un  procédé  d'une  com- 
plication moins  grande  emprunté,  dit-il,  à  un  simple  jeu  d'en- 
fant :  le  cerl'volant. 

Sur  ces  premiers  essais  de  barres  électriques  dont  la  pre- 
mière fut  élevée  en  1752  sur  le  château  de  Barry  où  elle  resta 
plusieurs  années,  on  trouvera  des  détails  intéressants  dans  le 
journal  de  Vivens.  De  môme  pour  le  cerf -volant,  que  Romas 
expérimenta  longuement  devant  lui  et  devant  M.  de  Secondai, 
fils  du  grand  Montesquieu. 

Un  dernier  détail  pour  terminer  :  dans  son  Eloge  de  Romas 
M.  Bergognié  nous  montre  le  physicien  de  Nérac  soignant,  ea 


(1)  A  la  vente  Lacaze. 

(2)  Eloge  de  Bornas.  Bordeaux,  Gounouilhou,  1896,  gr.  in-8%  p,  8. 


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-  138  — 

1749,  une  paralysie  du  bras  à  laide  de  réleclricité.  Le  cheva- 
lier de  Vivens  appréciait  tellement  les  travaux  de  Romas  qu'il 
rimita  quelque  temps  après  ;  il  raconte  dans  son  journal  (1750- 
1751)  qu'après  un  très  long  traitement  il  réussit  à  guérir  un 
malheureux  paralytique  du  nom  de  Valence. 


I.  —  REMARQUE  SUR  LES  THERMOMÈTRES  (1) 

5  septembre  1750. 

Le  nouveau  thermomètre  est  assez  constamment  1  ^  degré  plus 
haut  que  celui  de  Montpellier  uont  je  me  sers  pour  Tobservation. 
Un  autre  thermomètre  de  M.  de  Romas  —  lequel  thermomètre  est 
de  mercure  et  sur  les  mêmes  principes  de  M.  de  Réaumur  —  varie 
singulièrement.  Le  thermomètre  de  M.  de  Romas  est  ordinairement 
plus  haut  de  l  d^  que  le  nouveau  thermomètre  de  M.  l'abbé  Nollet. 
Cependant,  aujourd'hui,  je  le  trouve  quelquefois  de  J  d*^  plus  bas 
et  actuellement  au  même  degré,  17  à  20. 

Je  crois  qu'on  a  beau  faire,  on  ne  trouvera  jamais  deux  thermo- 
mètres qui  soient  toujours  comparables,  à  moins  qu'ils  ne  soient 
du  même  verre  et  remplis  du  même  mercure  ou  esprit  de  vin.  Deux 
verres  différons  peuvent  être  différemment  électriques,  or,  ce  que 
j'ai  vu  tout  à  l'heure  ne  se  peut  attribuer  qu'à  la  différence  d'élec- 
tricité :  j'ai  changé  les  thermomètres,  j'ai  fait  toutes  les  attentions 
qu'on  peut  faire.  Le  thermomètre  de  M.  de  Romas  et  celui  de 
M.  l'abbé  Nollet  ont  également  varié  et  se  sont  accordés  d'un 
moment  à  l'autre.  Ces  variations  et  cet  accord  dans  quelques  mi- 
nutes viennent  sans  doute  de  ce  que  le  vent  n'est  pas  égal.  J^'élec- 
tricité  est  plus  ou  moins  excitée  selon  que  le  vent  fait  plus  ou  moins, 
frotte  l'air  contre  les  tubes  et,  à  égal  frottement,  l'esprit  de  vin  reste 
plus  haut  dans  le  tube  qui  est  le  plus  électrique. 

Voir  mes  remarques  sur  cette  espèce  d'électricité  dans  ihon 
deuxième  mémoire  météorologique. 

Nombreuses  indications  du  thermomètre  de  Romas,  notam- 
ment en  1762. 


(1)  Mss.  Vivens,  t.  3. 


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II.  —  BARRES  ÉLECTRIQUES 

REMARQUES  SUR  L*EXPÉRIENCE  FAITE  AUJOURD'HUI  A  2  HEURES^ 

APRÈS-MIDI 

Samedi,  19  août  1752. 

M.  de  Romas  me  fît  part,  il  y  a  quelque  temps,  du  succès  qu'il 
avoit  eu  chez  lui,  à  Nérac,  en  répétant  les  expériences  de  MM.  d*Ali- 
bert  et  de  Lor,  au  moyen  d'une  machine  qui  me  parut  mieux  ima- 
ginée. Il  y  a  quelques  jours  qu'il  est  venu  à  ma  prière  et  à  celle 
de  M.  de  Secondât.  Il  dressa  avant-hier  sa  machine  qui  est  1res 
simple,  en  effet,  et  aujourd'hui  nous  avons  eu  le  plaisir  de 
réprouver. 

Machine 

C'est  un  levier  suspendu  au  toit  dans  le  grenier  par  un  cordon 
de  soye.  Un  bout  du  levier  sort  par  une  fenêtre  et  déborde  le  tout 
d'un  pied  ou  d'un  pied  et  demi.  A  ce  point  est  suspendu,  au 
moyen  de  deux  anneaux  de  coroe,  une  verge  fort  légère  construite 
avec  des  roseaux  liez  ensemble  avec  des  ficelles  de  distance  rn 
distance,  laquelle  (verge)  finit  en  pointe  et  passe  d'environ  dix 
pieds  par  dessus  le  haut  du  toict.  Un  fil  d'archal,  assez  mince, 
règne  tout  le  long  de  la  verge  et  du  levier  et,  étant  prolongé  dans 
le  grenier,  est  conduit  où  l'on  veut  par  le  moyen  des  cordons  de 
soye.  Tout  à  fait  au  haut  de  la  verge,  il  y  a  cinq  pointes  fort  aiguës. 
Celle  du  milieu,  qui  surpasse  les  autres  d'un  pied  et  à  laquelle  est 
attachée  une  petite  girouette,  est  de  fer  ;  les  quatre  autres,  d'environ 
six  ou  sept  pouces,  sont  de  fil  de  laiton.  Au  bas  de  la  verge,  est 
un  contrepoids  qui  la  tient  assez  à  plomb  . 

EUets 

A  2  heures  après  midi,  comme  je  l'ai  dit,  je  m'apperçus  d'une 
1res  petite  étincelle  en  présentant  le  doigt  au  fil  d'archal.  Les  étin- 
celles devinrent  plus  vives  dès  qu'il  commença  à  pleuvoir  un  peu. 
Enfin,  la  pluye  redoublant  et  le  vent  s'étant  levé  extrêmement  fort 
(S.  O.),  les  étincelles  furent  très  vives  et  pétillèrent  avec  éclat.  Pour 
lors  nous  entendîmes  le  tonnerre.  Au  grand  coup  de  tonnerre  dont 
j'ai  parlé,  qui  fut  le  seul  de  cette  espèce,  1  étincelle  partit  avec 


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—  140  — 

Téclair  du  nuage  qui  fut  très  vif  ;  rétinccUe  fut  aussi  la  plus  vive  et 
le  bruit  du  tonnerre  le  plus  fort. 

Nous  remarquâmes  constamment  que  rétincelle  partoit  toujours 
avant  qu'on  n'entendît  le  bruit  du  tonnerre.  (La  raison  en  est  que 
le  feu  va  plus  vite  que  le  son),  contrairement  à  rcxpériencc  de 
Berlin  dont  il  est  fait  mention  dans  la  dernière  gazette. 

Nous  remarquâmes  aussi  que  rélcctricité  du  fil  d'archal  diminuait 
peu  à  peu  et  cessait  tout  à  fait  après  le  bruit  du  tonnerre,  et  que, 
quand  elle  revenait,  le  tonnerre  se  faisait  entendre  après  l'étincelle 
la  plus  forte. 

L'électricité  cessa  entièrement  après  le  premier  orage.  Elle  reprit 
avec  le  deuxième  qui  fut  moins  fort  en  toutes  circonstances,  mais 
qui  dura  le  reste  du  jour,  même  après  que  la  pluye,  le  vent  et  le 
tonnerre  eurent  entièrement  cessé.  Le  fil  d'archal  donna  des  petites 
étincelles  longtemps  encore  après,  mais  à  l'entrée  de  la  nuit  l'élec- 
tricité cessa  dans  le  fil  d'archal  quoiqu'il  y  eut  encore  des  éclairs 
au  S.  E.  à  10  h.  }  du  soir. 

Electricité  plus  forte  à  Nérac 

Madame  de  Romas  a  écrit  à  son  mari  que  le  môme  jour  (sa- 
medi 19)  l'électricité  avoit  été  si  forte  à  Nérac  que  les  petites  clo- 
chettes suspendues  qui  avertissent  de  la  présence  de  la  matière 
électrique  en  sonnant  comme  d'elles-mêmes,  étoient  tout  en  feu, 
que  les  étincelles  étoient  prodigieuses,  faisoient  sentir  la  commo- 
tion aux  deux  bras  et  portoient  à  un  pouce  et  demi  de  distance. 

Cette  machine  peut  donc  servir  à  mesurer  la  force  des  orages. 

Thermomètre  à  2  heures,  20  ^  ;  baromètre,  27,8  J. 

Les  expériences  continuèrent  le  dimanche  20  août.* 

Nous  avons  tenté  plusieurs  fois  inutilement  de  tirer  des  étincelles; 
il  ne  venoit  rien,  quoique  le  tonnerre  se  fit  enlendrc  assez  proche. 
Il  n'y  avoit  pas  le  moindre  signe  d'électricité.  Enfin,  je  me  suis 
apperçu,  au  moyen  de  la  girouette  extrêmement  mobile,  que  le 
vent  était  0.  et  qu'il  chassoit  toujours  les  nuages  vers  l'E.  ou  le  S.  E., 
où  le  tonnerre  grondoit  et  que  l'électricité  venoit  dès  que  le  vent 
tournoit  au  S.  ou  S.  E.  En  effet,  l'orage  est  venu  au  S.,  le  vent  s'est 
mis  du  même  côté  et  les  étincelles  ont  parti.  Le  vent  s'est*  remis  à 
rO.  et  les  étincelles  ont  cessé  subitement  ;  puis  le  vent  est  revenu  au 
S.  et  elles  ont  recommencé.  Le  vent  porte  cette  matière  électrique. 

C'est  encore  une  forte  bonne  observation  que  la  pluye  conduit 


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réleclricilé.  Nous  l'avons  vérifié  hier  el  aujourd'hui.  M.  de  Romas 
in*a  fourni  celle-ci,  mais  celle  du  vent  est  plus  sûre. 

Il  a  beaucoup  plu  ;  mais  malgré  la  pluye|  quand  le  venl  était  0. 
ou  N.  0.  cl  le  tonnerre  à  TE.  ou  S.  E.,  il  n'y  avoil  point  d'électri- 
cité. 

M.  de  Romas  quitte  Clairac,  mais  l'appareil  reste  chez  M.  de 
Vivens  qui  fait  encore  quelques  observations  mentionnées 
dans  son  Journal  (1). 

A  la  date  du  11  avril  1753  : 

Tout  le  commencement  de  ce  rrtois  a  été  orafçeux.  M.  Romas 
mande  à  M.  Imbert  qu'il  est  venu  presque  tous  les  jours  des  étin- 
celles h  ses  barres  électriques.  Je  n'ai  pu  observer  les  miennes. 


III.  —  CERF-VOLANT  ÉLECTRIQUE 

ELECTmCITÉ   SANS  ORAGE  ;    1"   EXPÉRIENCE 

Mardi,  11  septembre  17'u3. 

Celte  espèce  d'électricité  a  été  découverte  par  hasard  cet  été. 
Une  dame  ayant  eu  la  curiosité  de  voir  voler  le  cerf-volant  que 
M.  de  Romas  avoit  imaginé  pour  les  temps  d'orage,  des  messieurs 
de  Nérac  (les  trois  frères  Dutilli),  chez  qui  elle  étoit  à  la  campagne, 
eurent  la  com[)laisance  de  le  lancer  par  un  temps  très  serein.  Quand 
elle  eût  vu  assez  longtemps,  on  relira  le  cerf-volant  cl  on  s'apperçul 
en  tirant  la  corde  qu'elle  était  fortement  élect risée. 

A  4  heures,  celte  après-midi,  nous  avons  éprouvé  le  cerf-volant 
de  M.  de  Romas,  sans  tonnerre,  ni  aucune  espèce  d'orage  ;  il  esl 
venu  des  étincelles.  Nous  étions  dans  la  pièce  de  terre  derrière  ie 
verger  de  Roques. 

Nous  avons  été  ensuite  h  la  Molère,  M.  de  Romas,  M.  de  Secon- 
dai, M.  Castels  et  moi.  Le  temps  était  parfaitement  clair  el  serein. 
Il  est  venu  d'assez  fortes  étincelles,  nous  avons  vu  le  feu,  entendu 
le  pétillement  el  senti  la  pi(fûre.  J'ai  senli  une  petite  commotion 
jusqu'au  coude.  Le  venl  n'était  pas  fort  ni  continu,  ni  constant  dans 
sa  direction.  (2) 


(1)  \ÎS8.  Vivons,  t.  A. 

(2)  Idem,  l.  5. 


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n  ECTRiriTK  SANS  ORAGF  ;  2"*'  EXPÉRIENCE 

Vendredi,  14  septembre  1733. 

A  9  h.  3/4  du  soir,  expérience.  Très  clair,  très  serein,  un  peu  de 
venl  N. 

I.e  venl  s*élanl  un  peu  fortifié,  nous  avons  lancé  le  cerf-volant. 
Les  étincelles  ont  été  plus  belles,  plus  vives,  plus  fortes,  plus  sui- 
vies près  à  près  qu'à  lA  première  expérience. 

Dix  ou  douze  personnes  se  tenant  par  la  main  ont  reçu  la  se- 
cousse en  même  temps.  On  a  répété  plusieurs  fois  la  commotion  : 
elle  a  toujours  été  bien  forte,  on  la  sentoil  aux  deux  coudes,  de 
façon  que  les  deux  bras  étoient  secoués.  On  se  tenoit  par  la  main 
en  cercle,  la  première  personne  liroil  l'étincelle  en  approchant  le 
doigt  du  tuyau  de  fer  blanc  qui  est  au  bout  de  la  corde,  la  dernière 
touchoit  celui  qui  tenoit  la  corde  de  soye  où  est  attachée  la  ficelle 
qui  tient  le  cerf-volant. 

On  entendoit  le  craquement  des  étincelles  à  une  assez  grande 
distance  et  Tétincelle  partoit  quelques  fois  à  la  distance  de  près  de 
deux  lignes. 

La  secousse  n'étoit  pas  bien  souvent  aussi  forte  avec  le  globe  et 
les  bouteilles. 

Remarque  imporlanle.  Une  jeune  fille  avoit  une  douleur  au  bras 
gauche  provenant  d'une  ancienne  dislocation  ;  j'avois  aussi  une 
douleur  au  même  bras  joignant  l'épaule  depuis  sept  ou  huit  mois 
dont  j'ignore  la  cause.  Nous  avons  été  fort  soulagés  par  les  com- 
motions répétées. 

Tout  à  coup,  le  vent  a  cessé  et  le  cerf-volant  est  tombé.  Cela  n'a 
guère  duré  plus  de  trois  quarts  d'heure  (1). 

ÉLECTRICITÉ  ;  3"**  EXPÉRIENCE 

Dimanche,  16  septembre  1753. 

Je  n'appelle  plus  ceci  électricilé  sans  orage^  car  il  y  en  a  un, 
qMoitju'éloigné. 

iVous  avons  commencé  à  déployer  le  cerf-volant  à  9  heures  du 
soir  Le  vont  n'a  été  assez  fort  que  longtemps  après,  encore  il  est 
sui prenant  qu'à  ce  degré  de  force  il  ait  pu  enlever  cette  machine  ; 


(1)  Mss.  Vivens,  t.  5. 


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-  143  - 

cî'j  s'est  pourtant  soutenue  fort  haut  et  aussi  longtemps  que  nous 
a'/ons  voulu. 

I/éleelricité  a  été  très  faible,  ce  que  M.  de  Romas  attribue  à  la 
pièJ-ence  de  Forage,  il  dit  l'avoir  éprouvé  plusieurs  fois. 

En  ce  cas  là,  il  est  singulier  que,  l'orage  étant  près,  l'éleclricilé 
soil  si  terrible  et  que  ce  même  orage  nuise  à  l'électricité  quand  il 
e^t  éloigné.  J'aurois  jugé  au  contraire  que  cela  devoit  augmenter 
cellî  de  l'air. 

Remarque,  —  L'orage  devoit  être  du  S.  ou  S.-E.  et  le  vent  qui 
étoit  \.-0.  chassoit  et  repoussoit  les  vapeurs.  Voir  les  premières 
expériences  faites  ici  avec  la  barre  électrique  de  M.  de  Romas  (1). 

4°"  EXPÉRIENCE  DU   CERF-VOLANT 

Mercredi^  19  septembre  1753. 

Le  cerf-volant  est  actuellement  lancé  et  fort  haut,  mais  il  n'y  a 
pas  le  moindre  signe  d'électricité.  M.  de  Romas  n'en  a  pas  encore 
vu  avec  le  vent  de  S.  ou  S.-E.,  si  ce  n'est  quelque  petite  marque 
avec  ce  dernier,  appremment  le  temps  étoit  plus  clair. 

Ce  vent  est  humide  ;  on  l'appelle  à  Montpellier  le  Marin  parce 
qu'il  vient  de  la  Méditerranée.  Il  est  si  humide  dans  ce  pays-là  qu'il 
y  a  bientôt  de  la  boue  dans  les  rues,  quoiqu'il  ne  pleuve  pas. 

Quelque  temps  nous  avons  senti  de  petits  picquemcns  en  appro- 
chant le  bout  du  nez.  Enfin  vers  midi  il  est  venu  au  doigt  deux  étin- 
celles dont  nous  avons  entendu  le  craquement  et  la  dernière  est^ 
partie  d'assez  loin.  Il  est  venu  ensuite  d'assez  bonnes  étincelles. 
M.  de  Romas  m'a  dit  en  avoir  vu  le  feu.  Je  n'y  étois  point.  Le  cerf- 
volant  est  tombé  tout  aussitôt. 

Après  dîner  on  a  continué  l'expérience  ;  il  y  a  eu  quelques  étin 
celles  peu  sensibles,  et  le  ccrf-volanl  est  d'abord  tombé  (2). 

gme  EXPÉRIENCE  DU   CERF-VOI.ANT 

Vendredi^  21  septembre  1753. 
Il  a  fait  grand  chaud  aujourd'hui  ;  il  étoit  tombé  un  peu  avant 
midi  un  petit  brouillard  fondu.  Le  vent  toujours  S.-E.  Vers  10  lieu- 
res  du  soir  nous  nous  sommes  apperçus  que  le  vent  avoit  tourné 


(1)  Mss.  Viven.«,  t.  5. 

(2)  Idem. 


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—  144  - 

au  N.  ou  N.  N.-O.  cl  qu'il  éloil  assez  fort.  Les  étoiles  brilloient 
beaucoup  ;  il  ne  oaraissoil  aucun  nuage.  Nous  avons  lancé  le  cerf- 
volant. 

Il  faut  remarquer  d*abord  que  j'ai  fait  mouiller  la  ficelle  qui  étoit 
si  sèche  que  je  la  croyois  devenu  électrique. 

L'électricité  est  fort  bien  venue  ;  les  étincelles  étoient  brillantes, 
mais  sans  commotion  et,  ce  (juc  je  n'avois  jamais  observé,  au  lieu 
du  pélillcmcnt  ordinaire,  il  ne  se  faisoit  (ju'une  espèce  de  sifflement 
très  singulier. 

Le  vent  a  cessé  tout  à  coun.  puis  changé  au  S.  ou  S.-O.  A  peine 
avons-nous  eu  le  temps  de  retirer  le  cerf-volant  qui  a  failli  som- 
brer sur  des  arbres  où  il  se  seroit  tout  déchiré,  d'autant  mieux  que 
le  papier  s'est  trouvé  très  humide. 

On  doit  encore  observer  que  des  nuages  noirs  se  sont  répandus 
fort  soudainement  et  que  les  étoiles  ne  brilloient  plus  avec  viva- 
cité (1). 


Samedi,  22  septembre  1753, 

Nous  avons  lancé  le  cerf-volant  à  l'entrée  de  la  nuit  par  un  vent 
N.-O.  assez  fort,  mais  qui  a  varié  continuellement  en  direction  et 
en  force.  L'électricité  a  été  très  peu  de  chose  (2). 

ELECTRICITE  DU  CERF-VOLANT 

Lundi,  3t  décembre  1753. 

Nous  avons  lancé  le  cerf-volant  dans  le  pré  et  conduit  le  bout  de 
la  corde  sur  la  terrasse  où  nous  l'avons  attaché  à  la  porte  de  fer 
avec  le  cordon  de  soye. 

Nous  avons  mis  un  tuyau  en  zig-zag  de  fer  blanc  au  bas  de  n 
corde. 

Vers  les  5  heures  du  soir,  le  thermomètre  étant  au  même  degré 
(1  \  au-dessous)  et  le  baromètre  aussi,  le  temps  couvert,  le  vent  !e 
même  (N.),  nous  avons  eu  une  très  belle  électricité. 

Les  secousses  n'ont  »^oint  élé  au  delà  de  6  personnes,  la  7*  ne  les 
sentoit  qu'à  un  bras. 


(1)  Mss.  Vivons,  t.  5. 

(2)  Idem. 


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—  145  — 

Avec  la  bouteille  de  Leyde  elles  éloienl  plus  fortes. 

Nous  avons  retiré  le  cerf-volant  à  G  heures  du  soir  ;  il  est  venu 
tomber  dans  la  main  sur  la  balustrade.  Le  thermomètre  et  baromè- 
tre toujours  au  même  point  et  le  temps  toujours  couvert.  Le  cerf- 
volant  étoil  tout  humide  (1). 

CERF-VOLANT  ÉLECTRIQUE 

,     Mardi,  29  ianvicr  1754. 

Cet  après-midi  le  cerf-volant  a  donné  de  très  belles  étincelles, 
la  secousse  se  communiquoit  à  3  personnes  ;  le  thermomètre  étoil 
à  ^  d**  infra  gl. 

/?.  —  Qu'il  y  a  des  gens  qui  sont  apparemment  plus  électriques 
ou  moins  propres  à  transmettre  rélcctricilé,  car  lorsqu'un  jeune 
homme  liroit  Tétincelle,  celui  qui  lui  donnoit  la  main  sentoit  à 
peine  la  commotion  et  le  3*  point  du  tout,  mais  si  je  tirois  rélincellc 
nous  étions  sûrs  (|ue  la  commotion  se  faisoit  sentir  à  3  personnes. 
Le  vent  étoit  N. 

Une  clef  qui  débordoil  hors  d*une  caraffe  de  verre  étant  présen- 
tée ne  tiroit  point  d'électricité  (2). 

Mercredi,  30  [anvier  1754. 
Les  étincelles  ont  d'abord  été  foiblcs,  puis  fort  bonnes  ;  la  se- 
cousse s'est  quelquefois  foit  sentir  à  3  ou  4  personnes  (3). 

CERF-VOLANT 

Lundi,  4  lévrier  1754. 
Presque  point  d'électricité.  On  a  retiré  le  cerf-volant  à  cause  de 
la  neige  qui  tomboit  à  gros  flocons  en  très  grande  quantité.  La 
corde  a  touché  un  bouton  de  cuivre  de  l'uniforme  de  mon  fils,  pré- 
cisément à  la  manche,  comme  il  tiroit  cette  corde.  Il  a  senti  une 
secousse  très  rude  au  bras,  et  il  est  sorti  une  étincelle  qui  a  fait  un 
craquement  assez  fort. 

Secousses  et  élincellcs  considérables  pendant  la  neige  (4). 

René  DONNAT. 


(1)  Mss.  Vivens,  t.  5. 

(2)  Idem. 

(3)  Idem. 

(4)  Idem. 


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LEHRES  DU  GÉNÉRAL  RËSSAYRE 


A  Madame  Ressayve,  née  Hessayre. 

Hôtel  d'Angleterre,  Marseille,  le  1"  mai  1854. 

Le  Docteur  a  dû  te  dire  que  j'avais  quitté  Tarascon  (1)  le  24,  me 
dirigeant  sur  Marseille  où  devait  avoir  lieu  rembarquement  du  ré- 
giment (2).  Aujourd'hui  c'est  un  fait  consommé.  Officiers,  troupe 
et  chevaux,  tout  est  à  bord  de  navires  à  voile  qui  vont  faire  route 
pour  Gallipoli  (3).  Dieu  sait  quand  tout  ce  monde  sera  réuni  (4). 

Je  reste  ici  avec  deux  chefs  d'escadron  el  le  colonel.  Le  6  au  ma- 
lin nous  serons  tous  quatre  embarqués  sur  VEuphrale^  magnifique 
bateau  à  vapeur  que  la  Compagnie  vient  d'acheter  en  Angleterre. 
C'est  le  plus  beau  et  le  plus  vaste  navire  que  possède  notre  marine. 

J'ai  trouvé  à  Marseille  une  foule  d'anciennes  connaissances  d'A 
frique,  des  généraux,  entre  autres,  qui  m'ont  fait  un  accueil  char- 


Ci)  Le  6*  de  dragons  dont  faisait  partie  M.  Ressayre  en  qualité  de  lieule 
nanl-colonel  depuis  le  15  janvier  1853,  tenait  garnison  dans  cette  ville. 

(2)  Le  6*  dragons  formait  avec  le  T  régiment  de  la  même  arme,  la  seconde 
brigade,  général  Cassaignolcs,  d'une  division  de  cavalerie' qui  venait  d'êtro 
constituée  et  placée  sous  les  ordres  du  général  Morris.  La  première  brigade, 
général  d'AUonviUe,  était  formée  de  deux  régiments  de  chasseurs  d'Afrique, 
notamment  du  4*  où  M.  Ressayre  avait  servi  en  qualité  de  chef  d'escadron, 
du  9  octobre  1848  au  15  janvier  1853.  La  troisième  et  dernière  brigade,  gé- 
néral Ney,  duc  d'Elchingen  se  composait  de  deux  régiments  de  cuirassiers. 
(Cf.  Histoire  de  la  guerre  de  Crimée,  par  C.  Rousset,  t.  i,  p.  94.) 

(3)  Ville  maritime  de  la  province  d'Andrinople,  à  l'entrée  septentrionale  dos 
Dardanelles,  sur  la  péninsule  de  Gallipoli,  aujourd'hui  de  10.000  habitants. 
«  Un  bon  mouillage,  une  belle  plage  de  débarquement,  le  voisinage  de 
l'isthme  de  Boulaïr,  qu'il  était  facile  d'occuper  et  de  retrancher;  tels  étaient 
les  motifs  qui  avaient  déterminé  l'établissement  d'une  base  d'opérations  dans 
celte  ville.  »  (C.  Rousset,  op.  cit.,  t.  i,  p.  91.) 

(4)  Parti  de  Tarascon  le  26  avril,  arrivé  à  Marseille  le  29,  embarqué  le  30 
sur  une  petite  flotte  composée  de  bricks  de  deux  à  trois  cents  tonnes,  le  6* 
dragons  n'arriva  à  Gallipoli  que  dans  les  premiers  jours  de  juin.  (Cf.  Ch. 
Mismer,  Souvenirs  d'un  Dragon,  p.  6  et  ss.) 


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!♦'!  uîf'uij.-  ^aii-  avoir  km  r»''i:Mnriit.  \lai^  '*•  <luuîi>  lr<'s  fort  i\'  ' 
■  ♦•ilr  i'mi^  rnr(n<',  on  iiif  fa^-^»'  rrLiT'M  ni  I'  .{i,j«-,  à  moin-  qu'ii  .:  \ 
ail  plus  <]•'  uiicrn',  t<'  <[iû  t!sl  i'"i  î  |n.''i  |r. '}•.•;  \  .  . 

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<  V  Mfa'in  jr  \ais  î'^.ro   un"  I«Uii'.n<'   jmniirnail.-  ■•   ..-  »■' 

Mil!'»,   ^i   I*'   Içriij)^   qni    jwiiaîl    \<hi]oii    ^o   hmnilN'f  ".•  ♦ 

i.M'-  !hm1  sa'!<  pri'iKlrc  U    (l('j''U.iiM'  il'i  l'or<l,  ••;  r*  al  ••' 

iiiai.   Mou  <îf>l(Mn'i  (\')  a  voulu  lu»  r  !àt.  c  de  i.-i  mi^an-  •     ',• 

la  mM'*.  Il  nous  csl  i'Milr^'  l'o-i  ;m'U  sali*<fail.  I.a  cui-'in»"  ■ 
•■»{.:i'^'«»  ol  N*>^  in»**>  Tuai  aj>pr^"'î'<.  lin  ^omiii".  on  j^'M'I  1- 
.'lUai'l  <ii('!7'|ii'i"  il  Irirr  (•"  (juc    Ton  a  jarn  ni'-''l<ni'  .1  li-' 

la*   -oir.   a   r-  li/'uic-.    nous   |t<on^     l'auriN'    p.  uf    c.»  ;;i  • 
\o\nLj'\   I  i«  u  xruilic  i\\u^  j,i  ni«'i   >oi»  rilnn»  cl  «l*. ••..<-  ]),(..  t- 
laisi"  aux   lins  souHVfM!"i\  î   S'il   >    a\ai!   de   l.i   !■  .i.i,-,    ^<^   ;. 
[UohaMoni'Mii    pa<  j'pari^nc,   'M,   crWo   lois,    h»   >.'i.'tw   p!.i^   n.*' 
•  ju-^  (lan^  la   ju'cui!<'m«»  paitic  du   \o\a!.'«'.   l'n  rlTcf.   i«  .  \   «1  ■•',.•     • 
d.' "<   i\)ii   «  ahiiH',    je  \ai^   iuc   [vnnwv  Iroi--  <  onipauii'a.^    !•■  >•..-. 
.jiir  Wiui^  pr(*nons  .-i   Mail'-    i\^  -oui  >(.n\«M»'  il*  •«  njjsi'j^  .,  ri  mcoi»' 
iiiod«'s  <ju"il  t'auf  Ci'pcndani  sa\(»ir  snppojfrr... 

.  .    J«'    sui^   anivc   a    <iallip<'li  (o!    apî'f's    iuk-    IravM---  '  .^ 

hnir'Mis»  -,   le  «►ii/i'Mn»'  jouj.   Il   tau!   «'oinplrr  lroi>  LMan  ■  ■  • 


il»   l  iM'.v  dr  >aiti"-A"n.iiui.   m.in  »  li.d  <!•'  Ir.Pni'.   doitl   ic   mn  .  «!(    .     - 

-♦•   '.-«MU. Il'   l'u'it'  ,.   |iMii»>   ji's  ''.iM-i^iL'iM--  (lA;n'|.'<,  .-tv.iU  <'!»•  r  i>' ,•  .1  ' 

ii».Mr«MM'ti|    (l.«    iM.ir>    IST.S.    r.»nirr).irin,nif    r;\    <  li,'!    th'    hiii.i.M'    «lOruril.     \|. 
.■\.»ir  r.Mi»liiil  c«'IN'  .«ijin'r  ,?,•  \;iit»..  ♦■     ('linrc.  «M^M  l-nj-i  .i  I  .\lin;i,  .l<   !  \î.     ■ 
-.Hi...  .srLaslopol.  il  <i<'\  lit  nioMiir  ,1  hm,!  (Jn  UnlnolUt.  W  ,.'  .-.')•'•  .  .;  tr  IV4. 

Ml)-  l.'i  d<'iii'Arr.'  brn«MliV'i«-n  du  jinMr*-  ». 

..  !   M    IU)l.in<'i  i\o  l'I;.^.  ;iu.n.id  M.  H*  s-ayr*»  tu*  d<»v  ..:  |w.-  '.iriln    ,  -<•,  t/mN-p 

(3'    V«'i<.    1;»   (h-cripUnn   ij-i.»    laïf   d,'   (•.•((«•   ^ill,•   Ihi-haicn   d<»   1.,    _•,.    it   <|. 
•     wi'«'"    .  <«   'lillipt»!!  «"».;(   Mil"   vi'l'*   ou\«'rlr,   .-ati-  .n.Mi-   dc»)»Mi*,.   *j,.  ut,   -,  .   .1. 


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-  147  - 

mant.  Le  maréchal  Saint-Arnaud  (1)  qui  m'a  fait  l'honneur  de 
m'avoir  à  dîner^  a  été  on  ne  peut  plus  gracieux.  J'étais  placé  à  sa 
droite,  et,  pendant  une  bonne  partie  du  repas,  il  n'a  cessé  de  cau- 
ser avec  moi.  Nous  avons  beaucoup  causé  Afrique,  et  guerre  et 
personnel  de  guerre.  Il  m'a  donné  à  entendre  que  je  ne  serais  pas 
longtemps  sans  avoir  un  régiment.  Mais  je  doute  très  fort  que, 
cette  fois  encore,  on  me  fasse  rentrer  en  France,  à  moins  qu'il  n'y 
ail  plus  de  guerre,  ce  qui  est  fort  peu  probable... 

A  la  même. 

Malle,  le  15  mai  1854. 

Ce  malin  je  vais  faire  une  longue  promenade  aux  environs  de 
Malte,  si  le  temps  qui  paraît  vouloir  se  brouiller  me  le  permet, 
mais  non  sans  prendre  le  déjeuner  du  bord,  car  à  terre  on  vit  fort 
mal.  Mon  colonel  (2)  a  voulu  hier  tàter  de  la  cuisine  des  hôtels  (ie 
la  ville.  Il  nous  est  rentré  fort  peu  satisfait.  La  cuisine  est  par  trop 
épicée  et  les  mets  mal  apprêtés.  En  somme,  on  perd  beaucoup  en 
allant  chercher  à  terre  ce  que  l'on  a  bien  meilleur  à  bord. 

Le  soir,  à  6  heures,  nous  levons  l'ancre  pour  continuer  notre 
voyage.  Dieu  veuille  que  la  mer  soit  calme  et  donne  moins  de  ma- 
laise aux  plus  souffreteux  !  S'il  y  avait  de  la  houle,  je  ne  serais 
probablement  pas  épargné,  et,  cette  fois,  je  serais  plus  maltraité 
que  dans  la  première  partie  du  voyage.  En  effet,  loin  d'être  seul 
dans  ma  cabine,  je  vais  me  trouver  trois  compagnons  de  voyage 
que  nous  prenons  à  Malte.  Ce  sont  souvent  des  voisins  fort  incom- 
modes qu'il  faut  cependant  savoir  supporter... 

Au  Docleur  RessayrCy  à  Toulouse. 

Gallipoli,  le  15  juin  1854. 
...  Je  suis  arrivé  à  Gallipoli  (3)    après  une  traversée  des  plus 
heureuses,  le  onzième  jour.  Il  faut  compter  trois  grands  jours  de 


(1)  Leroy  de  Saint-Arnaud,  maréchal  de  France,  dont  le  nom,  depuis  183G, 
se  Irouvail  mêle  à  loules  les  campagnes  d'Afrique,  avait  été  nommé  au  com- 
mencement de  mars  1851,  commandant  en  chef  de  l'armée  d'Orient.  Après 
avoir  conduit  celle  année  de  Varna  en  Crimée,  d'Old-Forl  à  l'Aima,  de  TAIma 
sous  Sébaslopol,  il  devait  mourir  à  bord  du  BerUiollet,  le  2V)  septembre  1854, 
«  sous  la  dernière  bénédiclion  du  prêtre  ». 

(2)  M.  Robinet  de  Fias,  auquel  M.  Ressayre  ne  devait  pas  tarder  à  succéder. 

(3)  N'oici  la  description  que  fait  de  cette  ville  l'historien  de  la  guerre  de 
Crimée  :  «  Gallipoli  était  une  ville  ouverte,  sans  autre  défense  qu'un  vieux 


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relâche,  ce  qui  n'a  pas  fait  de  mal.  En  arrivant  à  Gallipoli,  ainsi 
que  je  le  pressentais,  mon  embarras  et  mes  ennuis  ont  comàiencé. 
Le  camp  (1)  que  le  régiment  occupe  est  à  environ  une  demi-lieue 
de  la  ville  qu'il  faut  traverser  pour  s'y  rendre.  Nous  arrivâmes  tous 
les  officiers  de  TEtat-major  avec  un  bagage  formidable  qu'il  a  fallu 
d'abord  faire  débarquer,  ce  qui  nous  a  demandé  trois  heures  eiivi- 
ron  (2),  puis  de  là  le  transporter  au  camp,  lorsque  le  premier 
moyen  de  transport  nous  manquait.  Heureusement  pour  moi,  quel- 
ques officiers  du  4*  chasseurs  d'Afrique  qui  était  déjà  rendu  au 
camp  depuis  quelques  jours,  ayant  appris  que  je  venais  d'arriver 
et  prévoyant  l'embarras  que  je  devais  avoir,  m'ont  dépêché  de  suite 
bon  nombre  de  mes  vieux  chasseurs,  et,  en  un  instant,  tout  mon 
bagage  a  été  enlevé. 

Je  me  suis  aussitôt  rendu  au  camp,  et  là  j'ai  cru  bientôt  me 
trouver  sur  la  place  du  Gouvernement  à  Alger.  Je  ne  voyais  que 
des  Africains,  mes  vieux  camarades^  tous  se  disputant  à  qui  m'au- 
rait soit  à  dîner,  soit  pour  coucher.  Ce  dernier  cas,  je  l'avais  prévu, 
et,  comme  pour  la  nuit,  j'aime  beaucoup  à  être  seul  sous  la  tente, 
j'avais  l'un  et  l'autre  sous  la  main.  Quant  au  dîner,'  j'ai  accepté 
celui  que  l'aide  de  camp  de  mon  général  (3)  est  venu  ra'offrir  en 
son  nom.  De  cette  manière  ma  soirée  et  ma  première  nuit  sous  la 
tente  se  sont  très  bien  passées.  Le  lendemain,  migraine  pendant 
quarante-huit  heures  et  puis  plus  rien. 

J'étais  à  peine  installé  qu'un  ordre  du  maréchal  de  Saint-Arnaud 
m'a  nommé  président  de  la  commission  de  remonte.  C'est  de  la 


château,  tout  ruiné  ;  les  maisons,  de  bois  pour  la  plupart,  élagées  sur  le  flanc 
d'une  colline,  élaient  séparées  à  peine  par  des  ruelles  tortueuses,  infectes, 
obstruées  d'immondices  ;  peu  d'industrie  et  de  commerce  ;  la  population  do 
quinze  à  seize  mille  Ames,  turque  aux  deux  tiers,  pour  le  surplus  grecque, 
juive  ou  arménienne,  avait  généralement  un  aspect  misérable....  Malgré  la 
résignation,  plutôt  que  le  bon  vouloir  des  habitants,  il  n'était  ni  facile  ni 
attrayant  de  s'installer  au  milieu  d'eux....  Pour  les  troupes,  des  tentes  turques 
avaient  été  dressées  hors  de  la  ville,  au  camp  des  Fontaines  et  à  Boulaïr  ; 
un  troisième  campement  fut  établi  près  de  la  Grande-Rivière  ;  c'était  le  nom 
d'un  assez  gros  ruisseau  qui  ne  méritait  pas  tant  d'hyperbole.  »  (Op.  cil.,  pa- 
ges 91  et  92.) 

(1)  Ce  camp,  dit  des  Moulins,  était  situé  au-delà  de  la  ville,  au  sommet  de 
la  côte. 

(2)  Il  n'y  avait  à  Gallipoli  ni  quais  ni  appontements.  Il  fallait  transborder 
les  bagages  dans  des  chaloupes  qui  les  transportaient  ensuite  jusqu'au  ri- 
vage. 

(3)  Général  Cassaignolles. 


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besogne,  mais  tant  qu'on  opère  sur  place,  ce  n'est  pas  trop  fati- 
gant. Cette  manière  de  faire  n'a  pas  duré.  Au  moment  où  je  m'y 
attendais  le  moins,  le  chef  d'Etat-major  général  de  l'armée,  le 
même  que  lu  as  vu  quitter  Toulouse  avec  moi,  M.  le  général  de 
Martimprey  (1),  m'a  envoyé  chercher  pour  me  communiquer  un 
ordre  du  Maréchal  qui  m'enjoignait  de  partir  le  soir  même  pour 
aller  essayer  d'acheter  dans  la  Turquie  d'Asie. 

Pour  cela,  je  me  suis  embarqué  le  soir  même  sur  un  bateau  à 
vapeur,  qui,  le  lendemain,  dans  la  matinée,  me  jetait  sur  la  côte 
où  il  devait  me  reprendre  dix  jours  après.  J'avais  avec  moi  deux 
officiers,  un  interprète,  et  enfin  un  négociant  qui  avait  assuré  au 
Maréchal  que  je  trouverais,  à  peu  de  frais,  à  acheter  tous  leurs  che- 
vaux. Il  n'en  a  rien  été.  Après  bien  des  concessions,  je  suis  par- 
venu à  accepter  70  chevaux  que  j'ai  ramenés  à  Gallipoli.  J'étais  peu 
satisfait  de  ma  mission,  mais  ici  on  a  été  moins  difficile,  et  on  a 
trouvé  très  bien  ce  que  j'avais  fait.  Néanmoins  j'espérais  qu'on  s'en 
tiendrait  là,  et  que  ma  mission,  dans  de  pareils  lieux,  ne  recom- 
mencerait pas. 

Pas  du  tout,  et  au  moment  où  je  m'y  attendais  le  moins  et  le  len 
demain  de  ma  rentrée,  je  reçois  l'ordre  de  me  mettre  de  nouveau 
en  route  pour  tenter  de  nouveaux  achats.  Cette  fois,  la  course  de- 
vait être  plus  forte,  puisque  nous  allions  plus  loin  et  que  nous  de- 
vions rentrer  par  une  autre  route.  Partis  le  8  de  Gallipoli,  en  ba 
leau  à  vapeur,  nous  sommes  arrivés  le  lendemain  à  un  village 
nommé  Erdech  (2),  dans  le  golfe  de  Cyzique,  dans  la  mer  de  Mar- 
mara. De  là,  nous  nous  sommes  rendus  d'une  seule  course,  sur  un 
champ  de  foire  qui  se  tenait  à  dix-huit  lieues  de  notre  point  de  dé- 
barquement. Cette  fois  je  n'étais  suivi  que  d'un  chef  de  bataillon, 
qui  servait  aussi  d'interprète  et  d'un  seul  dragon. 

C'est  ici  que  commence  mon  désappointement  lorsque  j'apprends 
que  les  Turcs  ne  sont  point  dans  l'habitude  de  venir  vendre  leurs 
chevaux  à  des  foires.  Et,  certes,  j'avoue  que  si  je  n'avais  pas  été 
fatigué  comme  je  l'étais,  je  me  serais  aussitôt  remis  en  route  pour 


(1)  Martimprey  (Edmond-Charles  de),  né  à  Meaux  le  16  juin  1808,  mort  à 
Paris  le  24  février  1883.  Chef  d'élat-major  de  l'armée  de  Crimée,  il  devint  gé- 
néral do  division  le  11  juin  1855. 

Plus  tard,  M.  Ressa  re  dut  à  la  maladie  du  général  de  Martimprey  de  siéger 
au  procès  Bazaine,  comme  juge  titulaire. 

(2)  Erdek,  Tancienne  Arlaké.  Son  port  a  remplacé  le  port  occidental  de  la 
«  somptueuse  »  Cysicjuc  dont  il  ne  reste  plus  que  d'insignifiants  débris. 


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rétrograder,  afin  de  pouvoir  profiter  du  retour  du  bateau  à  vapeur 
et  m'éviter  par  là  une  marche  de  plus  de  quarante  lieues  dans  des 
pays  inextricables.  J'ai  donc  tenu  bon  et  suis  resté  pour  attendre  le 
lendemain,  persuadé  que,  si  je  ne  faisais  pas  de  nombreuses  acqui- 
sitions, j-achèterais  pour  le  moins  une  trentaine  de  chevaux.  Rien 
ne  s'est  présenté.  Sur  le  soir,  seulement,  je  suis  parvenu  à  en  ache- 
ter trois.  C'était  juste  ce  qu'il  me  fallait  pour  me  transporter  cl 
ma  suite.  J'ai  bien  vite  abandonné  la  position  et  me  suis  mis  en 
route  le  11  au  matin  pour  rejoindre  à  GalHpoH. 

Au  moment  où  je  me  mettais  en  marche,  le  maire  de  l'endroit  » 
député  de  suite  auprès  de  moi  trois  gendarmes  pour  me  servir 
d'escorte.  Jusque-là  j'avais  ignoré  que  la  précaution  fût  utile  (1). 
Mais  M.  le  maire,  dans  sa  sage  prévoyance  (2),  en  avait  décidé  au- 
trement. Il  avait  raison,  car,  chemin  faisant,  j'ai  appris  que  la  route 
que  nous  poursuivions  était  infestée  de  voleurs.  Toutefois  je  dois 
dire  que  rien  ne  nous  est  arrivé,  bien  que  nous  ayons  parcouru  un 
pays  très  propre  à  ce  genre  d'opération.  De  temps  à  autre,  notre 
escorte  se  jetait  dans  les  taillis  pour  fouiller  le  bois  et  être  plus  à 
portée  de  l'ennemi  s'il  se  fût  présenté. 

Ces  précautions  étaient  peu  rassurantes  pour  de  pauvres  offi- 
ciers qui  voyageaient  avec  une  forte  somme,  n'étant  munis  d'au- 
cune arme.  Ici  nous  nous  sommes  conformés  aux  instructions 
qu'on  nous  a  données.  En  cela  on  a  manqué  de  prudence.  A  mon 
retour,  j'ai  rendu  compte  que  les  opérations  de  remonte  étaient, 
sinon  impossibles,  du  moins  fort  difficiles,  mais  qu'il  ne  fallait  plus 
songer  à  aller  dans  de  pareils  endroits. 

Je  crois  qu'on  va  y  renoncer,  du  reste  nous  allons  partir  pour 
Andrinople  (3)  ;  de  là  nous  serons  dirigés  sur  Varna  (4).  Je  dis 
nous  serons  partis,  j'aurais  dû  dire  moi,  car  à  ma  rentrée  ici  le  ré- 


(1)  Les  Turkomans  dont  les  tribus  demi-nomades  vivent  à  la  fois  du  pro- 
duit de  leurs  troupeaux  et  du  produit  de  leurs  rapines,  sont  répandus  à  tra- 
vers tout  ce  pays. 

(2)  Sape  prévoyance  surtout  pour  le  mouktar  que  notre  voyageur  appelle 
si  bonnement  M.  le  Maire.  En  effet,  s  il  élail  arrivé  malheur  aux  officiers  fran- 
(;ais  la  responsabilité  de  ce  fonctionnaire  eût  été  gravement  engagée.  OiJ^'^t 
aux  gendarmes  ou  zaptiés,  leur  zèle  était  fortement  stimulé  par  l'espoir  d'un 
sérieux  bacchich, 

(3)  Ville  de  la  Roumélie,  sur  la  rive  gauche  de  la  Maritza  et  sur  les  deux 
bords  de  la  Toundja. 

(4)  Ville  du  royaume  de  Bulgarie  sur  une  baie  de  la  mer  Noire  où  débou- 
che la  Dcvna. 


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—  151  — 

giment  avait  levé  le  camp  le  matin  (1).  Je  vais  me  hâter  de  régler 
mes  comptes  pour  aller  le  rejoindre  sur  un  autre  théâtre  où  j'au- 
rai moins  à  [me]  fatiguer  et  où  je  serai  au  poste  que  j*aimc.  Je 
compte  me  mettre  ^n  route  le  18  pour  Andrinople,  où  j  arriverai  le 
20  cl  dix  jours  après  à  Varna  (2),  point  de  ralliement  pour  la  cava- 
lerie. Nous  verrons  ensuite.... 

Je  me  porte  assez  bien  malgré  les  courses  faliganles  que  je  viens 
de  faire  :  soixante  lieues  en  trois  ou  quatre  jours.  C'est  bien  dur 
par  une  très  forte  chaleur,  et  dans  un  pays  de  montagne  fort  acci-' 
denté.  J'en  suis  revenu  très  fatigué  avec  un  bon  lombago...  Qu  il 
va  m'être  doux  de  coucher  dans  un  lit  même  de  bivouac  !...  Nous 
ne  savons  rien  du  théâtre  de  la  guerre,  ici  moins  qu'en  France. 

A  Madame  Ressayre,  née  Ressayrc. 

Gallipoli,  le  15  juin  1854. 

Le  Docteur  t'enverra  une  longue  lettre  que  je  viens  de  lui  écrire 
et  par  laquelle  je  lui  donne  une  foule  de  détails  et  sur  mon  arrivée 
à  Gallipoli  et  sur  un  voyage  de  près  de  vingt  jours  que  je  viens  de 
faire  en  .Asie.  Je  suis  rentré  hier  seulement  et  cela  pour  apprendre 
le  départ  de  mon  régiment. 

Je  vais  me  mettre  en  mesure  d'aller  le  rejoindre  aussitôt  que 
j'aurai  rendu  les  comptes  de  la  mission  de  remonte  dont  je  viens 
d'être  chargé,  mission  qui  n'a  réussi  qu'à  moitié.  J'espère  qu'on 
s'en  tiendra  là  et  que  bientôt  je  pourrai  me  retrouver  avec  ma 
troupe  que  je  n'aurais  point  voulu  quitter.  Mon  voyage  dans  un 
pays  où  il  y  a  moins  de  routes  qu'en  Afri(|ue  (3)  et  au  travers  des 


(1)  C'est-à-dire  le  12  juin. 

(2)  Un  ordre  du  commandant  en  ciicf,  daté  du  11  juin,  avait  Iransféré  de 
Gallipoli  à  Varna  la  base  d'opèralions  de  rarmce.  Le  20  juin  le  Maréchal 
écrivait  au  ministre  de  la  Guerre  :  «  Dans  les  circonstances  actuelles,  Varna 
est  notre  véritable  base  d'opérations  pour  la  campagne  active...  Notre  place 
est  marquée  à  Varna  et  nous  sommes  les  maîtres,  quand  nous  voudrons,  de 
nous  porter  en  avant  ou  en  arrière.  »  (Cf.  G.  Rousset,  op.  cit.,  pp.  121  et  122.) 

(3)  Aujourd'hui,  ou  du  moins  jusqu'à  ces  derniers  temps  (1874),  ce  qu'en 
Kiirope  on  appelle  une  grande  roule  est  chose  h  peu  près  inconnue  en  Ana- 
lolie.  —  L'intérieur  de  l'.Vnatolie  est  occupe  tout  entier  par  un  vaste  plateau. 
Se.s  trois  côtés  qui  regardent  à  des  distances  inégales  les  trois  grandes  mers 
environnantes,  s'abaissent  en  pentes  plus  ou  moins  abruptes  diversement  ac- 
cidentées. (Dictionnaire  de  Géographie  de  Vivien  de  Saint-Martin,  article 
Anatolie.)  A  défaut  d'indications  plus  précises,  il  est  permis  de  supposer  que 
la  petite  troupe  se  dirigea  d'abord  sur  Righa.  C'est  la  seule  ville  de  la  contrée. 


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monlagnes  m'a  énormément  fatigué,  quand  on  pense  que  je  faisais 
jusqu'à  vingt  lieues  par  jour  sur  de  bons  chevaux,  il  est  vrai,  mais 
sur  de  très  mauvaises  selles. 

Je  partirai,  je  l'espère,  le  18  pour  Andrinople,  où  je  rallierai 
peut-être  le  régiment,  s'il  n'est  déjà  parti  pour  Varna,  point  de 
réunion  de  toutes  les  troupes.  De  là  je  ne  sais  trop  sur  quel  point 
nous  serons  dirigés... 

Au  Docteur  Rcssayre. 

Au  Bivouac,  le  25  juin  1854. 

J'ai  quitté  Gallipoli  le  19  de  ce  mois  et  aujourd'hui  25,  je  me 
trouve  à  deux  journées  d'Andrinople.  Jusqu'à  présent  mon  voyage 
s'est  très  bien  fait.  Ce  qui  me  désole  le  plus  c'est  de  courir  après 
mon  régiment  et  de  ne  pouvoir  le  rejoindre.  Il  a  quitté  Andrinople, 
il  y  a  déjà  trois  jours,  peut-être  serai-je  assez  heureux  pour  le 
trouver  à  Varna  où  le  général  Morris  (1)  que  j'accompagne  espère 
rallier  toute  sa  division.  Aussi  ne  resterons-nous  que  vingt-quatre 
heures  à  Andrinople  :  c'est  tout  ce  qu'il  faut  pour  voir  la  ville.  Nous 
en  partirons  le  29  pour  nous  rapprocher  du  théâtre  de  la  guerre. 

Le  Maréchal  concentre  toutes  ses  troupes  du  côté  de  Varna  pour 
faire  sans  doute  une  poinle  sur  Silistrio  (2),  qui  se  trouve  assié- 
gée, dit-on,  par  70,000  Russes.  Bientôt  nous  connaîtrons  donc  le 
fin  mot  de  ce  grand  mouvement.  Ici  nous  ne  savons,  du  reste,  rien 
de  ce  qui  se  passe,  nous  ne  voyons  pas  le  moindre  journal  ;  les 


Elle  est  située  à  Tinlérieur,  à  l'endroit  où  le  Kodja-Tcliaï  ou  Granique  échappe 
à  la  région  des  monlagnes  et  où  Alexandre  remporta  la  victoire  décisive  au 
passage  du  fleuve.  »  (Elisée  Reclus.)  De  là,  sans  se  douter,  semble-t-il,  qu'il 
foulait  une  terre  si  illustre,  M.  Ressayre,  avec  son  escorte,  traversa  l'an- 
cienne Troade  pour  s'embarquer  à  Tchanat-Kalessi  et  de  là  regagner  Gal- 
lipoli. 

(1)  Morris  (Loiiis-Michel),  né  à  Croissel-les-Conlelcu  (Seine-Inférieure)  le 
29  septembre  1803,  mort  à  Moslagancm  le  7  juin  1867.  Capitaine  aux  chas- 
seurs d'Afrique  en  1832,  il  .se  distingua  par  .ses  brillantes  charges  dans  les 
deux  expéditions  de  Conslantine  (1836-1837),  par  la  part  qu'il  eut  à  la  prise 
de  la  Smala  et  à  la  victoire  d'isly  (1844).  Il  commandait  la  divi.sion  de  cava 
lerie  à  la  guerre  de  Crimée.  Plus  lard,  il  devint  commandant  en  chef  de  l.i 
cavalerie  de  la  garde  impériale  dans  la  guerre  d'Italie  (1859)  et  fut  enfin 
mis  à  la  tête  de  la  cavalerie  d'Algérie  (1863). 

(2)  Ville  de  Bulgarie,  sur  la  rive  droite  du  Danube.  Evacuée  par  les  Turcs 
en  1878,  elle  fut  cédée  à  la  Bulgarie  par  suite  du  traité  de  Berlin.  —  Au  mo- 
ment où  M.  Ressayre  écrivait  cette  leltrc,  on  ignorait  encore  que  les  Russes 
venaient  de  lever  le  siège  de  cette  ville  deux  jours  auparavant. 


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courriers  sont  fort  rares  ;  en  somme,  nous  vivons  comme  des  gens 
qui  se  trouvent  à  cent  mille  lieues  de  leur  pays. 

Pendant  la  roule  que  je  viens  de  faire,  j'ai  parcouru  le  plus  î- 
che  pays  du  monde,  des  sites  magnifiques,  des  cultures  de  la  plus 
grande  richesse  (1).  En  somme,  c'est,  sans  contredit,  ce  que  j*ai  vu 
de  plus  beau  depuis  que  je  voyage.  Ici  les  Turcs  travaillent  la 
lerre  tout  aussi  bien  que  nos  meilleurs  fermiers  de  la  Beauce.  Je  les 
vois,  pour  labourer  une  première  fois,  mettre  jusqu'à  six  paires  de 
bœufs  à  leur  charrue.  Mais,  à  côté  de  tout  cela,  je  crains  fort  que 
les  bras  viennent  à  leur  manquer  soit  pour  faire  leur  récolle,  soit 
pour  ensemencer.  Tous  les  jeunes  gens  en  étal  de  porter  les  ar- 
mes depuis  18  jusqu'à  40  ans  sont  à  l'armée.  Il  ne  reste  donc  que 
les  gens  ûgés  et  les  femmes  pour  tout  faire.  Les  blés  et  orges  sont 
très  avancés  et  c'est  à  peine  si  on  commence  à  les  couper.  Il  serait 
vraiment  regrettable  de  voir  perdre  tant  de  richesses  quand  en 
France  vous  avez  peut-être  une  fort  mauvaise  année. 

Sur  notre  roule,  nous  trouvons  des  ressources  en  vivres,  viande, 
voire  même  du  vin  pas  trop  mauvais  ;  il  est  à  désirer  que  nous 
trouvions  toujours  et  jusqu'au  bout,  le  même  confort.  Je  voyage 
avec  le  4"*  chasseurs  d'Afrique,  mon  ancien  régiment.  Indépen- 
damment de  la  bonne  hospitalité  qui  m'a  été  offerte  et  que  j'ai  été 
bien  heureux  d'accepter,  je  trouve  auprès  de  tous  l'accueil  le  plus 
charmant,  et  il  n'est  pas  de  moment  que  je  n'entende  dire  com- 
bien on  serait  heureux  de  m'avoir  pour  successeur  au  colonel  qui 
commande  aujourd'hui  le  régiment.  Celle  combinaison  pourra  bien 
se  réaliser,  car  ici  on  est  on  ne  peut  mieux  disposé  pour  moi.  Cette 
idée  me  sourit  assez,  mais  si  elle  me  donne  un  moment  de  regret, 
c'est  par  le  chagrin  que  mon  éloignement  pourra  nous  donner  à 
l'un  et  à  l'autre.  Il  faudra  toujours  prendre  si  cela  arrive,  nous 
verrons  après. 

Ma  cavalerie  qui  était  légèrement  avariée  quand  j'ai  quitté  Gal- 
lipoli,  se  remet  de  jour  en  jour.  J*espère  l'avoir  en  très  bon  état 
quand  nous  arriverons  à  Varna.  J'ai  remplacé  par  un  excellent  che- 


(1)  La  province  d'Andrinople  jouit  d'un  cMinal  des  plus  propices  au  dévelop- 
pement agricole.  L'exportation  des  céréales  pour  le  seul  port  d'Enos  attei- 
gnis en  1867  le  chiffre  de  40,290,000  fr.  Les  Ollomans  dont  les  aptitudes  sont 
spécialement  agricoles,  occupent  la  plupart  des  villages.  (Cf.  Dict.  cité.  art. 
Andrinople.)  On  s'étonne  de  lire  dans  les  Souvenirs  d'un  Dragon,  (p.  36)  :  Il 
ne  semblait  pas  que  l'on  fût  en  Europe.  Les  plaines  sablonneuses  et  brû- 
lantes que  nous  traversions  ressemblaient  aux  déserts  de  l'Afrique  et  do 
l'Asie.  » 


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val  le  mulet  que  j'ai  perdu. dans. la  traversée  ;  il  apporte  une  partie 
de  mon  bagage.  Un  deuxième  cheval  apporte  le  reste.  En  somme, 
je  ne  suis  pas  trop  mal  outillé  et  rien  ne  me  manque.  Les  chaleurs 
quoique  fortes  sont  supportables  ;  elles  éprouvent  cependant  un 
peu.  L'éloignement  de  mon  régiment  me  permet  de  voyager  en 
petite  casquette.  C'est  très  heureux  et  ce  sera  toujours  autant  de 
pris,  car  le  casque  sur  la  tête  par  30  à  35  degrés  de  chaleur  serait 
un  lourd  fardeau.  A  l'heure  où  je  t'écris,  le  temps  est  à  l'orage  et 
la  pluie  commence  à  tomber.  C'est  une  bonne  chose,  nous  aurons 
moins  chaud  demain  pour  nous  mettre  en  route.  Si  j'ai  un  moment 
à  te  donner  je  t'écrirai  d'Andrinople,  mais  toujours  de  Varna  où 
nous  serons,  s'il  plaît  à  Dieu,  le  6  ou  le  7  du  mois  prochain  et  d'où 
je  serai  peut-être  à  même  de  donner  quelques  détails. 

Ici,  malgré  tous  les  préparatifs  qui  se  font  et  le  semblant  d'an 
prochain  engagement,  on  ne  veut  pas  croire  à  la  guerre.  Chacun 
fait  sa  petite  version.  Je  ne  partage  pas  la  manière  de  voir  des 
Messieurs  de  la  paix  à  tout  prix.  Je  crois  qu'avant  un  mois  nous 
serons  en  présence  de  notre  ennemi,  à  moins  que  la  diplomatie 
dont  je  ne  connais  pas  le  moindre  détail,  ne  vienne  nous  arrêter  (1). 
De  ce  côté-là,  vous  en  savez  plus  que  nous.  Quoiqu'il  arrive,  il  fau- 
dra bientôt  songer  à  s'établir  pour  prendre  les  quartiers  d'hiver, 
car  ici  il  est  rude  et  commence  dans  les  premiers  jours  d'octobre. 
J'espère  bien  qu'on  n'aura  pas  l'infamie  de  nous  laisser  sous  la 
tente... 

A  Madame  Ressayre,  née  Ressayre, 

Andrinople,  le  29  juin  1854. 
...  Aujourd'hui  j'arrive  à  Andrinople...  Je  vous  aurai  toujours 
un  gré  infini  de  vous  intéresser...  à  la  position  d'un  malheureux 
(si  l'on  veut),  errant  dans  un  pays  qui,  bien  que  très  beau,  ne  laisse 
pas  de  me  faire  regretter,  de  temps  à  autre,  les  douceurs  que  je 
me  donnais  en  France.  Il  ne  faut  rien  moins  que  la  perspective  de 


(1)  A  la  date  du  29  juillet,  le  maréchal  de  Sainl-Arnaud  écrivait  au  maré- 
chal Vaillant,  minisire  de  la  guerre  :  a  Cette  politique  de  la  guerre  d'Orient, 
toujours  incertaine,  toujours  expeclante,  déconcerte  beaucoup  d'esprits  ar- 
dents, aiguise  toutes  les  impatiences,  et  je  suis  assuré  qu'elle  fait  gloser  en 
Angleterre  et  en  France  ;  mais  cette  incertitude  qui  a  pesé  si  lourdement  sur 
les  négociations  avant  la  guerre,  pèse  non  moins  lourdement  sur  la  guerre 
elle-même,  par  la  raison  que  les  armées  alliées  ont  été  constituées  d'abord 
pour  être  les  auxiliaires  de  la  diplomatie  dont  elles  partagent  le  sort.  » 


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quelque  mouvement  brillant  et  d*un  avancement  assuré  pour  mo 
faire  oublier  les  quelques  misères  que  nous  endurons  par  des  cha 
leurs  très  fortes.  Grâce  à  Dieu  ma  santé  n'est  nullement  éprouvée. 
J'espère  que  je  continuerai  ainsi  jusqu'à  la  mauvaise  saison,  épo 
que  à  laquelle  nous  prendrons,  sans  doute,  nos  quartiers  d'hiver. 
Car  je  ne  suppose  pas  que  nous  le  passions  sous  la  tente,  comme 
nous  le  faisions  en  Afrique'.  Ici  ce  serait  vouloir  perdre  les  régi- 
ments de  cavalerie  de  France.  Ils  ne  s'en  tirent  déjà  pas  trop  bien. 

...  Je  quitte  demain  Andrinople  pour  faire  route  sur  Varna, 
point  de  concentration  de  toute  l'armée.  De  Varna,  où  irons-nous  ? 
Je  l'ignore,  car  nous  ne  savons  rien  de  ce  qui  se  passe  près  du  Da- 
nube. Ici  on  nous  dit  que  les  Russes,  décimés  par  les  maladies,  àc 
retirent.  Si  cela  était,  je  ne  comprendrais  pas  trop  notre  mouve- 
ment à  marche  forcée  sur  Varna.  Enfin  Dieu  est  grand  L.,  Tes 
prières  et  celles  de  nos  amis  me  protégeront  ici. 

...  Je  n'ai  pas  eu  le  temps  encore  de  visiter  les  curiosités  de  la 
ville  qui,  je  dois  le  dire,  est  ce  que  j'ai  vu  de  mieux  en  Orient  (1). 
Je  ne  veux  cependant  pas  la  quitter  sans  voir  la  belle  mosquée 
dont  on  dit  énormément  de  bien  (2). 

Au  Docteur  Ressayre. 

Au  Bivouac  sous  Varna,  le  12  juillet  1854. 
Ta  lettre  du  24  juin  m'arrive  aujourd'hui  sous  les  murs  de  Varna 
où  je  suis  arrivé  avant-hier,  après  avoir  rejoint  le  régiment  à  An- 
drinople (3).  Mon  voyage  de  Gallipoli  ici  s'est  assez  bien  fait,  mais 
non  sans  quelques  souffrances  soit  de  la  soif,  soit  de  la  chaleur. 
Maintenant  que  va-t-on  faire  de  nous  ?  Je  l'ignore.  L'armée  entière 
se  trouve  concentrée  sous  Varna.  Reste  un  peu  d'artillerie  et  deux 


(1)  «  Andrinople,  dit  un  récent  explorateur,  semble  une  suite  de  grands 
villages  partout  arrosés  par  les  eaux-vives,  nerdus  dans  les  platanes,  les  cy- 
près et  les  peupliers.  Sauf  au  centre  de  la  ville,  dans  la  citadelle  qu'on  ap- 
pelle encore  d'un  nom  grec,  le  Castro,  les  jardins  sont  plus  nombreux  que 
les  maisons.  » 

(2)  Parmi  les  40  mosquées  qui  ornent  la  ville,  la  plus  belle  et  une  des  plus 
belles  de  l'empire  ottoman,  est  la  mosquée  de  Sélim  II,  dont  la  coupole  de 
20  pieds  plus  élevée  que  celle  de  Sainte-Sophie  de  ConslantinoplCi  est  sou- 
tenue par  des  colonnes  de  porphyre. 

(3)  Le  0'  Dragons  séjourna  ime  quinzaine  de  jours  à  Andrinople,  «  dans 
une  presqu'île  de  la  Marizza,  ombragée  d'arbres  séculaires,  où  il  avait  établi 
son  bivouac,  sur  l'emplacement  occupé  par  les  Russes  en  1829.  »  (Souvenirs 
d'un  Dragon,  p.  41.) 


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régiments  de  cavalerie  à  rejoindre.  Pour  peu  que  ces  deux  der 
niers  lardent  à  partir,  ils  courent  fortement  le  risque  de  ne  point 
trouver  de  Teau  sur  leur  route. 

Nous  sommes  toujours,  comme  par  le  passé,  avides  de  recevoir 
les  journaux  de  France  pour  avoir  des  nouvelles  des  Russes.  Ici 
rien  ne  transpire  et  on  ne  sait  rien,  non  plus  ce  que  nous  allons 
devenir.  Il  n*est  nullement  question  d'un,  départ  prochain.  Tant 
mieux,  car  le  régiment  a  grandement  besoin  de  repos.  Avec  le  peu 
d'habitude  qu'ont  nos  hommes  de  s'installer,  il  n'est  pas  étonnant 
que  nous  ayons  quantité  de  chevaux  blessés.  Nous  faisons  cepen- 
dant nos  efforts  pour  éviter  cet  état  qui  pourrait  devenir  déplora- 
ble, et  qui,  pour  mon  compte,  me  donne  une  triste  opinion  et  de 
notre  cavalerie  de  France  et  de  nos  hommes  (1).  Les  premiers  (il 
s'agit  des  chevaux)  ont  été  par  trop  dorlotés  dans  nos  garnisons, 
et  la  troupe  n'a  pas  ce  que  nous  appelons,  dans  le  métier,  ce  feu 
sacré  qu'on  trouve  parmi  les  hommes  de  l'armée  d'Afrique. 

J'ai  pris  à  cœur  de  les  moraliser  depuis  que  j'ai  rejoint  le  régi 
ment,  en  leur  faisant  entrevoir  (jue  bientôt  et  si  cela  continuait, 
nous  arriverions  en  face  des  Russes  et  sans  chevaux.  Rien  ne  leur 
fait  ou  peu  de  chose.  Je  suis  au  bout  de  mon  latin.  Aussi  suis-je  dé 
cidé  à  sévir  d'une  manière  exemplaire.  Il  est  bien  dur  d'en  venir  là. 
Ce  sont  des  moyens  extrêmes  que  je  n'ai  jamais  été  obligé  d'em- 
ployer. Ce  sera  bien  pis  dès  que  nous  serons  pris  par  les  pluies  ; 
c'est  un  moment  que  je  redoute  et  (jui  pourra  bien  être  suivi  d'un 
désastre.  En  somme,  il  est  bien  peu  agréable  de  servir  dans  un 
régiment  qui  aurait  besoin  d'une  main  de  fer  pour  le  faire  aller.  Le 
colonel  qui  le  commande  est  par  trop  bon.  Il  l'a  mis  sur  ce  pied. 
Il  faudra  du  temps  pour  qu'il  soit  façonné  aux  allures  de  nos  bons 
régiments  de  chasseurs  d'Afrique.  En  somme,  je  ne  serais  pas  ja- 
loux d'avoir  sa  succession. 

...  Je  te  dis,  dans  ma  lettre,  que  nous  sommes  sans  nouvelles  du 
théâtre  de  la  guerre.  Toutefois  le  bruit  court  ici  que  les  Russes, 
après  avoir  été  battus  sous  les  murs  de  Silistrie,  se  sont  retirés  sur 


(1)  Cela  est  dit  bien  entendu  par  opposition  à  noire  cavalerie  d'Algérie.  — 
«  C'est  alors,  dit  Ch.  Mismor  (op.  cit.,  p.  72),  que  se  révéla  notre  ignorance 
des  choses  de  la  guerre  par  suite  de  l'insuffisance  des  exercices  de  garnison. 
Pour  dresser  les  tentes,  entraver  les  chevaux  aux  piquets,  faire  la  cuisine  en 
plein  vent,  nous  étions  aussi  novices  que  des  hommes  de  recrue.  Ce  fut  tou- 
te une  éducation  nouvelle  à  faire.  » 


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la  rive  gauche  (1)  et  ont  même  porté  leur  quartier  général  à  Jas- 
sy  (2).  Malgré  celle  retraite  précipitée,  ou  parle  de  nous  faire  mar- 
cher en  avant,  et  nous  serions  à  la  veille  de  nous  mettre  en  route, 
si  on  avait  pu  assurer  le  service  des  suhsislances.  Ici  tout  se  fait 
très  bien  ;  jusqu'à  présent  Tarmée  n'a  manqué  de  rien  ot  on  est 
plein  de  sollicitude  pour  le  soldat. 

Nous  sommes  bivouaques  dans  un  très  beau  (3)  pays  à  une  lieue 
de  Varna  (4).  Quatre  régiments  de  cavalerie  se  trouvent  réunis.  Le 
G"*  de  dragons  a  fiour  voisin  le  4"*  chasseurs  d'Afrique  que  je  vais 
souvent  visiter  et  ici  on  ne  me  parle  que  de  m'avoir  bientôt  pour 
colonel.  Depuis  le  simple  chasseur  jusqu'au  premier  officier,  cha- 
cun sourit  h  cette  idée  et  moi  je  commence  à  y  croire... 

A  Madame  Hessayre,  née  Ressayre. 

Sous  Varna,  le  12  juillet  1854. 

...  Nous  vivons  ici  toujours  ignorants  de  ce  qui  se  passe  et  de  ce 
qu'on  veut  faire  de  nous.  Nous  voilà  arrivés  à  Varna  depuis  avant- 
hier.  Jusqu'à  présent  pas  d'ordre  de  continuer,  l'armée  entière  se 
trouve  concentrée  sur  un  rayon  de  trois  à  quatre  lieues.  Du  reste, 
la  cavalerie  a  besoin  de  quelques  jours  de  repos  et  je  crois  qu'on 
les  lui  donnera,  car  il  n'est  pas  facile  de  porter  en  avant  une  armée 
de  60,000  hommes  (5),  dans  un  pays  ruiné,  sans  avoir  préalable- 
ment assuré  ses  moyens  d'existence.  D'un  autre  côté,  l'eau  est  fort 


(1)  Après  plusieurs  tentatives  repoussées,  les  Russes  avaient  dans  la  nuit 
du  23  au  23  juin,  levé  le  siège  de  Silistrie,  désarmé  leurs  batteries,  brrtlé 
leurs  baraquements,  évacué  leurs  positions  et  regagné  la  rive  gauche  du 
Danube.  (Cf.  C.  Roussel,  op.  cit.,  p.  125.) 

(2)  Ville  de  Roumanie  de  80,000  habitants.  Les  Russes  qui  l'occupaient  en 
1854  furent  remplacés  par  les  Autrichiens  de  1854  à  1857  jusqu'au  moment  où 
la  Moldavie  dont  lassy  était  la  capitale,  fut  constituée  en  principauté  autono- 
me. On  sait  qu'en  1862  les  Principajités  Unies  sont  devenues  la  Roumanie  ac- 
tuelle avec  Bucarest  comme  capitale. 

(3)  «  Le  pays  est  riche  et  pittoresque  :  sur  les  hauteurs  qui  s'étagent  à  l'ho- 
rizon, des  forêts  magnifiques  ;  sur  les  pentes  et  dans  les  vallées,  des  maisons 
de  plaisance,  des  fermes,  des  vignes,  des  vergers,  des  jardins,  des  cultures 
de  toute  sorte  ;  çà  et  là  des  sources,  des  fontaines  d'une  eau  limpide  et  fraî- 
che... Leurs  divisions  (des  Français)  s'étendaient  à  l'aise  sur  le  plateau  de 
Franka.  »  (C.  Roussel,  op.  cit.,  pp.  124,  125.) 

(4)  «  Nous  allâmes  camper  à  quatre  kilomètres  de  Varna,  sur  remplace- 
ment d'une  bataille  célèbre  où  le  sultan  Amurat  tua  de  sa  propre  main  La- 
dislas,  roi  de  Hongrie.  {Sourenirs  d'un  Dragon^  p.  51.) 

(5)  Un  mois  plus  tard,  l'armée  consistait  en  48,000  Français  et  24,000  Anglais, 

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rare  sur  la  route  du  Danube,  si  on  doit  lui  donner  cette  direction. 
Il  est  fort  possible  que  celui  qui  nous  commande  change  son  plan 
de  campagne,  quand  les  Russes  reculent  à  notre  approche.  On  les 
dit  déjà  loin  du  Danube,  et  je  ne  pense  point  qu'on  veuille  aller  les 
chercher  chez  eux,  car  on  ne  les  joindrait  pas,  et  on  ne  trouverait 
dans  le  pays  qu'ils  viennent  d'abandonner  que  misère  et  désola- 
tion (1).  Que  ferons-nous  donc  ?  Je  l'ignore. 

Eu  attendant  nous  traînons  une  existence  pas  trop  malheureuse. 
Ici  rien  ne  nous  manque,  mais  viendra  bientôt  le  jour  où  nos 
moyens  de  transport  nous  manqueront  et  nous  serons  réduits  au 
strict  nécessaire.  Et  encore,  pour  mon  compte  et  pour  alléger  mes 
bagages,  je  vais  laisser  ici  une  foule  d'objets  que  je  n'aurais  pas 
dû  emporter  et  qui  pourtant,  par  le  gros  de  l'hiver,  pourraient  me 
servir.  Car  la  température,  dans  les  Principautés,  est  aussi  froide 
qu'en  France,  mais,  en  revanche,  les  chaleurs  y  sont  beaucoup  plus 
fortes.  Toutefois  je  dois  dire  avoir  peu  souffert  de  la  chaleur  dans 
la  roule  que  je  viens  de  faire  de  Gallipoli  à  Varna.  Seulement  l'eau 
a  été  quelquefois  rare  et  de  mauvaise  qualité.  Du  reste,  nous  devons, 
à  la  louange  du  Maréchal,  d'avoir  un  soin  tout  particulier  du  sol- 
dat ici  et,  ce  que  je  n'ai  jamais  vu  en  Afrique,  on  lui  donne  du  vin 
trois  fois  par  semaine  et  du- pain  frais  tous  les  jours.  Aussi  la 
santé  des  troupes  est-elle  excellente.  Je  ne  puis  en  dire  autant  des 
chevaux.  Sous  ce  rapport,  le  régiment  est  assez  maltraité,  et  pour- 
tant, il  n'y  a  guère  de  la  faute  de  personne.  Bientôt,  je  le  crains, 
nous  aurons  perdu  ou  nous  serons  obligés  de  laisser  en  arrière, 
plus  de  soixante  des  nôtres.  Les  miens,  qui  avaient  beaucoup  souf- 
fert pendant  la  traversée,  commencent  à  se  remettre.  J'ai  perdu 
un  mulet  pendant  la  traversée  de  France  à  Gallipoli.  Je  l'ai  rem- 
placé par  un  bon  petit  cheval  turc  que  j'ai  acheté  en  Asie... 

La  route  que  je  viens  de  faire  m'a  noirci  horriblement,  et,  depuis 
que  je  laisse  pousser  toute  ma  barbe,  je  m'aperçois  que  je  grisonne 
horriblement.  Adieu  donc  le  temps  des  conquêtes  ,  il  faut  y  renon- 
cer à  jamais  et  réclamer  de  la  beauté  une  pleine  et  entière  indul- 
gence. 


{1}  On  n'y  songeait  pas,  en  effet.  Le  1"  iuillet,  le  maréchal  Vaillant,  ministre 
de  la  guerre,  avait  télégraphié  au  général  en  chef  de  l'armée  française  : 
«  Restez  dans  le  voisinage  de  Varna  et  ne  descendez  pas  au  Danube.  »  De 
même  lord  Raglan  avait  reçu  de  Londres  des  instructions  d'après  lesquelles 
il  lui  était  interdit  expressément  d'entrer  dans  la  Dobroudscha  et  de  poursui- 
vre l'ennemi  au-delà  du  Danube.  (Cf.  C.  Roussel,  op.  cit.,  t.  i",  p.  13L) 


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Aussitôt  que  je  saurai  quelque  chose  sur  nos  prochains  mou- 
vements, je  te  ferai  savoir  quelle  direction  nous  allons  prendre. 
Jo  compte  néanmoins  rester  sous  Varna  uno  dizaine  de  jours.  Je  le 
désire  vivement  non  seulement  pour  moi,  mais  pour  mes  chevaux 
et  ceux  du  régiment... 

A  la  même. 

Varna,  le  18  juillet  ia54. 

...  Aucun  changement  n'est  survenu  dans  notre  position  depuis 
ma  dernière  lettre,  et  rien  n'a  transpiré  sur  les  événements  futurs. 
Les  Russes  paraissent  avoir  abandonné  toutes  les  positions  qu'ils 
occupaient  soit  sur  les  bords  du  Danube,  soit  dans  les  Principautés. 
On  dit  môme  qu'ils,  ont  repassé  le  Pruth  (1).  Si  cette  nouvelle  se 
confirme,  il  est  plus  que  probable  que  nous  ne  ferons  pas  de  mou- 
vement en  avant  et  que  bientôt  on  songera  à  prendre  des  quartiers 
d'hiver.  Car  ici,  par  les  temps  qui  régnent  à  partir  du  mois  de  sep- 
tembre, la  position  ne  serait  pas  tenable.  Déjà  on  commence  à 
s'apercevoir  d'un  changement  de  température.  Ainsi  les  nuits  sont 
fraîches  et  on  doit  prendre  des  précautions  pour  éviter  les  refroi 
dissements  qui,  avec  le  fléau  qui  paraît  vouloir  s'implanter  dans 
le  pays,  pourraient  devenir  fort  nuisibles. 

Du  reste,  notre  camp  est  parfaitement  situé  au  milieu  d'un  bois, 
sur  des  hauteurs  où  l'air  est  souvent  renouvelé  et  parfaitement  sain. 
Mais,  en  principe,  il  ne  faut  pas  rester  longtemps  sur  la  même 
place,  et  je  trouve  qu'on  devrait  déjà  nous  faire  changer.  La  grande 
difficulté,  il  est  vrai,  est  d'avoir  de  l'eau  en  suffisante  quantité,  ot 
la  saison  s'y  prête  peu. 

Reste  à  savoir  maintenant  ce  que  l'on  fera  de  nous  et  celui  qui 
nous  commande  est  peut-être  fort  embarrassé.  La  position  que  les 
Autrichiens  lui  ont  faite  en  venant  se  phicer  entre  les  Russes  (2)  et 


(1)  Affluent  de  gauche  du  Danube,  le  Prufh  forme,  durant  610  kilomètres,  la 
frontière  entre  la  Russie  (Bessarabie)  et  la  Roumanie  (Moldavie).  La  nonvclle 
Hait  prématurée.  Ce  n'est  qu'à  la  fin  de  juillet  que  les  Russes  commencèrent 
leur  mouvement  de  retraite  vers  la  Bessarabie.  Le  4  août  on  écrivait  de  Jas- 
sy  au  Lloyd  :  «  Le  général  Liprandi  a  quitté  son  nuarlier  général  de  Focks- 
chani,  et  a  commencé  à  passer  le  Pruth  comme  avant-garde  du  corps  russe 
du  Danube.  Le  général  Luders  restera  à  Gerlalz  pour  couvrir  le  flanc  du 
corps  qui  bat  en  retraite  ;  il  prendra  ensuite  le  chemin  le  plus  court  pour 
arriver  en  Bessarabie.  » 

(8)  Une  convention  conclue  le  li  juin  1854  avec  la  Turquie  assurait  et  ré 
gularisait  la  liberté  des  mouvements  de  l'Autriche  pour  l'occupation  des  Prin- 


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nous  doit  indubitablement  modifier  son  plan  de  campagne.  C*est, 
je  crois,  la  seule  considération  qui  nous  retient  ici  et  puis  aussi 
peut-être  la  difficulté  d'alimenter  son  armée  dans  un  pays  que  les 
Turcs  et  les  Russes  ont  occupé  pendant  près  d'une  année  (1)... 

Les  courriers  ici  sont  très  fréquents.  Nous  ne  sommes*  jamais 
plus  de  quatre  jours  sans  avoir  des  nouvelles  de  France,  et  c'est 
par  les  journaux  qui  nous  arrivent  de  la  mère-patrie  que  nous  som- 
mes tenus  au  courant  de  ce  qui  se  passe  de  l'autre  côté  du  Danube. 
Ainsi  donc,  en  fait  de  nouvelles,  tu  n'en  auras  de  moi  que  lorsque 
nous  nous  serons  mesurés  avec  les  Russes,  et  je  doute  que  ce  soit 
bientôt.  Aussi  chacun  porte  sur  sa  figure  un  cachet  de  tristesse  fa- 
cile à  concevoir.  Peut-être  quelque  circonstance  imprévue  viendra 
la  dérider  et  nous  mettre  en  position  de  demander  des  récompenses 
dont  on  sera,  je  crois,  prodigue,  si  l'on  vient  à  tirer  quelques  coups 
de  canon. 

L'armée  est  pleine  d'enthousiasme  et  attend  ce  moment  avec  im- 
patience. A  moi,  il  ne  me  faudrait  pas  grand  chose  pour  me  mettre 
en  ligne,  car  il  est  déjà  question  de  me  donner  un  régiment.  Mais 
il  faudrait  une  affaire.  Et  bien  que  je  n'en  aie  pas  besoin  pour 
faire  mes  preuves,  je  la  désirerais  comme  preuve  de  justification... 
On  me  comblera  de  joie  en  me  nommant  en  France  où  par  lo 
temps  d'aujourd'hui  la  position  d'un  colonel  est  des  plus  brillan- 
tes (2)  et  pourra  me  permettre  de  me  reposer  un  peu  tout  en  m'oc- 
cupant  beaucoup  de  mon  régiment  que  j'aurai  à  cœur  de  bien  me- 
ner... Si  je  viens  à  être  nommé  au  4"'  chasseurs  d'Afrique,  il  y 
aura  le  jour  où  la  nouvelle  en  arrivera  ici,  grande  réjouissance 
dans  ce  régiment...  On  m'y  attend,  je  puis  le  dire,  comme  le  Mes- 
sie. Enfin  je  ne  sais  pas  le  sort  qui  m'attend,  je  puis  toujours  dire 


cipautés.  De  plus  «  sur  la  demande  de  rAutriche,  la  conférence  de  Vienne 
constatait,  dans  un  protocole  du  23  juin,  que  le  traité  de  Berlin  entre  TAulri- 
che  et  la  Prusse  (20  avril)  comme  la  convention  de  Londres  entre  la  France 
et  l'Angleterre,  était  conforme  aux  principes  consacrés  dans  les  actes  pré- 
cédents de  la  Conférence  ».  (C.  Rousset,  op.  cit.,  t.  i",  p.  130.) 

(1)  A  cette  date  il  n'était  plus  question  de  porter  les  armées  alliées  sur  le 
Danube.  Le  9  juillet,  le  maréchal  de  Saint-Arnaud  écrivait  à  l'Empereur  : 
«  Lord  Raglan  n'est  pas  plus  que  moi  enclin  à  aller  chercher  des  fièvres  sur 
le  Danube.  »  Mais  on  hésitait  encore  entre  Anapa  et  Sébastopol  pour  y  frap- 
per un  grand  coup.  C'est  dans  un  conseil  de  guerre  tenu  à  Varna,  le  18  juil- 
let, chez  le  maréchal  de  Saint-Arnaud,  que  l'expédition  de  Crimée  fut  déci- 
dée. 

(2)  «  En  ce  temps-L^,  remarque  Ch.  Mismer,  la  carrière  militaire  était  con- 
sidérée comme  la  plus  honorable  de  toutes.  » 


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^  161  - 

qu'il  m'est  bien  agréable  de  recevoir  d'un  régiment  que  j'ai  quitté 
depuis  peu  tant  do  preuves  de  sympathie... 

Au  Docteur  Ressaijre. 

Varna,  au  bivouac,  le  22  juillet  1854. 
...  L'infanterie  vient  de  faire  un  mouvement  en  avant,  les  divisions 
se  sont  mises  en  marche.  On  pense  que  ce  mouvement  n'a  pas  d'au- 
tre but  qu'une  i-econnaissance  sur  le  Danube  (1).  La  cavalerie  ne 
bouge  pas,  mais  aussi  nous  nous  ennuyons  fort  de  ne  rien  faire. 
Nos  chevaux  souffrent,  nos-  hommes  tombent  malades,  bientôt  nous 
serons  réduits  aux  deux  tiers  de  notre  effectif...  Si  nous  ne  devons 
pas  faire  de  mouvement  en  avant,  on  s'occupera,  je  crois,  bientôt, 
de  désigner  aux  régiments  les  quartiers  d'hiver  qu'ils  devront  occu- 
per. On  parle  d'Andrinople  pour  le  6*  de  dragons.  Il  y  serait  assez 
bien  quoique  éloigné  du  littoral.  On  y  fait  du  foin,  l'orge  y  abon- 
de, en  sorte  que  la  nourriture  de  nos  malheureux  chevaux  serait 
assurée.  Celle  des  hommes  ne  le  serait  pas  moins.  Il  nous  sera  ce- 
pendant difficile  de  nous  procurer  du  vin  potable,  jusqu'à  présent 
nous  sommes  assez  mal  partagés... 

Je  vais  de  temps  à  autre  faire  courir  un  lièvre,  je  n'ai  pas  loin  à 
aller  pour  en  trouver.  Le  docteur  du  régiment  me  prête  et  son  fusil 
et  une  excellente  chienne  courante.  Hier  matin,  en  compagnie  du 
général  Morris  et  de  plusieurs  officiers  de  sa  maison,  nous  avons 
tiré  trois  lièvres  et  nous  étions  rentrés  à  0  heures  pour  passer  une 
revue.  Le  mâtin  j'y  suis  retourné  seul  et,  avant  que  le  réveil  pour 
la  troupe  ne  fût  sonné,  ma  chienne  avait  lancé...  le  lièvre  s'est  fait 
battre  pendant  une  heure,  puis  ma  petite  «  I\éveille  »  l'a  perdu.  Un 
peu  plus  loin  j'en  ai  manqué  un  de  mes  deux  coups.  C'est  le  pre- 


(1)  M.  C.  Roussel  (op.  cil.,  t.  i",  p.  143)  donne  les  vrais  motifs  de  ceUe  ex- 
pédition :  «  Jusqu'au  19  juillet,  il  n'y  avait  pas  eu  (à  Varna)  plus  d'une  tren- 
taine de  cas  (de  choléra)  bien  marqués  ;  mais  partout  on  constatait  des  symp- 
tômes avant-coureurs  de  l'épidémie.  Existait-il  quelque  moyen  de  soustraire 
l'armée  à  cette  fatale  influence  ?  Le  19  juillet,  le  maréchal  de  Saint-Arnaud 
décida  subitement  une  expédition  dans  la  Dobroudscha,  comme  il  avait  déci- 
dé, la  veille,  l'expédition  de  Crimée.  L'action,  le  mouvement,  lui  semblait  le 
meilleur  des  préservatifs  pour  la  santé  des  troupes,  qui  avaient  d'ailleurs  be- 
soin de  se  refaire  aux  habitudes  et  aux  fatigues  de  la  marche  ;  en  oulre,  ù 
la  veille  de  la  grande  affaire  qu'il  était  important  de  tenir  secrète  le  plus  long- 
temps possible,  il  fallait  donner  le  change  aux  Russes  et  les  retenir  hors  de 
la  Crimée  par  la  préoccupation  d'une  attaque  à  soutenir  sur  le  Danube.  » 


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inier  que  je  n'ai  pas  tiré  jusqu'à  présent.  Après-demain  j'espère 
être  plus  heureux... 

A  Madame  Ressayre,  née  Ressayre. 

Sous  Varna,  le  23  juillet  1854. 

...  Il  court  ici  un  certain  bruit  dont  vous  devez  connaître  tout  le 
fonds  en  France.  On  nous  dit  que  l'Autriche  nous  abandonne  pour 
laisser  le  champ  libre  à  la  Prusse  qui  marche  de  pair  avec  la  Rus- 
sie (1).  Cette  nouvelle,  loin  de  nous  affliger,  nous  réjouit  assez. 
Elle  nous  donne  l'espoir  que  bientôt  nous  sortirons  du  statu  quo 
dans  lequel  nous  ne  saurions  vivre  longtemps.  C'est,  il  est  vrai, 
une  nécessité  du  moment  :  nous  ne ^ pouvons,  nous,  vieux  africains, 
nous  condamner  à  passer  notre  temps  au  bivouac,  lorsque  nous 
avons  un  ennemi  devant  nous.  Aussi  sommes-nous  fort  impatients 
d'aller  le  rejoindre  dans  l'espoir  qu'il  voudra  bien  accepter  la  ba- 
taille. Rien  encore  des  mouvements  qui  devront  se  faire,  n'a  trans- 
piré, et  c'est  avec  une  anxiété  bien  vive  que  nous  attendons  les  pre- 
miers ordres.  Nous  ne  savons  même  rien  du  corps  d'armée  qu'on 
envoie  dans  la  Baltique  (2).  Pas  un  journal  n'a  paru,  peut-être  se- 
rons-nous plus  heureux  demain  ou  après. 

Les  chaleurs  ont  repris  ici  depuis  (|uelque  temps.  Aussi  les  ma- 
ladies ont-elles  pris  un  caractère  d'intensité  fort  grave,  sans  pour- 
tant lui  donner  le  nom  de  choléra.  Nous  sommes  victimes,  par  mo- 
ment, de  l'influence  du  climat  et  des  variations  nombreuses  de  la 
température.  Cependant  je  ne  la  considère  que  comme  transitoire, 
et  bientôt,  je  l'espère,  nous  la  verrons  disparaître  en  entier... 

Ce  matin  encore  et  hier  aussi  je  me  suis  donné  pendant  deu.K 


(1)  Ce  bruit  était  faux.  Le  20  juillet  l'Autriche  et  la  Prusse  avaient  pré- 
senté à  la  Diète  de  Francfort,  le  traité  du  20  avril.  La  Diète  était  invitée  à 
accéder  sans  ré.servc  à  la  convention  austro-prussienne.  On  mandait  de 
Vienne,  le  22  juillet,  que  la  mission  du  prince  Gorlschakoff  avait  complète- 
ment échoué.  L'empereur  François-Joseph,  disait  le  correspondant  du  Sif/i,  ne 
trompera  pas  les  espérances  de  l'Kurope.  Le  24  juillet  la  Diète  germanique 
accédait  sous  réserve  au  traité  qui  lui  était  présenté. 

(2)  Ce  corps  d'armée,  fort  de  10  à  12,000  hommes,  i>lacé  sous  les  ordres 
du  général  Baragucydllilliers  avait  été  embarqué,  vers  le  20  juillet,  à  Ca- 
lais, sur  des  transports  anglais,  pour  aller  aUaquer  Bomarsund,  principale 
place  forte  des  Ilusses  dans  les  îles  d'Aland.  «  On  débarqua  le  8  août,  les 
travaux  de  siège  commencèrent  dans  la  nuit  du  11  au  12  ;  le  15,  les  batteries 
françaises  ouvrirent  le  feu  ;  le  IG,  la  place  capitula.  J)  (C.  Roussel,  op.  cit , 
t.  r,  p.  177.) 


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-  163  - 

heures  le  matin  seulement  le  luxe  d'une  bonne  chasse.  J'ai  eu  un 
lièvre  dans  mes  deux  séances.  Cet  exercice  m'est  nécessaire  et  ma 
santé  s'en  trouve  bien.  Si  je  croyais  passer  mon  hiver  dans  un  port 
de  mer,  je  n'hésiterais  pas  à  faire  venir  deux  bons  chiens  courants. 
Ils  ne  contribueraient  pas  peu  à  me  faire  passer  mon  temps  un  peu 
agréablement.  Car,  il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  la  vie  du  bi- 
vouac est  par  trop  monotone,  et  on  s'en  lasse  bien  vite,  quand  elle 
n'est  point  coupée,  de  temps  à  autre,  par  des  mouvements  impré- 
vus. Ici  nous  ne  bougeons  que  pour  passer  une  grande  revue  ou 
pour  changer  l'emplacement  de  notre  camp,  ce  qui  n'est  pas  tou- 
jours fort  récréatif.  C'est,  du  reste,  un  bien  pour  la  santé  des  hom- 
mes. Il  est  bon  de  ne  pas  les  laisser  trop  longtemps  sur  le  même 
emplacement.  Sans  cela  les  odeurs  nauséabondes  engendrent  des 
maladies  et  deviennent  par  trop  incommodes... 

Au  Docteur  Ressayre. 

Sous  Varna,  le  29  juUlel  1854. 

Les  bruits  ici  sont  à  la  guerre  et  pourtant  nous  ne  recevons  au- 
cun ordre  de  départ.  L'infanterie  a  fait  son  mouvement.  Quelle  di- 
rection a-t-elle  prise?  Je  l'ignore.  Voilà  déjà  huit  jours  qu'elle  a  levé 
ses  bivouacs  et  depuis  rien  n'a  transpiré  et  on  nous  laisse  parfaite- 
ment ignorants  de  tout  ce  qui  se  passe  (1).  Les  journaux  du  dernier 
courrier  ont  manqué.  Par  conséquent  nous  sommes,  quoique  sur 
le  théâtre  des  opérations,  moins  avancés  (jue  vous  qui  en  êtes  à  600 
lieues.  On  va  jusqu'à  nous  dire  que  l'Autriche  nous  abandonne 
pour  laisser  le  champ  libre  à  la  Russie  suivie  de  la  Prusse.  Chacun, 
comme  tu  le  penses,  fait  sa  pelile  version,  et  au  bout  de  tout  cela 
on  n'est  pas  très  avancé. 

La  maladie  régnante   prend   un  caractère  d'intensité   assez  dé 
sagréable.  Les  régiments  de  France  sont  maltraités.  La  mortalité 


(1)  Voir  dans  Camille  Roussel,  op.  cit.,  t.  i",  p.  146  el  ss.  les  détails  de 
ceUe  désastreuse  expédition.  Le  mouvement  commença  le  21  juillet,  la  1"  divi- 
sion se  dirigeant  sur  Kustendji,  la  2"*  sur  Bazardjik  et  Mangalia,  la  3"  sur 
Kostoudscha  el  }3a7.ardjik.  Il  s'agissait  pour  celte  infanterie  d'appuyer  une 
soi-disant  reconnaissance  des  spahis  d'Orient  dans  la  Dobroudscha.  La  1"  di- 
vision, la  seule  qui  entra  dans  cette  terre  de  malheur,  fut  décimée  par  le  cho- 
léra. Sur  un  effectif  de  10,590  hommes,  elle  eut  2,568  malades,  1,886  morts. 
Les  deux  autres  divisions  furent  moins  éprouvées.  Au  total  il  y  eut  3,400  ma- 
lades el  2,475  morts.  Dans  la  pensée  du  général  en  chef  tout  devait  être  ter- 
miné le  5  aoùl,  la  1'*  division  ne  rentra  au  camp  que  le  18. 


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-  164  — 

n'est  cependant  pas  en  proportion  du  nombre  des  malades.  Elle 
attaque  surtout  les  constitutions  faibles  (1)  ou  celle3  d'individus  qui 
se  livrent  aux  boissons  alcooliques.  Sous  ce  rapport  tu  n'as  rien  à 
redouter  sur  mon  compte.  Je  ne  change  rien  à  mes  habitudes,  je 
monte .  beaucoup  à  cheval,  je  me  promène  et  fais  de  nombreuses 
sorties  dans  la  montagne  où  je  trouve  force  lièvres  à  tuer  et  cela  à 
proximité  de  mon  camp.  Tu  sais  combien  j'aime  cette  distraction. 
J'use  largement  du  fusil  et  du  chien  de  notre  docteur  qui,  par  suite 
de  la  maladie  régnante,  se  trouve  cloué  sous  sa  tente. 

...  Si  Ton  veut  que  la  cavalerie  soit  en  mesure  de  rendre  quel- 
ques services,  il  est  temps  qu'on  songe  à  l'employer.  Car  déjà  nous 
ne  pourrions  guère  mettre  en  ligne  plus  de  250  sabres  quand  nous 
sommes  partis  avec  450  (2).  C'est  donc  200  hommes  qui  nous  man- 
quent. Partie  de  ces  hommes-là  n'a  pas  son  armement  ;  le  reste  est 
malade  soit  au  camp  soit  dans  les  hôpitaux.  Le  nombre  de  ces  der- 
niers peut  être  porté  à  80  dont  5  ou  G  décès.  A  notre  départ  de  pal- 
lipoli,  le  régiment  a  laissé  un  petit  dépôt  qui  se  trouve  retenu  à 
cause  de  l'épidémie  régnante.  Rien  n'arrive  plus  de  cette  localité 
où  la  maladie  fait  de  grands  ravages... 

A  Madame  Ressaijre,  née  Ressayre. 

Sous  Varna,  le  4  août  1854. 

...  Ici  rien  ne  se  déroule,  et  cependant,  à  en  croire  les  journaux 

de  France,  nous  serions  de  vrais  tranche-montagne  et  nous  aurions 

déjà  pourfendu  tout  ce  qu'il  y  a  de  Russes  sur  les  deux  rives  du 

Danube ',(3).  Il  n'en  est  encore  rien,  car  l'armée  n'a  pas  eu  le  moin- 


(1)  Le  maréchal  de  Saint-Arnaud  écrivait  le  14  août  1854  au  ministre  de  la 
guerre  :  «  Nul  ne  peut  mesurer  les  effets  de  moins-value  que  peut  produire 
sur  une  grande  agglomération  d'hommes  réunis  sous  un  climat  aussi  dissol- 
vant que  celui-ci  l'invasion  foudroyante  d'une  épidémie  qui  ne  se  contente 
pas  de  tuer,  —  ce  serait  le  moindre  malheur,  —  mais  qui  ruine  les  tempéra- 
ments faibles  et  altère  les  tempéraments  les  plus  robustes.  » 

(-2)  Ces  chiffres  ne  concordent  pas  avec  ceux  de  M.  Mismer,  op.  cit.,  p.  62  : 
«  Quand,  à  la  veille  de  notre  embarquement  pour  la  Crimée,  à  Bourgas,  le 
général  Cassaignolles  nous  passa  en  revue,  il  nous  parla  en  ces  termes  : 
«  Dragons,  après  six  mois  de  bivouac  et  une  cruelle  épidémie,  vous  êtes  en- 
core 450  sabres...  »  Or,  nous  étions  G50  en  quittant  la  France  y  compris  les 
officiers.  »  Plus  loin,  M.  Uossayre  parle  d'un  effectif  de  558  hommes. 

(3)  Le  Moniteur  lui-même  avait  publié  cette  dépêche  qui  lui  avait  été  adres- 
sée de  Vienne  :  «  Il  est  positif  que  15  à  18,000  hommes  de  l'armée  anglo-fran- 
çaise sont  réunis  à  Routschouk  aux  forces  turques  que  commande  Orner 


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—  165  — 

drc  engagement  avec  l'ennemi,  à  part  une  légère  escarmouche  (1) 
de  la  cavalerie  irrégulière.  Du  reste  on  n'a  pas  cherché  à  se  mettre 
en  présence.  La  cavalerie  n'a  pas  bougé  de  son  bivouac  où  la  ma- 
ladie ne  l'épargne  pas  et  l'infanterie  fait  dans  ce  moment,  ou,  pour 
mieux  dire,  termine  une  reconnaissance  dans  je  ne  sais  quelle  di 
rection.  Nous  savons  qu'elle  ne  s'est  pas  encore  battue  et  qu'elle 
rentrera  sans  brûler  une  amorce. 

Autre  nouvelle.  On  parle  de  pousser  une  pointe  sur  Sébasto- 
pol(2).  Cette  opération  se  ferait  par  mer  ;  Tinfanterie  et  la  marine 
seules  prendraient  part  au  mouvement.  Il  faudra  embarquer  les 
troupes  pour  la  troisième  fois.  Dieu  veuille  qu'on  commence 
enfin  le  branle-bas  de  combat,  car  un  pareil  état  de  choses  devient 
fort  nuisible.  Nous  ne  sommes  pas  venus  en  Orient  pour  y  rester 
l'arme  au  bras  et  pour  nous  voir  abîmer  par  la  maladie  qui,  du 
reste,  après  avoir  sévi  avec  intensité,  est  sur  son  déclin.  L'armée 
ne  demande  qu'à  marcher.  Un  plus  long  retard  ne  peut  qu'être  nui- 
sible. En  attendant  nous  épuisons  nos  ressources.  Aussi  il  y  au- 
rait pénurie  de  vivres,  s'il  fallait  faire  un  mouvement  général  en 
avant,  et  la  cavalerie  qui  se  trouve  réduite  à  un  tiers  de  la  ration 
de  foin  ne  pourrail-elle  plus  rendre  les  services  qu'on  pouvait  atten- 
dre d'elle  au  début  de  la  campagne.  Néanmoins,  dans  une  allocu- 
tion chaleureuse  qui  nous  a  été  faite  dimanche  dernier  par  le  Maré- 


Pacha  en  personne,  et  qui  dans  les  journées  du  7  el  du  8  juillet  ont  remporté 
sur  les  Russes  à  Gourgewo,  un  avantage  considérabfe.  »  Quelques  jours 
après  cette  nouvelle  fut  démentie. 

(1)  A  la  vérité  il  y  eut  deux  engagements  entre  cette  cavalerie  irrégulière 
et  des  partis  de  Cosaques  :  l'un,  le  28  juillet,  à  Kargalik,  Tautre  le  lende- 
main à  Doukoundjé. 

(2)  Depuis  longtemps  l'idée  d'une  expédition  en  Crimée  avait  été  lancée  par 
les  journaux  anglais.  (Voir  le  Morning-Herald  du  15  juin.)  Le  Times,  qui  avait 
été  le  plus  ardent  à  mener  cette  campagne,  disait  moins  d'un  mois  après  : 
€<  Dans  les  camps  de  Varna  et  de  Devno  le  secret  de  Texpédition  de  la  Cri- 
mée a  été  si  bien  gardé,  qu'une  marche  sur  le  Danube  a  été  considérée  com- 
me la  destination  probable  et  immédiate  de  l'armée  jusqu'au  moment  où  les 
régiments  ont  reçu  l'ordre  do  se  rendre  à  la  côte  pour  s'embarquer  à  bord 
des  bâtiments  de  transport.  l\  est  singulier  que  les  officiers  de  l'armée  n'aient 
pas  réfléchi  (mais  quelques-uns  l'ont  fail,  sans  doute),  que  .si  les  généraux 
avaient  eu  en  vue  de  chasser  les  Russes  des  Principautés  par  la  force  des 
armées  alliées,  leur  marche  eût  été  accélérée  et  non  retardée.  Mais  pendant 
qu'ils  étaient  tout  en  proie  à  l'impatience  que  leur  causait  ce  relard,  qu'ils  ne 
comprenaient  pa.s,  on  poursuivait  avec  une  extrême  activité  dans  les  arse- 
naux turcs  les  préparatifs  d'un  bien  plus  grand  exploit...  »  (Voir  dans  Guerre 
de  Crimée,  l.  i",  p.  247  et  ss.,  par  C.  Roussel,  une  description  de  Sébastopol 
en  1854.) 


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—  166  — 

chai,  après  une  grande  revue  el  surtout  après  une  nuit  passée  dans 
la  boue  jusqu'aux  genoux  par  suite  d'un  orage  épouvantable,  nous 
aurions  été  trouvés  très  beaux  el  nos  chevaux  dans  un  étal  superbe. 
Tout  ceci  me  prou^  e  que  le  Maréchal  n'est  pas  difficile  el  qu'il  a 
voulu  nous  donner  tout  simplement  un  coup  d'encensoir  puisqu'il 
ne  pouvait  pas  nous  donner  mieux.  Il  désire  vivement,  nous  a-l-il 
dit,  voir  les  Russes  de  près  et  leur  opposer  cette  belle  cavalerie.  Il 
a  même  ajouté  que  ce  serait  peut-être  bientôt.  Il  ne  pensait  pas  un 
mot  de  tout  ce  qu'il  nous  disait.  Enfin  il  faut  ici  savoir  se  résigner, 
ne  pas  trop  se  faire  du  mauvais  sang,  se  distraire  si  on  le  peut,  cl 
attendre  tout  de  l'avenir.  Pour  moi,  je  suis  devenu  très  philosophe 
et  j'ai  appris  à  ne  me  tourmenter  de  rieh... 

Au  docteur  Ressayrc, 

Sous  Varna,  le  4  août  1854. 
Je  viens  de  lire  sur  les  journaux  de  France  une  foule  de  nou- 
velles plus  ou  moins  vraies.  En  somme,  tout  ce  qu'ils  vous  racon- 
tent sur  nos  opérations  ou  sur  les  mouvements  de  l'armée  d'Orient, 
est  un  tissu  de  mensonges.  Ainsi,  ils  vous  racontent  un  avantage 
remporté  par  les  alliés  sur  les  troupes  russes  aux  environs  de 
Choumla  (1)  ou  sur  le  Danube.  y\  celle  date,  les  Anglais  étaient  à 
sept  lieues  au  plus  de  Varna  et  pas  un  soldat  français  n'avait  dé- 
passé cette  dernière  place.  Il  est  par  conséquent  également  très 
faux  que  nous  noué  soyons  rapprochés  de  Bucharest  (2)  et  que  nous 
soyons  à  la  veille  de  nous  emparer  de  celle  place.  Les  trois  pre- 
mières divisions  d'infanterie  ont  seules  fait  une  reconnaissance  sur 
tout  le  littoral  jusqu'à  hauteur  de  Baltchik  (3).  J'ignore  encore  si 
elles  ont  aperçu  le  moindre  Russe.  On  parle  cependant  d'un  enga- 
gement de  cavalerie,  engagement  dans  lequel  nos  irréguliers  (4) 
seuls  auraient  donné.  L'affaire  n'a  pas  été  très  brillante  d'après  les 


(1)  Ville  et  place  forle  de  la  Bulgarie  orientale  (Turquie  d'Europe),  assise 
au  pied  septentrional  des  Balkans,  à  90  k.  O.  de  Varna  el  110  k.  S.  S.-O.  de 
Silistrie.  (Dict.  cité.) 

(2)  Capitale  de  la  Valaquie  el  aujourd'hui  de  toute  la  Roumanie,  à  280  k. 
N.-O.  de  Varna. 

(3)  Petite  ville  de  la  Bulgarie  orientale  (Turquie  d'Europe)  sur  la  côte  de  la 
mer  Noire,  à  30  kil.  N.-O.  de  Varna.  5,000  habitants  en  185G. 

(4)  Il  s'agit  des  spahis  d'Orient  que  le  niaréchal  de  Saint-Arnaud  avait  crées 
par  un  arrêté  en  date  du  9  juin  1854.  Ce  corps,  composé  d'environ  3,000  baschi- 
boiizoukSf  avait  été  placé  sous  les  ordres  du  général  lusuf. 


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-  167  - 

on-dit(l).  Il  faut  cependant  s'attendre  à  un  Bulletin  très  ronflant.  Il 
en  sera  de  môme  chaque  fois  qu'il  y  aura  un  coup  de  fusil  de  tiré  : 
nous  rapportons  d'Africfiie  ces  vieilles  traditions  (2).  Dieu  sait 
quand  tout  cela  finira.  On  parle  de  la  rentrée  des  divisions  d'infan 
lerie  qui  nous  ont  quittés  depuis  dix  jours  environ  et  d'un  prochain 
embarquement  pour  aller  faire  une  pointe  sur  Sébastopol.  A-t-on 
rintcntion  d'agir  contre  celte  place  ?  Tout  le  fait  supposer.  En 
attendant,  le  temps  se  passe  et  bientôt  il  faudra  songer  à  se  mettre 
à  l'abri  pour  prendre  les  quartiers  d'hiver.  Déjà  nous  avons  un 
nombre  considérable  de  malades,  la  mortalité  sévit  avec  assez 
d'intensité.  Je  ne  crois  pas  être  trop  exagéré  en  disant  que  l'armée, 
depuis  son  entrée  en  Orient,  a  peut-être  perdu  près  de  2.000  hom- 
mes (3).  Depuis  trois  jours  environ,  cette  mortalité  est  sur  son 
déclin,  toutefois  il  faut  s'attendre  h  ne  pas  la  voir  disparaître  en 
entier,  et  cela  tant  que  la  troupe  n'aura  pour  abri  qu'une  mince 
toile.  Nos  régiments  de  cavalerie  française  ont  souffert.  Aujour- 
d'hui, sur  notre  situation  nous  comptons  soit  à  l'hôpital,  soit  ma- 
lades sous  la  tente,  120  hommes  au  moins  sur  un, effectif  de  558. 
C'est  comme  tu  vois  un  sur  quatre  à  peu  près  et  c'est  trop.  EnÛM, 
on  remarque  un  peu  de  mieux  qui  paraît,  du  reste,  devoir  se  con- 
tinuer. 

....Le  général  Morris,  mon  ancien  capitaine  d'Africjue,  m'a 
annoncé  que  j'aurais  probablement  le  i*  de  hussards....  Ce  régiment 
est  arrivé  sans  chevau.%.  On  s'occupe  à  le  monter,  mais  avec  l'es- 
pèce qu'on  trouve  ici,  il  le  sera  toujours  fort  mal.  Cette  considéra- 
lion  seule  me  le  fait  peu  désirer,  et  puis  le  connnandement  d'un 
régiment  de  F'rance  dans  ce  pays  donne  par  trop  de  travail.  Le 
Maréchal  a  accepté  ma  candidature  et  tout  porte  à  croire  que  je 
serai  compris  dans  la  première  fournée  ;  je  suis,  du  reste,  le  seul 
candidat  de  l'armée  en  ligne.... 


(1)  En  effet,  les  irréguliers  avaient  laisse  leurs  ofliciers  aller  presque  seuls 
à  la  charge.  Leurs  ofliciers  étaient  français.  (Cf.  C.  Housset,  op.  cit.,  t.  i", 
p.  153.) 

(2)  Le  général  lusuf,  dit  à  ce  .^ujet  l'historien  de  la  guerre  (p.  152),  attei- 
gnit du  coup  les  limites  de  ce  qu'en  fait  de  bulletins  militaires  on  nommait, 
entre  africains,  la  {anlasia.  Nos  spahis  d'Orient,"  s'écriait-il,  ont  fait  des  mer- 
veilles ;  ils  se  sont  battus  comme  des  lions,  etc..  «  Le  licenciement  des 
spyhis  d'Orient  fut  prononcé  par  un  arrêté  du  15  août  et  l'armée  française  se 
vit  avec  bonheur  débarrassée  de  celte  canaille.  » 

(3)  Le  9  août,  le  maréchal  de  Saint-Arnaud  écrivait  au  ministre  de  la  guerre  : 
a  Jusqu'ici  j'ai  2,000  morts.  »  C'était  avant  le  retour  au  camp  de  la  V*  division 
si  éprouvée  dans  la  Dobroudscha. 


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~  168  — 

Au  même. 

Sous  Varna,  le  10  août  1854. 

Ta  Ipllrc  du  13  du  mois  dernier  ne  m'est  arrivée  que  fort  lard. 
Elle  m'a  trouvé  à  Varna  où  je  suis  depuis  un  mois.  Tu  as  dû,  au 
reste,  recevoir  plusieurs  lettres  de  moi  depuis  que  nous  occupons 
celte  néfaste  localité.  Tout  a  bien  changé  depuis  notre  arrivée.  Le 
choléra  est  venu  s'implanter  dans  le  pays  et  certes  l'armée  n'a  pa^ 
été  épargnée.  Enfin,  le  voilà,  j'espère,  sur  son  déclin,  et,  Dieu 
merci,  il  n'est  pas  trop  tôt.  Le  régiment  a  souffert  peut-être  plus 
que  ses  voisins  de  la  cavalerie.  L'infanterie  n'a  pas  été  mieux  trai- 
tée que  le  6*  de  dragons.  Nous  avons  perdu  ce  brave  docteur  L.i- 
gèse....  Cet  officier  de  santé  est  mort  à  la  peine  ;  il  a  succombé 
après  quelques  heures  et  sans  trop  souffrir.  Ce  terrible  fléau  qui  esl 
venu  très  malencontreusement  décimer  nos  divisions,  a  peut-êlfi* 
paralysé  les  mouvements  que  notre  chef  était  dans  l'intention  de 
faire.  Aujourd'hui,  par  suite  des  nombreux  malades  et  du  manque 
d'approvisionnement  de  toute  nature,  il  est  difficile  que  l'armée 
puisse  faire  le  moindre  mouvement.  Quant  à  nous,  nous  pourrions 
à  peine  mettre  sur  pied  la  moitié  du  régiment.  Je  crois  que  tous 
les  régiments  en  sont  à  peu  près  là.  Ainsi  donc  voilà  la  campagne 
manquée  pour  cette  année  (1). 

Nous  passons  ici  notre  temps  à  changer,  de  temps  à  autre,  nos  bi- 
vouacs afin  de  ne  pas  ôtre  trop  infeclés  par  un  trop  long  séjour 
dans  le  même  lieu.  De  celte  manière,  nous  sommes  arrivés  à  deux 
lieues  de  Varna.  C'est  un  peu  loin  pour  aller  chercher  les  vivres  cl 
pour  les  hommes  et  pour  les  chevaux.  Ces  derniers  sont  aussi 
éprouvés  par  le  manque  de  foin  dont  la  place  est  démunie.  Nous 
allons,  dans  la  matinée,  glaner  dans  la  campagne  el  la  corvée  ne 
nous  rapporte  que  quelque  peu  d'un  chaume  assez  bon  mais  pas 
assez  copieux.  Ajoutez  à  cela  que  l'eau  esl  rare  el  que,  pour  fairiî 
boire  nos  malheureuses  bêles,  nous  sommes  obligés  d'aller  jusqu'à 
une  lieue  et  demie.  Aussi  la  journée  est-elle  bien  employée.  Il  esl 
bien  entendu  que  je  n'assiste  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  de  ces  deux  exer- 
cices. Ce  temps  je  le  passe  dans  ma  tente  à  m'y  ennuyer,  car  il  y 
fait  trop  chaud  pour  pouvoir  songer  à  travailler.  Le  malin  je  vais. 


(1)  M.  Ressayre  raisonnait  toujours  dans  Thypollièse  d'une  campagne  sur 
Iç  Danube, 


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—.  169  — 

de  temps  à  autre,  faire  courir  un  lièvre  et,  dans  la  soirée,  je  vais  ren- 
dre visite  à  mes  vieux  camarades  du  ^i~*  chasseurs  d'Afrique.  Là  je 
trouve  toujours  Taccueil  le  plus  cordial  et  une  délicieuse  hospitalité. 
Je  mange  souvent  à  la  table  du  colonel  qui  me  traite  le  plus  gra 
cieusement  possible.  En  attendant  le  temps  s'écoule  et  va  bientôt  ar- 
river le  moment  où  les  récompenses  vont,  suivant  l'expression  de 
tous,  pleuvoir  à  l'armée  d'Orient.  Certes,  si  elle  ne  les  a  pas  méri- 
tées en  se  présentant  devant  les  Russes,  elles  loi  seront  bien  acqui- 
ses après  avoir  supporté  avec  résignation  et  courage,  l'inconstance 
d'un  climat  pestilentiel. 

Je  ne  sais  pas  trop  ce  que  pensent  nos  chefs  de  tout  ceci.  Mais 
moi  qui  vois  les  choses  de  sang-froid  et  sainement,  je  n'en  augure 
rien  de  bon  pour  le  moment,  lorsque  je  vois  surtout  que  le  néces- 
saire est  à  la  veille  de  manquer.  Certains  corps  se  trouvent  privés 
d'officiers  de  santé,  les  hôpitaux,  improvisés  à  la  hâte,  sont  encom- 
brés, et  il  n'est  pas  rare  de  voir  des  moribonds  rejetés  pour  être  re 
portés  plus  loin.  Il  est  aussi  fort  difficile  de  se  procurer  des  médi- 
caments, et,  pour  mon  compte,  je  regrette  beaucoup  de  ne  point 
m'être  fait  suivre  d'une  petite  pharmacie.  Car,  par  suite  de  mon 
long  séjour  en  Afrique  (1),  j'ai  appris  aussi  à  traiter  les  malades, 
et  alors  elle  pourrait  m'être  pour  eux  d'un  grand  secours.  J'ai 
épuisé  ce  matin,  pour  un  de  mes  domestiques,  la  dernière  dose  de 
quinine  qui  se  trouvait  dans  notre  ambulance.  Il  nous  sera  difficile 
de  nous  en  procurer  d'autre,  à  moins  que  l'hôpital  ne  veuille  nous 
en  donner.  Je  lui  en  fais  demander.  Cette  médication  est  ici  indis- 
pensable pour  arrêter  les  premiers  accès  de  fièvre.  A  côté  de  tout 
cela,  je  me  porte  à  merveille,  je  conserve  un  bon  appétit,  et,  comme 
toujours,  sans  braver  la  maladie,  je  ne  m'en  préoccupe  que  pour 
mes  voisins  que  je  vois  tristes  et  languissants.  Bientôt  nous  saurons 
si  on  doit  nous  laisser  longtemps  dans  ces  parages  où  les  Russes, 
pendant  qu'ils  étaient  occupés  à  faire  le  siège  de  Varna  (2),  il  y  a 
plusieurs  années,^  ont  perdu  tant  de  monde.  Cette  leçon  aurait  dû 
servir  à  celui  qui  nous  commande. 

...  Un  officier  de  marine  qui  vient  prendre  place  à  notre  table, 
m'annonce  qu^  les  escadres  ont  reçu  l'ordre  de  se  tenir  en  mesure 
d'embarquer  je  ne  sais  combien  de  mille  hommes  soit  pour  faire 


(1)  Du  2  septembre  1835  au  7  février  1853. 

(8)  Les  Russes  avaient  occupé  Varna  en  1828  après  un  siège  de  trois  nïois, 
mais  ils*  l'avaient  ensuite  rétrocédé  aux  Turcs,  par  suite  du  traité  d'Andrinople, 


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—  170  — 

une  démonstration  sur  Sébastopol,  soit  pour  aller  s'emparer 
d'Anope  (1).  Je  ne  crois  guère  la  chose  possible  (2)  alors  que  l'épi- 
démie a  surtout  gagné  nos  vaisseaux  et  moins  facile  encore  à  la 
suite  d'un  violent  incendie  qui  a  manqué  hier  au  soir  détruire  h 
ville  de  Varna  (3).  Plus  de  000  maisons  ont  été  la  proie  des  flam- 
mes, des  magasins  considérables  entièrement  brûlés,  tout  le  cam- 
pement et  qui  sait  encore.  Nous  manquons  de  détail,  mais  nous 
avons  vu  de  nos  bivouacs  ce  formidable  incendie,  qui  esl,  je  crois, 
attribué  à  l'imprudence  d'un  individu.  On  a  fini  par  s'en  rendre 
maître  vers  2  heures  du  malin  et  cela  après  avoir  sacrifié  tout  un 
quartier  qu'il  n'était  pas  possible  de  préserver.  Nous  n'avions  pas 
besoin  de  ce  nouveau  désastre.  A  l'heure  qu'il  est  nous  ne  savons 
pas  si  nos  vivres  ont  été  épargnés  ;  la  poudrière  l'a  été  par  miracle. 
Il  y  a  eu  des  victimes,  je  n'en  connais  pas  le  nombre.  Tout  cela  est 
fort  désastreux,  que  va-t-on  faire  maintenant  ?  Je  l'ignorcî 

Je  rentre  de  la  chasse.  Il  est  six  heures  et  demie.  Parti  à  4  heures 
du  matin,  j'ai  fait  courir  trois  lièvres,  le  dernier  a  été  tué  par  moi. 
Je  viens  de  le  déposer  à  la  cuisine  du  général  Morris  ;  il  m'en  re- 
viendra un  morceau  avec  cette  épithète  qu'il  ne  manque  jamais  de 
m'adresser  que  je  suis  l'homme  le  plus  brave  du  globe.  Ce  brave  gé 
néral  a  énormément  de  la  bienveillance  pour  moi.  Il  faut  dire  a 
cela  qu'il  m'a  connu  sous-lieutenant  dans  son  escadron  et  que  là  je 
lui  ai  toujours  été  d'un  bon  service. 


(1)  Anapa.  Forteresse  russe  dans  la  Ciscaucasie  sur  la  côte  orientale  de 
la  mer  Noire  et  un  peu  au  sud  des  bouches  du  Kouban.  Bâtie  par  les  Turcs 
en  1784,  elle  fut  cédée  aux  Russes  par  le  traité  d'Andrinoplc  en  1829.  —  2,000 
habitants. 

(2)  D'après  une  lettre  du  chef  d'escadron  d'Etat-major  Vico  adressée  au 
maréchal  de  Castellane,  le  9  août  1854,  l'armée  était  alors  opposée  à  cette 
expédition  en  Crimée. 

(3)  Cf.  description  de  cet  incendie  par  C.  Rousset,  op.  cit.,  t.  i",  pp.  164- 
166.  —  Tous  les  magasins  de  l'armée  furent  détruits  et  il  fallait  refaire  totis 
les  approvisionnements.  «  Dieu,  disait  le  maréchal  de  Saint-Arnaud,  ne  nous 
épargne  aucune  épreuve.  Sauvés,  comme  par  miracle,  d'une  grande  catastro- 
phe, nous  comptons  nos  blessures  avec  plus  de  résignation,  mais  elles  sont 
graves.  »  Dans  une  lettre  du  chef  d'escadron  Vico  au  maréchal  de  Castel- 
lane, en  date  du  14  août  1854,  on  trouve  aussi  une  description  de  l'incendie 
de  Varna.  —  Voir  encore  notamment  Ch.  Mismer  (op.  cit.,  p.  63  et  ss!) 


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—  171  — 

A  Madame  Resfiayre,  née  Ressayre. 

Sous  Varna,  le  17  août  1854. 
...  L'épidémie  a  complètement  disparu  ici.  Depuis  près  de  huit 
jours  nous  n'avons  pas  eu  de  cas  de  choléra.  Aussi  est-on,  je  crois, 
dans  rintention  d'embarquer  très  prochainement  les  froupes  pour 
aller  en  Crimée.  Mais  pour  celle  opération  il  faut  du  calme  à  la 
mer  et  depuis  trois  jours  c'est  précisément  ce  qui  manque.  Je  le 
donne  ces  détails  sans  pouvoir  le  les  confirmer,  car  nous  ne  som 
mes  guère  dans  la  confidence  des  opérations  qu'on  est  dans  rinten- 
tion de  faire,  en  admettant  qu'on  ail  un  projet  bien  arrêté,  ce  dotit 
je  doute.  Enfin,  s'ils  veulent  faire  quelque  démonstration,  qu'ils  ue 
perdent  donc  pas  de  temps,  car  plus  tard  la  saison  et  l'état  de  la 
mer  ne  le  permettraient  pas,  et,  par  contre,  nos  quartiers  d'hiver 
seraient  peu  assurés... 

Au  Docteur  Ressayre, 

Aldos  (1),  le  2  septembre  1854. 

Je  n'ai  rien  à  l'annoncer  qui  puisse  nous  concerner  directement, 
mais  bien  le  départ  de  l'armée  pour  Sébaslopol.  La  flotte  doit  lever 
l'ancre  aujourd'hui  ou  demain.  La  cavalerie  viendra  ensuite,  dil- 
on,  mais  la  chose  ne  me  paraît  pas  trop  probable.  Nous  faisons  no- 
tre possible  pour  nous  mettre  en  mesure  de  nous  présenter  dans  do 
bonnes  conditions.  Mon  colonel,  qui  demande  sa  retraite,  m'a  don- 
né carte  blanche.  Aussi  je  puis  t'assurer  que  je  n'ai  pas  de  temps 
de  reste.  Il  va  me  laisser  une  bien  rude  lâche,  je  ferai  mon  possible 
pour  m'en  tirer  à  la  satisfaction  générale.  Sébaslopol  va  être  un  dur 
morceau  à  arracher.  Je  ne  doute  pas  du  succès  si  les  éléments  ne 
viennent  rien  empêcher.  Mais  que  Dieu  préserve  l'armée  et  de  la 
disette  et  de  la  pluie.  Enfin  il  faut  avoir  confiance  dans  la  justice 
de  notre  cause. 

Nous  sommes  ici  depuis  bientôt  huit  jours.  La  santé  revient  à 
nos  dragons  et  nos  chevaux  commencent  à  se  refaire,  mais  nous 
manquons  de  tout,  sauf  la  viande  et  le  pain.  Ces  deux  articles  sont 


(1)  Petite  ville  de  la  Roumélie  (Turquie  d'Europe),  à  la  pente  sud  du  Balkan 
oriental,  à  30  kil.  N.-O.  de  Bourgas.  —  A  peu  près  300  maisons  dont  100  bul- 
gares et  200  turques.  (Dict.  cité.) 


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-  172  - 

de  mauvaise  qualité.  Pas  d'huile,  ni  graisse  ni  lard.  Les  œufs  et  les 
volailles  ne  sont  par  rares,  le  vin  manque  complètement.  Nous  at- 
tendons l'arrivée  prochaine  de  quelques  industriels. 

Ce  soir  je  vais  manger  chez  le  général  Cassaignoles  trois  per- 
dreaux que  j*ai  abattus  dans  une  petite  promenade.  Je  vais  me  ré 
galer  ;  il  a  du  bon  bordeaux  et  ne  le  ménage  pas  à  ses  invités... 

(A  suivre) 


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NOTES  HISTORIQUES  SUR  LAFOX 


chapitrb;  I" 

La  Jurirliction  et  ses  Coutumes. 


La  juridiction  de  Lafox  était  une  des  plus  petites  de  TAge- 
nais.  Elle  avait  400  carterées,  en  1604,  et  possédait  trente-cinq 
feux.  Un  arpentement  fait  cette  année-là,  nous  en  indique  les 
limites. 

Au  midi,  elle  était  bornée  par  la  Garonne  depuis  la  pointe 
de  l'île,  au-dessous  de  l'église  de  Saint-Christophe,  jusqu'à 
l'embouchure  de  la  Séoune.  A  l'ouest  elle  était  séparée  de  îa 
juridiction  d'Agen  par  un  fossé  qui  sert  encore  de  limite  à  la 
commune,  jusqu'au  ruisseau  de  Saint-Marcel.  On  suivait  en- 
suite le  ruisseau  jusqu'à  un  pont  dit  Pont-rompu,  de  là  par  un 
chemin  qui  passe  à  Saint-Louis  on  aboutissait  à  la  chapelle 
du  village  de  Granfonds.  Laissant,  alors,  à  gauche,  la  juridic- 
tion de  Castelculier,  la  limite  longeait  un  chemin  jusqu'au- 
dessous  de  Lamarque,  tournait  vers  Prades,  passait  au  pied 
de  ce  château,  au  carrefour  de  Ouiraude,  près  de  l'église  de 
Saint-Christophe  et  revenait  à  la  Garonne  (1).  La  juridiction 
était  donc  plus  petite  que  la  commune  actuelle  de  Lafox. 

Cette  dernière  comprend,  en  plus,  une  partie  du  territoire 
qui  formait  jadis  le  fief  de  Prades  fonné  vers  la  fin  du  xv*  siè- 
cle. Ce  fief  était  limité  par  la  Séoune,  le  ruisseau  de  Fonlhu- 
gues,  le  rocher  de  Monleil  et  le  chemin  qui  passe  au  bas  du 
château  (2). 


(l)  Archives  de  Lot-et-Garonne,  S.  E.  590. 
(t)  .Vrchivos  du  château  de  Prades. 

12 


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—  174  ~ 

Le  chef-lieu  de  la  juridiction  était  le  châl^eau  de  Lafox  placé 
presque  au  centre.  Il  fuy  bâti  vers  le  xif  siècle,  à  Tembouchure 
de  la  Garonne  et  de  la  Séoune.  Une  charte  de  1282  Taffirme 
formellement,  «  Mola  ubi  est  turris  de  La  Fost  et  clausura 
«  dicte  mote,  que  mota  circuitur  fluminibus,  Garonne  et 
«  Céone.  »  Cependant,  il  ne  s'agit  là  que  d'un  bras  du  fleu- 
ve, le  cours  principal  était  bien  le  même  qu'aujourd'hui. 

Le  terrain,  qui  s'étend  entre  le  château  et  la  Garonne,  était 
alors  coupé  par  deux  ou  trois  bras  du  fleuve,  formant  un 
groupe  d'îles.  L'un  de  ces  canaux  commençait  au-dessous  du 
village  de  Moynes,  longeait  la  hauta  plaine  et  aboutissait  à  la 
Séoune  sous  les  murs  de  Lafox.  Un  petit  ruisseau,  appelé 
la  Gaule,  en  indique  à  peu  près  le  cours.  Un  second  bras  pre- 
nait au-dessous  du  pont  actuel  de  Sauveterre,  longeait  la 
grand  prairie  de  Lafox  et  rejoignait  la  Séoune  en  face  de 
Fave-Dieu.  Au  xvu*  siècle,  il  sei^ait  à  la  navigation.  Un  troi- 
sième partait  d'un  peu  plus  bas  et  finissait  en  face  de  Rouget. 
Il  fut  coupé  en  1766  par  une  digue  (1). 

Maintenant,  toutes  ces  îles  sont  reliées  à  la  terre  ferme,  et 
forment  un  vaste  terrain  bas,  souvent  submergé  et  pour  cela 
d'une  fertilité  exceptionnelle. 

La  première  mention  écrite  que  nous  trouvons  de  Lafox 
est  de  1239.  A  cette  date,  Gaubert  de  Tesac  et  Raymond  de 
Planels,  cèdent  au  comte  de  Toulouse  ce  qui  leur  appartient 
dans  le  lieu  de  Lafox  «  in  villa  et  loco  de  La  Fotz  »  (2). 

Le  mot  «  villa  »  jusqu'au  xuf  siècle,  a  le  sens  de  maison 
de  campagne,  maison  d'exploitation  agricole  renfermant  tout 
ce  qui  est  nécessaire  à  la  culture,  et,  aussi  à  la  nourriture  et 
à  l'entretien  du  personnel.  Ici,  évidemment,  il  désigne  une 
petite  agglomération  rurale,  bâtie  auprès  de  la  place  de  Lafox, 
désignée  par  le  mot  «  locus  ».  La  tour  du  château  défendait 
les  maisons  des  tenanciers  groupées  à  côté. 


(1)  Les  archives  du  château  de  Lafox  nous  fournissent  tous  ces  rensei- 
pnemenls.  Sur  le  terrain  il  est  facile  de  les  contrôler  et  de  suivre  le  cours 
de  ces  divers  bras. 

(2)  CartnUnre  des  Alaman,  publié  par  R.  Cabiê  et  L.  Mazens,  Paris,  Pi- 
card, 1883,  p.  5. 


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-  175  - 

A  ce  moment,  le  château  se  composait  d'une  motte  féodale, 
baignée  par  la  Garonne  et  par  la  Séoune,  fortifiée  d'une  palis- 
sade et  d'une  tour  de  garde  carrée  encore  debout.  Malgré  ces 
proportions  réduites,  il  avait  une  assez  grande  importance. 
Bâti  sur  les  bords  du  fleuve,  il  surveillait  un  péage  fort  actif. 
Placé  aux  portes  d'Agen  et  sur  le  chemin  de  Toulouse,  il  n'é- 
tait pas  à  dédaigner  au  point  de  vue  stratégique. 

Raymond  VII,  comte  de  Toulouse,  devenu  par  la  cessicfn 
de  Gaubert  de  Tésac  et  Raymond  de  Planels,  seigneur  de  La- 
fox,  en  fit  don  à  son  ministre  Sicard  Alaman,  qui  lui  avait  ren- 
du d'importants  services  pendant  la  guerre  des  Albigeois.  Cette 
donatio»  accordait  à  Sicard  tous  les  droits  que  Raymond  VII 
possédait  à  Lafox,  justice,  oblies,  foure,  moulins,  péages,  etc. 
Le  comte  spécifia,  cependant,  que  ce  seigneur  serait  son  vas- 
sal et  lui  devrait  le  service  militaire  (1). 

Bientôt  Sicard  Alaman  eut  à  défendre  son  bien.  Il  fut  ac- 
cusé d'avoir  usurpé  sur  le  domaine  des  Comtes  de  Toulouse, 
le  village  de  Lafox  et  son  péage  qui  avaient  été  confisqués, 
disait-on,  par  Raymond  VII  sur  Arnaud  de  Boville,  coupable 
d'homicide  sur  la  pei'sonne  d'un  juif.  En  présence  des  docu- 
ments précédents,  cette  accusation  paraît  sans  fondement.  En 
1247,  du  reste,  dame  Comtesse,  veuve  d'Arnaud  de  Boville, 
fit  don  à  Sicard  Alaman  de  tous  les  biens  et  de  tous  les  droits, 
qui  pouvaient  lui  revenir  sur  les  biens  de  son  mari  (2). 

Sicard  Alaman  resta  donc  propriétaire  de  Lafox.  En  1254, 
il  donna  aux  habitants  de  la  juridiction  une  charte  de  coutu- 
mes qui  spécifie  leurs  droits  et  leurs  devoirs.  Cette  charte,  en 
langue  romane,  a  déjà  été  publiée  par  M.  Cabié  (3).  Lui-même 
a  bien  voulu  la  traduire  à  la  demande  de  M.  Daurée  de  Pra- 
des  qui  s'intéresse  si  vivement  à  l'histoire  du  pays  (4).  A  la 
suite  de  ce  travail  nous  donnerons  cette  traduction.  Cepen- 


(1)  Hevue  de  lAgenais,  L  ix,  p.  293. 

(2)  Ibidem.,  p.  295. 

(3)  Coutumes  de  La[ox,  octroyées  par  Sieiird  Alaman  en  /x^îi.^  Agcn,  \  <mi- 
vc  Lamy,  1883.  Extrait  du  Recueil  de  lu  Sociélé  des  Sciences,  Lettres  •»/ 
Arts  dAgen,  T  ?éric,  l.  viii  (1882). 

(4)  M.  de  Prades  est  un  amateur  avisé  et  fervent  du  passé.  Tl  a  fait  res- 
taurer avec  beaucoup  de  goût  le  chAleau,  illustré  par  un  de  ses  ancéires, 


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-  176  - 

dant,  il  ne  me  paraît  pas  inutile  de  dire  quelques  mots  de  !a 
façon  dont  cette  charte  organise  l'administration  de  la  juridic- 
tion. C'est  encore  à  M.  Cabié  que  j'emprunte  ce  qui  suit  \ 

Le  seigneur  de  Lafox  était  représenté  par  un  officier  appelé 
bailli  ou  bayle.  «  Il  était  tenu  de  jurer  aux  habitants  «  qu  Jl 
observerait  toutes  leurs  coutumes  et  franchises  et  qu'à  son 
.tour  il  recevrait  le  serment  par  lequel  les  consuls  promettaient 
de  lui  prêter  leur  aide  et  leur  conseil  pour  la  conservation  des 
droits  seigneuriaux.  S'il  arrivait  que  le  bailli  se  comportât 
mal,  soit  à  l'égard  du  village,  soit  à  l'égard  de  son  maître,  les 
habitants  devaient  le  déclarer  au  seigneur,  lequel,  dans  ce  cas, 
était  tenu  de  lui  donner  un  remplaçant.  » 

Le  bailli  est  aidé  par  un  conseil.  «  Le  conseil  du  village  doit 
être  remplacé  chaque  année  et  la  nouvelle  élection  doit  être 
faite  avec  l'avis  du  bailli  et  s'il  arrive  que  les  élus  refusent 
de  remplir  leur  charge,  le  seigneur  et  le  bailli  doivent  les  for- 
cer. Les  consuls  sont  tenus  ée  prêter  serment  au  bailli  et  à  la 
communauté,  et  réciproquement  cette  dernière  doit  son  ser- 
ment à  ces  officiers. 

«  Les  consuls  et  les  prudhommes  du  village,  avec  le  con- 
sentement du  bailli  ont  le  pouvoir  de  dresser  des  règlements 
en  fixant  des  amendes  ou  péchas,  qui  seront  portées  pour  les 
dégâts  faits  par  les  personnes  et  leurs  animaux  ;  tout  en  limi- 
tant de  même  le  gain  qu'il  sera  loisible  de  faire  aux  bouchers 
et  aux  débitants  de  vin,  ils  tarifent  les  peines  pécuniaires  qui 
leur  seront  infligées  en  cas  de  désobéissance,  et  le  bailli  est 
tenu,  à  la  requête  des  consuls,  de  faire  toutes  ces  amendes 
aux  récalcitrants.  Les  sommes  provenant  de  ces  amendes  se- 
ront partagées  entre  le  seigneur  et  les  consuls,  de  manière  que 
ceux-ci  le  décideront  ;  toutefois  la  part  du  seigneur  ne  pourra 
pas  être  inférieure  au  tiers.  Celle  des  consuls  servira  à  payer 
ceux  qui  décèleront  les  coupables  ou  lèveront  les  amendes,  ou 
bien  encore  sera  utihsée  au  pix)fît  de  la  communauté.  Il  est 


le  poète  François  Corlète  de  Prodes.  C'est  lui  qui  a  eu  la  première  idée  de 
ce  travail  et  je  tiens  à  lui  dire  toute  ma  gratitude  pour  sa  collaboration  si 
active  et  si  aimable. 


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—  177  — 

ajouta  enfin  que  les  consuls  et  hommes  du  village,  toujours 
avec  Tavis  du  bailli  pourront  modifier  chaque  année  les  règle- 
ments qu'ils  auront  dressés  »  (1). 

Telle  est  l'administration  qui  gouverna  Lafox  pendant  do 
longs  siècles.  Sicard  Alaman,  qui  la  lui  avait  octroyée,  mou- 
rut vers  1276. 

L'exécution  de  son  testament  souleva  des  difficultés  entre 
son  fils  Sicard  et  sa  veuve  Béatrix  de  Médulion.  Condamné 
à  payer  à  cette  dernière  une  somme  annuelle  de  300  livres, 
Sicard  le  jeune  lui  en  assigna  la  perception  sur  le  château  el 
le  péage  de  Lafox,  et  ses  autres  domaines  d'Agenais.  Mais  il 
en  gardait  la  propriété. 

A  la  mort  de  Sicard  le  jeune,  son  héritier  Bertrand  de  Lau- 
Irec,  ayant  acquis  les  droits  que  Béatrix  de  Médulion  et  sa 
sœur  avaient  sur  les  domaines  de  l'Agenais,  se  trouva  ainsi 
propriétaire  de  Lafox.  Il  en  fit  prendre  possession  par  son 
bailli  R.  Topine  «  lequel  jura,  au  nom  de  son  maître,  de  res- 
pecter les  usages  et  les  franchises  des  habitants,  et  reçut  à 
son  tour  le  serment  de  fidélité  de  ces  derniei*s.  L'acte  de  cette 
prise  de  possession  est  du  16  juin  1280,  il  est  daté  du  règne 
d'Edouard,  roi  d'Angleterre  qui,  comme  l'on  sait,  était  suze- 
rain du  pays  ))(2). 

Mais  Bertrand  de  Lautrec  ne  garda  pas  longtemps  l'entière 
jouissance  de  ce  domaine.  En  1283  Cécile  Alaman,  épouse 
d'Arnaud  de  Montaigut,  renonça  aux  droits  qu'elle  pouvait 
avoir  sur  la  succession  de  son  frère  Sicard  le  jeune.  «  En  com- 
pensation, Bertrand  de  Lautrec  lui  assigna  200  livres  de  rente 
sur  le  péage  de  Lafox  et  lui  donna,  en  même  temps,  le  quart 
par  indivis  de  la  justice  haute  et  basse  du  lieu,  des  hommes 
et  de  leurs  serments,  de  leurs  encours  et  en  particulier  de  ceux 
provenant  de  l'hérésie,  le  quart  des  cens  et  oublies  dudit  La- 
fox, et  en  outre,  tout  ce  qu'il  avait  à  Laugnac  et  à  Cassenenil. 
Il  permit,  d'ailleurs,  par  le  même  acte,  à  Cécile  et  à  son  mari 
d'édifier  à  Lafox  une  ou  plusieurs  maisons  et  un  château-fort 


(1)  Revue  de  VAgenais,  i.  ix  (1882),  p.  305  à  306. 

(2)  Idem,  t.  ix,  p.  307. 


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—  178  — 

là  où  ils  le  jugeraient  à  propos,  sauf  dans  la  moite  où  était  la 
tour  et  sa  clôture  »  (1). 

A  cette  même  époque,  Bertrand  de  Lisle  possédait  une 
onzième  partie  de  Lafox.  Le  8  juillet  1285,  il  en  fît  échange 
avec  Bertrand  de  Lautrec. 

Celui-ci  laissa  ses  biens  à  sa  fille  Béatrix  qui,  par  son  ma- 
riage, apporta  I^afox  à  Philippe  de  Lévis.  Ce  dernier  ayant  au 
nom  de  sa  femme  aliéné  le  passage  de  Thouars,  près  de  Porl- 
Sainte-Marie,  il  hypothéqua  son  bien  de  Lafox  pour  la  garan- 
tie du  contrat. 

Situé  aux  portes  d'Agen,  Lafox  était  fort  important  au  point 
de  vue  militaire.  Aussi  fut-il  convoité  tour  à  tour  par  les  divei*s 
parties  qui  se  disputèrent  notre  pays. 

En  1320,  les  Anglais  sen  étaient  emparés.  «  Le  comt€  de 
Valois,  lieutenant  du  roi  en  Languedoc,  l'avait  ensuite  soumis 
et  Tavait  rendu  à  Béatrix  de  Lauti-ec,  à  condition  qu  elle  le 
remettrait  au  roi,  toutes  les  fois  que  ce  prince  le  demanderait- 
Les  ennemis  l'avaient  repris  depuis  et  le  châtelain,  ou  gou- 
verneur, fut  tué  en  le  défendant.  Enfin,  le  sénéchal  de  Tou- 
louse, le  comte  de  Comminges,  et  le  reste  de  la  noblesse  de  la 
sénéchaussée  de  Toulouse,  étant  entrés  en  armes  dans  la 
Guyenne,  l'avaient  assiégé  et  repris.  Alphonse  d'Espagne  le 
rendit  à  Béatrix,  vicomtesse  de  Lautrec,  le  25  juillet  1320 
mais  il  exigea  qu'elle  le  remit  à  Philippe  de  Lévis,  son  fils 
«  qui  servait  dans  la  présente  guerre  de  Gascogne  à  grand 
compagnie  de  gens  d'armes  à  cheval  et  à  pied,  en  considéra- 
tion des  sei-vices  qu'il  a  rendus  au  roi  et  qu'il  nous  rend  tous 
les  jours  »  (2). 

Béatrix  gardait  toujours  l'usufruit  de  Lafox,  mais  le  soin 
de  veiller  à  la  sûreté  du  château  fut  remis  à  ses  fils  Philippe 
et  Bertrand  de  Lévis,  auxquels  elle  promit  de  donner  050  li~ 
vres  tournois,  pour  les  indemniser  des  frais  de  garde  (3). 


(1)  Rcrue  de  rAurnais,  t.  ix,  p.  308. 

(?)  Uisloire  du  Lan(juedoe,  par  Doin  \  .'lissclle,  édition  Privai,  l.  ix,  p.  439 
cl  440. 
(3j  Carlulairc  des  AUimans,  p.  137. 


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-  179  - 

Béatrix  de  Lautrec  fui  mariée  trois  fois  :  1*"  avec  Philippe 
de  Levis  ;  2"  avec  Bertrand  ou  Aniaud  de  Goth,  vicomte  de 
Lomagne  et  d'Auvillars,  3**  avec  Roger  de  Labarlhe. 

Le  jeudi  18  décembre  1343,  dans  le  couvent  des  frères  Mi- 
neui-s  de  Monlauban,  elle  fit  son  testament.  Ses  deux  fils, 
Philippe  et  Beilrand  de  Lévis,  qu'elle  avait  eu  de  son  pre- 
mier mari,  furent  ses  héritiers  |)ar  égale  part.  Elle  fît  de  nom- 
breux legs  et  confirma  par  son  testament  une  libéralité  faite 
{>r(écédemnient  aux  Frères  prêcheurs  de  Toulouse  et  consis- 
tant en  une  rente  perpétuelle  de  100  livres  tournois  sur  le 
château  de  Lafox  (1). 

On  était  alors  en  pleines  guerres  anglaises  et  le  château  de 
Lafox  était  occupé  par  une  forte  garnison.  En  1353,  les 
consuls  d'Agen  prêtaient  à  cette  garnison  300  carreaux  d'ar- 
balète (2). 

Les  Agenais  paraissent  avoir  vécu  à  cette  époque  en  bonne 
amitié  avec  les  habitants  de  la  juridiction  de  Lafox.  Pour  eux, 
d'ailleui's,  ils  considéraient  celte  place  comme  un  fort  avancé 
de  leur  ville,  une  barbacane  d'où  dépendait  la  sécurité  de 
leurs  remparts.  Aussi  ils  usent  de  ménagement  avec  eux.  Un 
habitant  de  Lafox,  R.  de  Oralleloup,  ayant  encouru  une 
amende  pour  avoir  introduit  en  fraude  dans  la  ville  deux  barils 
de  vin,  les  consuls  u  en  considération  de  la  fidélité  que  conser- 
vent à  la  ville  d'Agen  les  habitants  du  lieu  de  Lafox  «  et  que 
lo  loc  de  La  Folz  es  barbacana  de  la  vila  d'Agen  »,  lui  font 
remise  de  son  amende  tH  lui  rendent  son  vin,  pourvu  toutefois 
qu'il  paie  le  droit  d'entrée  (3). 

En  ce  temps  là,  la  terre  de  Lafox  appartenait  toujours  à  !a 
famille  de  Lévis.  Le  27  juin  1308,  Philippe  de  Lévis  en  rend 
son  hommage  au  roi  d'Angleterre  (4). 

Cependant,  trois  années  auparavant,  nous  trouvons  men- 
tion d'un  certain  Raymond  de  Fargues  qualifié  de  seigneur  de 


(1)  Teslanienl  de  la   Vicomtesse  de  Laulrec  {1383),    public*    par    Barri^re- 
Flavy.  Toulouse,  Privât  1893,  p.  11  ot  23. 

(2)  Jurades  de  la  ville  dAgcn,  publiées  par  Ad.  Magen,  1894,  p.  235. 

(3)  Ibidem, 

(4)  Archives  du  chàlcau  de  Lafox.  Inventaire  de  1695. 


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—  180  — 

Lafox.  C'est  en  cette  qualité,  qu'il  fut  remis  en  possession  de 
celle  terre  et  seigneurie,  par  le  duc  de  Guyenne  en  1365  (1). 
Peut-être  le  roi  d'Angleterre  lui  avait-il  concédé  quelques 
droits  sur  Lafox,  pour  le  récompenser  de  ses  bons  sévices. 
De  fait,  dans  un  inventaire,  nous  lisons  qu'il  est  «  maintenu 
dans  la  renie  de  deux  cents  livres  sur  le  péage  dudit  Lafox»  (2). 

Durant  toute  la  guerre  de  Cent  ans,  un  flot  incessant  de 
routiers  et  de  gens  d'armes  passe  et  repasse  sur  Lafox.  En 
1419,  les  habitans  de  celte  juridiction  se  liguent  avec  ceux 
d'Agen,  Puymirol,  Saint-Maurin,  Clermont-Dessus,  Castelcu- 
lier,  etc.,  poui*  c'éloger  les  anglais  de  la  place  forte  de  Montai- 
gui,  d'où  \U  mciiaçaient  tout  le  pays. 

En  1435,  c'est  Clermont-Dessus  qui  est  aux  mains  des  an- 
glais. Pour  les  empêcher  de  se  ravitailler,  le  lieutenant  du  sé- 
néchal interdit  de  communiquer  avec  eux.  Malgré  la  défense 
Bernard  Lombard  et  deux  autres  agenais  sont  surpris  à 
proximité  de  Clermonl  par  des  soldats  de  Naudounet  de  Lus- 
trac.  Celui-ci  se  transporta  à  Lafox,  où  on  les  gardait  prison- 
niers, pour  délibérer  sur  la  peine  à  leur  infliger. 

Les  agenais  prirent  parti  pour  leurs  concitoyens,  et  firent 
appel  à  Amanieu  de  Montpezat,  qui  se  permit  un  coup  de  main 
sur  Lafox.  Luslrac  perdit  un  de  ses  gens  et  tous  ses  che- 
vaux (3). 

Bientôt,  la  terre  de  Lafox  passa  en  de  nouvelles  mains.  En 
1463,  c'est  noble  Pierre  de  Bérard,  un  gentilhomme  de  Tou- 
raine,  qui  en  est  seigneur  (4).  Un  document  de  1466  nous  fait 
croire  qu'il  avait  acheté  ce  fief. 

Un  de  ses  fils,  Pierre  de  Bérard,  fut  évêque  d'Agen  (1460- 
1477).  Par  son  testament  ce  dernier  fonda  une  chapelle  dans 
l'église  Cathédrale  Saint-Etienne  d'Agen.  Elle  devait  être^des- 
sei-vic  par  deux  chapelains  qui  sur  les  revenus  de  Lafox  étaient 
chargés  d'entretenir  un  maître  de  musique  et  quatre  enfants 
de  chœur  (5). 


(1)  Archives  du  château  de  Lafox.  Inventaire  de  1695. 
12)  Ibid.,  Inventaire  de  1709. 

(3)  Hist.  de  Montpezat,  par  de  Bello^combe,  Auch  1898,  p.  224. 

(4)  Archives  du  château  de  Lafox.  Inventaire  de  1709. 

(5)  Ibid. 


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-  181  — 

La  succession  de  1  évoque  ayant  soulevé  de  nombreuses  dif- 
ficultés, son  frère  Jean  de  Bérard,  président  au  Parlement  de 
Bordeaux,  vendit  Lafox  pour  le  prix  de  3,608  livres  à  Arnaud 
de  Durforl,  seigneur  de  Bajamont,  le  7  novembre  1477.  Celui- 
ci  fut  obligé  de  transiger  avec  les  chanoines  de  Saint-Etienne. 

Le  nouveau  propriétaire  de  Lafox  appartenait  à  la  puissante 
et  vieille  famille  de  Durforl,  qui  a  joué  un  rôle  important  dans 
Thistoire  Agenaise.  Il  avait  passé  sa  vie  au  service  du  roi 
Louis  XI,  dont  il  était  chambellan.  Il  mourut  pendant  la 
gueiTe  de  la  succession  de  Bourgogne  et  fut  enseveli  à  Lafère. 
De  son  mariage  avec  Antoinette  de  Gourdon,  il  avait  eu  six 
enfants,  quatre  fils  et  deux  filles,  François,  Jean,  Robert, 
Etienne,  Catherine  et  Antoinette. 

Les  Durfort  abandonnèrent  BajanionI,  grand  château  très 
fort,  au  sommet  d'une  colline  au  nord  d'Agen,  et  vinrent  s'éta- 
blir à  Lafox  qu'ils  embellirent  et  agrandirent.  François  de 
Durfort,  qui  le  premier  entreprit  de  transformer  Lafox,  mou- 
rut à  la  tâche  en  1494. 

Par  son  testament,  il  laissa  son  héritage  à  son  quatrième 
frère  Etienne.  Celui-ci,  en  homme  avisé,  sut,  par  quelques 
hjacrifices,  désintéresser  son  aîné  Jean  et  rester  ainsi  maître 
incontesté  de  Lafox.  Violent  et  autoritaire,  il  eut  avec  les  con- 
suls d'Agen  de  nombreuses  difficultés,  que  j'ai  racontées  ail- 
leurs (1). 

Avant  sa  mort,  arrivée  vei-s  1535,  il  avait,  par  son  testa- 
ment du  8  octobre  1529,  fondé  au  château  de  Lafox  une  cha- 
pelle que  devaient  ser\'ir  pliLsieurs  chapelains.  Son  héritier, 
Alain  de  Durfort  réalisa  son  désir  ;  il  fit  bâtir  une  chapelle  sur 
la  rive  droite  de  la  Séounc  dans  la  paroisse  de  Saint-Pierre 
de  Gaul)ert.  C'est  dans  cette  chapelle  que  fut  élevé  le  tombeau 
d'Etienne  de  Durfort  et  de  son  épouse  Rose  de  Montesquieu, 
transporté  vei-s  1879  au  Musée  d'Agen  (2). 

Le  fils  d'Etienne,  Alain  de  Durfort,  se  maria  vers  1535  avec 


(1)  Le  tombeau  des  Durfort,  par  l'abbc  Marboulin.  Agen,  Imprimerie  Mo- 
derne, 1908. 

(2)  Idem, 


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—  182  — 

Françoise  de  Montai.  El  presque  aussitôt,  il  entreprit  de 
grands  travaux  à  Lafox,  pour  lui  donner  de  l'air  et  de  la  lu- 
mière. Il  commença  probablement  ses  réparations  par  les  ca- 
ves, qu'il  couvrit  de  voûtes  en  briques  en  berceau  surbaissé 
et  dont  l'axe  est  pei-pendiculaire  à  celui  de  la  maison.  C'est 
sur  ces  voûtes  qu'il  éleva  les  murs  de  refend. 

La  [)()rte  d'entrée  s'ouvrait  sur  un  va^e  vestibule,  servant 
de  cage  à  un  escalier  en  pierirs,  dont  on  ne  voit  que  les  amor- 
ces moulurées.  Deux  portes  donnent  sur  ce  pas  perdu.  Celle 
de  droite,  en  plein  cintre,  est  ornée  sur  ses  pieds  droits  et  son 
archivolte  de  tètes  de  clous  ;  au-dessus  de  celle  de  gauche, 
l'écu  des  Durfoii,  d'azur  au  lion  d'argent,  est  soutenu  par 
deux  enfants  nus.  Cette  porte  donne  accès  dans  une  salle,  or- 
née d'une  vaste  cheminée,  dont  les  montante  portent  les  initia- 
les A.  F.,  et  dont  la  hotte  devait  encadrer  un  tableau  ou  une 
tapisserie.  La  porte  de  droite  s'ouvre  sur  une  salle  plus  petite 
et  dont  la  cheminée  est  plus  richement  décorée. 

Sur  le  linteau  d'une  porte  au  premier  étage,  les  initiales 
A.  F.  sont  enlacées  par  un  ruban  tombant  d'une  couronne. 
De  chaque  côté,  surmontant  les  pieds  droits,  se  trouvent  deux 
urnes  feuillagées. 

Au  second  étage,  devenu  un  grenier,  on  remarque  les  res- 
tes de  deux  cheminées,  dont  l'une  porte  toujours  les  initiales 
A.  F.  et  dont  l'autre  est  couverte  de  très  délicates  sculptures. 

Pour  éclairer  les  appartements,  on  ouvrit  de  haut  en  bas 
dans  les  vieux  murs  de  longues  brèches,  afin  d'y  établir  trois 
fenêtres  superposées,  dont  deux  subsistent.  Celle  du  bas  est 
encadrée  par  deux  pilastres  supportés  par  des  têtes  d'anges 
et  couronnés  de  chapiteaux  à  feuilles  d'acanthe.  Trois  autres 
têtes  d'anges  joufflues  onient  le  linteau,  au-dessus  duquel  un 
fronton  triangulaire  encadre  une  salamandre  mutilée.  Le  fleu- 
ron du  sommet  et  les  pinacles  surmontant  les  pilastres  ont 
subi  de  malheureuses  mutilations.  Un  meneau  croisé  à  moulu- 
res prismatiques  divise  la  fenêtre  en  quatre  compartiments, 
(■eiix  du  bas,  plus  grands  que  les  autres,  ont  conservé  leurs 
volets  décorés  de  disques  et  munis  de  targettes,  aux  armes 
des  Durfort. 


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—  183  - 

L'ordonnance  de  la  fenêtre  supérieure  est  la  même.  Mais 
les  iniliaJcs  A.  F.  forment  Tomementation  des  pilastres  et  du 
linteau.  Nous  retrouvons  donc,  ici,  tous  ces  ornements  jetés 
avec  tant  de  profusion,  sur  les  monuments  du  style  Fran- 
çois P',  les  frontons  triangulaires,  innovation  heureuse,  les 
disques,  les  losanges,  les  leles  d'anges  et  la  salamandre  em- 
pruntée aux  armoiries  du  roi.  Quant  aux  lettres  employées 
comme  décoration  c'était  bien  dans  le  goût  du  temps.  Sans 
parler  des  inscriptions  (ju'on  lisait  jadis  au  château  de  Montai, 
on  peut  citer  Azay-le-Rideau,  où  les  lettres  G.  P.  semées  un 
peu  partout  rappellent  les  noms  des  fondateurs,  Gilles  Berthc- 
lot  et  Philippe  Lebès,  sa  femme,  Anet  où  les  initiales  H.  D. 
parlent  d'Henri  II  et  de  Diane  de  Poitiers. 

Ici,  les  initiales  A.  F.  qui  entrent  dans  la  décoration  de 
Lafox,  rappellent  le  souvenir  d'Alain  de  Durfort  et  de  Fran- 
çoise de  Montai  son  épouse. 

Alain  de  Durfort,  malgré  un  procès  long  et  embrouillé  q\ut 
lui  suscita  son  cousin,  Jean  de  Durfort,  transmit  Lafox  à  son 
(ils  François.  Celui-ci  fut  le  personnage*  le  plus  célèbre  de  la 
famille.  Gueirier  intrépide,  catholique  ardent,  il  fut  un  des 
plus  décidés  adversaires  des  prol^estants.  Monluc  et  les  chefs 
catholiques  l'avaient  en  haute  estime.  Il  fut  nommé  sénéchal, 
en  1572,  et  il  exerça  celte  charge  jusqu'à  sa  mort. 

Depuis  de  longues  années  déjà,  le  protestantisme  avait  fait 
de  grands  progrès  dans  le  pays.  Dès  1500,  les  désordres  et  la 
guerre  avaient  commencé  à  tout  boulevei-ser  et  la  résistance 
catholique  s'organisait  lentement.  Pour  y  aider,  François  de 
Durfort  consentit  à  prêter  son  château  de  Lafox  afin  de  réu- 
nir la  noblesse  d'Agenais  et  de  Gascogne.  Bientôt  Monluc 
prit  la  tête  du  mouvement. 

Pendant  les  guerres  de  religion  Lafox  traversa  des  jours 
sombres  et  désastreux.  Il  vit  aussi  des  jours  de  gloire  et  de 
joie  et  plusieurs  fois  il  eut  l'honneur  de  recevoir  le  roi  et  la 
reine  de  France  et  leur  suite. 

Le  23  mars  150i  le  rpi  Charles  IX,  qui  la  veille  avait  couché 
à  Lamagistère,  descendit  la  Garonne  monté  sur  un  bateau 
somptueux,  présent  des  capitouls  de  Toulouse,  s'arrêta,  avec 


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-  184  - 

la  famille  royale,  à  Lafox  pour  y  dîner.  II  en  repartit  dans 
l'après-midi,  pour  s'arrêter  vers  trois  heures,  un  peu  en  amont 
d'Agen. 

En  1578,  le  15  octobre,  les  deux  reines  Catherine  de  Médi- 
cis  et  Marguerite  de  Valois  partirent  d'Agen  et  vinrent  dîner 
à  Lafox.  Le  roi  de  Navarre,  le  futur  Henri  IV,  vint  les  rejoin- 
dre pour  les  conduire  à  Valence  (1). 

L'année  suivante,  la  reine  Marguerite  reçoit  encore  l'hos- 
pitalité de  François  de  Durforl,  à  Lafox,  où  elle  s'aiTêta  pour 
dîner  le  3  avril  1579,  en  allant  à  Valence,  rejoindre  la  Reine- 
mère.  Elle  y  repassa  encore  le  2  août  de  la  même  année. 

En  1583,  c'est  le  roi  de  Navarre  Henri,  qui  vient  à  Lafox. 
L'année  suivante  1584,  après  que  la  reine  Marguerite  s'en- 
fuit d'Agen  pour  se  réfugier  au  chûleau  de  Cariât,  une  partie 
de  sa  suite  vint  à  Lafox,  le  mercredi  13  novembre  et  y  séjour- 
na jusqu'au  IG. 

Le  sénéchal  François  de  Durfort  mourut  en  1585.  Il  n'avait 
pas  été  marié.  Son  héritage  passa  à  son  cousin  Amanieu. 

Le  10  août  1589  des  bandes  de  ligueurs  commandées  par 
le  marquis  de  Villars  s'emparèrent  de  Lafox  et  le  mirent  au 
pillage.  Si  nous  en  croyons  un  chroniqeuur  de  l'époque,  le 
seigneur  du  lieu  s'était  rangé  du  côté  des  protestants.  A  la 
même  époque  Castelnoubel  fut  pris  et  pillé. 

(A  suivre.)  J.-R.  MARBOUTIN. 


(1)  Itinéraire  raisonné  de  Manjuerile  de  Valois  en  (jasco(jne^  par  Ph.  Lau- 
zun. 


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UNE  PAROISSE  SAINT-CAPRAIS 

AU  DIOCÈSE  DE  SÉEZ 


Dans  le'déparlemenl  Normand  de  TOrne,  existe  une  com- 
mune appelée  Aubry-en-Exmes  (1).  Elle  est  formée  de  trois 
anciennes  paroisses,  autrefois  autonomes,  dépendant,  avant 
1789,  du  duché  d^Alençon,  comté  et  bailliage  d'Exmes  (2),  et, 
au  spirituel,  du  diocèse  de  Séez  (3).  Ces  paroisses  sont  Aubry, 
Sainte-Eugénie  et  Bonmesnil. 

Les  trois  vieilles  églises  ont  été  victimes  de  la  dépopulation. 
Sans  respect  de  l'histoire,  elles  ont  été  détruites,  il  y  a  soixante 
ans,  au  moment  où,,  sur  la  demande  des  habitants  clairsemés 
cl  dispersés,  on  a  construit  une  église  centrale. 

De  ces  églises,  si  malheureusement  disparues,  l'une,  celle 
d'Aubry,  présentait  un  très  grand  intérêt. 

Cet  édifice  s'élevait  à  peu  de  distance  d'un  donjon  fort  cu- 
rieux du  XII*  siècle  (4),  encore  conservé  jusqu'à  la  hauteur  d'un 
premier  étage.  Sur  cette  base  féodale,  le  xvn*  siècle  a  campé 
bizarrement  un  haut  pavillon.  Presque  au  pied  de  la  tour  d' Au- 
bry, ainsi  appelle-t-on  l'ancienne  demeure  seigneuriale,  à  la- 
quelle des  arbres  de  haut  jet  et  la  rivière  de  Dives  donnent 


(1)  Aubry-en-Eimes,  canton  de  Trun,  arrondissement  d'Argentan  (Orne;. 

(2)  Exmes^  ville  très  ancienne,  d'origine  celtique  et  gallo-romaine  fut,  avant 
Alençon,  la  capitale  de  toute  la  contrée.  A  Tépoque  Mérovingienne  et  Caro- 
lingienne, le  pays  d'Exmes,  pagus  Oximensis  s'étendait  jusqu'aux  portes  de 
Caen.  Exmes,  aujourd'hui  simple  cheMieu  de  canton,  muni  de  très  fortes 
murailles,  défendu  par  un  château  monumental  et  par  sa  situation  sur  un 
sommet  des  collines  Normandes,  conserva  son  titre  de  comté,  ses  sièges 
de  bailliage  et  de  vicomte  jusqu'à  la  Révolution. 

(3)  Séez,  cicilas  Sagiensis,  doit  son  origine  aux  Romains.  Sa  splendide 
cathédrale  fut  construite  sur  l'emplacement  d'un  temple  dont  on  a  trouvé  de 
nombreux  débris.  Saint  Latuin  y  fixa  son  siège  épiscopal.  Cette  ville  est  et 
a  toujours  été  la  capitale  religieuse  du  pays. 

(4)  Après  le.  tournoi  du  10  juillet  1559,  où  il  blessa  mortellement  Henri  II, 
Montgommery  se  cacha,  quelc|ues  jours,  dans  la  tour  dWubry,  avant  de  ga- 
gner le  port  de  Dives. 


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-  186  — 

Taspect  le  plus  poétique,  verdoie  un  pré,  dont  le  nom,  inusité 
en  Normandie,  appelle  lattention  de  Thistorien.  11  s'appelle  le 
pré  «  Saint'Caprais  ». 

C'est  là  qu'était  édifiée  l'église  Saint-Caprais  d'Aubry-en- 
Exmes,  entourée  de  son  cimetière.  Ce  lieu  de  pèlerinage  où  on 
venait, 'et  où  on  vient  encore  de  très  loin,  demander  l'interces- 
sion du  saint,  surtout  en  faveur  des  enfants  malades  et  des 
personnes  atteintes  de  plaies  (I),  fut  réparé,  une  dernière  fois, 
en  1788,  à  la  requête  du  curé,  Messire  Michel  Portier  (2),  Une 
petite  statue  moderne  de  saint  Caprais,  adossée  à  un  vieux 
mur,  .marque  l'emplacement  du  sanctuaire  disparu  (3). 

Pour  cette  terre  où  prièrent  leurs  aïeux  et  où  reposent  de 
longues  générations  d'ancêtres,  les  habitants  ont  un  grand  res- 
pect, et,  si  on  les  interroge  sur  les  origines  de  leur  paroisse 
et  de  son  vocable,  ils  répondent  invariablement  que  «  Saint 
Caprais,  le  martyr  d'Agen,  vint  dans  le  pays  et  fonda  iQur 
église.  ))  Pour  eux,  «  Saint  Caprais  est  un  très  ancien  évêque 
qui  visita  les  religieux  de  l'abbaye  de  Silly  »,  située  à  peu  de 
distance  (4), 

Si  la  tradition,  ainsi  présentée,  a  des  côtés  invraisemblables 
et  môme  impossibles,  puisque  le  monastère  de  Silly  (1)  fut 


(1)  M.  rabbt'î  Bidault,  curé  d'Aubry-Sainle-Eugénic,  Téglise  centrale  dont 
j'ai  parlé  plus  haut,  m'écrit  : 

«  Nous  ne  célébrons  plus  de  fêle  en  l'honneur  de  Saint  Caprais  ;  cepen- 
«  dant  on  vient  toujours  ici  le  prier  de  très  loin  pour  les  enfants  malades  et 
a  les  grandes  personnes  atteintes  de  plaies.  » 

(2)  ArchUes  de  lOrnc,  série  H,  1397. 

(3)  «  Nous  avons  dans  le  pré  Saint-Caprais,  m'écrit  Madame  la  Vicomtesse 
de  Costart,  propriétaire  de  la  7'oiir  dAubry.  une  petite  statue  du  saint,  dana 
une  niche  adossée  à  un  vieux  mur.  Cette  statue  ne  provient  pas  de  l'antique 
église,  si  malheureusement  détruite.  C'est  notre  grand-mère  qui  l'a  fait  i)la- 
cer,  ainsi  que  la  niche,  en  souvenir  du  sanctuaire  disparu,  et,  pour  que  les 
gens  qui,  suivant  un  usage  traditionnel,  viennent  ici  prier  le  saint,  aient  au 
moins  son  image.  » 

(4)  Cette  tradition  a  été  consignée  au  tome  XXVIII,  p.  514,  du  Bulletin  de 
la  Société  historique  de  iOrne,  par  M.  R.  de  Brébisson  dans  cette  forme  : 
«  La  tradition  prétend  que  Saint  Caprais,  qui  fut  martyrisé  à  Agen,  vint  ren- 
dre visite  aux  moines  de  Silly  et  fonda  l'église  d'Aubry.  Les  recherches  fai- 
tes dans  les  Bollandistes  ne  permettent  pas  de  croire  que  le  saint  Evoque 
soit  venu  en  Normandie.  » 

(5)  Silly-en-Gou[[('rn,  aujourd'liui  comnnuie  du  canton  d'Exmes,  arrondis- 
sement d'Argentan  (Orne).  Drogon,  gentilhomme  Angevin  entré  dans  les  or- 


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-  187  - 

établi  au  xif  siècle,  elle  recèle  cependant  une  parcelle  de  vé- 
rité historique,  trop  précieuse'  pour  être  négligée,  et  qu'il  im- 
portait de  dégager,  avec  soin,  de  l'alliage  légendaire. 

Pour  y  parvenir,  il  était  nécessaire  de  savoir  d'abord  si  la 
paroisse  Saint-Caprais  d'Aubry  était  ancienne  et  si  elle  n'avait 
pas  changé  de  vocable  à  travers  les  âges. 

Le  pouillé  du  diocèse  de  wSéez,  rédigé  en  1763  par  le  cha- 
noine prébende,  Jacques  Savary,  sur  les  ordres  de  Mgr  NéA 
de  Christot,  mentionne  la  paroisse  qui  nous  intéresse  comme 
un  prieuré-cure,  dépendant  de  l'abbaye  de  Silly-en-GouRern, 
ordre  de  Prémonlré.  Les  titres,  très  importants,  de  cette  mai- 
son religieuse,  déposés  aux  archives  de  l'Orne,  comprennent 
une  nombreuse  série  de  chartes  originales. 

Elles  m'ont  permis  de  constater,  non  seulement  que,  dès 
l'année  1212,  l'église  d'Aubry,  parœcia  Sancti  Caprasii  de 
Auberi,  était  sous  le  vocable  primitif  de  Saint-Caprais,  mais 
qu'à  cette  époque,  son  origine  remontait  déjà  à  une  époque 
reculée. 

En  1212,  1216,  1217,  1261,  1263,  Béatrice  d'Aubry,  Alix  de 
Montagu,  dame  d'Aubry  (1),  Grégoire  de  Ville-Dieu  (2),  Ro- 
bert et  Renaud  Chassebœuf  donnent  à  l'abbaye  leurs  parts 
dans  le  droit  de  patronage,  c'est-à-dire  de  présentation  à  la 
cure,  de  Saint-Caprais  d'Aubry,  et  leurs  parts  dans  les  dix- 
mes  (3).  Deux  évêques  de  Séez,  Sylvestre  et  Gervais,  confir- 


dres,  fonda  là,  au  xn'  siècle,  un  monastère  célèbre.  L'Impératrice  Mathilde, 
fille  de  Henri  I"  d'Angleterre,  veuve  d'Henri,  empereur  d'Allemagne,  et  do 
Geoffroi,  comte  d'Anjou,  lui  donna  un  territoire  étendu.  Archires  de  iOrne,  H, 
1307,  registre. 

Tous  les  seigneurs  du  pays  consentirent  des  libéralités  au  monastère, 
dont  l'obituaire  conlient  les  noms  les  plus  célèbres. 

Une  partie  des  bâtiments  de  Tabbaye  subsiste  encore,  notamment  l'abba- 
tiale. 

(1)  Les  Monlagu,  issus  des  premiers  seigneurs  d'Aubry,  sont  d'origine 
Scandinave.  Ils  prennent  leur  nom  du  Ilef  de  Montagu,  situé  à  Nouant  (Orne). 

La  terre  d'Aubry  constituait  un  /ie/  de  haubert  qui,  après  le  morcellement 
que  nous  constatons  au  xin*  siècle,  se  reforma  par  la  réunion  de  ses  diver- 
ses parties,  et  appartint  successivement  aux  familles  du  Barquet  et  de  Man- 
noury.  La  famille  de  Costart  a  acheté  le  domaine  en  1844. 

(2)  Villedieu-lès-Baillenl,  canton  de  Trun  (Orne). 

(3)  Archives  de  iOrne,  H.  1394,  liasse. 


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—  188  — 

ment  une  partie  de  ces  donations  en  1219  et  1226.  Le  dernier 
confère,  à  titre  perpétuel,  aux  religieux  de  Silly,  l'église  Saint- 
Caprais  d'Aubry,  à  charge  de  la  faire  desservir  par  un  de  leurs 
chanoines  (1).  Cette  dernière  disposition  explique  comment, 
à  la  longue,  les  paroissiens  établirent,  dans  leur  esprit,  une 
relation  directe  entre  Saint  Caprais  et  les  moines  de  Silly. 

La  division  du  droit  de  présentation  à  la  cure  et  la  division 
des  dixmes,  dès  l'année  1212,  prouvent  que  des  partages  suc- 
cessifs, intéressant  plusieurs  générations,  avaient  morcelé  les 
droits  seigneuriaux,  portant  sur  l'église  Saint-Caprais  d'Au- 
bry. Faire  remonter,  au  dixième  siècle,  le  temps  où  ces  droits 
reposaient  sur  la  tête  d'un  personnage  unique,  semble  stricte- 
ment conforme  à  la  vérité. 

Quel  était  ce  premier  seigneur,  dont  le  patronage,  transmis 
à  ses  descendants  et  héritiers,  implique  nécessairement  la  qua- 
lité de  fondateur  de  l'église  Saint-Caprais  ?  Quel  est  le  guerrier 
Northman  auquel  le  duc  Rollon  donna  ce  sol,  après  le  traité 
de  Saint-Clair-sur-Epte,  en  912  ? 

Souvent  nos  paroisses  Normandes  ont  gardé  le  nom  de  ce- 
lui qui  reçut,  par  don  ducal,  la  terre  sur  laquelle  elles  se  for- 
mèrent autour  de  la  bretèche  de  bois,  qui  fut  l'origine  du  don- 
jon féodal.  Il  en  est  ainsi  à  Aubry-en-Exmes,  car  Auberi  est  un 
nom  d'homme  et  la  tour  d*Aubry  a  bien,  dans  la  bouche  des 
habitants,  le  sens  de  demeure  d'Auberi.  Ce  nom  figure  du 
reste,  en  1066,  sur  la  liste  des  compagnons  du  duc  Guillaume, 
conquérant  de  l'Angleterre. 

C'est  donc  le  Northman  Auberi,  qui  a  fondé  la  paroisse  et 


(1)  Confirmation,  en  1219,  par  Sylvoslro,  évêqiie  de  Séez,  des  donations 
faites  à  l'abbaye  de  Silly,  des  droits  de  patronage  de  l'église  Sainl-Caprais- 
d'Aubry,  parœciœ  Sancti  Caprasii  de  Auberi,  par  Bernard  de  Beronvillc  et 
Grégoire,  sa  femme,  fille  de  Thibaiirf  de  Ville-Dieu,  par  Guillaume  Gondouin 
et  par  Béatrice  d'Aubry,  sa  femme,  par  Alix  de  Montagu,  plus  de  la  dona- 
tion d'une  part  de  la  dixme  par  Guillaume  Gondoin,  Béatrice,  sa  femme,  et 
Alix  de  Montagu. 

Collation,  à  titre  perpétuel,  par  Gervais,  évéque  de  Séez,  aux  religieux  de 
Silly  de  l'église  Sainl-Caprais  d'Aubry,  dont  ils  possédaient  le  droit  de  pré- 
sentation {adcocatio),  à  charge  de  la  faire  desservir  par  un  de  leurs  chanoi- 
nes, année  1220. 

Archives  de  iOrne,  H.  1394,  liasse. 


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—  189  — 

construit  l'église  d'Aubry-en-Exmes,  mais  pourquoi  a-t-il  vou- 
lu qu'elle  fut  dédiée  à  Saint  Caprais,  inconnu  en  Normandie, 
et  comment  expliquer  la  tradition  qui  fait  venir  Saint  Caprais 
à  Aubry  et  en  fait  le  créateur  de  la  naroisse  ? 

Pour  les  habitants  de  la  localité,  Caprais  n'est  pas  seulement 
un  saint  vénéré  par  leurs  pères,  comme  par  eux-mêmes,  ils 
attachent  très  nettement,  à  sa  personnalité,  un  rôle  dans  leur 
histoire. 

Ce  rôle  est  certainement  réel,  mais  il  s'est  produit  une  trans- 
position dans  la  tradition  populaire. 

Caprais  n'est  pas  venu  à  Aubry,  c'est  le  Wiking  Auberi, 
fondateur  de  la  paroisse,  ou  son  père,  qui  remontant,  avec  ses 
sauvages  compagnons  adorateurs  d'Odin,  le  cours  de  la  Ga- 
ronne, sur  une  barque  à  deux  voiles,  est  venu  à  Agen,  la  ville 
de  Saint-Caprais,  est  entré  dans  sa  première  basilique  et,  peut- 
être,  a  contribué  à  son  pillage  et  à  sa  destruction. 

Après  sa  conversion,  Auberi,  fixé  en  Neustrie,  qui  allait  de- 
venir la  Normandie,  s'est  souvenu,  s'est  repenti,  avec  l'ar- 
deur d'un  néophyte,  et  le  nom,  donné  par  lui  ou  par  les  siens, 
à  l'église,  construite  à  l'ombre  de  son  donjon  de  bois,  a  été  un 
acte  mémorable  de  réparation,  dont  le  souvenir,  altéré,  mais 
vivace,  s'est  perpétué. 

Ce  n'est  là,  sans  doute,  qu'une  hypothèse,  mais  la  tradition 
des  habitants,  l'antiquité  de  l'église  d'Aubry,  son  vocable  pro- 
bablement unique  en  Normandie,  l'ancienneté  de  son  patrona- 
ge dans  la  famille  des  seigneurs  d'Aubry.  les  usages  religieux 
du  temps,  les  terribles  souvenirs  laissés  en  Agenais  par  les  in- 
cursions des  Northmans  qui,  en  848,  après  avoir  pris  Bor- 
deaux, ruinèrent  Agen  et  sa  contrée,  tout,  en  un  mot,  démontre 
que  cette  hypothèse  a  bien  des  chances  d'être  la  vérité. 

En  tout  cas,  l'histoire  et  la  très  curieuse  tradition  de  la  pa- 
roisse Saint-Caprais  d'Aubry-en-Exmes  m'ont  paru  de  nature 
à  retenir  l'attention  et  à  intéresser  les  membres  de  la  Société 
Académique  d'Agen. 

Vicomte  du  MOTEY. 


13 


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PROCÈS-VERBAUX 

Des  Séances  de  b  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  d*Agen 


Séance  du  H  Mars.  —  Présidence  de  M.  Dubourg. 

La  Sociélc  apprend  avec  regret  la^mort,  à  Toulouse,  de  M.  Jean 
OdoH  Debeaux,  membre  correspondant,  lauréat  de  Tlnstitut,  et  au- 
teur d'une  Flore  Agenaise  qui  complète  celle  publiée  autrefois  par 
Saint-Amans. 

M.  le  Secrétaire  comnmnique  une  lettre  de  M.  Bergonié,  profes 
seur  à  T Université  de  Bordeaux,  secrétaire  général  du  Comité  d'Ini- 
tiative du  monument  à  élever  à  Xérac  à  de  Romas,  j>ar  laquelle  il 
invite  la  Société  académique  d' Agen  à  prendre  part  à  cette  manifes- 
tation scientifique,  et  insiste  pour  qu'elle  envoie  au  Comité  d'initia- 
tive ceux  de  ses  membres  (jui  pourraient  lui  apporter  des  documents 
inédits  sur  notre  illustre  compatriote. 

Le  sombre  drame  (pii  se  déroula  le  23  décembre  L588,  au  cbàteau 
de  Blois,  où  fut  assassiné  par  les  Quarante-Cinq  le  duc  de  Guise, 
aura  toujours  le  don  de  passionner  les  historiens.  Les  friands  de  ce 
beau  XVI®  siècle,  où  la  vie  était  si  intense,  si  fortement  trempés  aussi 
les  caraétères,  sauront  gré  à  M.  l'abbé  Marboutin  d'avoir  révélé. pour 
la  première  fois  la  vraie  personnalité  du  seigneur  de  Laugnac,  qui 
se  trouva  parmi  les  conjurés.  Ce  n'est  pas  Honorât  de  Moritpezat, 
ainsi  que  l'ont  écrit  M.  J.  de  La  flore  et  avec  lui  tous  les  généalogis- 
tes, mais  bien  son  frère  aîné  François,  fds  de  François  de  Montpe- 
zat  et  de  Nicole  de  Livron.  Il  ressort,  en  effet,  des  documents  con- 
servés dans  les  précieuses  archives  du  château  de  Lafox  qu'Hono- 
rât, en  1588,  était  beaucoup  trop  jeune,  tandis  que  son  frère  aîné 
François,  très  en  cour,  grand  seigneur,  aimant  le  luxe  et  le  faste, 
favori  d'Henri  III  et  maître  de  sa  garde  robe,  est  tout  désigné  pour 
être  le  capitaine  des  gardes,  qui,  l'un  des  premiers,  se  précipita  sur 
l'infortuné  duc.  Rentré  bientôt  en  Gascogne,  ce  Laugnac  trouva, 
moins  de  deux  ans  après  et  alors  qu'il  guerroyait  contre  la  Ligue, 
une  mort  obscure  à  Mauvezin.  Il  avait  à  peine  vingt-cinq  ans. 

Rendant  compte  de  l'Histoire  de  l'abbaye  de  Sainte-Croix  de  Bor- 
deaux par  M.  Chauliac,  M.  l'abbé  Dubois  donne  raison  à  l'auteur 


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-  191  — 

contre  M.  Camille  Jullian,  ce  dernier  soutenant  à  tort,  dans  ses  lus- 
criptions  Romaines  de  Bordeaux,  la  dualité  de  saint  Monmolin,  cjdi 
vint  mourir  dans  cette  abbaye.  Il  souligne  Torigine  douteuse  de 
labbé  Jules  Salviati,  qui  enleva  à  ses  frères  le  prieuré  de  Saint-Ma- 
caire  pour  le  faire  unir  au  collège  de  La  Madeleine,  nouvellemeni 
fondé  par  les  Jésuites.  11  signale  enfin  deux  prieurés  agenais,  Mon- 
tauriol  et  Allenians,  près  de  Penne,  qui  dépendaient  de  Tabbaye  d(î 
Sainte-Croix. 

M.  Dubois  rend  ensuite  compte  du  nouveau  volume  de  Vlnvenlaire 
sommaire  des  Archives  municipales  de  Bordeaux,  relatif  à  la  pério- 
de ré\olulionnaire  que  vient  de  publier  M.  Gaston  Ducaunnès-Duval, 
archiviste  municipal  ;  et  aussi  du  4*  volume  de  YInventaire  sommaire 
des  Registres  de  la  Jurade  de  Bordeaux,  contenant  de  précieux  ren- 
seignements inédits  sur  de  nombreuses  localités  de  TAgenais. 

M.  Lauzun  communique  enfin  un  passage  d'une  lettre  où  M.  Mas- 
sip,  de  Gancon,  donne  de  curieux  détails  sur  des  fouilles  nouvelles 
faites  dans  le  caveau  des  anciens  seigneurs  de  cette  ville,  inhumés 
dans  la  vieille  église,  et  qui  confirment  en  tous  points  ce  qu'il  a  déjà 
écrit  aux  pages  136  et  137  de  son  Histoire  de  Cancon. 

Ph.  L. 

Séance  du  7  acril.  —  Prèsidenre  de  M.  Dtbourg. 

Invitée  par  le  Comité  d'initiative  formé  à  i\érac,  en  vue  d'élever 
un  monument  au  physicien  de  Romas,  à  prendre  part  à  cette  mani- 
festation scientifique,  la  Société  académique  d'Agen  s'est  mise  aus- 
sitôt à  l'œuvre  et  elle  a  chargé  M.  l'abbé  Dubois  de  centraliser  en 
un  travail  d'ensemble  tous  les  documents  qu'elle  pouvait  avoir  sur 
notre  illustre  compatriote. 

Détenteur  lui-même  du  plus  grand  nombre  de  pièces  inédites  re- 
latives à  la  famille  de  Romas,  M.  l'abbé  Dubois  les  communique 
aujourd'hui  à  ses  collègues.  Il  remonte  au  xvi*  siècle,  et  il  fournit 
sur  les  ancêtres  de  Jacques  de  Romas  d'intéressants  renseigne- 
ments, les  présentant  d'abord  comme  des  négociants,  des  bour- 
geois établis  dans  les  paroisses  de  Pouy-Carregelard,  Pouy-Ro- 
quelaure,  Ligardes,  Lamontjoie,  possédant  au  xvii*  siècle  le  do- 
maine de  Tandillon,  puis  bientôt,  en  la  personne  de  Mathias  de 
Romas,  s'élevant  par  la  carrière  des  armes  jusqu'à  la  noblesse, 
améliorant  leur  fortune  et  leur  situation  sociale  par  une  alliance 
avec  une  Moiidenard,  jouissant  enfin,  dès  le  xviii*  siècle,  de  la  plus 


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—  192  ~ 

haute  considéralfon  dans  le  Bruilhois  el  tout  TAlbrel.  Ce  sont  surtout 
les  pièces  inédiles  sur  les  emplois  occupés  par  Jacques  de  Romas 
qui  constituent  les  plus  précieuses  découvertes  de  M.  Tabbé  Du- 
bois, et  en  dernier  lieu  son  testament,  avec  tous  les  détails  de  sa 
succession,  jusqu'à  ce  jour  totalement  ignoré. 

11  est  assez  curieux  que  le  culte  de  S.  Caprais,  martyr  d'Agen, 
existe. très  vivace  dans  une  toute  petite  commune  de  Normandie, 
à  Aubry-en-Exmes.  Désirant  le  plus  tôt  possible  prendre  cont-iot 
avec  ses  nouveaux  collègues  de  la  Société  d'Agen,  M.  le  vicomte  du 
Motey  leur  envoie  un  très  intéressant  mémoire  sur  les  origines  de 
cette  dévotion  et  les  causes  de  sa  persistance  jusqu'à  nos  jours. 
Des  nombreux  documents  qu'il  a  consultés,  il  résulte  que,  dès  Tan- 
née 1212,  Téglise  d'Aubry  était  sous  le  vocable  de  Saint  Caprais, 
mais  que  son  origine  remontait  déjà  à  une  époque  bien  plus  recu- 
lée. Or,  parmi  les  sauvages  envahisseurs  Normands,  qui  au  ix*  siè- 
cle dévastèrent  l'Aquitaine  et  principalement  Agen,  se  trouvait  le 
northman  Aubery,  qui,  pris  de  repentir,  vint  plus  tard  se  fixer  en 
Normandie  et  y  fonda  la  petite  église  d'Aubry-en-Exmes,  à  laquelle 
il  attacha  son  nom.  Xe  serait-ce  point  en  souvenir  des  méfaits  qu'il 
aurait  commis  à  Agen,  que,  pour  faire  acte  de  réparation,  il  aurait 
alors  donné  le  nom  de  Saint-Caprais  à  l'église  élevée  par  lui  à 
l'ombre  de  son  donjon  de  bois  ?  Telle  est  l'hypothèse  que  soumet 
M  le  vicomte  du  Motey,  et  que  rendent  très  plausible  la  tradition 
des  habitants,  l'antiquité  de  l'église  d'Aubry,  son  vocable  unique  en 
Normandie,  les  documents  enfin,  très  authentiques,  sur  lesquels  il 
se  permet  de  l'échafauder. 

A  cause  de  l'Ascension,  la  prochaine  réunion  ne  se  tiendra  que 
le  deuxième  jeudi  du  mois  de  mai. 

Ph.  L. 


La  Commission  d'admiiiixtratioii  et  de  géraurc  :  0.  Knllit'i-es,  pb.  I^usun,  0    d-au»t. 


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SOUVENIRS  DU  VIEIL  AGEN 


LA   PORTE  NEUVE 

Un  des  plus  jolis  dessins  qu'ait  laissé  l'ingénieur  Lomet  est 
celui  de  la  Porte  Neuve,  prise  au  moment  où,  par  ordre  du 
gouvernement  révolutionnaire,  elle  allait  être  démolie.  Ce 
dessin  est  entièrement  inédit.  Nous  le  reproduisons  en  tête 
de  ce  chapitre. 

Agen  ne  possédait,  on  le  sait,  à  la  fin  du  xiv*  siècle,  lors- 
que fut  achevée  seulement  sa  troisième  et  dernière  enceinte, 
que  cinq  grandes  portes  :  deux  sur  sa  face  ouest,  la  porte  S'- 
Antoine  et  de  Garonne;  une  sur  sa  face  nord,  la  porte  S*-Geor- 
ges,  encore  élait-elle  à  l'extrémité  ouest  ;  une  sur  sa  face  est, 
la  porte  du  Pin  ;  enfin,  au  midi,  la  Porte  Neuve. 

Toutes  variaient  d'aspect.  Mais  si  aucune  image  des  portes 
S'-Georges  et  du  Pin  n'a  été  faite  ou  ne  nous  a  été  conservée, 
alors  que  nous  reproduirons  dans  la  suite  de  ce  travail  celles 
des  portes  S*- Antoine  et  de  Garonne,  il  nous  est  facile,  par 
1  étude  attentive  du  plan  Lomet  (1),  de  nous  rendre  compte 
combien  différaient  les  moyens  de  défense  de  chacune  de  ces 
portes.  La  plus  curieuse,  la  plus  pittoresque,  après  le  Pont- 
Long,  était  la  Porte  Neuve.  Félicitons-nous  donc  de  ce  que 
Lomet  Tait  ainsi  jugé,  et  par  son  crayon  toujours  si  exact  nous 
en  ait  conservé  le  souvenir. 

Telle  qu'il  la  représente  dans  son  dessin,  la  Porte  Neuve  se 
composait,  en  1789,  de  deux  larges  baies  en  tiers  point  percées 
dans  une  haute  tour  carrée  a,    couronnée  d'une   plateforme 


(1)  C'est  par  deux  fois  que  nous  avons  publié  ce  précieux  plan,  dont  l'ori- 
ginal appartient  à  M.  Payen  :  la  première  en  1893,  en  tête  du  second  volume 
de  nos  Couccnts  d'Af/en  aeant  1789:  la  seconde  en  1894  en  tête  de  notre  étude 
sur  les  Hnreintcs  surcesatii'es  de  la  rillc  d'Af/t'n. 


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—  191  — 

crénelée  et  flanquée  de  chaque  côté  par  deux  tours  semi-cîrcu- 
laires  b  et  c,  dont  les  pieds  baignaient  autrefois  dans  les  fossés 
de  ville.  Ces  tours  jumelles,  découronnées  et  recouvertes  d'une 
toiture  à  pan  très  incliné,  étaient  reliées  entre  elles  par  une 
galerie  de  bois  en  forme  de  hourds,  percée  à  jour  par  des  bar- 
reaux. Masquant  Tentrée  de  la  tour  carrée,  cet  ouvrage  permet- 
tait aux  sentinelles  d'en  surveiller  les  approches,  au  besoin  de 
la  défendre,  et  en  même  temps  de  communiquer  rapidement 
et  à  couvert  d'une  tour  à  l'autre.  Un  pont  fixe  p,  remplaçant 
l'ancien  pont-levis,  était  jeté  sur  les  fossés  y* en  partie  comblés 
à  ce  moment.  Enfin,  en  dedans  de  ce  pont  avait  été  construit 
et  se  voyait  encore  en  1789  un  ouvrage  avancé,  un  «  révelin  » 
r,  composé,  de  chaque  côté,  .d'une  muraille  crénelée,  terminée 
par  if  deux  guérites  »  g^  petites  tourelles  en  porte  à  faux  per- 
cées de  deux  meurtrières  et  faisant  principalement  ToflRce  de 
postes  d'observation. 

(Voir  plus  loin  le  plan  que  nous  donnons,  dressé  par  Lomet 
lui-même.) 

Quoique  asse;^  grossier,  cet  ensemble  de  fortifications  n'en 
présentait  pas  moins  un  aspect  fort  pittoresque  et  des  plus 
intéressants. 

.  Telle  cependant  n'avait  point  toujours  été  la  Porte  Neuve. 
Plusieurs  fois,  depuis  sa  construction  première,  nous  allons 
voir  qu'elle  avait  subi  de  notables  transformations. 

Nous  ignorons  quel  était  son  plan  primitif.  Toutefois  il. est 
plus  que  probable  qu'elle  dût  être  construite  sur  le  modèle  de 
toutes  les  portes  de  ville  du  xiv«  siècle,  telles  que  les  décrit 
si  bien  Viollet  le  Duc  (1),  composées  pour  la  plupart  de  deux 
tours  jumelles  semi-circulaires,  flanquant  la  porte  principale, 
mais  avec  cette  différence,  particulière  à  notre  région, 
qu'au  lieu  d'un  étroit  passage  entre  les  deux  tours,  il 
existait  une  troisième  tour  carrée,  crénelée,  en  appareil  moyen, 
large  de  3  m.  50  environ  sur  3  m  50  de  haut,  suivant  l'usage 
admis  à  ce  moment,  sous  laquelle  s'ouvrait  la  porte  proprement 


(1)  Dictionnaire  (i'arrliiterturo,  VII.  art.  Porte. 


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—  195  — 

dite  et  telle  que  nous  en  voyons  des  exemples  à  Villeneuve- 
sur-Lot,  à  Vianne.  etc.,  en  un  mot  dans  toutes  les  bastides  de 
notre  région  du  Sud-Ouest. 

Cette  tour,  au  début,  était-elle  défendue  par  un  pont  levis  ? 
Ou  bien,  comme  la  porte  Narbonnaise  de  Carcassonne,  la 
Porte  Neuve  s'ouvrait-elle  de  plain  pied  sur  un  pont  fixe  jeté 
sur  les  fossés  ou  plus  simplement  encore  sur  le  fossé  comblé 
en  cet  endroit  essentiellement  passager?  La  première  hypo- 
thèse est  la  seule  plausible,  aucun  ouvrage  avancé,  à  rencontre 
de  la  porte  Narbonnaise,  ne  la  protégeant  au  dehors,  et  les 
constructeurs  du  moyen  âge,  toujours  si  méfiants,  se  gardant 
bien  de  commettre  une  telle  imprudence. 

Cependant  dans  la  suite,  après  la  guerre  de  Cent  ans,  un 
grand  relâchement  se  produisit  dans  Tentretien  des  murailles 
de  la  ville.  Lorsque  surgirent  les  troubles  religieux,  les  forti- 
fications d'Agen  laissaient  bien  à  désirer  et  Ton  sait  quelles 
mesures  énergiques  prit  Monluc  pour  y  remédier.  Le  pont- 
levis  de  la  Porte  Neuve  existait-il  toujours  à  ce  moment  ?  Il 
semble  que  non.  En  tous  cas  il  était  totalement  supprimé  en 
1612.  lorsque  fut  dressé  «  par  ordre  de  M.  de  Gourgues,  tré- 
«  sorier  général  de  France  en  Guienne,  le  procès- verbal  des 
«  réparations  à  faire  aux  murs  de  la  ville  d'Agen  â  la  réquisi- 
«  tion  des  Consuls  de  ladite  ville.  » 

De  ce  document,  publié  déjà  par  nous  in  extenso  (1),  rappe- 
lons pour  notre  étude  le  passage  suivant  : 

*  Et  estant  arrivés  à  la  Porte  Neuve,  avons  trouvé  nécessaire  faire 

a  ung  pont-leois  à  ladite  porte  à  laquelle  on  va  à  plain  pied  et  ne  se 

a  ferme  que  d'ung  grand  portai  de  bois  ;   lorsqu'elle  s'ouvre,  ledit 

«  pont-levis  y  estant  très  nécessaire  pour  la  conservation  de  ladite 

*  ville  ;  —  et,  avec  ledit  pont,  ung  Revelin,  deulx  petites  tours  en 

«  forme  de  cul  de  lampe  aux  deulx  extrémités  dudit  pont  pour  la 

«  deffence  dicelluy,  et  comme  il  est  aux  autres  portes  ;  —  et,  au 

«  dedans  ledit  revelin,  pour  la  deffence  de  la  seconde  porte  faicte 

«  entre  les  deux  tours,  au  dessus  icelles  portes,  une  gueritte  allant 


(1)  Los  Knri'intOA  surrossira*  (fo  la  nllo  (rAf/cn.  Agen  1894.  ïn-8*   do  71  pages 
avec  reproduction  du  plan  Loniet. 


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(  d'une  tour  à  l'autre  en  forme  de  mâchicoulis,  auxquelles  tours  ny  a 
«  aussy  aulcune  canonnière  ny  deffence  (1).» 

Aussi  clair  que  précis,  cet  extrait  du  procès-verbal  du 
27  janvier  1612  nous  apprend  donc  qu'à  cette  date  la  Porte 
Neuve  n'avait  point  de  pont-levis,  qu'elle  n'était  défendue  au 
devant  du  fossé  comblé  que  par  un  portail  en  bois  et  qu'il  était 
de  toute  nécessité  de  la  fortifier  davantage. 

Pour  cela,  il  était  bon  de  construire  un  pont-levis,  de  le 
défendre  par  un  ouvrage  avancé,  un  Revelin,  terminé  par  deux 
petites  échauguettes,  et  qu'il  fallait  relier  les  deux  tours 
rondes  par  une  galerie,  «  une  guérite  en  forme  de  mâchicoulis  » 
qui  protégerait  également  l'entrée  principale.  Ce  qui  fut  fait. 
Tel  est  l'ensemble  des,  défenses  que  nous  a  conservé  le  très 
curieux  dessin  de  Lomet  et  qui  s'était  maintenu  depuis  le 
commencement  du  xvii®  siècle  jusqu'à  la  Révolution,  moins 
toutefois  le  pont-levis,  qui,  une  fois  encore,  avait  été  remplacé 
par  un  pont  fixe  jeté  sur  les  fossés  en  partie  comblés. 

L'histoire  de  la  Porte  Neuve  et  du  quartier  environnant  ne 
manque  pas  de  présenter  de  l'intérêt. 

En  remontant  à  l'époque  romane,  il  est  hors  de  doute  que 
ce  côté  de  la  ville  était  l'un  des  centres  les  plus  riches  de  l'an- 
tique cité.  Les  njombreux  objets  qu'on  y  a  découverts,  et  dont 
l'authenticité  est  affirmée  par  tous  nos  annalistes,  tels  que 
fûts  de  colonnes,  tracé  d'amphithéâtre,  fragments  de  murs  en 
petit  appareil,  inscriptions,  urnes  sépulcrales,  lampes, 
mosaïques,  dalles  de  marbre,  statuettes,  médailles  en  très 
grande  quantité,  etc.,  etc.,  l'attestent  surabondamment. 
L'Aginnum  romain  s'étendait  en  effet  depuis  les  champs  de 
Renaut,  c'est-à-dire  l'hôpital  actuel,  jusqu'au  pied  du 
coteau,  et  le  quartier  de  la  Plateforme  renfermait  les  monu- 
ments peut-être  les  plus  riches  et  les  plus  importants. 

Lorsque,  aux  iv®  et  v®  siècles,  les  Barbares  eurent  à  plusieurs 
reprises  ruiné  notre  malheureuse  cité  et  renversé  ses  édifices. 


(1)  Archives  municipales  d'Agen.  EE.  17,  liasse. 


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les  derniers  survivants  de  cette  époque  tragique  songèrent, 
Torage  passé,  à  se  grouper  plus  étroitement,  et,  comme  à 
Bordeaux,  à  Auch,  àLectoure,  à  Eauze,  à  Périgueux,  etc.,  ils 
s'établirent,  non  pas  comme  la  plupart  de  leurs  voisins, 
sur  les  ruines  des  anciens  oppida  Gaulois,  c'est-à-dire  sur 
les  hauteurs  qui  dominaient  la  ville,  mais  au  centre  de  la 
ville  romaine,  sur  son  tertre  le  plus  élevé,  qui  fut  le  monticule 
où  fut  érigée  leur  première  église  chrétienne  de  S*  Etienne,  et 
qui  reçut  le  nom  de  Castrum  Sancti  Slephani,  actuellejnent 
occupé  par  le  Marché-Couvert.  Autour  de  ce  refuge  se  forma 
la  première  enceinte,  qui  du  côté  du  midi  ne  dépassa  pas  la 
Porte  S^«  Anguille,  plus  tard  du  Chapeau-Rouge  (1).  Tout  le 
quartier  de  la  Porte  Neuve  resta  donc  désert,  hors  des  murs, 
jonché  longtemps  des  débris  de  toutes  sortes  accumulés  par 
les  Barbares. 

Cet  état  de  choses  dura  jusque  vers  la  fin  du  xiiP  siècle. 
Forcés  alors  d'élargir  leur  première  enceinte  devenue  beaucoup 
trop  étroite,  les  Agenais  s'agrandirent  d'abord  à  l'ouest  du 
côté  du  Château  et  à  Test  du  côté  de  lancien  fort  de  Lassaigne, 
peu  séduits  par  le  côté  nord  où  déjà  cependant  s  élevaient  les 
églises  de  S.  Caprais  et  de  S'®  Foy,  mais  qui  ne  présentait 
encore  que  des  marais  malsains  formés  par  les  eaux  croupis- 
santes de  la  Masse.  Le  côté  sud  resta  délaissé  jusqu'au  moment 
où  s'éleva  la  troisième  enceinte,  l'enceinte  définitive  telle 
qu'elle  a  existé  jusqu'à  la  Révolution.  Alors  furent  enclavés, 
depuis  la  chapelle  de  Notre-Dame  du  Bourg  jusqu'à  la  Porte 
Neuve,  de  grands  terrains  vagues  que  vinrent  occuper  succes- 
cessivement  la  plupart  des  couvents  de  la  ville,  d'abord  les 
Annonciades  en  1533  ;  un  peu  plus  tard,  en  face,  les  Carmé- 
lites en  1628  ;  les  religieuses  de  la  Visitation  en  1642  ;  et 
comme  couvents  d'hommes,  les  Minimes  en  1658;  les  Tierçaires 
en  1687;  enfin,  hors  les  murs,  les  Lazaristes  en  1683  (2). 


(1)  Elle  était  sitQée  rue  Montesquieu,  entre  les  maisons  actuelles  de  M.  le 
docteur  Cortès  et  du  peintre  Laurent. 

(2)  Voir  notre  étude   sur  les   Coueents   d'Afjen   avant    1789  ;  2  vol.   in-8*, 
1889-1893. 


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—  198  — 

Plus  tard,  lorsqu'en  septembre  1773  les  Minimes  furent 
forcés  de  quitter  Agen,  le  vaste  local  qu'ils  occupaient  près  de 
la  Porte-Neuve  fut  acheté  par  Taîné  des  frères  Pélissier,  grands 
négociants  de  notre  ville.  Il  démolit  entièrement  ces  vieilles 
constructions  et  il  fit  bâtir  par  l'architecte  Leroy,  au  prix  de 
100.000  livres,  le  bel  hôtel  entre  cour  et  jardin,  qui  est  aujour- 
d'hui l'hôtel  d'Escouloubre  (1). 

Et  vers  la  même  époque,  M.  de  Vigué,  juge  au  Présidial 
d'Agen,  propriétaire  de  tout  le  terrain  qui  longeait  les  murs 
de  ville  depuis  la  Porte  Neuve  jusques,  à  l'est,  la  tour  de  Galbas, 
ne  faisait-il  pas  construire  de  beaux  immeubles  :  le  plus  petit, 
qu'il  se  réservait  et  qui  est  l'hôtel  de  M.  de  Bourrousse  de  Laf- 
fore;  le  plus  considérable,  attenant  à  la  porte  même,  qu'il  vendait 
en  1771  à  Jean  Médard  de  la  Ville,  seigneur  de  Lacépède,  père 
de  l'illustre  naturaliste,  que  ce  dernier  revendait  le  4  décem- 
bre 1782  au  comte  de  Narbonne-Lara  dont  il  devint  l'habita- 
tion jusqu'à  la  Révolution,  et  que  ses  héritiers  cédèrent  finale- 
ment, en  1808,  au  département  de  Lot-et-Garonne  pour  en 
en  faire  le  siège  du  nouvel  Evêché(2). 

Vers  la  fin  du  xviii«  siècle  s'élevèrent  donc,  en  ce  quartier 
de  la  Porte  Neuve,  jusque-là  à  peu  près  abandonné,  de  vas- 
tes et  belles  maisons  qui  devaient  en  faire  bientôt  l'un  des 
centres  les  mieux  habités  d*Agen. 

Au  XVI®  siècle,  la  Porte  Neuve  est  l'objet  de  l'attention  toute 
particulière  des  Consuls.  Ses  abords,  mal  défendus  par  leur 
assiette  naturelle,  préoccupent  à  juste  titre  les  gouverneurs 
d'Agen.  Monluc  entre  autres  ne  cesse  de  recommander  qu'on 
y  fasse  bonne  garde.  En  1574,  il  donne  l'ordre  «  d'y  placer 
deux  pièces  d'artillerie,  dites  mousquets  (3)  ».  En  1578,  l'auto- 
rité municipale  fait  réparer  les  murailles  avoisinantes,  et,  pour 
plus  de  sûreté,  fait  murer  la  Porte  Neuve  et  la  porte  Saint 
Georges  (4).  Des  soldats  demeurent  en  permanence  «  dans  le 


(1)  Les  Coucents  d'Af/cn,  t.  1.  chap.  xi.  Les  Minimes. 

(2)  Voir  pour    plus  amples  détails  notre  Histoire  de  la  Socictê  académique 
d'Agen,  p.  7. 

(3)  Archives  municipales,  BB.  32. 

(4)  Idem.  CC.  314. 


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fort  de  la  Porte  Neuve  »,  auxquels  on  alloue  la  somme  de 
79  livres  16  sols  (1). 

Le  mercredi  25  septembre  1585,  la  Porte  Neuve  vit  défiler 
sous  ses  deux  baies  ogivales  un  bien  étrange  cortège,  com- 
posé de  cavaliers  courant  à  toute  bride  et  portant  derrière 
eux,  en  croupe,  des  femmes  et  des  filles  à  peine  vêtues.  C'était 
la  reine  de  Navarre  elle-même,  la  reine  Marguerite,  ses  dames 
d'honneur  et  ses  suivantes  qui  s'enfuyaient  éperdues  d'Agen, 
après  une  bataille  de  deux  jours,  poursuivies  par  la  population 
justement  courroucée  des  excès  commis  par  elle  pendant 
six  longs  mois,  notamment  par  la  démolition  de  tout  ce  quar- 
tier de  la  Porte  Neuve  jusqu'au  couvent  des  Jacobins  qu'elle 
voulait  transformer  en  forteresse.  Seule  était  restée  libre, 
sans  doute  volontairement,  la  porte  qui  nous  occupe.  Ce  fut 
donc  par  elle  que  sortit  la  fille  de  Catherine  de  Médicis  dans 
l'accoutrement  le  plus  lamentable,  «  et  avec  un  désaroy  si 
«  pitoiable,  écrit  le  Dioorce  satyrique,  que  ses  filles  ressem- 
<  blaient  mieux  à  des  garces  de  lansquenetz  à  la  suite  d'un  camp 
«  qu'à  des  filles  de  bonne  maison,  accompagnées  de  quelque 
«  noblesse  mal  harnachée,  qui,  moitiésans  bottes,  moitiéàpied, 
tt  la  conduisirent  sous  la  garde  de  Lignerac  aux  monts  d'Au- 
«  vergne  (2).  » 

En  octobre  1590,  pendant  la  Ligue,  les  Consuls  recomman- 
dent de  garder  principalement  la  Porte  Neuve,  la  ville  devant 
être  attaquée  par  Saint-Chamarand  entre  cette  porte  et  la 
tour  de  Marmande,  c'est-à-dire  à  l'endroit  où  les  fossés  très 
peu  profonds  facilitaient  plus  commodément  l'escalade  (3). 
Mais  la  mèche  fut  éventée.  Ce  fut,  on  le  sait,  par  la  porte  de 
Garonne  que  le  5  janvier  1591  Saint-Chamarand  pénétra  dans 
la  ville,  et,  malgré  la  courageuse  défense  de  ses  habitants,  la 
livra  au  plus  affreux  pillage  (4). 

Lors  de  la  reprise  des  hostilités,  après  la  mort  de  Henri  IV, 


(1)  Archives  municipales,  CC.  74. 

(2)  Dieorce  satyrique.  Ed.  Gay.   1878,   p.  82.  —  Cf.    Itinéraire  de  Margue- 
rite de  Valois  en  Gascogne.  Agen,  1902,  p.  332-338. 

(3)  Archives  municipales,  BB.  35. 

(4)  Voir  La  cille  d'Agen  sous  le  sénéchalat  de  5*  •  CVi  a  ma  ra  mi,  par  Ad.  Magen. 


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îi  n'est  pas  d'année  où  les  Consuls  ne  se  préoccupent  de  forti- 
fier la  Porte  Neuve.  Nous  savons,  par  le  procès-verbal  de 
1612,  les  aménagements  qu'ils  y  apportèrent,  et  comment, 
trouvant  la  porte  murée,  ils  décidèrent  de  l'ouvrir  et  de  la 
défendre  par  un  pont-levrs,  un  revelin  et  une  guérite  en  forme 
de  hourd  (1).  Nous  voyons  en  outre  qu'un  sieur  Martial  Clia- 
brié  s'engage  «  à  recouvrir  les  tours  de  la  Porte  Neuve  et  à 
«  blanchir  le  devant  en  pierre  assise,  moyennant  la  somme  de 
«  24  livres  »  (2).  x 

Néanmoins,  malgré  ces  travaux,  on  n'hésita  pas,  lors  des 
troubles  de  la  Fronde,  à  murer  de  nouveau  la  Porte  Neuve, 
puisque,  lors  de  la  grande  inondation  du  25  juillet  1652, 
Labrunie  nous  apprend  «  qu'il  fallut  ouvrir  la  Porte  Neuve, 
«  murée,  pour  laisser  passer  la  procession  d'usage,  attendu 
«  qu'elle  était  la  seule  porte  d'Agen  restée  libre,  dont  l'eau  ne 
«  se  fut  pas  emparée  »  (3). 

Les  troubles  apaisés,  les  Consuls  songèrent  à  embellir  alors 
pour  la  première  fois  ce  quartier  jusque  là  déshérité,  et  ils 
firent  planter  une  allée  d'ormeaux  de  la  Porte  Neuve  à  la  porte 
Saint-Louis  (4).  En  1660,  ils  achètent  du  bois,  «  pour  lacons- 
«  truction  d'une  flèche  à  la  Porte  Neuve  »  (5).  En  1668,  «  ils 
«  paient  80  livres  au  sieur  Massas,  charpentier,  pour  avoir 
«  refait  le  pont-levis  de  la  Porte  Neuve  »  (6).  Mais  il 
faut  que  ce  travail  ait  laissé  bien  à  désirer  puisque  en 
1702  il  est  alloué  la  somme  de  291  livres  «  pour  une  nouvelle 
<  réparation  au  pont-levis  de  la  Porte-Neuve»  (7);  ce  qui  prouve 
toutefois  que  le  pont-levis  fonctionnait  encore  à  celte  époque. 
Il  semble  cependant  qu'il  était  définitivement  remplacé  en  1719 
par  un  pont  fixe;  car  à  cette  date,  il  est  donné  290,  livres  à 
l'adjudicataire  de  la  construction  du  pont  de  la  Porte  Neuve (8). 


(1)  Archives  municipales,  EE,  17  ;  —  BB,  42;  —  CC,  348. 

(2)  Idem.  BB.  44  ;  —  EE,  17.  etc. 

(3)  Abréfjé  chronologique  des  Antiquiics  d'Agcn,  p.  156. 

(4)  Archives  municipales,  BB,  58;  —  CC,  217. 

(5)  Idem,  BB,  61. 

(6)  Idem,  CC.  249. 

(7)  Idem,  CC.  403. 

(8)  Idem,  CC.  416. 


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Ed  1721,  la  ville  d'Agen  fut  menacée  do  la  contagion.  Par 
mesure  de  précaution,  les  Consuls  font  fermer  le  23  mai  qua- 
tre portes  :  «  la  Porte  Neuve,  la  porte  Saint-Louis,  la  porte 
«  du  Pont  et  celle  de  Saint  Georges,  et  ne  laissent  ouvertes  que 
«  les  portes  Saint- Antoine  et  du  Pin,  sans  y  faire  garde.  » 
Mais  un  conflit  de  préséance  s'éleva  à  cette  occasion  entre  eux 
et  Mgr  TEvèque,  qui  ne  se  termina  qu'au  bout  de  quatre  mois 
parle  règlement  suivant  ;  <  M.  le  lieutenant  général  montera 
«  la  garde  à  la  porte  Saint- Antoine  avec  le  doïen  des  avocats  et 
«  quatre  artisans;  —  M.  le  grand  archidiacre  à  la  porte  du 
«  Pin  avec  un  prébendier  et  quatre  artisans  ;  —  enfin  le  doïen 
«  des  Jurats  gardera  la  Porte  Neuve  avec  quatre  artisans  ;  les 
«  autres  portes  restant  fermées  »  (1). 

Les  choses  demeurèrent  en  l'état  jusque  dans  le  dernier 
quart  du  xvni"  siècle.  A  ce  moment  la  municipalité  comprit 
que  la  ville  d'Agen  ne  pouvait  rester  plus  longtemps  enserrée 
dans  ses  murailles  et  qu'à  l'instar  des  autres  villes  voisines, 
Bordeaux  par  exemple,  il  fallait  lui  donner  de  l'air  en  ren- 
versant son  mur  d'enceinte  qui  n'avait  plus  sa  raison  d'être  et 
en  modifiant  du  tout  au  tout  ses  entrées  principales.  La  Porte- 
Neuve  fut  une  des  premières  visées. 

Un  jeune  ingénieur  de  grand  talent,  sorti  depuis  deux  ans 
de  TEcole  des  Ponts  et  Chaussées,  venait  d'être  attaché  à  la 
généralité  de  BordeJiux  avec  résidence  à  Agen.  Antoine-Fran- 
çois Lometn  avait,  en  effet,  que  vingt-trois  ans  lorsque,  à  la 
fin  de  1782,  il  reçut  de  l'administration  la  mission  de  trans- 
former ainsi  la  dernière  enceinte  d'Agen  (2).  Avec  cette 
ardeur  au  travail  qui  l'a  toujours  caractérisé,  il  se  mit  aussitôt 
à  l'oeuvre,  et,  dès  l'année  1784,  il  soumettait  à  la  municipalité 
tout  un  plan  nouveau  des  voies  d'accès,  routes,  portes,  prome- 
nades de  la  ville,  accompagné  de  multiples  devis  et  plans, 
qui  offrent  un  très  grand  intérêt. 

Pour  ne  parler  que  de  la  Porte  Neuve,  il  existe  aux  Archi- 


(1)  Licre  doré  du  Présidial  d'Agen,  p.  259-264,  publié  par  M.  Fr.    Habasque. 

(2)  Voir  Tétnde  que  lui    a  consacrée  son  arrière  petit-fils,  M.  Maurice  Vé- 
cbembre  :  Le  baron  Lomet{Agen,  Imp.  Moderne,  1909). 


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—  :>02  — 

ves  départementales  de  Lot-et-Garonne,  série  C,  21,  un  volu- 
mineux dossier  relatif  au  projet   de  démolition  de  Tancienne 


j  II 


Projet  de  démolitioD  et  de  reconstruction  de  la  Porte  Neuve,  par  Lomet 

Porte  Neuve  et  de  sa  reconstruction  toute  moderne,  à  côté. 
Dans  les  plans  remarquables  qui  l'accompagnent,   notamment 


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-  203  - 

dans  le  plan  principal  que  nous  reproduisons  ici,  comme  fai- 
sant le  mieux  comprendre  et  les  anciennes  dispositions  et  le 
projet  nouveau,  on  voit  que  toute  la  porte  du  moyen-àge  y 
compris  sa  tour  carrée  a,  sa  tour  ronde  b,  «  où  loge  actuelle- 
ment le  portier  »,  son  autre  tour  jumelle  c,  o  tour  comblée, 
«  écrit  Lomet,  jusqu'à  18  mètres  au-dessus  du  pavé,  avec  des 
«  fondements  pestiférés,  il  y  a  environ  250,  ans  et  peut-être 
«  pour  ce  motif  dangereuse  à  démolir  »,  son  revelin  r,  ses  deux 
guérites  çg,  occupant  Textrcmité  d'un  mur  «  qui  est  à  démo- 
«  lîr  jusqu'au  niveau  du  pavé,  pour  ensuite  y  mettre  un  petit 
«  garde-fou,  ce  qui  formera  une  terrasse  très  agréable  »,etc., 
doit  disparaître  jusqu'au  vieux  pont/),  «  dont  il  ne  doit  rester 
0  aucun  vestige  et  qui  sera  comblé,  mais  jamais  avant  que  la 
«  construction  du  nouveau  n'ait  été  entièrement  parachevée.  » 
Or  ce  nouveau  pont  n  était  reporté  un  peu  à  gauche  et  devait 
aboutir  à  une  porte  moderne  m,  que  fermerait  une  superbe 
grille  en  fer  forgé  dont  le  prix  s'élèverait  à  2,400  livres. 

Mais  ce  beau  projet  n'aboutit  pas.  On  était  à  1?  veille  de  la 
Révolution.  Les  esprits  se  tournaient  d'un  autre  côté.  Et  la 
vieille  Porte-Neuve  subsista  telle  qu'elle  jusqu'en  1789. 

Ce  n'est  pas  d'ailleurs  en  cette  année  que  fut  démolie  la 
Porte  Neuve,  ainsi  qu'il  est  écrit  à  tort  au  bas  du  dessin  de 
Lomet,  mais  seulement  en  1794,  et  ce  «  par  ordre,  du  vandale 
«  Monestier,  ce  fou,  écrit  Labrunie,  qui,  ainsi  que  beaucoup 
«  de  ses  confrères,  s'était  figuré  que  nous  serions  plus  libres, 
«  quand  nous  n'aurions  plus  ni  portes,  ni  murailles  »  (1).  Dès 
lors^  tout  ce  quartier  fut  bouleversé. 

On  commença  immédiatement  à  combler  le  fossé  de  ville 
depuis  la  Porte  Neuve  jusqu'à  la  porte  S^-Louis.  «  On  y  a 
«  construit,  écrit  Proche,  un  aqueduc  sur  lequel  on  a  fait  de 
«  beaux  jardins,  et  l'ancien  mur  qui  bordait  ce  fossé  est  couvert 
«  par  des  maisons  qu'on  y  fait  bâtir,  ce  qui  rend  cette  avenue 
«  régulière  et  agréable,  au  lieu  qu'auparavant  on  ne  voyait 
«  qu'un  précipice  très  dangereux,  surtout  pendant  la  nuit  »  (2). 


(1)  Abrégé  chronologique  y  p.  134. 

(2)  Annales  de  la  cille  d'Af^en^  p.  53. 


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-  t.01  - 

Et  plus  loin  :  «  Ce  fut  à  la  fin  de  1799,  que  l'Administration 
«  municipale  autorisa  les  particuliers,  qui  avaient  des  maisons 
«  et  jardins  le  long  du  fossé,  à  construire,  à  leurs  frais  et 
«  dépens,  cet  aqueduc  ;  elle  leur  accorda  toute  la  partie  du 
«  terrain  dont  il  serait  recouvert,  à  la  réserve  de  la  partie  qui 
«  serait  nécessaire  pour  l'établissement  de  la  grande  voirie  et 
«  d'une  allée  sur  l'accotement  de  la  route  »  (1). 

En  même  temps,  de  grandes  améliorations  étaient  apportées 
au  faubourg  Porte-Neuve,  c'est-à-dire  à  tout  l'espace  compris 
en  face  de  la  porte,  hors  des  murs,  et  plus  particulièrement  à 
ce  qu'on  appelait  la  Plateforme,  sorte  dequadrilatère  exhaussé, 
où  Fon  planta  des  arbres,  et  qui,  dès  le  xviii*  siècle,  était 
devenue  une  des  promenades  favorites  des  Agenais.  Mais 
laissons  encore  parler  Proche,  qui,  mieux  que  personne  nous 
renseigne  sur  les  transformations  de  ce  quartier  dont  il  fut 
témoin  : 

((  Les  allées  de  la  Plateforme  furent  aussi  plantées  au  com- 
«  mencement  de  cette  année  1799  par  les  soins  de  M.  Castel- 
«  naud,  alors  président  de  ladministration.    Ce   terrain  était 

<  autrefois  très  bas  et  de  niveau  avec  la  grande  route  qui  le 
«  borde  au  midi  et  les  jardins  qui  l'environnent.  En  1738, 
«  année  diseteuse,  les  Consuls  le  firent  élever  à  la  hauteur  où 
«  il  est  maintenant,  en  y  faisant  transporter  tous  les  décom- 
«  bres  et  terres  entassés  dans  les  rues  et  carrefours  de  la  ville. 
«  Ils  employèrent  à  cet  usage  les  pauvres  de  tout  sexe  et  de 
((  tout  âge  en  état  de  travailler  et  leur  procurèrent  ainsi  le 
«  moyen  de  subsister.  La  Plateforme  est  le  lieu  le  plus  élevé 
«  des  alentours  d'Agen  et  une  de  ses  promenades  les  plus 
«  agréables.  Les  plus  forts  débordements  ne  peuvent  l'atteindre  ; 
«  on  y  respire  un  air  pur  et  sain.  C'est  là  que  les  habitants 
«  d'Agen,  après  s'être  promenés,  en  été,  sur  les  allées  du 
«  Quinconce  et  sur  le  gazon  du  Gravier,  vont  passer  les  soirées 

<  et  se  réfugier  vers  le  coucher  du  soleil,  pour  éviter  le  serein 
«  que  cause  la  proximité  de  la   rivière.   Les   dames    surtout 


(1)  Abrégé  chronologique^  p.  76. 


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—  205  — 

«  paraissent  avoir  de  la  prédilection  pour  la  Plateforme  ;  il  est 
«  aisé  d'en  deviner  la  raison  ;  c'est  que  cette  promenade  étant 

<  plus  à  découvert  et  moins  ombragée,  elles  peuvent  mieux  y 

<  étaler  leurs  grâces,  qui  sont  enfouies  sous  les  arbres  touffus 
«  du  Gravier  (1).  » 

Et  M.  Ad.  Magen  d'ajouter  en  note  : 

((  Les  allées  de  la  Plateforme  occupaient  à  peu  près  Tein- 
m  placement  de  la  promenade  actuelle  de  ce  nom.  Elles  étaient 
«  plantées  d'ormeaux  et  se  terminaient,  du  côté  de  roiicst, 
«  par  une  banquette  en  pierres,  percée  de  deux  ouvertures. 
«  Le  triangle  allongé,  dont  la  rue  de  Strasbourg  forme  la  base 
«  et  dont  les  côtés  sont,  au  nord  le  cours  Trénac,  au  sud  la 
«  route  nationale  n° 21, comprenait  à  peine  vingt  maisons  épar- 
«  ses  ;  encore  eàt-ce  des  maisons  occupées  par  des  pauvres 
a  gens,  travailleurs  de  terre  allant  à  la  journée.  Il  y  avait  là 
«  des  vacants  en  friche  et  quelques  jardins.  C'était  un  quar- 
«  tier  désert  et  presque  champêtre.  La  vue  de  la  plaine  et  les 
«  coteaux  gracieux  qui  dominent  la  Garonne  vers  Moirax, 
a  Boé  et  Layrac,  non  arrêtée  par  les  constructions  élevées 
«  depuis,  la  prison  départementale  entre  autres  et  le  Palais  de 
«  Justice,  se  déployait  aux  yeux  des  promeneurs  d'une  mà- 
«  nière  agréable.  » 

Il  nous  souvient  d'avoir  vu,  dans  notre  enfance,  la  Plate- 
forme, telle  que  la  décrivent  si  bien  Proche  et  Adolphe 
Magen.  C'était,  en  effet,  un  tertre  élevé,  planté  d'ormeaux, 
auquel  on  accédait  par  un  escalier  en  bois  d'une  dizaine  de 
marches.  Présente  également  à  notre  mémoire  est  l'époque  où 
la  Plateforme  fut  nivelée  par  les  soins  de  l'administration 
préfectorale  du  second  Empire,  et  où  tout  ce  quartier  presque 
désert  devint,  par  ordre  du  gouvernement  de  Napoléon  III,  en 
même  temps  que  s'élevait  à  son  extrémité  le  nouveau  Palais  de 
Justice,  le  square  vaste  et  charmant,  qui,  par  ses  ombrages, 
son  airsalubre  et  pur,  et  surtout  par  les  doux  rayons  du  soleil 
qui,  aux  beaux  jours  de  l'hiver  comme  aux  premières  effluves 


(1)  Annales  de  la  cille  d'Agen  p.  76. 


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—  206  — 

du  printemps,  le  réchauflent  et  Tégaîent,  demeurera  toujours  la 
promenade  élégante  et  aristocratique  de  la  ville  d'Agen. 

Ph.  LAUZUN. 


Le  fief  de  la  Sylvestrie 

Cette  terre  sans  justice,  située  dans  la  juridiction  de  Pujols,  fut 
vendue,  le  4  décembre  l'iGi,  \n\v  Arnaud  de  Montratier,  seigneur  de 
Favols,  et  par  Marguerite  de  Clarens,  sa  femme,  à  Jean  et  Jacques 
d'IIéhrard,  frères,  habitants  de  Villeneuve-sur-Lot. 

Le  27  avril  1492,  Pierre  d'Hébrard  fil  hommage  au  baron  de  Pu 
jols,  Uenaud  de  Sainl-Chamans  qui  était  sénéchal  des  Landes,  du 
repaire  ou  maison  noble  de  La  Sylvestrie,  sous  le  devoir  d'un  fer 
de  lance  aux  bords  doréi?. 

En  1503,  Pierre  d'Hébrard  donna  aux  commissaires  du  roi  le 
dénombrement  des  biens  de  la  maison  noble  «  de  la  Salvestrye  ». 
Sa  déclaration  pouvait  être  inexacte  ou  incomplète,  car  il  n'avait 
pu  consulter  ses  terriers  à  Villeneuve,  à  cause  de  la  peste  qui  ré- 
gnait alors  dans  cette  ville. 

Marguerite  d'Hébrard  ayant  épousé,  le  20  juin  1503,  Arnaud  du 
Vignalj  les  biens  de  La  Sylvestrie  servirent  à  payer  sa  dot  (29  avril 
L5i6). 

Il  serait  trop  long  de  raconter  en  détail  comment  Jean  de  La 
Fabrie  accfuit  en  1597  La  Sylvestrie  par  un  contrat  d'achat  et  par  un 
contrat  d'échange  (1). 

L'hommage  de  la  maison  noble  de  La  Sylvestrie  fut  rendu  *e 
27  août  170'i  (Marraud,  notaire),  par  François  de  La  Fabrie,  à 
François  de  Gombaud,  baron  de  Pujols  (2). 

Jean  DUBOIS. 


(1)  Tous  les  rcnscignemenls  ci-dessus  provionnenl  des  archives  du  château 
de  Noaillac. 

(2)  Arch.  de  Lol-el-Gnronne,  contrôle  dos  actes  de  Villeneuve  (5  soplcm- 
br.-  1704) 


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LETTRES  DU  GÉNÉItAL  ItËSSAYRE 


Au  même, 

AmIos»  le  8  scplombrc  1854. 

...  A  riieure  qu'il  est  toute  Tarmée  expéditionnaire,  moins  la  ca 
Valérie,  doit  être  en  vue  de  Sébastopol  (1).  Nous  suivrons  dès  que 
le  débarquement  sera  opéré  et  que  les  bateaux  qui  auront  apporté 
les  premières  troupes  seront  venus  nous  chercher  à  Bourgas  (2j, 
lieu  de  noire  embarquement.  Telle  est  jusqu'à  ce  jour  la  version 
qui  circule.  Déjà  le  l*'  de  chasseurs  d'Afrique  s*est  rapproché  de 
la  côte,  le  4°'  doit  suivre,  puis  le  1*'  de  hussards,  enfin  les  dragons 
et  cuirassiers.  En  attendant  nous  sommes  toujours  à  Aïdos,  petite 
bourgaxle  à  dix  lieues  de  la  côte,  assez  bien  approvisionnée  pour 
nos  chevaux,  passablement  pour  nous.  En  somme,  cela  vaut  beau 
coup  mieux  que  les  environs  de  Varna,  où  tout  manquait  et  où  :ô 
maladie  a  fait  d'affreux  ravages.  Je  crois  t'avoir  donné  le  chiffre  de 
nos  pertes,  ajoutes-y  maintenant  15,000  malades  (3)  évacués  sur 
France  et  dans  les  hôpitaux  et  tu  connaîtras  alors  celui  des  trou 
pes  agissantes,  sans  toutefois  dégarnir  complètement  Gallipoli  et 
Varna.  Malgré  tout,  on  compte  sur  un  succès  complet.  Que  Dieu 
les  entende,  pour  moi  je  doute  encore. 

Celte  expédition  est  subordonnée  à  tant  de  circonstances  qu'il 
faut  que  toutes  réussissent,  toujours  d'après  ma  modeste  manière 
dy"  voir,  pour  obtenir  le  résultat  qu'on  en  attend.  Il  faut  donc  comp- 
ter que  la  mer  sera  très  favorable  pour  la  traversée  et  surtout  pour 
le  dé!)arquement,  sur  près  de  20  à  25  jours  de  beau  temps  et  enfin 
sur  im  ennemi  pas  trop  nombreux  pour  ne  point  nous  retarder 


(1)  Retardés  par  les  Anglais,  les  Français  qui  étaient  prêts  depuis  le  2  sep- 
tembre, n'appareillèrent  que  le  5.  L'opération  du  débarquement  ne  com- 
mença que  le  14,  non  pas  en  vue  de  Sébastopol,  mais  à  Old-Forl,  à  quelq«ic 
distance  d'Eupatoria. 

(2)  Ville  maritime  de  la  province  de  Roumélie  (Turquie  d'Europe),  au  fond 
d'un  large  golfe  de  la  mer  Noire,  à  103  kil.  S.-S.-O.  de  Varna. 

(3)  Dans  sa  lettre  du  9  août  au  ministre  de  la  Guerre,  le  maréchal  Je 
Saint-Arnaud  n'accusait  avec  2,000  morts  que  5,000  malades. 


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-  208  - 

dans  notre  marche  aventureuse,  quand  surtout  chacun  sait  qu'il 
n*y  a  point  de  retraite  à  espérer. 

Si  le  succès  est  complet,  qu'on  s'empare  de  la  place  (1),  qu'on 
la  détruise  de  fond  en  comble,  qu'on  brûle  ou  qu'on  fasse  prison- 
nière la  flotte  russe,  que  nous  restera-t-il  à  faire  en  Orient,  les 
Turcs  et  les  Autrichiens  dans  les  Principautés  ?  Il  ne  nous  restera 
plus  qu'à  renirer  en  France  pour  venir  renforcer  l'armée  du 
Nord  (2)  qu'il  faudra,  sans  nul  doute,  faire  marcher  au  printemps 
prochain.  S'il  doit  en  être  aihsi  qu'on  se  dépêche,  afin  qu'on  en 
finisse  au  plus  vite  et  qu'on  n'attende  pomt  le  gros  temps  pour 
nous  embarquer.  Telle  est  la  combinaison  que  je  me  suis  tracée 
et  qui  pourrait  bien  avoir  la  solution  que  chacun  ici  désirerait  voir 
sortir.  Attendons  donc  la  fin. 

...  Dans  la  prévision  de  notre  prochain  embarquement  et  peut- 
être  d'un  séjour  prolongé  en  Crimée,  ce  qui  me  paraît  un  peu  dif- 
ficile, je  m'occupe  à  faire  doubler  mes  cabans  et  manteaux  en 
peau  de  mouton,  je  me  fais  confectionner  de  bonnes  chaussures,  je 
fais  provision  de  riz  et  de  biscuit  afin  de  pouvoir  tenir  le  plus  long- 
temps possible.  L'administration  n'emporte  pour  l'armée  et  la  ca- 
valerie que  pour  quinze  jours  de  vivres  à  partir  du  jour  de  l'em 
baïquement.  Si  nous  avons  de  la  pluie,  comme  nous  en  avons  eu 
sous  Constantine,  cet  approvisionnement  sera  promptement  dé-  , 
truit.  Aussi  est-il  bon  d'avoir  sa  petite  réserve.  J'engage  mes  chers 
commensaux  à  faire  comme  moi  (3).  Enfin  au  15  au  plus  tard  nous 
aurons  atteint  à  la  veille  où  on  n'aura  pas  besoin  de  nous.  La  sai- 
son est  déjà  bien  avancée  pour  se  hasarder  dans  la  mer  Noire  dans 
les  premiers  jours  d'octobre. 

...  Mon  colonel,  qui  avait  fait  sa  demande  de  congé  en  attendant 
sa  mise  à  la  retraite,  vient  de  se  désister.  C'est  un  bon  diable  qui  ne 
sait  pas  trop  ce  qu'il  veut.  La  veille  il  dira  blanc  et  le  lendemain 
noir  (4).   Pour  mon  compte,  je  suis  enchanté  qu'il  ne  me  laisse 


(1)  «  La  prise  de  Sébastopol,  réaJisée  par  une  courte  apparition  qui  n'est 
pas  sans  analogie  avec  un  coup  de  main...  »  (Lettre  du  maréchal  de  Saint- 
Arnaud  au  ministre  de  la  guerre,  en  date  du  29  juillet.) 

(2)  Cette  armée  se  trouvait  concentrée  au  camp  de  Boulogne. 

(3.1  «  Pendant  les  derniers  jours  qui  avaient  précédé  l'embarquement  des 
troupes,  la  ville  de  Varna  était  encombrée  d'officiers  et  de  soldats  en  quête 
de  provisions.  Les  marchands  firent  de  brillantes  affaires...  »  (Souvenirs 
dun  Dragon^  p.  69.) 

(4)  Ch.  Mismer,  op.  cil.,  p.  6,  fait  de  ce  colonel  le  portrait  suivant  : 
«  M.  Robinet  de  Fias  était  un  original.  Quand  je  lui  fus  présente  au  rapport, 


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-  209  - 

point  rembarras  d'un  régiment  qu'il  a  laissé  péricliter  et  qu'il  fau- 
dra du  temps  à  remettre  à  flot... 

A  Madame  Ressayre  née  Ressaijre. 

Bourgas,  le  26  octobre  lfô4. 

Nous  venons  pour  la  deuxième  fois  et  après  plusieurs  contre- 
ordres,  de  recevoir  l'ordre  de  nous  tenir  prêts  à  être  embarqués 
pour  aller  en  Crimée.  Cette  fois,  nous  l'espérons,  nous  n'aurons 
pas  à  déplorer  une  nouvelle  déception  puisqu'on  assigne  Andrino- 
ple  pour  garnison  aux  réofiments  qui  ne  doivent  point  suivre  notre 
mouvement.  Au  reste,  le  régiment  seul  est  destiné  à  renforcer  la 
cavalerie  d'Afrique  qui  se  trouve  depuis  près  de  15  jours  sur  le 
tliéâtre  des  opérations.  Maintenant  nous  n'attendons  plus  pour 
commencer  notre  mouvement,  que  l'arrivée  à  Bourgas  des  navires 
pour  nous  transporter  en  Crimée.  Dieu  veuille  qu'ils  arrivent  vile 
afin  que  nous  puissions  assister  au  grand  dénouement  qui  ne  peut 
tarder,  à  nous  être  annoncé.  Car  les  journaux  de  Constanlinople 
arrivés  ce  malin  nous  font  croire  que  les  armées  alliées  entreront 
dans  Sébastopol  avant  le  5  du  mois  de  novembre.  Si  on  pressait 
l'envoi  des  bateaux,  nous  pourrions  arriver  à  temps  et  prendre  part 
à  cette  grande  affaire,  qui,  pour  la  cavalerie  ne  sera  que  le  prélude 
de  celles  qui  devront  suivre.  D'après  mon  petit  jugement,  le  rôle 
de  notre  arme  ne  commencera  qu'après  la  prise  de  la  ville  (1).  Car 
il  paraît  que  les  Russes  vont  recevoir  de  ce  côté  de  nombreux  ren- 
forts, et  il  faudra  que  chaque  année  dispute  sa  victuaille  dans  un 
pays  que  l'ennemi  aura  déjà  ruiné.  Enfin  nous  tacherons  de  nous 
en  tirer  pour  le  mieux  et  à  l'honneur  de  tous. 

,..  Nous  sommes  toujours  ici  on  ne  peut  mieux  partagés  pour  le 
temps  :  un  printemps  continuel.  Ma  santé  est  des  plus  parfaites,  et 
certes  va  arriver  le  moment  où  je  n'aurai  h  désirer  qu'une  longue 
continuation,  car  il  faut  s'altendre  h  ne  pas  avoiV  toujours  ses  aises 
en  Crimée,  pas  plus  qu'une  bonne  nourriture.  Nous  allons  nous  pré- 
cautionner pour  quelque  temps,  puis  ensuite  on  verra.... 


il  portait  sur  la  tôle  une  calotte  de  dragon  et  des  épauletles  sur  sa  capote  ; 
très  affable  d'ailleurs  et  très  aimé  du  soldat.  »  L'auteur  des  Souvenirs  cVun 
Dragon  ajoute  :  «  Le  lieutenant-colonel  Ressayre  avait  l'écorcc  plus  rude. 
Ses  qualités  d'homme  de  commandement,  ses  campagnes  en  Afrique,  ses 
blessures  imposaient  la  considération.  » 

(1)  Les  prévisions  de  M.  Ressayre  devaient  se  réaliser,  mais  beaucoup 
plus  lard  qu'il  ne  le  pensait.  On  élail  bien  loin  encore  des  expédilions  du 
général  d'Allonville  au-delà  d'Eupaloria,  du  combat  de  Kanghil,  etc. 


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A  Madame  Bessayre,  née  Ressayre. 

A  Bourgas,  le  3  novembre  lfô4. 

C'est  demain  que  notre  général  nous  quille  pour  se  rendre  à 
Andrinople  où  doivcnl  aussi  arriver  Ips  régimenls  de  cavalerie  qui 
ne  doivenl  poinl  être  envoyés  en  Crimée  (1).  Je  perds  dans  le  géné- 
ral Cassaignolles  un  bon  soutien,  je  dirai  plus,  un  ami,  ancien  ca 
marade  de  Saumur.  Je  ne  désespère  cependant  pas  tout  à  fait  le 
voir  venir  nous  rejoindre  un  jour.  Mais  ici,  pour  moi,  c'est  un  grand 
vide,  plus  de  soirées,  plus  de  parties  de  boston.  Je  vais  faire  de 
mon  mieux  pour  m'organiser  de  façon  à  pouvoir  recevoir  chez  moi 
en  attendant  notre  départ,  les  quelques  personnes  qui  avaient  Tha- 
bitude  de  se  rendre  chez  ce  général^,  de  manière  à  ne  pas  nous  voir 
condamnés  à  nous  coucher  en  nous  levant  de  table.  Car,  à  Bourgas, 
il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  nous  n'avons  pas  âme  qui  vive  à  voir. 
Les  Grecs  se  passeraient  bien  de  notre  présence  (2),  et  les  Turcs, 
tu  le  sais,  ne  reçoivent  personne.  Nous  devons  faire  en  sorte  de  nous 
suffire  à  nous-mêmes. 

Depuis  trois  jours  environ,  le  temps  s'est  mis  au  froid  ;  le  vent 
est  très  violent,  la  promenade  et  la  chasse  ne  sont  pas  possibles. 
On  ne  voit  dehors  que  des  gens  couverts  de  fourrure.  A  leur  exem 
pie,  et  par  précaution,  j'ai  dû  faire  comme  eux  et  faire  doubler 
deux  cabans  de  peau  d'agneau.  Par  ce  moyen,  je  me  préserve  et 
du  froid  et  de  la  pluie,  qui  cependant  nous  épargne  encore.  Mais 
la  saison  approche  et  bientôt  je  jouirai  du  bénéfice  des  précau- 
tions que  j'aurai  prises.  Au  moment  où  je  t'écris,  le  vent  redouble 
de  violence  ;  les  navires  qui  sont  en  pleine  mer,  viennent  à  toute 
voile,  chercher  un  refuge  dans  le  golfe  de  Bourgas.  Déjà  plusieurs 
petites  barques  ont  été  jetées  à  la  côte.  Dieu  veuille  que  nous 
n'ayons  pas  de  plus  grand  sinistre  à  déplorer  !  Je  voudrais  lien  sa 


(1)  Le  T  dragons,  le  6*  et  le  9*  cuirassiers  devaient  passer  l'hiver  en  Tur- 
quie. Ils  ne  passèrent  qu'au  printemps  en  Crimée  avec  le  2*  et  3*  chasseurs 
d'Afrique  tirés  directement  d'Algérie.  (Cf.  Souvenirs  diin  Dragon,  p.  89.) 

(2)  Les  Grecs  sympathisaient  avec  la  Russie  qui  prétendait  couvrir  d'un 
protectorat  officiel  tous  les  chrétiens  orthodoxes.  «  Les  causes  de  la  guerre, 
disait  l'empereur  Nicolas,  sont  pleinement  connues Nous  avons  .unique- 
ment eu  en  vue  de  sauvegarder  les  immunités  solennellement  reconnues  de 
l'Eglise  orthodoxe  et  de  nos  coreligionnaires  d'Orient.  »  (Manifeste  du  14  dé- 
cembre 1854.)  Voir  aussi  Manifeste  du  29  janvier  1855  où  une  déclaration 
toute  semblable  est  faite  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes. 


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-  211  - 

voir  comment,  par  un  temps  pareil,  nos  escadres  se  comportent  en 
vue  de  Sébastopol  (1). 

D'après  le  dire  d'un  capitaine  de  navire  marchand,  arrivé  hier 
à  Bouriras  et  parti  le  27  de  Sébastopol,  la  division  Bosquet  aurait 
marché  h  la  rencontre  d'une  colonne  russe  qui  arrivait  en  toute 
hâte,  au  secours  de  la  place.  Un  engagement  sérieux  aurait  eu  lieu 
entre  les  deux  colonnes,  et  les  Français  auraient  mis  en  déroule 
celle  de  Tennemi.  Les  chasseurs  d'Afrique  qui  se  trouvaient  avec 
le  général  Bosquet  auraiciil  fait  merveille.  Cette  nouvelle  mérite 
confirmation,  je  te  la  donne  sous  toute  réserve  (2). 

Si  le  temps  se  maintient  mauvais,  nous  n'aurons  pas  après^ 
demain  le  courrier  de  Conslantinople  et  par  conséquent  nos  fréga- 
tes qui  devraient  nous  être  déjà  arrivées  pour  nous  transporter  en 
Crimée.  Je  regrette  l'un  et  déplore  l'autre,  tout  en  conservant  cepen- 
dant l'espoir  qu'on  ne  nous  oubliera  pas  dans  cet  infime  port  de 
mer  de  Bourgas  où  nous  sommes  à  charge  à  la  population  que  nous 
avons  forcée  à  nous  céder  une  partie  de  ses  maisons  et  écuries  (3). 
Mais,  en  revanche,  nous  lui  laissons  de  l'argent,  car  elle  nous  vend 
5  francs  ce  (ju'avant  nous  les  Turcs  et  les  Grecs  payaient  2  fr.  50. 
Malgré  cela,  la  vie  animale,  et  pour  nous  et  pour  le  soldat,  est  à 
bon  marché  et  en  général  on  y  vil  bien  (4).  Plus  d'une  fois,  en 
Crimée,  nous  regretterons  nos  bons  repas  de  Bourgas  et  nos  mo- 
destes logis.  Un  mauvais  toit  est  toujours  préférable  à  la  meilleure 
lente. 


(1)  L'ouragan  ne  se  déchaîna  que  le  14  sur  les  côtes  de  Crimée  où  il  fil 
subir  aux  flolles  alliées  des  perles  considérables. 

(2)  Ce  dire  d'ailleurs  assez  vague  du  capitaine  concernait  le  combat  -de 
Dalaklava,  livré  le  25  octobre,  pendant  lequel  deux  escadrons  du  4*  chasseurs 
d'Afrique,  sous  les  ordres  du  général  Morris  et  du  général  d'Allonville,  se 
couvrirent  de  gloire  en  sauvant  d'un  désastre  complet,  par  une  manœuvre 
hardie,  la  cavalerie  légère  des  Anglais  très  imprudemment  engagée. 

(3)  L'auteur  des  Souvenirs  d'un  Dragon  (p.  72)  a  noté  lui  aussi  celte  par- 
ticularité :  «  Cependant,  dit-il,  les  vents  de  la  mer  Noire,  accompagnés  de 
torrents  de  pluie,  rendirent  le  bivouac  incommode,  surtout  pour  les  pieds 
des  chevaux  qui  s'enfonçaient  dans  la  boue.  En  vue  de  remédier  à  cette 
situation  et  de  nous  préparer  des  quartiers  d'hiver,  on  Ht  évacuer  un  certain 
nombre  de  maisons  de  Bourgas,  en  refoulant  les  habitants,  et  l'on  cons- 
truisit, dans  les  cours,  des  abris  pour  les  chevaux.  » 

(4)  Nous  relevons  dans  les  Souvenirs  d'un  Dragon  (p.  41),  cette  mercu- 
riale :  «  A  Andrinople,  Yoke  de  vin  (1.200  gr.)  se  vendait  deux  sous  ;  une 
poule,  six  sous  ;  une  oie,  vingt  sous  ;  une  dinde,  trente  sous  ;  un  mouton, 
quatre  francs.  Les  fruits  étaient  pour  rien.  » 


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-  212  - 

Au  docteur  Ressayre. 

Bourges,  15  novembre  Ifôi. 

Nous  sommes  encore  à  Bourgas,  mais  avec  la  cerlilude 

d'être  embarqués  au  premier  moment.  Cette  nouvelle  vient  de  nous 
être  apportée  par  un  lieutenant  de  vaisseau  chargé  de  l'opération 
d'embarquement.  Les  transports  nous  avaient  été  annoncés  par  une 
lettre  datée  du  7  de  Constanlînople.  Ils  seront  ici  avant  la  (in  de  la 
semaine.  On  parle  même  de  faire  venir  aussi  en  Crimée  les  quatre 
régiments  de  cavalerie  qui  sont  à  Andrinople,  mais  cette  nouvelle 
mérite  confirmation.  Toujours  est-il  que  le  besoin  de  cavalerie  se 
fait  sentir  devant  Sébastopol.  On  a  cru  d'abord  qu'on  pouvait  faire 
sans  elle  et  aujourd'hui  on  n'est  pas  sans  regretter  de  ne  l'avoir 
point  amenée  dès  le  début  de  la  campagne  (1). 

Les  nouvelles  qui  nous  arrivent  de  Crimée  sont  toujours  assez 
satisfaisantes,  sans  cependant  nous  apprendre  encore  la  prise  de  la 
ville.  D'après  le  dire  du  lieutenant  de  vaisseau,  il  se  serait  livré 
une  bataille  sanglante  le  5  devant  Sébastopol  (2).  Les  Russes  sortis 
nuitamment  de  la  ville  se  seraient  d'abord  rués  sur  les  bivouacs 
des  Anglais  et  en  auraient  fait  un  affreux  carnage.  Il  n'aurait  fallu 
rien  moins  que  l'arrivée  de  plusieurs  de  nos  régiments  d'infanterie 
pour  faire  pencher  la  balance  du  côté  des  armées  alliées.  Les  chas- 
seurs d'Afrique  auraient  encore  une  fois  fait  merv^eilie,  mais  l'affaire 
aurait  été  sanglante,.  On  parle  du  côté  des  Russes  de  10.000  hom- 
mes (3)  hors  de  combat,  nous  en  aurions  6.000  de  notre  côté.  Tous 
ces  on-dit  méritent  toujours  confirmation,  ainsi  que  la  blessure  mor- 


(1)  Déjà,  dans  son  rapport  sur  la  bataille  de  l'Almn,  le  maréchal  de  Saint- 
Arnaud  écrivait  à  rErapereiir  :  «  Si  j'avais  eu  de  la  cavalerie,  Sire,  j'obtenais 
dos  résultais  immenses,  et  Mcnlschikoff  n'aurait  plus  d'armée.  » 

(2)  C'est  la  bataille  d'Inkermann.  L'historien  de  la  guerre  de  Crimée  décrit 
ainsi  la  part  glorieuse  que  le  4*  chasseurs  d'Afrique  prit  à  celle  bataille  : 
xt  La  manœuvre  des  Russes  paraissait  devoir  encore  une  fois  réussir  ;  la 
ligne  française,  ayant  un  peu  dégagé  ses  ailes,  se  repliait  lentement,  face  k 
l'ennemi,  lorsque  le  4*  régiment  de  chasseurs  d'Afrique,  amené  par  le  général 
Morris,  vint  se  déployer  à  la  droite  de  l'armée  anglaise,  sur  la  crête,  avec 
une  batterie  nouvelle...  Se  sentant  dès  lors  immédiatement  soutenu  par  les' 
chasseurs  d'Afrique,  le  général  Bosquet  fil  porter  au  général  Bourbaki  l'ordre 
de  reprendre  tout  de  suite  et  sur  toute  la  ligne  la  marche  en  avant.  Ce  fut 
le  moment  et  ce  fut  le  mouvement  décisif.  »  (T.  r,  p.  385.) 

(3)  La  perle  des  Russes  était  de  11.700  hommes  hor.<;  de  combat,  celle  des 
armées  alliées  de  4.343  hommes,  soit  2.600  pour  les  Anglais  et  1743  pour  les 
Français.  (Cf.  C.  Roussel,  op.  cit.,  t.  i,  p.  388.) 


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-  213  — 

telle  qu'aurait  reçue  le  général  de  Lourmel  (1)  et  la  perte  de  18  offi* 
ciers  supérieurs  tués  ou  blessés  du  côté  des  Français.  A  plus  lard 
les  détails  sur  cette  malencontreuse  affaire  qui  n'aurait  pas  eu  lieu 
si  les  Anglais  s'étaient  mieux  gardés.  Le  général  Canrobert  aurait 
aussi  été  fort  légèrement  touché  (2).  Le  prince  Napoléon  est  rentré 
en  France,  souffrant,  dit-on,  de  douleurs  rhumatismales.  C'est  fâ- 
cheux, mais  son  départ  ne  ralentira  en  rien  l'ardeur  de  nos  soldais 
qui  allendcnt  avec  impatience  le  moment  de  monter  sur  la  bro- 
che (3).  Le  même  officier  dont  je  viens  de  parler,  le  lieutenant  de 
vaisseau,  pense  que  Tassaut  aura  été  donné  le  9  ou  le  10(4). 

Je  ne  sais  pas  trop  qu'en  penser  à  mon  tour.  On  nous  annonce 
20.000  hommes  de  renfort  de  France  (5).  Sans  doute  qu'on  les  a 
demandés  dans  la  crainte  que  les  opérations  du  siège  se  prolon- 
geassent encore  quelque  temps  et  qu'on  ait  ensuite  l'intention  de 
balayer  toute  la  Crimée.  C'est  pour  nous  une  triste  perspective  que 
celle  d'avoir  à  passer  tout  un  hiver  sous  la  tente.  Déjà  les  froids  se 
font  sentir  môme  dans  les  maisons.  Que  sera-ce  lorsqu'il  faudra 
passer  la  journée  à  cheval  et  que  vont  devenir  nos  malheureux 
chevaux  ?  Je  me  précautionne  contre  les  intempéries,  mais  je  crains 
de  trouver  l'hiver  fort  long,  enfin  nous  ferons  pour  le  mieux. 

La  neige  tombe  ici  depuis  deux  jours,  et  le  vent  du  nord  a  com- 
plètement mis  à  sec  les  rues  de  Bourgas.  Les  fourrures  en  peau  de 
mouton  ne  sont  pas  de  trop.  Aussi  voit-on  des  tenues  de  toutes  les 
couleurs.  .Aujourd'hui,  je  viens  de  me  munir  d'une  paire  de  bottes 
de  soldat  dans  lesquelles  je  glisse  deux  paires  de  bas  de  laine  et 
une  grosse  paire  de  chaussons  en  drap  que  j'ai  fait  confectionner  à 
Bourgas.  C'est  le  seul  moyen  de  se  préserver  et  du  froid  et  de  l'hu 
midité  aux  pieds  ;  je  suis  précautionné  pour  le  reste  du  corps. 


(1)  Lourmol  (Frédéric-nenri  Lonormaïul  de),  né  l\  Ponlivy  en  1811,  blcssv 
morlclleinenl  à  Inkcrmann  le  5  novembre  1854.  11  s'êlait  distingué  de  bonne 
heure  en  mainle.s  expédilions,  notamment  à  Tassaut  de  Zaalcha.  Général  de 
brigade  en  1852. 

(2)  C'est  en  lanranl  un  rêf>inient  de  zouaves  «jue  le  général  Canrobert  fut 
lègcremenl  blessé  au  bras. 

(3}  «  L'armée,  dit  ('.  Rousset,  le  vit  partir  sans  beaucoup  de  regret  ;  il  n'y 
était  pas  populaire.  »  (Op.  cit.,  t.  i,  p.  398.) 

(4)  L'assaut  qui  avait  été  fixé  pour  le  7  par  les  généraux  en  chef  dut  Hre 
ajourné  après  la  bataille  d'ïnkermann.  (Voir  C.  Rousset,  op.  cit.,  t.  i,  p.  395.) 

(5)  «  L'empereur  Napoléon  Ut  avait  fait  écrire  à  Londres  que  si  l'Angle- 
lerre  voulait  lui  offrir  à  Toulon  des  bateaux  à  vapeur,  il  offrait  d'envoyer  en 
Crimée  20.000  hommes  de  plus.  »  (C.  Rousset,  op.  cit.,  t.  i,  p.  418.) 


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—  214  — 

Je  reprends  ma  lettre  aujourd'hui  15.  Rien  de  nouveau  encore. 
Le  temps  est  toujours  au  froid.  Ce  matin  la  glace  avait  dans  les  rues 
de  4  à  5  centimètres  d'épaisseur.  Tout  est  gelé  dans  les  environs. 
Les  toits  sont  couverts  de  neige  qui  fond  à  peine  au  soleil.  Le^ 
liabitants  s'accordent  à  dire  que  Thiver  sera  très  rigoureux  dans 
ces  contrées.  En  Crimée,  la  température  est,  dit-on,  beaucoup  plus 
douce  (1),  mais  les  approvisionnements  de  toute  nature  y  sont  fo/t 
rares.  Aussi  allons-nous  nous  précautionner  pour  y  attendre  pendant 
quelque  temps  et  dans  d'assez  bonnes  conditions  l'arrivée  des  négo 
ciants  qui  ne  peuvent  tarder  à  s'y  rendre  (2).  Tout,  je  le  sais  par 
expérience,  s'y  vendra  au  poids  de  l'or,  mais  toujours  sera-t-on 
fort  heureux  de  ne  paà  y  crever  de  faim.  La  mer  est  devenue  fort 
calme  et  tout  nous  promet  une  heureuse  traversée  si  les  frégates 
ne  tardent  pas  trop  à  nous  arriver. 

Demain  16,  nous  attendons  le  courrier  de  Constantinople...  Peut- 
être  le  journal  nous  donnera-t-i!  des  détails  sur  la  dernière  bataille 
qui  a  eu  lieu  tout  dernièrement  sous  les  murs  de  Sébastopol,  peut- 
être  aussi  nous  parlcra-t-il  des  progrès  du  siège  et  peut-être  encore 
de  l'assaut.  Toutes  ces  nouvelles  sont  attendues  ici  comme  en 
France,  je  le  pense,  avec  Timpatience  la  plus  vive,  .le  te  tiendrai 
au  courant  de  ce  que  je  pourrai  apprendre,  je  désire  fort  avoir  du 
bon  à  l'annoncer. 

Je  continue  à  bien  me  porter  et  si  demain  je  n'ai  rien  qui  me 
retienne  au  régiment,  j'irai  faire  une  visite  à  ces  maudits  lièvres 
qui  doivent  déjà  croire  à  notre  départ.... 

A  Madame  Ressayre,  née  Ressayre, 

Bourgas,  le  16  novembre  1854. 
Nous  sommes  toujours  ici  attendant  les  navires  qui  doivent  venir 
nous  prendre  pour  nous  transporter  en  Crimée.  Je  ne  sais  si  nous 


(1)  La  température  annuelle  de  Sébaslopol  est  de  +  12*1  avec  un  maximum 
de  +  23"'2  pour  juillet  et  un  minimum  de  —  l'9  pour  janvier.  Pendant  la 
guerre,  la  température  descendit  très  souvent  bien  au-dessous  de  la  moyenne. 
«  Le  thermomètre  en  janvier  mar(]ua  rarement  moins  de  huit  degrés  au- 
dessous  de  zéro...  Le  deuxième  hiver  fut  beaucoup  plus  rude  que  le  pre- 
mier. Le  20  décembre  lé  thermomètre  descendit  à  27  degrés  au-dessous  do 
zéro.  »  (Ch.  Mismer,  op.  cit.,  pp.  121  et  261). 

(2)  Kn  effet,  une  nuée  de  mercanlis  cosmopolites,  ramassis  de  gens  sans 
scrupules,  s'abattit  sur  la  baie  de  Kamiesch.  Les  boutiques  qu'ils  y  cons- 
truisirent formèrent  bientôt  une  véritable  ville  que  le  soldat  baptisa  de  ces 
noms  significatifs  :  Flibuslopol,  FilouviUe,  Coquinapolis,  RacaiUopolis,  etc. 


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-^  215  — 

arriverons  assez  lot  pour  assister  à  la  fin  des  opérations  du  siège, 
ou  si  nous  aurons  à  y  attendre  encore  longtemps  le  dénouement  de 
cette  grande  affaire  que  Ton  vous  avait  dite  en  France  déjà  accom- 
plie (I).  Une  question  d'une  si  haute  importance  ne  marche  pas 
comme  la  pensée.  Peut-être  serons-nous  encore  quehfue  temps  dans 
la  même  impatience.  Toutefois  il  faut  croire  que  tout  tournera  à 
souhait  et  que  nous  abattrons  dans  ces  contrées  la  puissance  mos- 
covite (2).  Que  ferons-nous  après  ?  Dieu  le  sait.  Les  nouvelles  qui 
nous  arrivent  de  Sébastopol,  sans  avoir  de  caractère  officiel,  sont 
rassurantes,  mais  elles  s'accordent  généralement  à  faire  penser  que 
la  prise  de  celle  ville  ne  peut  guère  se  faire  attendre,  pourvu  que 
le  mauvais  temps  ne  vienne  pas  relarder  les  opérations  du  siège. 
Jusqu'à  présent  nos  armées  ont  été  parfaitement  servies. 

Depuis,  trois  mois  environ,  j'ai  au  moins  abattu  50  lièvres. 
A  Bourgas,  où  nous  sommes  depuis  quinze  jours,  je  suis  à  mon 
vingtième  en  sept  séances  (une  de  cinq  entre  adirés).  Bientôt, 
d'après  ce  que  nous  assurent  les  habitants,  les  perdreaux  vont 
cjuilter  les  montagnes  pour  descendre  dans  la  plaine,  alors  ce  sera 
une  véritable  boucherie  (3).  En  Crimée,  j'espère  avoir  autant  de 
succès  car  on  dit  le  pays  fort  giboyeux. 

Ce  soir,  4  heures.  Une  frégate  anglaise  vient  de  mouiller,  demain 
commence  notre  embarquement  et,  suivant  toute  probabilité,  après 


(1)  Sur  la  foi  d'une  dépc^che  privée  datée  do  Vienne  le  dimanche  1"  octo- 
bre, on  avait  cru  en  France  à  la  prise  de  Sébaslopol  par  suite  de  la  ba- 
laiUc  de  TAlma.  Celle  dépêche  était  ainsi  conçue  :  «  Une  dépêche  turque, 
reçue  par  Omer-Pacha,  annonce  que  Sébastopol  a  été  pris  avec  tout  son 
matériel  de  guerre,  ainsi  que  la  floUc.  La  garnison,  à  qui  on  avait  offert 
une  libre  retraite,  a  préféré  rester  prisonnière.  »  Malgré  les  réserves  gar- 
dées par  le  Moniteur,  le  Journal  des  Débais  commentait  ainsi  cette  nouvelle  : 
«  Nous  aimons  à  croire  que  celle  nouvelle  est  exacte,  nous  rappelant  que 
la  première  nouvelle  du  débarquement  en  Crimée  fut  aussi  donnée  par  ^a 
télégraphie  privée.  » 

(2)  «  Songeons,  disait  le  Times  vers  la  même  époque,  que  c'est  la  puis- 
sance tout  entière  du  Czar  que  nous  combattons.  » 

(3)  Ch.  Mismer  nous  dit,  p.  70,  non  sans  quelque  exagération  probable- 
ment :  «  Nous  campâmes  d'abord  à  quelque  distance  de  la  ville  (Bourgas), 
non  loin  d'un  lac  rempli  de  canards  sauvages,  de  cygnes  et  de  pélicans.  Les 
habitants  no  se  livrant  pas  à  la  chasse,  le  gibier  ne  fuyait  pas  l'homme.  Les 
lièvres  partaient  à  chaque  instant  sous  les  pieds  des  chevaux,  et  les  renards 
se  montraient  en  plein  jour  à  proximité  du  camp.  Des  nuages  d'oiseaux  s'a- 
battaient sur  les  arbres  et  les  clôtures  des  villages  bulgares.  Les  officiers, 
amateurs  de  chasse,  purent  s'en  donner  à  cœur  joie.  » 


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—  216  — 

demain  nous  mettrons  le  cap  sur  Sébaslopol,  où  nous  devons  trou 
ver  les  affaires  en  bon  train.  La  frégate  nous  prend  240  chevaux. 

Au  docteur  Ressayre. 
Près  la  baie  Chersonèze,  le  24  novembre  1854. 

Je  suis  débarqué  de  mon  navire  le  Jason  le  22  (1),  dans  l'après- 
midi,  après  une  traversée  de  quatre  jours  environ  (2)  et  dans  un 
état  assez  prospère.  Le  débarquement  de  nos  chevaux  et  de  notre 
matériel  s'est  fait  immédiatement,  mais  avec  une  lenteur  désespé- 
rante. Aujourd'hui  seulement  nous  en  terminons.  Demain  nous  de- 
vions nous  mettre  en  route  pour  rejoindre  le  (juartier  général,  mais 
notre  départ  se  trouve  différé  à  cause  de  l'arrivée  de  noire  second 
et  dernier  convoi  qui  ne  pourra  guère  être  rendu  à  terre  avant  de- 
main au  soir.  Le  temps  est  à  la  pluie  depuis  deux  jours  (3).  Aussi 
sommes-nous  dans  un  véritable  lK)urbier.  Tout  ce  qui  nous  débar- 
(jue,  hommes,  chevaux  et  effets  surtout,  aurait  bien  besoin  de  so- 
leil. Mais  le  baromètre  est  loin  d'être  au  beau  fixe,  et  si  nous  som- 
mes malheureux  sur  les  bords  de  la  mer,  nos  camarades  ne  doi- 
vent pas  être  mieux  traités  devant  Sébastopol  où  tout  marche  bien, 
je  crois,  mais  fort  lentement.  Je  n'ai  encore  vu  personne  que  quel- 
ques connaissances  dans  l'administration  des  vivres  et  campement, 
auprès  desquelles  je  pourrai  me  pourvoir  de  ce  qui  pourra  m'être 
utile  pour  passer  mon  hiver  sous  la  lente.  La  perspective  n'est  point 
belle,  il  est  vrai,  mais  dans  notre  métier,  il  faut  savoir  accepter  sa 
bonne  comme  sa  mauvaise  fortune. 

Sébaslopol  tiendra  encore  longtemps,  peut-être  fort  longtemps 
s'il  faut  en  croire  les  on-dit,  et  je  ne  crois  pas  qu'on  abandonne  la 
partie  en  aussi  bon  chemin  (4).  Jusqu'à  ce  jour  nous  avons  toujours 


'(1)  Le  général  Canroberl  écrivait  le  28  novembre  au  minisire  de  la  guerre  : 
tf  Les  renforts  ijous  arrivent.  J'ai  reçu,  notamment,  le  G*  régiment  de  dra- 
gons... » 

(2)  Les  données  précises  de  celle  Icllre  permettent  de  recliller  cerlaines 
assertions  des  Sourrnirs  d'un  Drarjon^  pp.  82  el  8i.  C'est  ainsi  que  la  tra- 
versée demanda  non  48  heures  mais  \  jours  el  que  le  débanpiement  se  Ut 
non  dans  la  baie  de  Kumiesch  mais  dans  celle  de  Chersonèse. 

(3)  «  Après  quelques  journées  passables,  la  pluie  reprit  le  20  (novembre) 
avec  violence.  La  température  ïTétait  point  basse  encore,  mais  la  fraîcheur 
humide  était  plus  désagréable  el  surtout  plus  malsaine  que  le  froid  sec.  » 
(C.  Rou.«^set,  op.  cit.^  I.  i,  p.  41G.) 

(4)  Vers  la  même  épdfpic  le  maréchal  Vaillnnl,  ministre  de  la  guerre,  écri- 
vait au  général  Canroberl,  chef  de  l'expédition  :  «  A  aucun  prix  nous  n'a- 
bandonnerons cette  proie.  » 


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-  217  - 

battu  les  Russes  chaque  fois  qu'ils  se  sont  présentés  en  rase  cam- 
pagne ou  qu'ils  se  sont  permis  de  faire  la  moindre  sortie  de  la  ville. 
Mais  derrière  les  murailles  où  ils  ont  encore  des  fortifications  for- 
midables, il  est  plus  difficile  de  les  réduire.  L'armée  assiégeante 
est  trop  faible  pour  pouvoir  cerner  la  ville  et  couper  toute  commu- 
nication avec  l'intérieur.  C'est  toujours  ce  qui  fait  la  force  de  notre 
ennemi  qui  peut  se  ravitailler  en  tout  et  à  chaque  instant  (.1).  On 
nous  annonce  des  renforts  de  France  et  d'Angleterre,  Peut-être 
alors  serons-nous  en  mesure  d'opérer  d'une  manière  plus  efficace. 
Mais,  je  le  répète,  il  faut  du  beau  temps,  car  avec  le  mauvais,  les 
opérations  marchent  fort  lentement  et  les  maladies  peuvent  pren- 
dre une  proportion  effrayante.  Rien  cependant  n'est  épargné  pour 
préserver  le  soldat  des  intempéries  de  la  saison.  Ainsi  donc,  pour 
le  moment,  il  n'y  a  plus  (|u'à  attendre  cl  à  espérer  dans  l'avenir. 

Depuis  l'affaire  du  5,  il  n'y  a  pas  eu  d'engagement  sérieux.  Hier 
encore  on  travaillait  à  enterrer  les  morts.  Les  Russes  ont  eu  près 
de  15,000  hommes  hors  de  combat,  l'armée  alliée  environ  5,000. 
Deux  régiments  français  (infanterie)  ont  décidé  de  la  victoire  (2) 
bien  que  les  Russes  fussent  trais  fois  plus  nombreux  que  nous. 
Ainsi,  comme  tu  le  vois,  cha(iue  fois  la  balance  penche  de  notre 
côté.  Il  faut  espérer  qu'il  en  sera  toujours  de  même.  Mais,  en  som- 
me, qui  peut  savoir  quand  nous  en  finirons  et  quand  nous  pourrons 
nous  donner  un  peu  de  repos  ? 

Si  le  temps  n'avait  pas  été  aussi  mauvais,  je  serais  monté  à  chc 
val  et  serais  allé  pousser  une  visite  à  quelques  généraux,  notam- 
ment à  ceux  qui  nous  commandent  (3).  Mais  il  fait  trop  mauvais  e! 
il  faut  vraiment  y  être  forcé  pour  mettre  le  pied  dehors.  Demain, 
peut-être,  pourrai-je  mettre  mon  projet  à  exécution. 


(1)  Le  premier  plan  de  Ciimpagnc  qui  clait  d'attaquer  Sébastopol  du  côté 
du  nord,  avec  le  concours  de  la  flotte  (avait  dû  être  changé  par  suite  de  la 
décision  deji  Russes  de  fermer  la  passe  de  la  ville  en  y  coulant  des  vais- 
seaux. 11  fut  décidé,  le  24  septembre,  que  l'attaque  se  ferait  par  le  sud.  D'ail- 
leurs Sébastopol  ne  pouvait  pas  être  bloqué  à  cause  de  sa  rade.  Il  aurait 
fallu  pour  cela  deuv  années  de  80,000  hommes  chacune,  l'une  pour  le  côté 
du  nord  l'autre  pour  le  côté  du  midi  et  qui  fussent  assez  fortes  pour  main- 
tenir leur  communication  par  le  circuit  d'une  rade  d'une  lieue  et  demie  de 
long. 

(2)  Le  0'  de  ligne  et  le  7'  léger. 

(3)  Le  général  Morris  qui  commandait  toujours  en  chef  la  cavalerie  et  le 
général  Feray,  gendre  du  maréchal  Bugeaud,  qui  avait  remplacé  le  géné- 
ral Cassaignolles  à  la  tête  de  la  brigade. 


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^  218  - 

Au  même. 
Devant  Sôbaslopol,  le  1"  décembre  1854  ;  43*  jour  de  siège. 

Vous  devez  être  bien  impalieiits  de  voir  Icrmincr  les  opération 
(lu  siège  et  de  nous  savoir  dans  Sébastopol  ou  dans  d'autres  lieux 
circonvoisins.  Cette  impatience,  je  le  Tassure,  est  bien  partagée  par 
Tarmée  qui  se  hâte  d'en  finir.  Ici  je  veux  parler  principalement  de 
celte  malheureuse  inianterie  (|ui  a  à  travailler  nuit  et  jour  et  qui, 
sur  trois  nuits  en  passe  deux  dans  les  tranchées.  La  cavalerie  souf- 
fre aussi  dans  ses  bivouacs  à  cause  du  mauvais  temps.  La  pluie  n'a 
pas  discontinué  depuis  notre  débarquement  et  aujourd'hui  elle  tom- 
be plus  que  jamais.  Malgré  tout,  nous  n'avons  pas  encore  beaucoup 
do  malades  et  nos  chevaux  ticiment  bon,  mais  nous  n'en  sommes 
qu'au  début. 

Les  Russes  que  l'on  nous  disait  démoralisés,  se  défendent  dans 
la  vilio  d'une  manière  admirable.  Ils  ne  cessent  d'envoyer  des  pro- 
jectiles dans  nos  retranchements.  Leur  artillerie  de  la  place  est 
nombreuse  et  rien  ne  leur  mancjue.  Nous  n'avons  pas  encore  ou- 
vert notre  feu.  On  attend,  je  crois,  pour  commencer,  l'établissement 
des  batteries  anglaises  et  françaises,  environ  200  bouches  à  feu  qui 
doivent  tonner  à  la  fois  sur  Sébastopol.  Ces  grands  moyens  de  des- 
truction ne  parviendront  pas  à  faire  taire  le  feu  des  batteries  de  là 
place.  Mais  néanmoins  on  pense  que  l'assaut  aura  un  plein  succès 
momentané.  Reste  à  savoir  ensuite  si  nous  pourrons  tenir  dans  la 
ville  lorsque  nous  aurons  contre  nous  des  forts  dont  on  n'a  pas  la 
possession.  Le  moment  sera  rude,  mais  l'élan  de  nos  soldats  ne  le 
cédera  en  rien  ;  ils  ne  demandent  que  l'assaut  et  rien  que  TassauL 

Nous  occupons  des  positions  formidables.  L'armée  russe  d'ob- 
servation est  en  face  de  la  nôtre  et  bien  plus  nombreuse.  Elle  souf- 
fre énormément  vu  qu'elle  manque  de  tout  (1),  tandis  que  nos  sol- 


(1)  On  lisait  dans  une  lellre  publiée  vpr.«  la  môme  époque  par  le  Moniteur 
de  VArmée  :  «  L'armée  russe  aura  bien  plus  h  souffrir  que  celle  des  alliés 
des  rigueurs  de  la  mauvaise  saison.  Les  hommes  ne  sont  pas  abrités  par 
des  tentes,  et  les  derniers  venus  sont  sans  effets,  les  sacs  ayant  été  laissés 
en  arrière,  et  les  transi)orls  devenant  chaque  jour  plus  pénibles,  avec  les 
boues  que  produit  la  pluie  sur  les  terrains  naturels.  A  part  l'eau-dc-vle  qu'on 
leur  distribue  en  quantité  le  jour  du  combat,  ils  ne  boivent  guère  d'ailleurs 
que  l'eau  de  la  Tchernaïa,  déjà  marécageuse.  »  D'après  une  dépèche  privée 
datée  de  Marseille,  le  9  décembre  :  «  Les  Russes  souffraient  beaucoup  du 
manque  de  vivres  ;  leurs  renforts  étaient  sans  abri,  ils  étaient  décimés  par 
les  maladies.  » 


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—  219  — 

dais  ne  mânquenl  de  rien.  L'administration  de  la  guerre  a  tout 
prévu  ;  elle  n'a  rien  négligé  pour  mettre  nos  hommes  à  l'abri  des 
intempéries  de  la  saison.  Les  approvisionnements  de  toute  sorte 
arrivent  et  bientôt  nos  tables  pourront  se  garnir  de  mets  présenta- 
bles. Tout  se  paie  pour  les  officiers  au  poids  de  Tor.  L'essentiel 
toutefois  consiste  à  ne  manquer  de  rien  ;  bientôt  nous  en  serons  là. 

...  Je  n'ai  encore  vu  personne.  Par  ce  mauvais  temps  il  n'y  a  pas 
moyen  de  songer  à  sortir  de  la  tente.  Aussi  suis-je  peu  renseigné 
sur  les  mouvements  futurs.  Nos  chevaux  sont  sellés  du  malin  au 
soir,  mais  jusqu'à  ce  jour  nous  n'avons  pas  eu  d'alerte,  bien  que 
la  canonnade  se  fasse  entendre  un  peu  le  jour,  mais  vigoureuse- 
ment toute  la  nuit.  Notre  armée  ne  répond  pas,  et  cependant  je 
sais  que  près  de  4,000  hommes  sont  occupés  à  travailler  dans  les 
tranchées  (1). 

J'ai  visité  hier  le  cartip  de  la  cavalerie  anglaise.  Rien  ne  ressem- 
ble tant  à  une  infirmerie  (jue  la  réunion  des  quelques  chevaux  qui 
lui  restent.  En  les  voyant,  j'ai  cru  voir  notre  cavalerie  sous  les  murs 
de  Constantine  en  1836.  Cette  armée  est  beaucoup  moins  bien  trai- 
tée que  la  nôtre.  Elle  regorge  d'argent,  mais  elle  n'a  pas  de  pain. 
Les  hommes  encombrent  journellement  nos  bivouacs  pour  s'en  pro- 
curer à  tout  prix  ;  ils  font  peine  à  voir  (2).  11  est  temps  que  cet  étal 
de  chose  cesse,  c'est-à-dire  qu'on  décide  la  prise  de  Sébaslopol.  Et 
cependant  il  me  serait  difficile  de  fixer  à  peu  près  l'époque  où  se 
donnera  l'assaut  ;  je  crains  que  ce  soit  encore  fort  long.  Sébaslo- 
pol est  une  place  forte  de  premier  ordre  qu'on  aurait,  je  crois,  déjà 
prise,  si  on  avait  pu  l'investir  complètement. 

A  Madame  Bessayre,  née  Bessayre. 

6  décembre  1854. 
...  Tu  as  pu  savoir  que  j'étais  rendu  sur  le  théûtre  de  la  guerre 
depuis  le  22  du  mois  dernier.  Notre  crainte  avant  d'avoir  rejoint 


(1)  «  Hier,  écrivait,  le  2*2  janvier  1855,  le  général  Canrobert,  j'ai  passé 
loprès-midi  dans  les  tranchées  ;  j'ai  trouvé  les  4.000  hommes  qui  les  habitent 
résignés,  calmes  et  vigilants...  » 

(2)  «  Comme  ils  (les  Anglais)  étaient  moins  industrieux  que  nous,  à  cer- 
tains moments  ils  mouraient  littéralement  de  faim.  Alors,  ils  venaient  dans 
nos  camps,  offrant  des  pièces  dor  pour  un  morceau  de  pain...  A  défaut  de 
pain  dont  nous  manquions  souvent  nous-mêmes,  on  leur  donnait  ce  qu'on 
pouvait;  mais  jamais  on  ne  prenait  leur  argent.  C'était  pitié  de  voir  ces  hom- 
mes superbes  demandant  la  permission  de  se  repaître  du  fond  de  nos  ga- 
melles. »  (Ch.  Mismer,  op.  cit.,  123,  124.) 


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—  220  — 

nos  camarades  était  de  trouver  tout  fini  quand  nous  arriverions  sur 
la  Icrre  de  Crimée.  Aujourd'hui,  après  quinze  jours  d'un  temps 
abominable,  nous  commençons  à  nous  apercevoir  que  ce  sera  fort 
long  et  qu'il  y  aura  de  la  besogne  pour  tout  le  monde.  Jus(|u'à  pré- 
sent l'armée  russe  d'observation  nous  laisse  parfaitement  tranquil- 
les. Le  siège  se  poursuit,  c'est-à-dire  l'établissement  des  batteries 
devant  la  place.  Mais  la  résistance  ou  pour  mieux  dire  la  défense 
des  assiégés  est  très  vive.  Leur  ville  est  hérissée  de  canons  dont  le 
nombre  augmente  chaque  jour.  Ils  tirent  nuit  et  jour  sur  nos  tra- 
vaux (1)  et  cherchent  par  tous  les  moyens  à  gêner  nos  travailleurs. 
Cet  état  de- choses  peut  durer  longtemps  encore.  Puis  viendra,  il 
faut  Tespérer,  le  moment  où  il  faudra  donner  l'assaut  à  la  place. 
Le  moment  est  tellement  désiré  par  les  troupes  que  le  succès  ne 
paraît  pas  douteux.  Toutefois  ce  ne  sera  pas  sans  de  grands  sacri- 
fices. Reste  à  savoir  encore  si  là  finira  la  campagne.  Je  ne  me  crois 
pas  assez  compétent  pour  me  prononcer.  Tout  ce  que  je  désire  et  ce 
((ue  l'armée  en  général  désire  vivement,  c'est  qu'on  en  finisse  vile. 
Car  il  est  fort  pénible  de  tenir  la  campagne  dans  cette  saison  et  plus 
encore  dans  celle  que  nous  allons  prendre.  La  vie  de  bivouac  par 
des  pluies  continuelles,  du  froid  ou  de  la  neige  n'est  rien  de  bien 
attrayant,  lorsque  surtout,  les  aliments  de  première  nécessité  n'a- 
bondent point.  La  viande  fraîche  commence  à  devenir  rare,  mais 
en  revanche  le  lard  salé  abonde  ;  le  vin  et  le  pain  n'ont  pas  encore 
manqué  et  tout  fait  présumer  qu'ils  ne  manqueront  pas  de  sitôt.  Ici 
il  faut  de  la  santé  et  une  rude  pour  se  maintenir.  De  ce  côté-là  je 
suis  assez  bien  partagé.  Il  n'en  est  pas  de  môme  du  soldat  qui  fati- 
gue beaucoup  et  qui  n'a  pas  le  confort  que  l'officier  peut  se  donner. 
Il  faut  espérer  qu'avec  le  retour  du  beau  temps  que  nous  avons  de- 
puis hier,  cet  état  de  malaise  cessera  et  que  la  santé  reviendra  à 
quelques  hommes  qui  souffrent. 

Je  ne  te  parle  point  de  la  guerre.  Je  n'ai  encore  assisté  à  aucune 
affaire.  Du  reste,  depuis  le  combat  d'Akermann  (sic)  où  les  Russes 
quoique  trois  fois  plus  nombreux  ont  été  si  bien  frottés,  il  n'y  a 
rien  eu  entre  les  deux  armées  d'observation.  Je  crois  que  nous  at- 
tendons les  renforts  qui  nous  sont  aimoncés  de  France  pour  faire 


(1)  «  Quand  ils  n'onvoyaicnl  sur  les  assiégeants,  sur  leurs  travaux  ralentis, 
sur  leurs  batteries  silencieuses,  qu'un  millier  de  projectiles  par  jour,  ils  es- 
timaient que  leur  propre  feu  était  à  peu  près  nul.  »  (C.  Roussel,  op.  cil., 
t.  II,  p.  46.) 


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—  221  - 

un  pas  en  avant.  En  attendant  nous  occupons  une  position  formida 
ble,  d'où,  il  faut  l'espérer,  les  Russes  ne  nous  délogerons  point. 
Les  journaux  de  Paris  doivent  vous  donner  le  ioiumal  du  siège. 
Vous  pouvez  y  ajouter  foi. 

Au  Docteur  Ressayre, 

Devant  Sébastopol,  le  12  décembre  1854. 
Tout  ici  marche  comme  par  le  passé.  Les  travaux  de  siège  se  con- 
tinuent mais  lentement.  Toutefois  je  me  suis  laissé  dire  que  l'artil- 
lerie française  était  en  mesure  de  démasquer  ses  pièces.  Mais  il 
n'en  est  pas  de  même  de  l'artillerie  anglaise  qui  est  à  bout  de  ses 
moyens.  Ses  chevaux  sont  dans  un  état  de  marasme  tel  que  dix 
attelages  suffisent  à  peine  pour  traîner  une  pièce  (1).  Avec  du  beau 
temps  on  arrivera  peut-être  à  terminer  bientôt  l'établissement  des 
batteries.  Alors  le  feu  contre  la  place  pourra  commencer.  Puis 
viendra  l'assaut  et  puis  je  ne  sais  plus  quoi.  Toutes  ces  lenteurs 
sont  désespérantes,  et  il  suffirait  de  huit  jours  de  pluie  pour  remet- 
tre la  partie  au  printemps  prochain  (2)  et  certes  ce  serait  fort  peu 
gai  de  toute  manière.  Je  ne  crois  guère  que  nous  soyons  destinés 
à  passer  notre  hiver  ailleurs  que  sous  la  tente.  Depuis  cinq  ou  six 
jours  le  temps  est  au  beau,  mais  durera-t-il  ?  Nous  en  aurions  bien 
besoin.  Toutefois  nous  devons  rendre  justice  à  notre  administration 
qui  ne  nous  laisse  manquer  de  rien...  mais  on  ne  peut  pas  toujours 
compter  sur  une  mer  complaisante.  Jusqu'à  ce  jour,  elle  ne  nous  a 
fait  défaut  que  le  14  du  mois  dernier  où  rien  n'avait  pu  résister 
à  la  violence  du  vent.  Toutes  les  tentes  ont  été  enlevées  et  la  marine 
a  éprouvé  de  grandes  pertes.  Les  Anglais  surtout  ont  perdu  leurs 
habits  d'hiver.  Aussi  ces  pauvres  alliés  sont-ils  dans  le  dénuement 
le  plus  complet  (3).  Ils  viennent  jusque  dans  nos  bivouacs,  acheter 


(1)  «  La  gelée  avait  rendu  les  chemins,  les  montées  surtout  teUement  dif- 
ficiles qu'il  fallait  dix  chevaux  ou  mulets  pour  traîner  une  voiture  d'une 
charge  médiocre.  »  (C.  Rousset,  op.  cil,  t.  i,  p.  450.)  Le  sou.s-intendant  mili- 
taire, baron  Boudurand,  écrira  le  3  février  1855  :  «  Les  Anglais  ont  beau- 
coup souffert.  Tous  leurs  chevaux  sont  morts.  » 

(2)  «  Sir  John  Burgogne,  disait  le  général  Bisot  le  25  décembre,  ne  voudrait 
que  de  simples  démonstrations  contre  la  tour  de  Malakoff  ;  je  ne  comprends 
pas  où  elles  nous  conduiraient,  si  ce  n'est  à  gagner  le  printemps,  ce  qui 
pourrait  bien  être  le  but  non  avoiié.  » 

(3)  «  La  perte  du  Prince  (pendimt  l'ouragan  du  14  novembre)  avec  sa  car- 
gaison de  vêtements  chauds  était  véritablement  un  malheur  public,  et  c'était 
un  spectacle  navrant  que  de  voir  les  soldats  anglais  grelotter  sous  la  pluie 
et  dans  la  boue  en  pantalons  de  toile.  »  (C.  Roussel,  op.  cil. y  t.  i,  p.  442.) 


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—  222  — 

à  gros  deniers  le  pain  de  nos  soldats.  Aussi  bien  que  moitié  moins 
nombreux  que  nous  ont-ils  plus  de  malades.  Il  faut  dire  aussi  qu'ils 
s'entendent  moins  bien  que  nos  soldats  à  l'installation  du  camp  (1). 
Depuis  raffairc  du  5  novembre,  où  les  Français  les  ont  tirés  d'un 
1res  mauvais  pas,  ils  ont  une  très  haute  opinion  de  notre  armée. 

Hier,  dans  une  promenade  que  j'ai  faile  aux  avant-postes,  j'ai 
pu  me  romire  compte  ilc  la  position  formidable  qu'occupait  noire 
armée.  Mais  en  avant  de  celle  position  j'ai  aperçu  l'armée  russe 
travaillant  à  force  à  sa  fortification.  Tout  est  en  mouvement  dans 
les  deux  camps  et  si  l'attaque  doit  être  très  vive,  je  crois  que  la 
défense  ne  le  sera  pas  moins.  Les  Russes  sont  très  nombreux,  ils 
reçoivent  journellement  des  renforts,  ils  sont  plus  forts  que  nous 
en  artillerie.  Il  serait  temps  que  notre  armée  reçût  les  renforts 
qu'elle  attend.  Alors  nous  serons  en  mesure  d'agir  et  contre  l'armée 
d'observation  et  contre  la  \'ûle  qui  sera  un  dur  morceau  à  arracher, 
puisque  nous  n'avons  pas  été  en  mesure  de  l'investir  par  le  nord. 
Ce  qui  me  fait  dire  qu'après  l'entreprise  par  le  sud,  il  faudra  pré- 
parer l'attaque  du  côté  opposé.  C'est  principalement  de  ce  côté  que 
nos  ennemis  concentrent  leurs  forces  et  exécutent  des  travaux  de 
géants.  On  les  voit  à  l'œuvre  à  l'œil  nu.  Le  plus  petit  accident  de 
terrain  est  garni  de  canons.  Malgré  tout  cela  on  compte  sur  un  plein 
succès. 

Le  travail  de  notre  inspection  générale  est  parti  il  y  a  deux  jours 
environ.  J'y  figure  avec  le  n**  1  de  classement...  Le  4*  chasseurs 
d'Afrique  espère  et  m'altej[id  avec  impatience.  Ce  régiment  a  souf- 
fert dans  l'affaire  de  Balaclava  ;  il  a  eu  près  de  vingt  hommes  tués 
ou  blessés  et  trois  officiers  dont  deux  de  tués.  Le  colonel  sera,  sans 
nul  doute,  promu  au  grade  de  général  de  brigade...  J'apprends  à 
l'instant  que  le  Gouvernement  nous  gratifie  de  250  francs  ;  j'aime- 
rais mieux  toujours  du  beau  temps  (2). 


(1)  «  Les  Anglais  qui  passaient  pour  les  inventeurs  du  co/i/or/,  sonl  eu 
admiration  devant  notre  manière  de  vivre.  Ils  voudraient  bien  pouvoir  nous 
imiter,  et  ils  avouent  avec  franchise  que  nous  sommes  leurs  maîtres.  »  (Lcllrc 
du  colonel  Cler  cilée  par  C.  Roussel,  op.  cit.,  t.  i,  p.  406.)  —  «  Epuisés,  suc- 
combant à  la  peine,  à  ce  point  que  les  moindres  travaux  de  terrassement 
jetaient  dans  les  ambulances  une  foule  d'hommes  atlcinls  du  mal  des  Iran- 
chées,  les  soldats  anglais  s'en  allaient  par  milliers  remplir  les  hôpitaux  de 
Scutari.  »  (C.  Koussel,  op.  cit.,  t.  ii,  p.  13.) 

(2)  Rapprocher  de  celle  lin  de  IcUre  la  idirasc  suivante  des  Souvenirs 
d'un  Dragon,  p.  109  :  «  Le  1"  janvier  1855,  les  officiers  reçurent  chacun  100 


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-  223  — 

A  Madame  Ressaijre,  née  Ressatjre. 

Devant  Sébaslopol,  le  15  décembre  1854. 

...  Je  suis  le  mieux  possible  cl  n'ai  qu*4i  désirer  que  cet  étal  se 
ninintienne  jus(|u'à  la  fin  de  la  campagne.  C'est  peut-être  beaucoup 
demander,  car  je  crois  qu'elle  sera  longue  à  moins  que  rAulricbe 
fasse  un  pas  en  avant.  De  ce  côté-là  je  ne  suis  nullement  au  courant  ^ 
de  la  politique  du  jour.  Il  est  probable  cependant  qu'à  l'heure  qu'il 
est,  celle  puissance  doit  être  ou  pour  nous  ou  contre  nous  (1).  At- 
tendons donc  avec  confiance  les  événements. 

...  Les  jours  ici  se  ressemblent  beaucoup  :  toujours  du  canon  et 
rien  que  du  canon,  en  attendant  le  jour  où  se  donnera  l'assaut  à  la 
place.  Si  nos  amis  les  Anglais  avaient  travaillé  comme  nous  l'avons 
fait,  l'armée  serait  en  mesure  d'ouvrir  son  feu  avec  250  bouches  à 
feu.  Enfin  viendrait  le  liioment  tant  désiré  de  nos  soldats  de  monter 
à  l'assaut.  Ce  sera  un  moment  bien  terrible,  car  il  ne  faut  pas  se  le 
dissimuler,  on  ne  s'empare  pas  d'une  place  aussi  forte,  aussi  bien 
défendue,  sans  y  laisser  beaucoup  de  braves  gens.  Tel  est  le  sort 
des  armes  :  aux  grands  maux  les  grands  remèdes. 

Notre  armée  est  dans  les  meilleures  conditions  possibles.  Il  n'est 
pas  de  sacrifices  que  ne  fasse  le  Gouvernement  pour  la  bien  Irai 
ter.  Aussi  pouvons-nous  dire,  avec  toute  la  satisfaction  désirable, 
que  jamais  armée,  sous  le  rapport  du  confort,  n'a  été  aussi  bien 
traitée  que  ne  l'est  l'armée  de  Crimée.  Aussi  que  ne  doit-on  pas  at- 
tendre d'une  pareille  armée  ?  (2)  De  leur  côté,  les  Russes  sont  fort 
mal,  sans  abris,  l  ne  nourriture  fort  médiocre  doit  les  exposer  à 
de  grandes  i)erles,  s'ils  sont  condamnés  à  lenir  la  campagne  tout 


francs  à  litre  d'élrennes  de  la  pari  de  l'Impératrice.  Telles  élaienl  alors  les 
susceptibilités  militaires  en  matière  d'argent,  surtout  dans  la  cavalerie,  que 
ce  don  causç  plus  de  surprise  que  de  reconnaissance.  » 

(I)  Le  2  décembre  1854,  après  bien  des  tergiversations,  l'Autriche  avait  si- 
gné avec  l'Angleterre  et  la  France,  un  traité  d'alliance  défensive     . 

(8)  Dans  une  lellre  du  colonel  ('1er,  datée  du  bivouac  du  Moulin,  le  10  dé- 
cembre, le  même  satis(ecil  est  exprimé  presque  dans  les  mêmes  termes  : 
«  L'armée  est  très  bien  ravilaillée,  et  jamais  réunion  de  troupes  môme  sur 
la  frontière  n  a  été  entourée  de  tant  de  sollicitude.  »  De  son  côté  le  colonel 
Wimpffen  écrivait  le  20  décembre  :  «  Si  l'on  n'avait  pas  été  aussi  prévoyant 
à  l'égard  de  l'armée,  en  lui  donnant  des  vivres  de  toute  nature  en  grande 
abondance  et  des  vêtements  chauds,  nous  aurions  sans  doute  des  perles 
considérables  à  regretter.  Les  saines  mesures  prises  par  ceux  qui  nous  com- 
mandent, et,  on  doit  le  dire,  par  Sa  iUajeslé  l'Empereur  particulièrement,  nous 


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-  224  - 

Thlver,  ainsi  que  tout  peut  le  faire  croire.  Toutefois  il  ne  faut  pas 
répondre  des  événements. 

Depuis  notre  débarquement  sur  cette  terre,  le  régiment  n'a  pas 
encore  eu  l'occasion  de  donner.  Du  reste,  il  n'y  a  pas  eu  le  moindre 
engagement  entre  les  deux  armées  d'observation.  Le  siège  se  pour- 
suit mais  lentement.  Toutefois  le  jour  approche,  je  crois,  où  'e 
grand  bal  va  commencer.  Alors  il  y  en  aura  pour  tout  le  monde, 
mais  beaucoup  moins  pour  la  cavalerie  que  pour  les  autres  armes. 
Telle  est  ma  manière  de  voir.  Je  puis  me  tromper.  En  attendant 
nous  menons  une  existence  assez  monotone.  \os  journées  se  pas- 
sent à  aller  chercher  la  nourriture  de  nos  chevaux.  Jusqu'à  ce  jour 
nous  n'en  avons  pas  manqué.  Celle  de  nos  hommes  est  assurée  pour 
longtemps  (1).  Notre  table  est  toujours  assez  bien  garnie,  mais  pas 
comme  en  Orient  où  nous  regorgions  de  tout  et  à  vil  prix.  Mal- 
gré tout,  le  présent  est  très  supportable.  Puissions-nous  n'être  ja- 
mais plus  mal  traités  ! 

A  la  même. 

Le  22  décembre  1854. 

Eh  bien,  nous  voilà  au  22  décembre  et  rien  ou  à  peu  près  rien 
de  nouveau.  Je  dis  à  peu  près  rien,  parce  que  j'aurais  bien  pu  pas- 
ser sous  silence  un  petit  engagement  que  nous  avons  eu  hier  con- 
tre les  Russes,  et  où  le  régiment  surtout  a  eu  fort  peu  à  faire.  Mais, 
comme  il  faut  bien  un  petit  bulletin  pour  ton  mari,  je  vais  donc 
m'amuser  à  te  le  raconter. 

Hier  dans  la  matinée,  le  régiment  et  le  4*  chasseurs  d'Afrique, 
sous  les  ordres  d'un  général,  ont  reçu  l'ordre  d'aller  faire  une  re- 
connaissance jusque  sur  les  lignes  ennemies.  Mon  ancien  régi- 
ment, avec  le  calme  et  le  sang-froid  que  je  lui  connais,  s'est  porté 
en  avant,  précédé  d'une  forte  ligne  de  tirailleurs.  Le  6*  dragons 
lui  servait  de  réserve.  Rien  ne  s'est  passé  d'abord.  Mais,  au  mo- 


font  supporter  presque  gaiement  les  inconvénients  d'une  campagne  d'hiver.» 
Le  général  Canrobert  ayant  exprimé  sa  reconnaissance  au  ministre  de  la 
guerre,  le  maréchal  Vaillant  lui  répondit  :  a  Je  reporte  tous  yos  remercie- 
ments à  Sa  Majesté  d'abord,  qui  n'a  qu'une  pensée,  le  bien-ôtre  de  ses  sol- 
dats, puis  à  mes  chefs  de  service  dont  le  zèle  est  si  grand  que  je  puis  le 
désirer.  » 

(1)  Les  magasins  de  Kamiesch  regorgeaient  de  subsistances.  «  Je  me  trou- 
ve dés  aujourd'hui,  écrivait,  le  28  novembre,  le  général  Canrobert,  en  me- 
sure de  distribuer  aux  troupes  une  ration  quotidienne  de  vin  ou  d'eau-dc- 
vie.  » 


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-  225  - 

mcnl  où  les  tirailleurs  abordaient  une  crête  assez  abrupte,  les  Rus- 
ses se  sont  monlréfi  et  en  assez  grand  nombre.  Là  s'est  engagé  un 
fou  de  tirailleurs  assez  nourri.  Nous  restions  simples  spectateurs 
de  Taffairc.  La  fusillade  a  duré  environ  une  demi-heure  avec  quel- 
ques tués  ou  blessés  de  part  et  d'autre.  Pendant  ce  petit  engage- 
ment les  officiers  d'Etat-major  complétaient  leur  reconnaissance. 
Le  but  principal  étant  rempli,  le  Général  a  fait  sonner  la  retraite 
qui  s'est  onérée  dans  un  ordre  admirable.  Pendant  ce  mouvement 
rétrograde,  le  régiment  était  couvert  par  les  chasseurs  d'Afrique. 
Mais  à  lui  moment  donné,  nous  avons  dû  nous  garder  sur  notre 
flanc  gauche.  Je  me  suis  chargé  de  ce  soin  avec  une  cinquantaine 
de  dragons  c|ue  j'étais  jaloux  de  conduire  au  feu  pour  la  première 
fois.  Ils  ont  échangé  quelques  coups  de  fusil  avec  les  cavaliers  rus- 
ses que  je  cherchais  à  attirer  dans  un  entonnoir.  Mais  les  vieux  re- 
nards n'ont  pas  donné  dans  le  piège.  Ils  se  sont  toujours  tenus  loin 
de  la  portée  de  nos  sabres.  Mais  le  moment  n'est  peut-être  pas  éloi- 
gné où  ils  auront  à  faire  à  nous.  J'ai  été  assez  satisfait  de  la  manière 
dont  mes  hommes  ont  débuté  devant  les  coups  de  fusil,  et  ma  vieille 
expérience  leur  a,  je  crois,  aussi  servi  (1). 

...  La  canonnade  tonne  toujours  de  plus  belle  du  côté  des  Russes. 
Nos  artilleurs  ne  leur  répondent  presque  pas.  Ils  se  réservent  pour 
le  jour  du  grand  bal.  Quand  ?  Je  n'en  sais  rien.  On  pense  générale- 
ment que  pour  ouvrir  le  feu,  l'on  attend  que  les  renforts  qui  nous 
viennent  de  France  soient  tous  arrivés.  Il  en  débarque  journelle- 
ment. 


(1)  H  n'est  pas  sans  intérM  de  rapproclier  ce  Bulletin  de  la  relation  que 
nous  donne  du  même  incident  M.  Mismer,  op.  cit.,  p.  105  et  11  :  «  Le  28  dé- 
cembre, nous  reçûmes  de  grand  malin  l'ordre  de  monter  à  cheval  pour  faire 
une  reconnaissance  dans  la  direction  de  Baïdar.  Le  thermomètre  marquait 
dix  degrés  au-dessous  de  zéro.  Dès  que  nous  eûmes  franchi  le  col  du  mont 
Sapoun,  qui  donne  accès  dans  la  plaine  de  Balaklava,  nous  entendîmes  dos 
coups  de  fusil  devant  nous.  Bientôt  nous  rencontrâmes  des  chasseurs  d'Afri- 
que blessés  qui  revenaient  en  arrière  pour  se  faire  panser  ;  à  mesure  que 
nous  avancions,  la  fusillade  devenait  plus  vive  ;  puis,  notre  canon  se  mit  à 
gronder.  A  certain  moment,  nous  pûmes  croire  qu'on  se  servirait  de  nous. 
Nous  étions  arrêtés  en  colonne  par  quatre  de  front,  sur  la  route  de  Baïdar, 
quand,  sans  raison  apparente,  on  nous  fit  mettre  le  sabre  à  la  main.  Même 
notre  colonel  arrivant  au  galop  nous  cria  :  «  Chasseurs  t  ajustez  vos  rênes; 
nous  allons  charger.  »  Je  me  souviens  que  cette  appellation  de  chasseurs, 
adressée  à  des  dragons,  mit  tout  le  monde  en  gaieté.  Mais  il  élait  écrit  que 
notre  tour  ne  viendrait  pas  ce  jour-lù.  Deux  minutes  après,  nos  sabres  ren- 
trèrent dans  leurs  fourreaux. 

«  L'ennemi  cédant  le  terrain,  nous  continuâmes  à  nous  porter  en  avant 

IÇ 


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—  226  — 

...  Ce  matin,  en  Thonneur  du  premier  engagement  qu*a  eu  le  ré 
giment,  nous  avons  fait  un  déjeuner  de  maître.  Pâtés  de  foie  gras, 
truffes,  bordeaux,  rien  n'a  été  épargné... 

Au  docteur  Ressayre. 

Devant  Sébaslopol,  le  28  décembre  1854. 

...  Je  n'ai  rien  à  t apprendre,  rien  de  ce  qui  doit  se  faire  ne  trans- 
pire, si  tant  il  est  vrai  qu'on  soit  dans  Tintcnlion  de  faire  un  pas  en 
avant,  ce  dont  je  doute  fort  d'après  tout  ce  que  j'ai  pu  voir  hier 
dans  une  promenade  que  j'ai  faite  non  loin  de  nos  batteries.  J'ai  vu 
beaucoup  tirer  de  part  et  d'autre,  mais  quant  au. résultat  :  néant. 
Et  cependant  je  ne  puis  croire  qu'on  soit  dans  l'intention  de  ne  rien 
entreprendre  avant  le  printemps  prochain.  Si  l'on  hésite  à  tenter 
un  grand  coup  dans  la  crainte  de  perdre  trop  de  monde,  je  trouve 
que  c'est  un  grand  tort.  Car  les  maladies  nous  en  enlèveront  peut- 
être  davantage,  si  tant  il  est  vrai  que  nous  attendions  la  belle  sai- 
son pour  marcher.  A  te  parler  franchement,  je  suis  porté  à  croire 
que  ceux  qui  nous  commandent  sont  pleins  d'irrésolution.  Ou  peut- 
être  attend-on  que  le  Czar  arrive  à  composition  et  il  n'est  pas  hom- 
me à  s'incliner  quand  surtout  il  voit  que  sa  principale  place  forte 
lient  en  échec  depuis  plus  de  trois  mois  une  armée  de  100,000  hom- 
mes. Cependant,  s'il  faut  en  croire  des  gens  "compétents,  on  en  au- 
rait eu  meilleur  marché  dès  le  début,  avec  moitié  moins  de  mon- 
de(l). 

Le  temps  s'est  mis  au  froid  pendant  48  heures.  Le  thermomètre 


Des  trous  en  terre,  recouverts  de  branchages,  marquaient  les  camps  aban- 
donnés par  les  Cosaques.  On  n'y  trouva  rien  que  du  pain  tellement  noir  et 
de  si  mauvaise  qualité  que  personne  ne  voulut  y  goûter.  Nous  parcourûmes 
ainsi  trois  ou  quatre  cents  mètres  de  route  pour  nous  arrêter  de  nouveau. 
Comme  il  faisait  très  froid  et  que  nous  étions  en  pleine  forêt,  à  chaque  sta- 
tion on  mettait  pied  à  terre  et  l'on  allumait  de  grands  feux... 

(c  Au  retour  de  cette  expédition,  un  peloton  de  mon  escadron  fut  dispersé 
en  tirailleurs  à  rarrièrc-garde.  Il  brûla  beaucoup  de  cartouches,  mais  ne 
I)erdit  ni  un  homme  ni  un  cheval.  A  cette  escarmouche  se  borna  notre  par- 
ticipation à  la  guerre  durant  l'année  1854.  » 

(1)  a  Les  alliés,  écrit  C.  Roussel,  op.  cit.,  t.  i,  p.  280,  y  auraient-ils  pu  en- 
trer alors  (dans  Sébastopol)  par  un  coup  de  force  ?  On  l'a  dit,  on  l'a  cru  si 
bien  que,  dans  la  surprise  d'un  faux  bruit,  devant  l'Europe  émue,  Pans 
s'est  donné  la  joie  prématurée  d'un  triomphe.  A  l'armée  même,  autour  du 
général  Canrobert  et  de  lord  Raglan,  il  s'est  trouvé  des  généraux  qui  ont 
en  effet  proposé  de  brusquer  l'attaque.  C'était  le  projet  du  maréchal  de 
Saint-Arnaud,  disait-on,  et,  dans  les  circonstances,  le  seul  bon  à  suivre.  Le 


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—  227  — 

marquait  4  degrés  au-dessous  de  zéro.  Hier  le  vent  du  sud  a  pris 
le  dessus  et  aujourd'hui  nous  sommes  menacés  de  la  pluie  qui  arrê- 
tera encore  les  travaux.  Tout  cela  n'est  pas  fait  pour  donner  du 
montant  aux  troupes.  La  cavalerie  —  la  nôtre  —  souffre,  nos  che- 
vaux meurent.  Ceux  qui  restent  se  ressentent  beaucoup  du  mau- 
vais temps  et  de  la  misère.  Je  crains  qu'ils  n'arrivent  pas  à  bon 
port,  le  jour  où  on  désirera  les  avoir  pour  un  coup  de  main.  Nos 
hommes  ne  valent  guère  mieux.  \ous  eu  comptons,  depuis  notre 
arrivée  en  Crimée  90  à  l'hôpital  ;  d'autres  sont  malades  sous  la 
tente.  A  côté  de  nous  les  braves  chasseurs  tiennent  bon.  Tu  com- 
prendras, d'après  cela,  que  je  doive  chaudement  désirer  un  régi- 
ment de  cette  arme... 

Je  continue  à  mener  mon  existence  comme  par  le  passé,  toujours 
môme  vie,  bonne  table,  bon  lit  et  pas  trop  de  mauvais  sang.  Redou- 
tant un  peu  les  temps  froids  et  surtout  humides,  je  m'en  gare  le 
mieux  que  je  puis  avec  bon  nombre  de  fourrures.  Mes  chevaux  se 
soutiennent  encore... 

An  docteur  Ressayre. 

Devant  Sébnslopol,  le  29  décembre  1854. 

Les  jours  se  suivent  et  se  ressemblent  énormément,  à  part  les 
variations  de  l'atmosphère.  Ainsi,  après  avoir  eu  deux  journées  d'un 
froid  assez  inlense,  nous  revenons  à  une  température  douce  mais 
nous  annonçant  infailliblement  de  la  pluie.  Néanmoins  l'après-midi 
est  passable  ;  ce  sera  toujours  autant  de  pris. 

...  Ma  santé  se  soutient  au  milieu  des  grandes  misères  que  l'ar- 
mée en  général  est  appelée  à  supporter.  Mais  remarque  bien  que 
cette  misère  ne  peut  venir  que  par  suite  de  temps  pluvieux.  Car  a 
part  cet  énorme  contre-temps,  elle  est  traitée  on  ne  peut  mieux.  11 
ne  lui  manquerait  donc  qu'un  abri  confortable.  Les  journaux  nous 
annoncent  bien  des  baraques  (1),  mais  je  crains  fort  que  cette  nou- 


marcchal  Nicl,  plus  lard,  n'y  a  pas  contredit  absolument,  et,  pour  ne  rien 
celer,  ceUe  opinion  compte  en  sa  faveur,  une  autorité  puissante,  le  grand 
nom  de  Todleben.  »  Cependant  l'historien  de  la  guerre  de  Crimée  n'a  pas 
cru  devoir  se  prononcer.  «  Le  lecteur  jugera  »,  dit-il,  se  contentant  de  placer 
sous  les  yeux  les  principales  données  du  problème. 

(1)  Vers  la  mi-décembre  les  journaux  français  publiaient  des  notes  de  ce 
genre  :  «  En  perspective  d'un  hivernement  de  nos  troupes  en  Crimée,  Je 
nombreuses  baraques  en  bois  viennent  d'être  commandées  pour  l'armée 
d'Orient.  Chacune  de  ces  baraques  a  8  mètres  50  cent,  de  longueur,  A  mè- 


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—  228  — 

velle  soît  controuvée.  En  allendant  nous  travaillons  à  nous  instal- 
ler le  mieux  possible  de  façon  à  passer  notre  hiver  sous  notre  ten^o 
sans  trop  souffrir.  Si  le  bois  ne  nous  manquait  pas  nous  aurions 
déjà  des  maisons  pour  nous  et  des  écuries  pour  nos  chevaux.  Ces 
derniers  se  trouvent  très  mal  de  la  pluie.  Aussi  en  perdons-nous  de 
temps  à  autre.  Mais  si  le  temps  se  remet  à  la  pluie  et  qu'elle  dure 
seulement  dix  à  quinze  jours,  nous  sommes  fortement  exposés  à 
être  à  pied.  Dans  les  deux  premières  et  seules  nuits  de  froid  nous 
en  avons  perdu  dix.  Un  pareil  nombre  ne  vaut  guère  mieux.  Les 
miens  mieux  couverts  que  ceux  de  la  troupe  résistent.  Je  les  ai 
abrités  par  un  mur  et  un  pavé,  mais  faute  de  bois  je  n'ai  pu  les 
mettre  à  couvert  (1). 

Depuis  ma  dernière  lettre,  il  ne  s'est  rien  passé  ici  qui  mérite 
mention.  On  ne  parle  du  siège  que  parce  qu'on  entend  continuel- 
lement tirer  le  canon.  Hier  je  suis  allé  me  promener  non  loin  des 
batteries  anglaises  et  françaises.  Là  j'ai  vu  un  travail  de  romains, 
et,  par  contre,  une  place  hérissée  de  milliers  de  canons,  bien  en  me- 
sure de  se  défendre  si  tant  il  est  vrai  qu'on  veuille  tenter  de  s'en 
rendre  maître.  J'ai  vu,  en  moins  d'une  heure  tirer  plus  de  200  coups 
de  canon.  Quant  au  résultai  :  néant.  Toutefois  il  faudra  bien  qu'on 
en  finisse  d'une  manière  ou  de  l'autre,  à  moins  que  la  politique 
n'arrive  à  des  conclusions  pacifiques.  Là-dessus  vous  devez  en  sa- 
voir plus  long  que  nous  qui  ne  recevons  les  journaux  qu'à  des  dates 
très  reculées,  néanmoins  ils  sont  lus  avec  avidité.  L'Autriche  a  fait 
un  grand  pas.  Que  la  Prusse  et  les  Etats  allemands  imitent  son 
exemple  et  la  Russie  arrivera,  sans  nul  doute,  à  composition,  non 
pas  peut-être  tout  de  suite,  mais  avant  la  fin  de  1855. 


1res  50  cent,  de  Jargeur,  1  mètre  05  cent,  de  hauteur  sou8  la  lablière  et  3 
mètres  de  hauteur  sous  le  faîte.  Elle  peut  contenir  26  hommes.  Le  système 
de  fabrication  est  d'une  grande  simplicité  qui  permet  un  montage  rapide  et 
facile...  A  Marseille  et  à  Toulon  a  lieu  une  active  fabrication  de  baraques 
pour  30,000  hommes  environ.  On  les  expédie  chaque  jour  en  Crimée. 

Enfin  des  baraques-écuries  pour  10,000  chevaux  de  l'armée  d'Orient,  se 
construisent  à  Paris,  dans  les  ateliers  de  M.  Bellu,  entrepreneur  de  char- 
pente. »  D'après  une  dépêche  adressée  au  Globe  le  13  décembre  1854,  on 
préparait  à  Constantinople  100,000  planches  destinées  à  faire  des  baraques 
à  l'armée  de  Crimée. 

(1)  «  Sous  ce  rude  climat,  les  chevaux  sans  abris  mouraient  par  centai- 
nes ;  la  cavalerie  était  presque  démontée...  Il  n'y  avait  que  les  chevaux 
d'Afrique  et  les  mulets  qui  résistaient  admirablement  au  froid,  à  la  faUgue, 
à  la  faim.  »  (C.  Roussel,  op.  cit.,  t.  ii,  p.  17.) 


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—  229  — 

A  la  même. 
,  4  janvier  1855. 

Rien  de  changé  dans  noire  position.  Le  temps  devient  de  plus 
en  plus  mauvais.  I/armée  souffre  bien  que  Tadministration  de  la 
guerre  fasse  tout  ce  qu'il  est  humainement  possible  de  faire  pour 
cju'il  n'en  soit  pas  ainsi.  Mais  comment  pouvoir  lutter  pendant  des 
semaines  entières  dans  un  pays  où  le  bois  est  fort  rare,  où  le  moin- 
dre abri  n'est  pas  possible  et  par  un  temps  ou  pluvieux  ou  nébu- 
leux. Depuis  quatre  jours  la  pluie  ou  la  neige  ne  cessent  de  lom 
bcr.  Voilà  vingt-quatre  heures  que  cette  dernière  calamité  nous 
persécute.  Nos  lentes  sont  gelées  et  nous  font  craindre  qu'elles  ne 
se  déchirent  si  celte  neige  persiste.  Nos  chevaux  n'y  résistent  point. 
Ceux  de  nos  soldats  qui  n'ont  pas  tous  les  soins  que  nous  donnons 
aux  nôtres,  meurent  comme  des  mouches  (1).  Tout  cela  n'est  pas 
fait  pour  égayer  un  colonel  qui  a  tout  un  régiment  sous  sa  respon- 
sabilité. Telle  est  ma  position  aujourd'hui,  attendu  que  notre  colo- 
nel nous  quitte  et  va  attendre  sa  retraite  dans  ses  foyers.  Je  vais 
être  plus  que  probablement  et  ù  mon  grand  regret,  appelé  à  lui  suc- 
céder... Je  dis  à  mon  grand  regret  »parcc  que  je  prendrai  le  régi- 
ment dans  une  condition  telle  que  je  ne  vois  i)as  la  possibilité  de  le 
refaire.  J'aurai  beau  me  multiplier,  me  donner  du  mal,  et  tu  sais 
que  je  ne  m'épargne  point,  je  n'arriverai  jamais  pendant  l'hiver  a 
un  état  satisfaisant.  Ce  matin  j'ai  passé  plusieurs  heures  dans  mon 
bivouac  stimulant  les  hommes  et  leur  prodiguant  et  mes  conseils  et 
ma  vieille  expérience.  Leur  moral  est  toujours  bon  ;  mais,  quoi- 
(jue  très  bien  portant,  je*  souffre  de  leurs  souffrances.  Espérons  que 
le  beau  temps  finira  par  prendre  le  dessus.  Un  peu  de  soleil  ré- 
jouirait toutes  ces  figures  et  tous  ces  braves  gens  qui  ne  demandent 
qu'à  faire  leur  devoir.  Quant  à  moi,  je  suis  disposé  à  le  faire  jus- 
qu'au bout  et  tant  que  ma  santé  me  le  permettra  on  me  verra  par- 
tout le  premier. 

Depuis  huit  jours  nous  sommes  sans  nouvelles  de  France.  Le 


(1)  Les  chevaux  des  soliJals  éUicnl  dans  la  bouc  entravés  à  des  cordes 
maintenues  par  des  piquets...  On  finit  par  découvrir  des  carrières  d'où  nous 
tirâmes  des  pierres  à  paver  ;  mais  comme  ces  pierres  étaient  friables,  nous 
ne  pûmes  maintenir  les  chevaux  hors  de  la  boue  qu'au  prix  d'incessantes  ré- 
parations. Ceux  des  officiers  étaient  logés  dans  des  trous  recouverts  de 
lentes-abris  et  préservés  contre  les  intempéries  par  toutes  sortes  d'expé- 
dients plus  ou  moins  ingénieux.  »  (Souvenirs  d'un  Dragon^  p.  90  et  ss.) 


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—  230  — 

courrier  csl  en  relard.  Nous  sommes  très  impatients  de  connaître 
la  réponse  de  la  Russie  à  la  notification  du  traité  du  2  décembre. 
En  attendant  nos  artilleurs  et  ceux  de  la  place  échangent  constam- 
ment des  coups  de  canon  (pii  n'aboutissent  qu'à  tuer  quelques  hom- 
mes et  h  tenir  nos  soldats  sur  le  qui-vive  ;  ce  qui  est  fort  peu  gai 
par  le  temps  qu'il  fait.  Comment  finira  tout  ceci,  Dieu  le  sait.  Mais 
la  perspective  de  trois  mois  d'hiver  sous  la  tente  n'est  pas  chose 
fort  gaie,  et  cependant  il  faudra  bien  en  prendre  son  parti.  Le  mien 
est  tout  à  fait  pris  (1). 

Au  docteur  Ressayre. 

4  janvier  1855. 

Notre  colonel  nous  quitte,  il  en  a  assez  et  je,le  comprends.  Il  pari 
par  le  courrier  du  5.  Je  vais  donc  avoir  provisoirement  sinon  défi- 
nitivement sa  succession.  J'en  suis  peu  jaloux,  car  il  me  laisse  une 
machine  sinon  détraquée,  du  moins  bien  difficile  (par  le  temps  qu'il 
fait  surtout)  à  remonter  (2).  On  espère  cependant  en  moi  et  je  trou- 
ve qu'on  a  grand  tort.  Si  le  colonel  avait  quitté,  ainsi  qu'il  en  avait 
fait  la  demande,  il  y  a  quatre  mois,  peut-être  que  le  régiment,  su- 
bissant une  nouvelle  impulsion,  alors  qu'il  en  était  temps  encore, 
se  serait  maintenu.  La  chose  me  paraît  difficile  aujourd'hui.  Et  ce- 
pendant il  faudra  bien  accepter  cette  mission  tout  ingrate  qu'elle 
est,  à  moins  que  la  nomination  du  colonel  du  4*  chasseurs  d'Afrique 
n'ait  paru  et  qu'on  m'ait  désigné  pour  lui  succéder.  Il  me  reste  celte 
branche  de  salut.  Ici  on  est  généralement  porté  à  croire  que  j'au 
rai  cette  succession. 

Le  temps  est  affreux  depuis  deux  jours  ;  aujourd'hui  le  sol  est 


(1)  Dès  le  12  novembre,  on  écrivait  de  Crimée  au  Sun  :  «  Aujourd'hui  que 
l'armée  connaît  son  sort  et  qu'elle  doit  hiverner  en  Crimée,  elle  en  prend 
philosophiquement  son  parti.  C'est  une  rude  couleuvre  à  avaler,  disait  le 
soldat,  mais  il  faut  s'y  résigner. 

(2)  Dans  ses  Souvenirs  d'un  Dragon,  M.  Ch.  Mismer  salue  ainsi  le  déparl 
de  ce  colonel  :  «  M.  Robinet  de  Plas  était  un  chef  très  paternel,  répugnant 
aux  tracasseries  et  aux  punitions,  gouvernant  de  haut,  abandonnant  les  dé- 
tails aux  officiers  subalternos  par  bonlé  de  cœur  et  pour  conserver  intacte 
l'affection  de  ses  soldais.  Jugeant  les  choses  à  distance  avec  la  maturité  de 
rage  et  des  termes  de  comparaison  plus  nombreux,  je  n'hésite  pas  à  mettre 
à  la  charge  d'un  commandement  Irop  mou  l'état  de  marasme  qui  nous  avait 
attiré  Tordre  du  jour  du  général  Morris.  »  Nota  :  Les  suicides  étaient  deve- 
nus si  fréquents  au  G'  dragons  que  le  général  Morris  avait  cru  devoir  adres- 
ser à  ce  régiment  un  ordre  du  jour  qui  flétrissait  cette  espèce  de  désertion. 
(Op.  cit.,  p.  102.) 


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—  231  — 

couvert  de  neige.  Aussi  nos  chevaux  baissent  Toreille  ;  il  nous  en 
est  mort  onze  la  nuit  dernière  ;  je  crains  que  celle  qui  va  suivre 
soit  encore  plus  désastreuse  (1).  > 

Nos  canons  et  ceux  de  la  place  se  font  entendre  de  plus  belle,  et, 
malgré  tout,  on  n'arrive  à  aucun  résultat.  Messieurs  les  Anglais, 
avec  celte  lenteur  qui  les  caractérise,  sont  cause  que  nous  ne  pou- 
vons rien  entreprendre  de  sérieux  (2).  Ce  retard  est  vraiment  fâ- 
cheux, car  il  nous  coûte  et  des  hommes  et  des  chevaux.  On  en  pren- 
drait toutefois  son  parti  si  on  savait  quand  tout  cela  pourra  finir. 
Chacun  de  nous  le  désire,  car  la  perspective  de  trois  mois  à  pas- 
ser sous  la  tente,  par  des  pluies  continuelles,  est  peu  attrayante,  et 
cependant  c'est  ce  qui  paraît  nous  être  réservé.  Mais  je  me  trom- 
perais fort  si  notre  cavalerie  existe  encore  au  1*'  avril. 

Dans  la  reconnaissance  que  nous  avons  faite  le  30  décembre,  les 
chevaux  de  rarlillerie  ont  eu  bien  de  la  peine  à  traîner  les  pièces 
à  leur  retour.  C'est  ce  qui  me  fait  dire  que  nous  ne  pouvons  pas 
faire  un  pas  en  avant,  lorsque  Tartillerie  dos  Russes  est  très  nom- 
breuse et  dans  de  belles  conditions. 

A  Madame  Ressayre,  née  Ressayre, 

18  janvier  1855. 

J'ai  dû  laisser  partir  le  courrier  du  15  sans  le  donner  de  mes  nou- 
velles. La  lourde  mission  que  m'a  laissée  mon  colonel,  et  par  suite 
mes  nombreuses  occupations  ne  m'en  ont  pas  laissé  le  temps... 

Je  commencerai  donc  par  le  dire...  qu'au  milieu  d'un  froid  assez 
rigoureux  et  d'une  neige  très  abondante,  ma  santé  ne  me  fait  point 
défaut  (3).  Je  dois  même  dire  que    depuis    que    mes    occupations 


(1)  Dans  une  IcUre  parliculièro  datée  de  Scbastopol  le  8  janvier  185i  et  pu- 
bliée par  les  journaux  on  lisait  :  «  Les  dragons  et  les  hussards,  comme  tou- 
te cavalerie  de  France,  souffrent  beaucoup  ici.  Cette  nuit,  les  dragons  seuls 
ont  perdu  28  chevaux,  les  chasseurs  d'Afrique,  au  contraire,  en  ont  à  peine 
perdu  autant  depuis  qu'ils  sont  en  Crimée.  » 

(2)  Comme  tout  le  monde,  M.  Ressayre  attribuait  les  retards  des  Anglais  h. 
V  ceUc  lenteur  qui  les  caractérise  »  ;  la  vérité,  cette  fois,  était  que  «  faute  de 
bras,  les  batteries  anglaises  ne  pouvaient  être  armées  ».  (Cf.  C.  Roussel, 
op.  cit.,  l.  1,  p.  447.)- 

(3)  Aux  pluies  torrentielles  qui  avaient  signalé  les  derniers  jours  de  Tan- 
née 1854,  venaient  de  succéder  la  gelée,  les  bourrasques  glaciales,  les  ov- 
ragans  du  nord.  Le  5  janvier,  après  une  nuit  très  froide,  il  y  eut  un  violent 
cha.ssc-neige  qui  ne  dura  pas  moins  de  trente  heures...  Le  12,  une  recrudes- 
cence du  froid  ne  fut  que  le  prélude  rigoureux  d'une  crise  plus  douloureuse 


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m'astreignent  à  un  service  plus  actif,  je  ne  me  porte  que  mieux. 
C'est,  en  général,  ce  que  chacun  remarque,  mes  commensaux  entre 
autres.  Car  il  faut  que  tu  saches  que  je  suis  doué  d'un  riche  appé- 
tit. Aussi  fais-je  honneur  aux  deux  repas  que  nous  sert  un  excel- 
lent cuisinier,  bien  que  son  office  se  tienne  en  plein  air.  Jusqu'à  ce 
jour,  rien  ne  nous  a  manqué  et  nous  avons  lieu  de  croire  qu'il  en 
sera  de  même  pendant  toute  la  mauvaise  saison.  Une  seule  chose 
seulement  laisse  à  désirer  :  c'est  le  bois  que  nous  avons  en  très  pe- 
tite quantité.  Nous  sommes  obligés  d'envoyer  à  la  recherche  de  quel- 
c|ues  racines,  et  encore  deviennent-elles  fort  rares  (1).  Il  en  sera 
ainsi  tant  que  l'armée  occupera  la  position  qu'elle  occupe.  Et  cer- 
tes, si  le  mauvais  temps  continue,  nous  ne  sommes  pas  à  la  veille 
de  faire  un  mouvement  en  avant.  Le  sol  est  couvert  d'un  pied  et 
demi  de  neige  et  ce  n'est  pas  fini  ;  peut-être  que  demain  ce  chiffre 
sera  doublé.  L'armée  supporte  tout  cela  avec  un  courage  et  une  ré- 
signation admirables.  Du  reste,  l'administration  de  la  guerre  fait 
tout  ce  quelle  peut  pour  qu'elle  soit  bien  traitée.  La  santé  des  hom- 
mes se  soutient.  Nous  avons  cependant  quelques  congélations  aux 
pieds.  Les  chevaux  souffrent  toujours  et  je  crains  fort  de  les  voir 
"s'éteindre  plus  vite  alors  qu'on  vient  de  diminuer  de  2  kilos  leur 
ration  de  foin.  J'en  perds  en  moyenne  une  demi-douzaine  par  jour. 
Les  miens  tiennent  bon,  mais  gare  quand  la  déconfiture  va  com- 
mencer. Enfin  ! 

...  Quand  cette  lettre  t'arrivera,  tu  auras  sans  doute  connaissance 
de  ma  nomination  à  moins  qu'on  ne  se  décide  à  attendre  le  résultat 
des  opérations  du  siège.  Ce  que  je  ne  crois  pas  pour  ce  qui  me  re- 
garde, attendu  qu'on  ne  voudra  pas  laisser  un  régiment  en  cam- 


encore.  «  L'armée,  disait  le  général  Canrobcrt,  conservera  longtemps  le 
souvenir  de  la  journée  du  16  janvier.  Pendant  vingt-quatre  heures  la  nuit 
n'a  pas  cessé  de  régner  sur  nos  bivouacs.  D'épais  nuages,  inondant  Tal- 
mosphère  d'une  poussière  de  neige  chassée  par  un  vent  glacé  du  nord-est, 
s'abaissaient  jusqu'au  sol...  On  ne  saurait  imaginer  de  situation  plus  vio- 
lente, et  nulle  part  le  découragement  ni  le  désordre  ne  se  sont  produits,  v 
(G.  Roussel,  op.  cit.,  t.  ir,  p.  15.) 

(1)  «  On  avait  distribué  des  poêles  de  fonte,  mais  le  combustible  était  tou- 
jours fort  rare.  Sauf  le  taillis  du  Monastère,  que  l'artillerie  gardait  po\irses 
travaux  de  fascinage,  avec  une  vigilance  impitoyable,  et  le  bouquet  de  chênes 
qui  signafait  le  quartier  général  de  lord  Raglan,  il  ne  restait  plus  aux  alen- 
tours des  camps  sur  le  plateau  de  Chersoncse,  ni  brin  de  bois  ni  touffe 
d'herbe  à  la  surface  du  sol,  ni  souche  do  vigne  ni  racine  d'arbuste  au-des« 
sous.  La  pioche  avait  atteint  jusqu'aux  dernières  limites  les  derniers  vesti- 
ges de  la  végétation  souterraine.  »  {Ibidem,  p.  17.) 


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pagne  sans  lui  donner  un  chef  pour  tout  de  bon.  Je  ne  puis  donc 
espérer  être  nommé  maintenant  ailleurs  qu'au  6*  dragons.  Il  faudra 
donc  l'accepter  et  le  faire  marcher  envers  et  contre  toul.  C'est  une 
rude  mission,  et  cependant  j'aurai  à  cœur  de  bien  la  mener. 

A  la  même. 

Le  12  février  1855  ;  11?  jour  du  siège. 

...  J'écris  beaucoup  et  je  ne  dis  rien.  Mais  que  veux-tu  ?*  L'exis- 
tence que  l'on  mène  ici  n'est  point  fertile  en  événements,  au  moins 
pour  la  cavalerie,  qui,  pour  le  moment,  assiste  en  simple  specta- 
trice à  la  grande  lutte  qui  ne  finit  point  et  n'est  point  prête  de  finir. 
Ici,  je  te  prie  de  le  croire,  il  n'y  a  point  de  notre  faute,  car  nous 
avons  bien  hûte  de  sortir  de  la  position  dans  laquelle  nous  languis- 
sons et  nous  nous  éteignons  petit  à  petit.  Et  certes,  si  nous  ne  som- 
mes pas  enlevés  par  le  boulet,  nous  n'en  perdons  pas  moins  quel- 
ques hommes  cl  surtout  beaucoup  de  chevaux.  Comment  résister, 
sous  une  mince  toile,  à  des  froids  de  10  à  12  degrés,  à  de  fortes  nei- 
ges ou  à  des  pluies  incessantes  ?  Il  faut  être  taillé  à  l'antique  pour 
ne  pas  être  éprouvé  par  tant  de  misères,  ou  avoir  vingt-cinq  ans  cl 
encore...  Aussi,  je  dois  le  dire,  l'armée  souffre,  mais  ce  qui  est 
beau  et  sublime,  sans  se  plaindre.  Tel  est  le  soldai  français.  Une 
heure  de  soleil  et  il  oublie  les  misères  de  la  semaine.  L'officier  est 
moins  mal  sans  cependant  être  à  son  aise... 

Au  moment  où  je  t'écris  ces  lignes,  je  suis  dans  mon  petit  trou  (1), 
à  côlé  d'un  petit  poêle  de  la  dimension  de  ton  pot-au-feu.  Je  Tali 
mente  au  moyen  de  cjuelques  racines  et  ne  me  trouve  pas  trop  mal, 
bien  que  la  pluie  et  la  neige  tombent  comme  par  plaisir  autour  de 
moi.  J'entends  le  hennissement  de  mes  pauvres  bêtes  qui  attendent 
leur  pàlure,  et  qui,  connue  nous  tous,  demanderaient  un  rayon  de 
soleil  pour  les  regaillardir.  Comme  nous  tous  elles  doivent  en  pren- 
dre leur  parti  et  attendre  de  meilleurs  jours.  Ils  viendront  une  fois 
et  pour  tous,  il  faut  l'espérer,  mais  quand  ? 

A  côté  de  tout  cela  je  me  porle  à  merveille.  Je  vis  comme  on  ne 
vit  pas  mieux  en  garnison,  bien  que  la  viande  fraîche  nous  man(|ue 
de  temps  à  autre.  Malgré  ce  |)etit  inconvénient,  je  trouve  souvent 
le  moyen  de  faire  quelques  repas  hors  ligne,  d'abord  à  ma  table, 


(1)  Le  mot  est  très  juste.  Pour  mieux  se  défendre  contre  l'hiver  beaucoup 
s'étaient  creusq  dans  le  sol  de  véritables  tanières. 


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quelquefois  chez  les  autres.  Ainsi,  si  je  le  disais  que  depuis  le  10 
janvier  environ,  j'ai  pris  ma  part  de  plus  de  quinze  grands  et  ex- 
cellents repas,  où  il  a  été  mangé  force  truffes,  chevreuils,  bécasses, 
pAtés  de  foie  gras,  etc.,  le  tout  arrosé  d'un  vin  délicieux.  Chaque 
fois  j'ai  été  assez  heureux  pour  arriver  au  festin  avec  un  appétit 
superbe.  Ici  le  grand  air  porte  à  l'estomac. 

D'après  cette  description,  tu  vas  te  dire  :  «  Je  ne  les  plains  pas  ; 
ils  ne  sont  pas  déjà  si  malheureux.  »  Tu  auras  raison  de  le  dire,  fi 
tu  ne  vois  que  moi.  Mais  il  faut  voir  aussi  le  chef  d'un  régiment, 
il  faut  voir  l'homme  de  cœur.  Et  certes,  quelque  bien  qu'il  soit,  il 
ne  peut  être  heureux  lorsqu'il  voit  souffrir  à  côté  de  lui  et  sans  re- 
mède. Il  n'y  a  que  cela  qui  me  peine,  car  Dieu  m'a  donné  assez  de 
santé  pour  résister  à  tout  jusqu'à  présent.  J'espère  qu'il  me  la  con 
tinuera  jusqu'au  bout.  J'en  ai  besoin  pour  mener  à  bien  le  comman 
dément  en  ruine  que  mon  colonel  m'a  laissé. 

A  la  même, 

17  février  1855. 

Mon  intérim  de  commûmlement  me  donne  toujours  de  grandes 
occupations  et  malheureusement  je  n'arrive  pas  au  résultat  qu*j 
j'aurais  désiré.  Je  ne  sais  pas  trop  même  si  avec  le  temps  et  le  mal 
que  je  me  donne,  j'y  parviendrai.  Enfin  j'aurai  la  satisfaction  de 
dire  que  j'aurai  fait  moralement  et  physiquement  tout  ce  qui  aura 
dépendu  de  moi.  Les  nominations  tardent  beaucoup  à  paraître. 
Celles  de  l'infanterie  sont  arrivées.  H  faut  croire  qu'on  va  s'occu- 
per de  la  cavalerie.  Quoi  qu'il  doive  m'arriver,  je  suis  résigné  à 
prendre  ce  que  l'on  voudra  bien  me  donner  (1). 

...  Le  temps  est  ici  toujours  mauvais.  Hier,  cependant,  le  soleil 
s'est  montré.  Mais  il  a  été  impossible  de  faire  une  longue  promena- 
de, le  sol  était  par  trop  détrempé.  Aujourd'hui  la  pluie  tombe  cl 
nous  sommes  condamnés  à  rester  emprisonnés  sous  notre  toile  cl 
non  sous  nos  baraques  ainsi  que  certain  veut  bien  le  dire.  Il  n'est 
pas  un  de  nous  qui  en  soit  encore  pourvu,  nos  généraux  mêmes 
sont  sous  la  tente.  Si  les  susdites  baraques  arrivent,  elles  arrive- 
ront trop  tard.  Que  d'hommes  nous  aurions  sauvés,  si  elles  étaient 
arrivées  au  commencement  de  novembre,  et  que  de  chevaux  nous 


(1)  Le  31  janvier  1855,  M.  Ressayrc  avait  été  nommé  colonel  et  colonel  du 
6'  dragons. 


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aurions  encore  sur  pied  (1).  Mais  il  ne  faut  plus  parler  des  trépas- 
sés. Tûchons  de  conserver  le  peu  qui  nous  reste.  Avec  ces  moyens 
et  les  renforts  que  nous  recevrons  de  France,  ])eut-être  que  nous 
arriverons  à  un  résultat,  bien  que  la  chovse  me  paraisse  difficile. 
Cependant  il  faudra  bien  en  finir,  car  nous  ne  pouvons  songer  à 
rester  au  printemps  prochain  dans  la  position  que  nous  occupons. 
La  peste  nous  y  décimerait,  et  comment  en  serait-il  autrement  alors 
que  nous  sommes  entourés  de  cadavres  de  chevaux  enfouis  à  peine 
à  un  pied  de  profondeur...  (2) 

Cœlera  desideraniur. 


(1)  Les  soldais  devaient  pas^ser  tout  l'hiver  dans  les  liabilalions  souterrai- 
nes qu'ils  s'étaient  creusées.  On  envoya  bien  des  baraques  mais  uniquement 
pour  les  infirmeries  et  les  ambulances. 

(2)  Malgré  la  prise  de  Sébastopol,  nos  soldats  occupaient  encore  au  prin- 
temps suivant  la  même  position,  et,  suivant  les  prévisions  de  M.  Ressayre, 
ils  y  étaient  décimés  par  le  scorbut  et  le  typhus.  Une  note  parue  dans  le 
Moniteur  du  26  mars  1856,  expliquait  que  si  nos  troupes  étaient,  depuis  quel- 
que temps,éprouvées  par  la  maladie,  «  c'est  qu'elles  étaient  campées  autour 
de  Sébastop<îl,  sur  le  théâtre  môme  de  la  lutte,  c'est-à-dire  sur  un  terrain 
qui  avait  servi  de  tombe  à  tant  de  victimes  ». 


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MONLUC  AU  CHATEAU  DE  LAUGNAC 


La  paix  d'Amboise  donna  des  loisirs  à  Monluc.  Il  les  em- 
ploya aux  affaires  de  son  gouvernement  et  à  celles  de  sa  mai- 
son. Il  semarie,  en  secondes  noces,  le  31  mai  loG4,  avec  Izabeau 
de  Beauville.  Puis  il  surveille  ses  biens,  visite  ses  châteaux  du 
Saint-Puy,  de  Cassaigne,  d'Estillac.  Il  répare  et  agrandit  ce 
dernier,  rebâtit  1  église  de  sa  paroisse,  pour  évincer  ses  voisins 
du  Buscon  du  droit  de  banc  et  de  litre  funéraire  ;  il  fait  tant  et 
si  bien,  que  ces  derniers,  fatigués  de  ses  tracasseries  journa- 
lières, abandonnèrent  le  pays. 

Si  Monluc  était  un  voisin  mal  commode  pour  les  Lapoujade 
qui  le  gênaient,  il  paraît  au  contraire  avoir  eu  des  relations 
d'amitié  avec  le  seigneur  de  Laugnac.  En  15(57,  il  acceptait  une 
invitation  à  dîner,  que  lui  faisaient  François  de  Monipezat  et 
sa  femme  Nicole  de  Livron.  Et,  le  8  avril,  il  quittait  Agen  en 
compagnie  d'Izabeau  de  Beauville,  de  Monsieur  d'Agen  et  de 
quelques  gentilshommes. 

La  seconde  femme  de  Monluc  était  fille  de  François  de  Beau- 
ville  et  de  Claire  de  Laurens,  dame  de  Souspez.  Sa  famille,  de 
très  vieille  noblesse,  était  fixée  à  Beauville  depuis  de  longs 
siècles.  L'année  qui  suivit  le  mariage,  elle  donnait  à  son  mari 
une  fille  que  le  roi  Charles  IX  et  Catherine  de  Médicis  tinrent 
sur  les  fonts  baptismaux  le  25  mars  1565. 

Monsieur  d'Agen,  c'était  l'évêque  Janus  de  Frégose.  Nommé 
à  cet  évéché  en  1555,  il  en  prit  personnellement  possession  trois 
ans  plus  lai'd.  C'était  un  ami  de  Monluc,  qui  en  faisait  cas  et 
(fui  n'entreprenait  rien  sans  l'avoir  consulté.  «  Je  ne  faisais 
rien,  dit-il  dans  ses  Commentaires,  que  je  ne  le  communiquasse 
à  ce  bon  evesque  d'Agen,  me  fiant  lors  autant  ou  plus  en  luy  que 
en  mon  frère  propre,  et  le  tenois  pour  ung  des  meilleurs  âmes 


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de  prélat  qu'il  y  eust  en  toute  la  France  ;  il  est  sorly  de  la  mai- 
son des  Frégoses  de  Gênes  (1).  » 

C'était  donc  trois  personnages  de  haute  lignée,  qui  s'ache- 
minaient vers  le  château  de  Laugnac.  Les  hôtes  qui  les  y  atten- 
daient, n'avaient  d'ailleurs  rien  à  leur  envier  pour  la  noblesse 
de  la  race. 

Messire  François  de  Montpezat,  en  effet,  appartenait  à  une 
des  plus  anciennes  et  des  plus  puissantes  familles  de  l'Age- 
nais.  Plusieurs  de  ses  ancêtres  avaient  fait  grande  figure  dans 
les  annales  du  pays.  Son  père  Alain,  soldai  valeureux  fort 
estimé  de  ses  compagnons,  était  comme  Monluc  un  vétéran 
des  guerres  d'Italie.  Il  s'était  battu  à  Agnadel,  à  Ravenne,  a 
Marignan  dans  la  compagnie  du  chevalier  Bayard,  à  Fonta- 
rabie,  en  Picardie,  à  Pavie,  où  il  fut  fait  prisonnier  en  même 
temps  que  le  roi. 

François  hérila  la  valeur  de  son  père,  ce  qui  lui  attira 
Testime  de  Monluc,  un  connaisseur  en  la  matière.  Aussi,  œ 
dernier  lui  décerne  des  éloges  dans  ses  Commentaires. 
a  J'avais  mis,  dit-il,  dès  que  j'arrivoy  là,  Monsieur  de  Laugnac 
à  Puymirol  avec  deux  compagnies  de  gens  de  pied,  qui  estoint 
allés  de  la  garde  du  Port  Saincte  Marie  et  Malvès,  qui  firent 
de  belles  escarmouches.  Et  encores  que  Monsieur  de  Laugnac 
se  trouvasse  mal  de  la  malladie  qui  l'a  si  longtemps  tenu,  néan- 
moing,  se  tenoit-il  les  soldatz  nuict  et  jour  dehors  et  faisoienl 
lousjours  quelque  prède  sur  les  ennemys  (2).  » 

L'activité  qu'il  déploya  en  cette  circonstance  et  en  d'autres, 
lui  valut  des  lettres  d'éloge  de  Charles  IX,  Catherine  de  Mé- 
dicis  et  Henri  III  (3). 

François  de  Montpezat  s  était  marié  le  24  octobre  1564  avec 
Nicole  de  Livron  en  la  ville  de  Bourbonne-les-Bains  (4).  Nicole 
élail  fille  de  François  de  Livron  d'une  famille  originaire  du 


(1)  Commentaires. 

(2)  Commentaires,  m,  p.  368.  M.  de  Ruble  a  identifié  à  tort  ce  Laugnac  avec 
Alain. 

(3)  Ces  lettres  ont  été  publiées  par  M.  Tamizey  de  Larroque  dans  les  Arch, 
histor.  de  la  Gironde,  t.  vu  et  viii. 

(4)  Uâute-Marnc. 


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—  238  — 

Dauphiné  et  de  Bonne  du  Chastellet  d'une  puissante  maison 
de  l'Artois.  Ses  lettres  nous  la  montre  bonne,  affectueuse, 
ordonnée,  très  appliquée  à  plaire  à  son  mari  (1). 

Le  château  de  Laugnac,  dans  lequel  François  de  Montpezat 
et  Nicole  de  Livron  reçurent  Monluc  et  sa  suite,  était  entré 
dans  la  famille  de  Montpezat  par  droit  de  conquête.  Charles, 
Taieul  de  François,  s  en  était  emparé  en  1475. 

C'était  un  vieux  château  bâti  vers  le  xiv*  siècle,  sur  le  bord 
d'un  plateau,  au-dessus  du  vallon  de  la  Masse  et  dont  la  posi- 
tion n'était  pas  très  forte.  Il  se  composait,  autant  qu'on  peut 
en  juger,  de  deux  bâtiments  en  retour  d'équerre  et  était  flanqué 
sur  un  angle  d'une  tour  carrée.  Cette  tour,  munie  de  meur- 
trières rondes  pour  les  armes  à  feu  et  ornée  de  fenêtres  aux 
moulures  prismatiques,  paraît  être  du  xvf  siècle.  Quelques 
années  avant,  il  avait  été  le  théâtre  de  scènes  de  violence  et  de 
désordres  sanglants.  Pour  le  moment,  le  calme  était  revenu. 

Depuis  son  mariage,  François  de  Montpezat  résidait  le  plus 
souvent  au  château  du  Fréchou  dans  le  Condomois,  mais  il 
faisait  de  fréquentes  apparitions  à  Laugnac  ;  les  comptes  de 
son  receveur  nous  en  fournissent  de  nombreuses  preuves. 
Aussi  la  maison  était  bien  pourvue  en  meubles,  linge,  vais- 
selle, dont  Nicole  de  Livron,  en  femme  d'ordre  et  en  maîtresse 
de  maison  avisée,  tenait  un  compte  rigoureux. 

Rien  ne  manquait  donc  pour  recevoir  Monluc.  Le  linge,  em- 
baumant la  lavande,  débordait  les  coffres.  Il  y  avait  a  une 
douzaine  de  serviettes  de  banquet  »,  quinze  douzaines  de  ser- 
viettes de  lin,  «  deux  douzaines  d'aultres  serviettes  de  lin,  six 
((  grandes  nappes  de  lin  pour  servir  à  troys  plats  bien  fornis, 
«  deux  aultres  petites  nappes  de  lin  pour  servir  à  table  carrée, 
«  plus  aultres  sept  nappes  de  lin  un  peu  plus  grosses  pour 
((  table  de  deux  platz  »,  etc.  (2). 

La  vaisselle  était  d'étain,  mais  nombreuse  et  encombrant  les 
buffets,  une  douzaine  et  demie  de  grands  plats,  six  plats 
moyens,  vingt  et  un  petits  plats,  cinq  saucières,  six  douzaines 


(1)  J'ai  retrouvé  ces  lettres  dans  les  archives  du  château  de  Lafox. 

(8)  Inventaire  fait  en"  1569  par  Nicole  de  Livron.  Arch.  du  château  de  Lafox. 


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—  239  — 

d'assiettes,  un  pot  à  lait,  deux  aiguières,  quatre  salières,  deux 
jarres,deux  pintons  (1),  «te.  La  vaisselle  dargent  avait  été 
portée  au  Fréchou. 

La  cuisine  était  resplendissante  des  cuivres  étincellants  au 
feu  de  la  grande  cheminée,  une  fontaine,  deux  cuvettes,  une 
buyre,  «  ung  bassin  à  laver  les  mains  »,  un  coquemar,  deux 
grandes  bassinoires,  une  petite,  (c  ung  grand  tortière  et  deux 
petites  »,  etc.,  etc.,  le  tout  de  cuivre  (2). 

Le  couvert  était  dressé  dans  une  des  grandes  salles,  sur  une 
table  «  à  traiteaulx  »,  autour  de  laquelle  étaient  rangés  «  des 
chèses  garnyes  de  cuyr  noyr  »,  <(  de  chèses  plenyères  »  ou  des 
<(  escabeaux  carrés  »  (3). 

Quelle  fut  l'ordonnance  du  dîner?  Nous  l'ignorons.  Mais 
nous  savons  que  la  chère  fut  abondante  . 

Outre  ce  que  Nicole  de  Livron  avait  pu  se  procurer  à  Laugnac 
ou  même  à  Agen,  le  receveur  du  château  de  Frégimont  envoya 
un  chevreau,  dix  poulets,  six  cailles  et  du  miel  (4).  Voici, 
d'ailleurs,  le  passage  de  son  compte  qui  nous  apprend  la  venue 
de  Monluc  à  Laugnac. 

«  Plus  le  vnf  jour  du  moys  dapvril  mil  cinq  cens  LVIII,  ay 
bailhé  pour  ung  chevreau,  pour  envoyer  à  Laugnac  à  Mon- 
seigneur, parce  que  Monsieur  de  Monluc,  sa  femme  et  Mon- 
sieur d'Agen  et  gentilshommes,  ils  debvoyent  venir  digner, 
ay  bailhé  pour  ledit  chevreau  xxn  soulz  vi  d. 

Plus  led.  jour  pour  cinq  paires  de  poUetz,  xra  soulz  vi  d. 

Plus  led.  jour  pour  troys  cailhes  ay  bailhé  n  soulz  vi  d. 

Plus  led.  jour  pour  ung  rucque,  i  soulz  vi  d. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  de  cette  profusion  de  viande,  nous 
sonmies  au  siècle  de  (largantua  et  de  Pantagruel,  les  estonfiacs 
sont  solides  et  les  appétits  robustes.  Au  reste  «  l'amphytrion 
qui  se  respecte,  nous  dit  M.  Habasque,  doit  offrir  la  même 
viande  accomodée  de  cinq  ou  six  façons  différentes  avec  force 


(1)  Arch.  du  château  de  Lafox.  Invenlaire  de  1590. 

(2)  Ibid. 

(3)  Jbid. 

(A)  Archives  du  château  de  Lafox.  Comples  du  Receveur  de  Frégimont, 
1564  à  1570. 


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-  240  - 

sauces,  hachis,  pâtisserie  et  «  toutes  sortes  de  salmigondis  id 
autres  diversitez  de  bigarrures  »  (1). 

Le  chevreau  entrait  pour  une  notable  part  dans  l'alimenta- 
tion du  pays.  M.  Habasque  en  a  fait  la  remarque  et  les  comptes 
de  Frégimont  en  mentionnent  de  fréquents  achats. 

Il  se  faisait  une  grande  consommation  de  poulets,  de  cha- 
pons, d'oies  ou  «  oyzons  ».  Le  gibier  apparaît  plus  rarement 
dans  le  compte  qui  nous  a  fourni  ces  renseignements.  Trois 
cailles  au  mois  d'avril,  c'était  évidemment  une  chose  rare. 
Mais  je  suppose  que  le  receveur  s'est  trompé  en  écrivant 
<(  troys  cailhes  »  il  a  voulu  dire  trois  paires.  Le  prix  semble 
l'indiquer.  La  caille  était  en  effet  le  gibier  qui  se  payait  le 
moins  cher,  quatre  à  six  deniers. 

Rucque  est  un  vieux  mot  français  qui  signifie  ruche.  Le  miel 
faisait  partie  du  dessert  et  des  «  doulcêurs  ». 

Monluc,  Janus  de  Frégose  et  '  François  de  Montpezat 
durent  s'entretenir  des  affaires  du  temps.  L'horizon  devenait 
menaçant  et  l'agitation  des  protestants  augmentait  chaque 
jour.  La  guerre,  en  effet,  ne  tarda  pas  à  reprendre,  et  fit  per- 
dre aux  convives  réunis  à  Laugnac  en  ce  mois  d'avril  1567  les 
doux  loisirs  de  la  paix. 

Abbé  MARBOUTIN. 


(1)  Comment  Agen  mangeait par  Francisque  Ilabaaqiie.  Revue  de  CAge- 

nais. 


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LES  PLAQUES  DE  FOYER 

Anj^laises,  Flamandes,  Françaises  et  Hollandaises  dans  le 
Sud-Ouest  de  la  France 


Classification 


Le  baron  de  Rivière,  à  qui  revient  l'honneur  d'avoir  publié 
le  premier  inventaire  de  plaques  de  cheminées,  s'est  borné  à  les 
classer  suivant  le  sujet  qu  elles  représentent  en  cinq  catégo- 
ries, savoir  :  Suiels  mythologiques,  Sujets  tirés  de  la  Bible 
ou  de  V Evangile,  Plaques  armoriées,  Chiures,  Emblèmes  et 
légendes,  Sujets  divers, 

M.  Maxe-Werly,  dans  son  premier  mémoire,  a  cru  bon  d'a- 
dopter le  même  système  de  classification  ;  mais  ses  catégories 
sont  plus  nombreuses  et  quelque  peu  différentes  ;  les  voici  : 
1*  Armoiries  royales  ;  2**  Sujets  religieux  ;  3**  Taques  proies- 
tantes  ;  4**  Plaques  jansénistes  ;  5°  Sujets  mythologiques  ; 
6"*  Sujets  littéraires  empruntés  aux  fables  d'Esope,  de  La  Fon- 
taine, aux  contes  de  Boccace,  etc,  ;  9**  Sujets  artistiques  n*- 
produits  d'après  ianliquc,  les  œuvres  de  maîtres,  etc.;  10**  Su- 
jets divers. 

En  outre,  le  même  archéologue,  dans  un  mémoire  posté- 
rieur, a  tout  particulièrement  recensé  les  Plaques  de  foyer 
aux  armes  des  familles  du  Barrois,  avec  deux  compléments 
assez  bizarrement  créés,  dans  lesquels  il  relate  :  V  Les  Mo- 
nogrammes ;  2®  Les  Lettres  initiales,  recueillies  sur  les  ta- 
ques les  plus  diverses,  sans  se  préoccuper  ni  des  sujets,  ni 
des  styles,  ni  de  la  date  de  ces  taques. 

M.  Quarré-Rey bourdon  s'est  surtout  occupé  des  Plaques 
historiques  du  pays  Lillois,  mais  il  a  consacré  quelques  sec- 
lions  complémentaires  aux  sujets  tirés  de  V Ancien  et  du  Nou- 
veau Testament,  et  de  la  Mythologie,  avec  une  dernière  ru- 
brique Divers  où  il  n'est  question  que  d'une  seule  plaque,  fort 
curieuse,  il  est  vrai,  représentant  un  intérieur  de  cuisine. 


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Somme  toute,  la  classification  adoptée  par  M.  de  Rivière 
était  la  meilleure  ;  M.  Maxe-Weiiy  l'a  bien  inutilement  com- 
pliquée, et  il  eût  fait  œuvre  infiniment  plus  utile  et  plus  lo- 
gique en  établissant  des  sulîdivisions  dans  les  catégories  déjà 
créées,  par  exemple,  prenant  la  section  :  Sujets  tirés  de  la 
Bible  ou  de  V Evangile  et  la  subdivisant  en  Su/eis  religieux , 
Plaques  protestantes,  Plaques  iansénistes. 

Au  demeurant,  si  nombreuses  que  soient  ces  catégories,  elles 
ne  le  sont  probablement  pas  assez  pour  embrasser  un  sujet 
aussi  varié  que  l'imagerie  des  plaques  de  foyer  ;  elles  ont  été 
fort  utiles  comme  premiers  cadres  à  disposer  des  observations 
peu  scientifiques,  mais  infiniment  précieuses,  et  nous  saluons 
avec  la  plus  sincère  reconnaissance  ceux  qui,  pour  notre  plus 
grand  profit,  ont  si  abondamment  entassé  de  si  précieuses  lis- 
tes descriptives  de  taques  disséminées  sur  tant  de  points  diffé- 
rents. 

Le  principal  tort  de  ces  classifications  est  d'être  essentielle- 
ment artificielles,  de  ne  tenir  aucun  compte  du  style  des  pla- 
ques, de  leur  provenance,  de  leur  date,  surtout  des  procédés 
de  fabrication  ;  que  Ton  suppose  une  classification  des  pro- 
duits de  l'art  céramique  établie  sur  les  mêmes  bases  et  Ton 
comprendra  l'absurdité  du  système  puisque  dans  la  même  ca- 
tégorie, sujets  mythologiques  par  exemple,  on  trouverait  fa- 
talement des  vases  grecs,  des  poteries  gallo-romaines  à  re- 
liefs, des  majoliques  italiennes,  des  faïences  de  Nevers,  des 
figulines  de  Palissy,  des  porcelaines  de  Sèvres  et  de  Saxe, 
des  terres  de  pipe  anglaises,  etc.;  les  zélés  archéologues  dont 
je  viens  de  rappeler  les  écrits,  ont  procédé  de  même  pour  les 
taques  de  cheminées.  Que  celles-ci  soient  françaises,  hollan- 
daises, anglaises,  qu'elles  datent  du  x\f  siècle,  qu'elles  relè- 
vent des  divers  styles  qui  se  sont  succédé  de  l'arrière-fin  de  'a 
Renaissance  au  premier  Empire,  elles  voisinent  pourvu 
qu'elles  portent  soit  des  armoiries,  soit  des  sujets  religieux, 
soit  même  de  simples  initiales. 

11  est  vrai  que,  à  première  vue,  il  semble  très  difficile  de 
classer  les  plaques  de  cheminées  selon  les  saines  règles  de  la 
méthode  scientifique.  Avec  un  peu  d'attention  et  en  étudiaiit 


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-  â43  - 

lès  procédés  divers  de  moulage  qu'on  a  mis  en  œuvre  pour 
leur  décoration  on  reconnaît  très  vite  qu'elles  se  subdivisent 
en  trois  grandes  classes. 

La  première,  et  celle  dont  on  connaît  le  moins  de  spéci- 
mens, comprenant  les  plaques  dont  le  moule  a  été  obtenu  par 
Tapplicalion  directe  sur  le  sable  d'estampilles  indépendantes. 

La  seconde,  plus  importante,  comprenant  tous  les  contre- 
cœurs  obtenus  par  l'impression  dans  le  sable  d'une  matrice  sur 
laquelle  on  fixait  selon  le  résultat  que  l'on  voulait  obtenir,  des 
estampilles  pareilles  à  celles  dont  on  usait  directement  à  la 
main  au  début  de  la  fabrication. 

La  troisième  enfin,  la  plus  universellement  employée,  en-, 
globant  toutes  les  taques  obtenues  par  l'impression  dans  le 
sable  d'une  matrice  sculptée  entièrement  pareille  à  la  taque 
qu'elle  était  destinée  à  produire. 

Cherchant  des  termes  brefs  en  même  temps  que  caractéris- 
tiques, pour  désigner  chacune  de  ces  classes,  je  proposerai 
les  dénominations  suivantes  : 

V  Taques  obtenues  avec  des  estampilles  ; 

2^  Taques  obtenues  avec  des  estampilles  et  une  matrice  ; 

S**  Taques  obtenues  avec  une  matrice. 

La  première  série  comprend  tous  les  produits  les  plus  an- 
ciens ;  la  seconde  embrasse  la  majeure  partie  des  contre- 
cœui^  fabriqués  au  \\f  siècle,  et  la  troisième,  enfin,  toutes  les 
taques,  depuis  la  fin  du  \\f  siècle  jusqu'au  milieu  du  xix*". 

Dans  l'étal  de  nos  connaissances,  il  ne  paraît  pas  possible 
d'établir  des  subdivisions  naturelles  dans  les  deux  premières 
classes,  dans  la  troisième,  par  contre,  on  peut  d'ores  et  déjà 
en  reconnaître  un  certain  nombre,  chaque  région  et,  probable- 
ment aussi,  chaque  usine  ayant  donné  une  forme  particulière 
à  ses  produits. 

Certains  sujets,  surtout  les  armoiries,  permettent  de  déter- 
miner très  vite  si  une  taque  est  anglaise,  française,  flamande 
ou  hollandaise  ;  dans  bien  des  cas  les  inscriptions  donneront 
des  indications  tout  aussi  précises.  Et  cela  permettra  d'établir 
très  rapidement  des  points  de  comparaison  grâce  auxquels  il 
sera  facile  de  rattacher  très  sûrement  un  assez  grand  nombre 


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-  244  -- 

de  laques  dépounuos  d'armoiries  et  d'inscriptions,  à  des  cen- 
tres bien  déterminés  de  production. 

Au  début  de  mes  recherches,  j'ai  rencontré  en  Agenais  ol 
en  Quercy  une  grande  quantité  de  plaques  de  cheminées  dont 
la  décoration  très  soignée  et  assez  variée  m'avait  frappé.  Un 
détail  de  costume  me  fit  juger  qu'elles  venaient  de  Hollande, 
ce  qui  fut  confirmé  par  la  découverte  ultérieure  d'autres  pla- 
ques décorées  des  emblèmes  des  Provinces  Unies  ou  char- 
gées d'inscriptions  hollandaises.  11  était  facile  dès  lors  d'éta- 
blir^ dans  l'ensemble  de  ces  taques  des  subdivisions  basées  sur 
l'étude,  non  pas  des  sujets  représentés,  mais  de  la  décoration 
de  l'encadrement  et,  plus  particulièrement,  du  fronton.  On 
verra  plus  loin  les  résultats  de  cette  manière  de  procéder.  Je 
m'en  suis  tenu  à  un  petit  nombre  de  subdivisions,  estimant 
que  je  n'avais  pas  le  droit  d'en  établir  de  nouvelles  d'après 
un  nombre  trop  restreint  de  spécimens. 

Evolution  des  types 

Trois  périodes  différentes  divisent  par  portions  inégales 
l'évolution  artistique  de  ces  humbles  monuments. 

D'abord,  c'est  le  fondeur  seul  qui  dispense  le  décor  de  ses  pla- 
ques en  utilisant  un  assez  petit  nombre  d'estampilles  représen- 
tant des  pommes  de  pins,  des  têtes  barbues,  des  cachets  de  Sa- 
lomon,  des  fleurs  de  lys,  des  croix  de  Lorraine,  etc.  C'est  la 
.période  que  j'appellerai  du  Fondeur,  dont  les  rudes  produits, 
toujours  simples  et  peu  chargés  d'ornements,  ont  cependant 
grande  allure. 

Puis  viennent  les  contre-cœurs  dont  les  matrices  ont  été 
exécutées  sous  la  direction  d'architectes,  en  vue  de  cheminées 
déterminées,  à  la  décoration  desquelles  a  été  apporté  un  com- 
plément logique  et  bien  étudié.  Généralement  ce  sont  des  pla- 
ques héraldiques  où  s'affirme,  par  un  blason  ou  par  un  chif- 
fre à  grande  échelle,  le  nom  du  propriétaire.  C'est  ce  que 
j'appellerai  la  Période  des  Archilectes  ;  elle  emplit  tout  le 
XVI'  siècle,  et  sa  vogue  est  telle  que  certaines  usines,  comme 
celles  de  Cousances,  s'ingénient  pour  pouvoir  fournir  à  tous 


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—  245  — 

les  acheteurs  des  plaques  d'un  type  unique  de  grande  allure 
dans  lesquelles,  au  moyen  d'un  dispositif  ingénieux,  on  pou- 
vait placer  des  blasons  variés. 

Enfin  vient  la  période  d'industrialisation.  Des  fondeurs  in- 
lelligents  firent  exécuter  un  assez  grand  nombre  de  modèles 
variés  de  manière  à  pouvoir  satisfaire  tous  les  goûts.  J'appel- 
lerai cette  période  la  Période  industrielle.  Elle  débute  au  xvr 
siècle  et  se  continue,  jusqu'au  milieu  du  xix*  évoluant  à  son 
tour  avec  le  goût  général  et  reflétant  assez  fidèlement  toutes 
les  phases  de  la  civilisation,  pendant  cette  longue  période,  pour 
qu'il  soit  à  la  fois  intéressant  et  facile  d'y  établir  des  divisions 
logiques  et  d'y  reconnaître  des  familles  naturelles. 

Les  premières  plaques  fondues  ainsi  en  grand  nombre  sur 
une  matrice  unique  ont  été,  je  crois,  purement  héraldiques,  et 
leur  vogue  n'a  diminué  qu'à  la  fin  du  xv!!!*"  siècle.  Armes  de 
souverains  pour  la  plupart,  elles  affirment  en  quelque  sorte  le 
loyalisme  de  leurs  propriétaires.  D'autres  combinent  ces  ar- 
mes avec  celles  de  la  province  où  elles  ont  été  fondues,  ou 
même  se  contentent  de  ces  dernières.  D'autres,  enfin,  portent 
le  blason  du  grand  seigneur  propriétaire  des  forges  où  elles 
furent  fondues.  Nous  aurons  à  nous  occuper  de  celles-ci  plus 
lard.  On  pourra  étudier  dans  le  travail  de  M.  Maxe  Werly  les 
diverses  transformations  des  armes  de  France  depuis  le  début 
du  xvi"  siècle.  On  en  trouvera  dans  le  présent  travail  quelques 
spécimens  très  beaux,  quelques  autres  très  originaux  et  sen- 
tant leur  sauvagerie  d'une  lieue. 

Parallèlement  d'autres  modes  se  propageaient,  car  tout  le 
monde  ne  tenait  pas  à  parer  son  foyer  d'armoiries  royales  ; 
à  côté  de  l'art  héraldique,  l'art  réaliste  se  fit  de  bonne  heure 
une  place,  et  l'art  mythologique  apparut  bientôt  après.  Dès 
1540  des  contre-cœurs  flamands  présentent  de  vraies  scènes  de 
genre,  des  intérieurs  de  cuisine  dont  une  vaste  cheminée  occu- 
pe le  centre  (l).  Vers  1570  apparaissent  à  la  fois  en  Norman- 
die et  en  Champagne  des  sujets  mythologiques.  Tout  le  monde 


(1)  Nous  donnerons  plus  loin  là  dcscriplion  de  quelques-unes  de  ces  laques 
culinaires. 


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—  246  — 

connaît  celle  laque  qui  d'une  ancienne  maison  de  la  •Rivière- 
Thibouville,  dans  TEure,  est  venue  meubler,  au  Musée  de 
Cluny/une  admiral)le  cheminée  qui  provient  de  Rouen  :  Mars 
et  Vénus  étroitement  embrassés  s'y  dressent  debout  dans  un 
tableau  cintré  que  flanquent  deux  édicules  encadrant  des  ni- 
ches avec  statuettes.  Les  mêmes  divinités  se  voient  encore,  au- 
dessous  du  blason  d'un  chevalier  de  l'ordre  de  Safint-Michel, 
sur  une  laque  du  Musée  de  Reims,  qui  porte  la  date  de  1579. 
Ce  sont  là,  dans  l'état  de  nos  connaissances,  les  premiers  spé- 
cimens d'une  abondante  suite  de  figures  et  de  scènes  mytho- 
logiques, qui  conservèrent  leur  vogue  jusqu'au  xix*'  siècle. 
Mars  et  Vénus  avaient  été  bien  choisis  comme  emblèmes 
d'une  époque  qui  fut  essentiellement  celle  des  Grands  Capi- 
taines et  des  Dames  galantes  dont  Brantôme  nous  a  narré  les 
divers  exploits. 

Cependant,  presque  en  même  temps,  il  y  eut  un  certain 
nombre  de  bourgeois  et  même  de  seigneurs,  qui  tinrent  à  affir- 
mer leur  foi,  sinon  par  leurs  œuvres,  du  moins  par  les  plaques 
de  leurs  cheminées,  et  ce  sentiment  nous  a  valu  un  assez  grand 
nombre  de  sujets  et  d'inscriptions  qui  sont  d'un  très  haut  inté- 
rêt. Il  y  a  d'abord  les  sujets  empnmtés  à  l'histoire  sainte  et  les 
figures  de  saints,  puis  les  sentences  et  les  allégories  huguenot- 
les,  enfin  les  emblèmes  et  les  devises  jansénistes.  Avec  ces  der- 
niers, nous  voyons  la  fin  de  l'inspiration  religieuse  présidant 
à  la  décoration  du  foyer. 

Le  xvn*  siècle,  auquel  appBrtiennenl  en  grande  majorité  ces 
bas-reliefs  confessionnels,  le  xvn*  siècle  fut  religieux,  mais  il 
fut  surtout  didactique,  de  là  de  nombreuses  plaques  de  chemi- 
née formant  des  séries,  quelque  chose  comme  de  petits  traités 
en  plusieurs  taques.  Les  fondeurs  offrent  à  leurs  clients  des  sé- 
ries variées  qui  en  quatre  contre-cœurs  résument  des  sujets 
consacrés  par  les  poêles  et  les  philosophes  :  les  quatre  élé- 
ments, les  quatre  saisons,  les  travaux  agricoles,  les  parties  du 
monde,  les  arts  libéraux,  etc.,  etc.  Certaines  fonderies  impor- 
tantes, hollandaises  pour  la  majeure  part,  devaient  avoir  en 
magasin  toute  l'encyclopédie  de  leur  temps  résumée  et  symbo- 
lisée par  d'innombrables  matrices  de  plaques  de  foyer. 


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-  247  — 

Au  x\Tii*  siècle  d'autres  tendances  apparaissent  :  les  contre- 
cœurs  font  parade  des  goûts  artistiques  ou  littéraires  de  leurs 
propriétaires  ;  les  principales  fables  de  La  Fontaine  y  sont  re- 
présentées, même  quelques  contes  du  même  auteur  ;  quelques 
œuvres  d'art  célèbres  y  sont  traduites  en  bas-reliefs,  telles,  le 
groupe  de  Laocoon,  la  Descente  de  Croix  de  Rubens,  des  scè- 
nes de  cabaret  de  Téniers  le  vieux.  Mais  sur  ses  plaques  de  che- 
minées, le  xvm*  siècle  se  montre  surtout  sentimental  et  galant  ; 
(|uand  il  ne  tombe  pas  dans  la  grivoiserie,  la  mythologie  y  ap- 
paraît sentimentale,  et  Tallégorie  galante.  Les  dieux  barbus, 
symboles  des  forces  cosmiques,  sont  délaissés,  seuls  Bacchus 
et  Apollon  sont  encore  choisis,  et  si  Mars  et  Vulcain  ont  mérité 
cet  honneur,  ils  le  doivent  à  leur  compagne  Vénus.  C'est  en 
réalité  celle-ci  qui  a  la  grande  vogue,  avec  Cupidon,  et  toutes 
les  allégories  ne  se  meuvent  plus  que  dans  le  cercle  des  cœurs 
enflammés,  des  colombes,  des  torches,  des  arcs  et  des  flèches 
que  relient  des  guirlandes  de  roses...  Je  me  demande  s'il  est  un 
seul  objet  parmi  ceux  qui  fun^nt  en  usage  pendant  les  cinq  der- 
niers siècles,  dont  la  décoi'ation  reflète  d'une  façon  aussi  sai- 
sissante, la  saisissante  évolution  des  croyances,  des  sentiments 
et  des  pensées,  qui  s'est  opérée  durant  cette  période. 

Avant  de  passer  à  un  autre  ordre  de  faits,  je  crois  utile  de  re- 
venir sur  quelques-uns  des  épisodes  de  l'histoire  des  contre- 
cœurs  dont  j'ai  trop  rapidement  parlé  dans  cet  exposé  général. 

Evolution  des  formes 

La  fornje  des  contre-cœurs  a  varié  suivant  les  époques  et  les 
pays  tout  autant  que  leur  décor.  M.  Léon  (iermain  est  le  seul, 
si  je  ne  fais  pas  erreur,  qui  ait  noté  ce  point  important  du  sujet. 
J'ai  peu  de  chose  à  ajouter  à  ses  observations. 

i(  Les  plus  anciennes  taques  historiées,  dit-il,  paraissent  re- 
monter à  la  fin  du  xv"  siècle  ;  la  forme  la  plus  générale  était 
alors  celle  d'un  pentagone,  c'est-à-dire  un  rectangle  surmonté 
d'un  triangle  isocèle  »  (1).  Il  y  a  une  variante  dans  cette  forme  : 


(1)  Léon  Germain,  Bulletin  monumental,  188,  p.  8. 


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—  248  — 

ce  n'est  plus  un  rectangle  que  surmonte  le  triangle  isocèle,  mais 
un  trapèze.  A  la  même  époque  apparaissent  les  contre-cœurs 
dont  le  sommet  s'arrondit  en  arc  plus  ou  moins  surbaissé,  tels 
ceux  des  cheminées  de  la  maison  de  la  reine  Bérengère,  au 
Mans;  celle  forme  qui  n'a  pas  été  signalée  par  M.  Maxe-Werly, 
dans  les  Flandres  on  trouve  aussi  les  plaques  cintrées  mais  en 
dans  les  Flandres  on  trouve  aussi  les  plaques  cintrées  mais 
demi-cercle,  greffé  sur  un  trapèze,  telle  la  taque  qui  occupe  le 
fond  d'une  cheminée  dans  une  estampe  de  V.  de  Vriese  repro- 
duite par  M.  Havard,  dans  son  Dictionnaire  du  Mobilier  (1),  et 
qui  a  servi  deux  fois,  à' ma  connaissance,  pour  inspirer  des  re- 
constitutions d'intérieurs  et  de  mobilier  de  la  fin  du  Moyen- 
Age,  d'abord  dans  le  Magasin  IHltoresque  où  elle  n'est  pas  trop 
maltraitée,  ensuite  dans  le  Dictionnaire  du  Mobilier  de  VioUet- 
le-Duc,  où  elle  a  servi  de  thème  à  une  composition  charmante, 
mais  d'un  romantisme  exacerbé  et  frisant  le  grotesque  ;  dans 
cette  composition  la  plaque  du  foyer  est  couverte  par  la  flam- 
me ;  on  n'en  distingue  rien. 

Ces  plaques  sont  en  hauteur,  c'est-à-dire  plus  hautes  que 
larges  ;  il  en  est  d'autres  qui,  tout  au  contraire,  sont  plus  lar- 
ges que  hautes,  comme  celle  qui  protège  le  contre-cœur  d'une 
cheminée  dessinée  par  Viollet-lc-Duc  (2).  Cette  cheminée  est 
celle  de  la  cuisine  de  l'abbaye  Blanche  de  Mortain  qui  date- 
rait, selon  Viollet-le-Duc,  de  la  fin  du  xm*  siècle  ou  du  commen- 
cement du  xn-*.  Rien  ne  prouve  que  la  plaque  du  foyer  remonte 
à  une  époque  si  reculée. 

Au  xvi"  siècle,  les  taques  sont  ordinairement  rectangulaires, 
mais  les  formes  cintrées  et  en  pignon  durent  longtemps  encore. 
Dans  le  Sud-Oilest  apparaît  un  genre  particulier  ;  sur  le  rec- 
tangle qui  subsiste  tciujoui-s,  se  superpose  un  fronton  sur- 
monté, ou  pour  mieux  dire  un  gable  aigu  avec  un  léger  repos 
horizontal  de  chaque  côté.  En  Allemagne  on  voit  des  taques 
dont  le  sommet  est  un  arc  en  talons,  ou  en  accolades,  terminé 
par  un  pommeau  ;  d'autres  taques  du  même  pays  sont  en  lar- 


(1)  Havard,  DicUoiinaire  du  Mobilier  et  de  la  Décoration,  t.  i,  fig.  463. 

(2)  Dictionnaire  d'architecture,  t.  in,  p.  200. 


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—  249  — 

geur  avec  la  partie  supérieure  horizontale  rattachée  aux  côtés 
par  des  talons.  Dans  les  Flandres  on  trouve  parfois  la  forme 
trilobée^  et  en  Angleterre  des  contre-feux  couronnés  d'un  fron- 
ton circulaire  raccordé  à  la  ligne  du  sommet  par  des  volutes 
ou  des  redents. 

Au  xvn*  siècle  les  frontons  cintrés  sont  en  grand  honneur,  et 
la  disposition  de  ces  frontons  varie  à  Tinfini  ;  souvent  ils  sont 
bordés  extérieurement  de  rinceaux,  de  dauphins,  de  figures 
diverses. 

Les  plaques  du  xviu'  siècle  —  je  parle  seulement  de  celles 
qu'il  m'a  été  possible  d'étudier  —  ont  une  tendance  très  mar- 
quée à  la  simplification  des  bordures,  surtout  extérieures  ; 
leur  forme  générale  est  le  carré,  ou  le  rectangle  plus  large  que 
haut  ;  avec  petit  fronton  cintré  au  milieu.  Sous  Louis  XVI- 
apparaît  une  nouvelle  série  avec  encadrements  de  pilastres 
supportant  un  fronton  triangulaire  ou  en  arc  très  surbaissé  ; 
dans  un  cas  comme  dans  l'autre  ayant  peu  de  hauteur,  l'ensem- 
ble se  pliant  à  un  parti  pris  architectural  très  marqué. 

Type  de  Cousances 

C'est  M.  Léon  Germain  qui  l'a  découvert  et  décrit.  Après 
lui,  M.  Maxe-Werly  a  achevé  de  le  faire  connaître.  Je  me  ser- 
virai des  travaux  de  ces  archéologues  pour  caractériser  ce  type 
qui  fait  grand  honneur  aux  établissements  métallurgiques  de 
la  Meuse. 

Quoiqu'on  ait  produit  des  plaques  de  cheminées  à  Cousances 
jusqu'au  milieu  du  xix**  siècle,  je  n'ai  à  m'occuper  que  des  pla- 
ques qui  y  ont  été  fondues  depuis  1580,  ou  environ  jusque 
dans  les  premières  années  du  xvn*  siècle,  parce  que  ce  sont 
les  seules  qui  ont  un  caractère  commun,  un  style  particulier 
bien  nettement  défini.  Je  ne  saurais  mieux  faire,  pour  définir 
le  type  de  ces  placjues,  que  d'emprunter  à  M.  Léon  Germain 
la  description  de  la  taque  aux  armes  de  .Bassompierre.  .  «  La 
(c  forme  est  un  rectangle  dont  le3  angles  supérieurs  sont  coupés 
«  en  biais  ;  la  hauteur  mesure  0™  89  et  la  largeur  0"*  90.  Dans 
«  le  centre,  une  grande  couronne  de  feuillage,  entremêlée  de 


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—  250  — 

«  volutes,  a  pour  destination  d'entourer  le  sujet  spécial  au  des- 
«  linataire  ;  des  lévriers  colletés,  la  tête  contournée,  dressés 
((  sur  leui"s  pattes  de  deirière,  soutiennent  cette  couronne  ; 
<(  au-dessus  d'elle,  un  mas(jue  humain,  dans  le  goût  du  temps, 
«  est,  sauf  le  visage,  enveloppé  de  bandeaux  ;  sa  bouche  lient 
«  l'extrémité  de  deux  cornes  d'abondance  desquelles  sortent 
((  des  fruits  de  différentes  espèces.  Une  triple  arcade  —  dont 
<c  la  partie  centrale,  beaucoup  plus  importante  que  les  autres, 
«  environne  ce  masque  —  repose  sur  deux  corbeaux  formés 
<'  d'un  chapiteau  et  d'un  cul  de  lampe  et  sur  deux  pilastres 
«  plats  cannelés  ;  les  archivoltes  sont  garnies  de  besants  égaux 
«  renflés  au  centre  et  amincis  dans  la  partie  intermédiaire, 
«  disposés  en  écaille  ;  dans  les  tympans,  deux  cartouches  très 
((  simples  ont  pour  objet  de  recevoir  les  inscriptions.  La  bor- 
((  dure  générale  e.st  formée,  dans  le  haut  et  sur  les  côtés,  d'en- 
«  roulements  dessinant  des  sortes  d'oves  :  dans  le  bas,  de  sept 
c(  compartiments  inégaux,  encadrés  de  filets  et  meublés  de 
«  bossages.  » 

('c  modèle  de  grande  allure  et  de  très  beau  style  eut  beau- 
coup de  vogue  et,  précisément,  à  cause  de  celte  vogue,  on  s'in- 
génia pour  trouver  le  moyen  d'en  varier  le  motif  central,  c'est- 
(i-dire  l'écu  annorial,  au  gré  des  acheteurs.  Dans  ce  but,  l'in- 
térieur de  la  large  guirlande  fut  évidé  de  manière  à  pouvoir  y 
insérer  autant  de  pièces  mobiles  que  le  besoin  s'en  ferait  sentir, 
(/'est  ainsi  que  M.  Maxe-Werly  a  noté  une  nombreuse  série  de 
plaques  sorties  des  fourneaux  de  Cousances  ne  différant  entre 
elles  que  par  les  armoiries  et  par  la  date  de  la  fabrication,  date 
inscrite  avec  une  précision  que  je  n'ai  pas  trouvée  ailleui's, 
puisqu'elle  énonce,  non  seulement  l'année,  mais  môme  le  mois 
et  souvent  le  jour  de  la  fonte.  En  voici  des  exemples  empruntés 
à  M.  Maxe-Werly  : 

DE  COVS AXCE  —  CE  .T  AP.  1 581 . 
DE  COVSANCE  —  DE  IVLET.  1583. 
De  COVSANCE  — 15  AP.  1591. 

C-es  inscriptions  sont  placées  dans  les  deux  cartouches  des 
tympans  qui  devaient  être  évidés,  comme  la  guirlande  centrale, 


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•     —  251  — 

pour  recevoir  des  pièces  de  rechange.  A  partir  de  1591,  ce 
type  se  modifie,  «  le  dessin  est  plus  lourd,  les  lévriers  sont  dif- 
féremment disposés,  les  arcades  sont  moins  élégantes  et  de  la 
bouche  du  masque  à  figure  humaine  sort  un  cordon  auquel 
semble  suspendue  la  couronne  centrale  renfermant  un  écusson 
aux  pleines  armes  de  Lorraine.  »  Une  taque  de  1610  montre 
des  transformations  et  des  dégénérescences  plus  notables 
encort*,  les  lévriers  ont  fait  place  à  des  léopards,  les  pilastres 
ont  disparu  et  transformations  et  dégénérescences  vont  tou- 
joui-s  s'aggravant.  C'est  la  fin  de  l'un  des  plus  beaux  types  do 
plaques  de  cheminées  qui  ait  été  créé. 


Le  symbolisme  des  taques 

La  pi'emière  pensée  d'un  ornemaniste  intelligent  doit 
être  de  rappeler  dans  les  naolifs  dont  il  Tadorne  le  rôle  naturel 
de  l'objet  qu'il  se  propose  de  décorer.  De  très  bonne  heufe  les 
sculpteurs  qui  taillèrent  des  modèles  pour  plaques  de  chemi- 
nées prirent  pour  thème  la  chaleur  et  le  feu,  se  conformant 
ainsi,  sans  s'en  rendre  bien  compte  peut-être,  à  cette  loi  fonda- 
mentale de  l'art  décoratif. 

M.  Maxe-Werly  a  publié  (1)  un  de  ces  grands  bas-reliefs  de 
fonte  représentant  les  quatre  magistrats  municipaux  de  la 
commune  de  Ligny  au  Barrois  pour  l'année  1599.  Ces  hono- 
rables bourgeois  se  sont  fait  représenter  debout  sur  de  petits 
foyers,  de  petits  tas  de  braise  et  de  flamme,  et  pour  qu'on  ne 
se  méprenne  pas  sur  leur  intention  ils  ont  fait  inscrire  sur  la 
plaque  nois  -  serons  -  toi  s  -  kn  -  santé  -  tant  -  que  -  noi  s 
AURONS  -  uEs  -  PIEDS  -  CHAUFEZ.  IIs  out  tous,  d'aillcurs,  à  la  main 
des  verres  à  boire  démesurés,  soit  pour  porter  la  santé  de  leurs 
administrés,  soit  pour  propager  à  l'intérieur  de  leur  corps  !a 
chaleur  à  laquelle  ils  ont  dii  tenir  si  fort. 

Au  dix-seotième  siècle,  on  trouve  fréquemment  représentés 
sur  les  taques  des  brûle-parfums  comme   celui   qu'a   dessiné 


(1)  Réunion  des  sociétés  des  Ucaux-.\rls,  1895,  p.  346. 


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—  252  -~ 

Daniel  Marot  dans  un  projet  de  cheminée  à  garniture  de 
faïence  (1)  ;  le  pl?énix  renaissant  de  ses  cendres  dans  les  flam- 
mes de  son  bûcher,  comme  on  en  voit  un  sur  un  modèle  de 
Lepautre  ;  un  vase  enflammé  avec  ces  mots  :  Le  feu  descend  du 
ciel  et  remonte  à  sa  source  comme  une  plaque  indiquée  par 
M.  Maxe-Werly  qui  a  noté  d'autres  taques  avec  la  devise  . 
Ex  llammis  laurea  crescit  (1691)  et  Flammes  sont  fleurs  où  /e 
reprends  ma  vie  ;  enfin  avec  les  mots  Paulatim  evanesco,  qui 
font  allusion,  si  nous  ne  nous  trompons  pas,  à  la  fin  inévitable 
du  foyer  qu'on  n'alimente  plus  ;  il  est  dommage  vraiment  que 
M.  Maxe-Werly  n'ait  pas  décrit  les  plaques  sur  lesquelles  il  a 
relevé  ces  inscriptions.  Le  même  archéologue  a  encore  noté 
dans  ses  courses  à  travers  lé  pays  de  Bar,  des  taques  dont  les 
sujets  sont  des  allusions  directes  à  l'action  vivifiante  du  foyer 
et  du  feu  :  Vulcain  et  les  Cyclopes,  Vulcain  forgeant  les  armes 
d'Achille,  Hercule  sur  son  bûcher,  Mucius  Scœvola  se  brûlant 
le  poignet,  les  Trois  Hébre^ix  dans  la  fournaise.  Moïse  et  le 
buisson  ardent,  Samson  incendiant  les  blés  des  Philistins,, etc. 
Dans  lés  listes  formées  en  Quercy  et  en  Albigeois  par  le  baron 
de  Rivière,  je  relève  encore  un  brûle-parfum  et  des  salaman- 
dres et  deux  forgerons.  On  pourrait  multiplier  ces  exemples, 
j'en  retiendrai  un  dernier,  particulièrement  intéressant^  parce 
(ju'il  nous  montre  la  même  pensée  mise  au  service  d'une  idée 
religieuse. 

Sur  une  fort  intéressante  taque,  vue  dans  l'est  de  la  France 
par  M.  Léon  Gonnain(2),  la  Foi  est  représentée  entre  les  deux 
autres  vertus  théologales,  élevant  dans  sa  main  un  cœur  en- 
flammé, qu'accompagne  la  belle  devise  ARDET  -  AMANS  - 
SPE  -  NIXA  -  FIDES.  M.  Germain  se  demande  si  nous  ne 
»c, serions  pas  en  présence  d'ime  taque  sectaire,  à  mettre  en  pa- 
rallèle avec  les  taques  prolestantes?  Ou  l'inventeur  de  cette 
adaptation  a-t-il  imité  ce  sujet  sans  en  soupçonner  la  significa- 


(1)  Reproduit  par  Flavard,  Dictionnaire  du  Mobilier  cl  de  la  Décoralion,  t.  n, 
fiîr.  741,  col.  963. 

(8)  Mémoire  de  la  Société  des  Lettres,  Sciences  et  archéologie  de  Bar-le- 
Diiç,  18$8. 


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-  253  - 

tion  doctrinale,  parce  qu'il  le  trouvait  pieux  et  que  le  rappro- 
chement do  la  flamme  de  la  ('harité  avec  celle  du  foyer  l'avait 
séduit  ?  »  Très  évidemment  on  n  a  pas  à  opter  entre  les  deux 
suppositions,  mais  à  les  combiner.  Le  janséniste  qui  décora 
celle  laque  fut  tout  heureux  de  trouver  un  rapprochement  in- 
génieux tout  en  aflirmant  sa  doctrine.  Des  ornemanistes  si  in- 
génieux devaient  fatalement  s'inquiéter  de  symboliser  les  di- 
verses espèces  de  feu,  et  ils  n'y  manquèrent  pas.  Presque  au 
début  de  la  fabrication,  les  Flamands  eurent  des  plaques  de 
foyer  représentant  la  préparation  des  aliments  dans  la  chemi- 
née d'une  cuisine  ;  j'en  décrirai  plus  loin  quelques  spécimens 
variés  qui  me  semblent  d'un  haut  intérêt.  Un  peu  plus  tard,  et 
loin  du  pays  des  franches  lipées  peintes  par  Jordaens  et  les 
classiques  de  la  gouanfrerie,  on  songea  à  un  feu  moins  maté- 
riel, celui  de  l'amour.  L'exemple  le  plus  caractéristique  que 
je  connaisse  de  contre-cœurs  décorés  de  sujets  pris  dans  cette 
donnée,  est  celui  de  la  collection  Torri,  dont  voici  la  descrip- 
tion telle  que  je  la  rédigeai  devant  l'original  à  l'Exposition  uni- 
verselle de  1900  : 

Plaque  dont  les  angles  supérieurs  sont  coupés  et  qui  est  en- 
cadrée d'une  moulure  très  simple.  L'Amour  y  est  représenté 
debout,  de  profil,  vêtu  d'une  courte  tunique,  ayant  un  bandeau, 
non  sur  les  yeux,  mais  sur  le  front,  le  carquois  sur  le  dos,  de 
la  main  droite  il  lève  un  marteau  avec  lequel  il  va  frapper  un 
des  deux  cœurs  enflammés  qu'il  tient  avec  des  tenailUes  sur 
une  enclume.  De  sa  bouche  sort  une  longue  banderole  sur  la- 
quelle est  écrit  :  DE  CES  DEUX  COEVR  JE  NEN  FAIT  QVN. 
Sur  le  pied  de  l'enclume  est  cette  autre  inscription  :  AMOVR 
EST  VN  GUAx\D  OVVRIER.  Au-dessus  de  la  banderole, 
dans  un  carré  légèrement  en  relief,  la  date  :  1684. 

Si  je  ne  me  trompe,  à  cette  date,  un  pareil  sujet  reste  un  peu 
exceptionnel,  il  n'en  sera  pas  de  même  à  la  lîn  du  xvnf  siècle 
où  l'on  verra  les  laques  se  parer  d'une  abondante  suite  d'allé- 
gories plus  ou  moins  ingénieuse  sur  l'amour,  l'amour  et  le 
lemps,  l'amour  et  la  fidélité,  etc. 

Ici,  je  me  rencontre  avec  M.  Bretagne,  l'archéologue  au  nom 
prédestiné,  qui  s'occupa  l'un  des  premiers,  des  contre-cœurs 


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—  254  — 

historiés  et  de  leur  ichonographie.  «  Le  choix ,  dit-il  (1),  des 
scènes  ou  des  personnages  représentés  n'était  pas  arbitraire  ; 
il  s'inspirait  des  goûts  du  pi'opriétaire,  de  sa  profession,  de  son 
caractère,  en  rappelant  le  plus  souvent  les  souvenirs  de  sa  fa- 
niille  ;  quelquefois  la  composition  est  allégorique,  et  alors  Je 
feu,  comme  de  raison,  y  joue  le  rôle  principal  ;  d'autres  fois, 
par  un  de  ces  jeux  de  mots  qui  étaient  dans  l'esprit  de  l'épo- 
que, il  n'y  a  en  scène  d'autres  feux  que  ceux  de  l'amour  ;  ainsi 
deux  plaques  représentent,  de  manière  différente.  Hercule 
filant  aux  pieds  d'Omphale  ;  une  autre,  ri\mour  armé  de  son 
arc  et  de  ses  flèches.  »  Les  allégories  sur  l'amour  furent  sur- 
tout en  honneur  à  la  fm  du  xvuf  siècle  et  sous  l'Empire. 
M.  Maxe-Werly  a  noté  des  taques  représentant  Vénus  cl 
l'Amour  ,  Cupidon  (2),  l'Amour  lançant  une  flèche,  l'Amour 
bandant  son  arc,  l'Amour  désarmé,  le  triomphe  de  l'Amour. 
De  son  côté,  le  baron  de  Rivière  a  inventorié  des  plaques  de 
cheminées  représentant  l'Amour  caressant  un  chien,  c'est-à- 
dire  l'amour  et  la  fidélité.  l'Amour  et  le  temps,  l'Amour  ap- 
puyé sur  son  arc  dans  l'attitude  de  la  douleur,  Vénus  cou- 
pant les  ailes  à  l'Amour,  une  femme  caressant  l'Amour, 
l'Amour  présentant  un  vase  à  une  femme  (Psyché),  etc. 

Relevons  en  passant  une  grivoiserie,  peut-être  inspirée  par 
un  bon  sentiment,  dont  se  rendit  coupable  le  Garde  des  Sceaux 
Marillac.  «  Pour  mortifier  les  religieuses,  dit  Tallemant  des 
Réaux  (3),  il  leur  fit  faire  des  contre-feux  de  cheminée,  où  il 
y  avait  de  gros  K  entrelacés,  afin  que,  le  feu  les  ayant  rougis, 
cela  leur  donnât  des  pensées  lubriques  et  qu'elles  eussent  plus 
de  mérite  à  y  résister.  Le  marchand  qui  les  fit  faire  l'a  dit  à  un 
de  mes  amis...  » 

La  dernière  phrase  du  malicieux  chroniqueur  nous  ramène 
aux  questions  industrielles  qu'on  est  en  droit  de  se  poser  au 
sujet  des  contre-cœurs.  Quand  Marillac  voulut  faire  faire  ces 
conlre-copurs  excentriques,  il  s'adressa  non  à  un  fondeur,  mais 


(1)  Mémoire  de  la  Société  d'Archéologie  lorrain«\  1881,  p.  207. 

(2)  Celui-ci  paraît  sur  une  taque  datée  de  1580. 

(3)  Tallemant  dc>  Réaux,  Les  Ilisloriettes,  t.  ii,  p.  7. 


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—  l>55  - 

à  un  marchand  qui  les  commanda  à  son  fournisseur  ordinaire. 
Il  faut  rapprocher  celle  indicalion  des  observalions  suivanles 
de  M.  Quarré-Rcybourbon  (1)  : 

«  Nous  avons  cherché  vainement  la  preuve  que  les  plaques  se  fabriquaient 
à  Lille  ;  aucune  mention  ne  se  trouve  dans  les  archives  municipales,  et  au- 
cun des  (jroils  imposés  à  l'enlrée  des  marchandises  en  ville  ne  mentionne  cet 
objet. 

jK  Cependant  une  plaque  représenlant  les  armes  du  duc  de  Houfflers,  qui 
se  trouve  dans  l'ancien  h6t«*l  du  Gouvernement  porte  dans  deux  élroits  car- 
louches,  allonsrés  et  recourbés,  ces  deux  inscriptions  :  L.  F.  LKCLEuiy  et 
Fi-riT-173C... 

«  M.  Léon  Lefèvre,  propriétaire  de  l'immeuble,  a  trouvé  dans  les  coiftples 
de  la  ville  1735-30  la  mention  suivante  :  «  i'iasle  de  fer  à  Louis-François 
Leclercq,  la  >omme  de  200  flor.  18  patards  9  deniers,  pour  le  \m\  de  son 
niîfrché  du  5  oclobre  dernier.  »  Il  s'a«?it  évidemment  de  la  plaque  dont  non»? 
parlons  ci-dessus,  qui  avait  été  posée  aqx  frais  de  la  ville...  Dans  les  reci>- 
1res  des  travaux,  M.  Lefèvre  a  rencontré  le  nom  de  Leclercfj  qualifié  «  mar- 
chand de  fer  en  cette  ville.  Il  s'agil  d'une  adjudication  pour  garde-fou  au 
rivage  de  la  basse  Deule  et  pour  la  fourniture  de  laquelle  Leclercq  passe 
un  marché  avec  un  uiattre  de  fourneau  du  pays  de  Thiérache,  nommé  Des- 
prez.  'Nous  pourrions  sup|)oser  que  la  plaque  citée  ci-deesus  proviendrait 
de  la  môme  forge.  » 

L'Hisloire  Sainle  a  été  très  exploitée  par  les  ornemanistes 
ingénieux  qui,  faisant  du  symbolisme  à  leur  manière,  se  com- 
plaisaient à  décorer  les  plaques  de  cheminée  de  sujets  allusifs 
aux  flammes  du  foyer.  J'ai  noté  plus  haut  quelques-unes  de 
leurs  trouvailles  dans  cet  ordre  d'idées,  je  donnerai,  par  sur- 
croît, la  description  d'un  poêle  allemand  ou  néerlandais,  de  la 
première  année  du  xvif  siècle,  telle  que  je  la  trouve  dans  un 
des  contes  rimes  Wonl  l'impudent  Métra  aimait  à  enrichir  sa 
Correspondance  secrète  (2).  Ce  n'est  pas  sortir  du  sujet  car  on 
verra  plus  loin  comment  les  plaques  constitutives  de  ces  poêles 
ont  tantôt  servi  de  plaques  de  foyer,  et  tantôt  servi  à  la  dé- 
coration de  celles-ci.  Les  vei*s  recueillis  par  Métra  montreront 
l'ingéniosité  de  nos  humbles  fondeurs  à  découvrir  dans  les  Li- 
vres Sacrés  des  épisodes  caractéristiques  dont  le  groupement 
formait  pour  eux  et  leurs  clients,  l'histoire  môme  du  feu  telle 
qu'on  pouvait  alors  la  concevoir.  Il  est  d'ailleurs  intéressant 


(l)  Plaques  de  loyer  lilloises  an  point  de  vue  artistique  et  historique.  Pari.«, 
Pion,  1900,  p.  8. 
(8)  Mélra,  Correspondanee  secriHe,  t.  v,  p.  249. 


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'  -  256  - 

de  constater  combien,  à  la  veille  de  la  Révolution,  nos  bons 
aïeux  restaient  encore  aptes  à  comprendre  des  sujets  qui  reste- 
raient certainemnt  obscurs  pour  un  certain  nombre  des  pré- 
tendus lettrés  de  nos  jours.  Voici  les  parties  de  ce  conte  qu'il 
convient  de  retenir  ici  : 

La  jc'.ine  et  charmante  Angélique 
Avait  fait  Vacquisilion 
D'un  grand  poëlc  bien  antique. 
.    O  musc  !  le  lecteur  comiquo 
S'attend  à  la  description 
Et  du  poële  et  d'Angélique.... 


Mais  j'aime  mieux  que  tu  nou.s  trMc«»s 
Le  fidèle  et  plaisant  croquis 
Do  son  poële  à  quatre  faces. 
Eh  bien  !  suis-moi,  lecteur  fallol. 
Vois,  d'abord,  Abraham  à  droite. 
Qui  mit  son  lils  sur  un  fagot 
Par  une  obéissance  étroite  ; 
•A  gauche,  étendu  sur  le  dos, 
Saint  Laurent,  que  le  feu  concentre, 
Semble  crier  à  son  bourreau 
Qu'il  a  les  reins  cuits  à  propos, 
Et  qu'on  le  tourne  sur  le  ventre. 
Derrière,  on  aperçoit  les  cieux 
D'où  parlent  des  torrents  de  feux 
Sur  les  habitants  de  Sodome 
Qui,  parmi  la  fumée,  en  dôme 
Rendent  tous  l'àme  deux  à  deux. 
Sur  le  devant,  l'année  expresse 
Où  ce  poële  fut  nouveau, 
S'annonce  par  un  un  qui  presse 
Un  six  suivi  de  deux  zéros.  ^ 

Notez  ceci,  car  il  importe 
De  remarquer  (pie  mille  six  cent 
En  chiffres,  à  l'œil  du  passant. 
S'offraient  au-dessus  de  la  j)orle... 


La  scène  du  Sacrifice  d'Abraham  a  été  reconnue  par  M.  de 
Rivière  sur  des  plaques  de  fourneaux  et  sur  des  plaques  de 
foyer  par  M.  Maxc-Werly  ;  dans  aucime  des  listes  que  j'ai  à 
ma  disposition  je  ne  vois  figurer  ni  la  Destruction  de  Sodome, 
ni  le  Martyre  de  saint  Laurent.  Ce  n'est  pas  une  raison  pour 
qu'elles  n'existent  pas  et  qu'on  ne  puisse  pas  les  retrouver. 

J'ajouterai  une  obsei^ation  générale.  Si  on  lit  attentivement 
la  liste  des  sujets  empruntés  à  la  Bible  par  les  décorateurs  de 


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—  257  — 

plaques  de  cheminées  et  de  poètes,  on  se  rend  vite  compte  qu^ils 
ont  été  guidés  par  des  sentiments  bien  différents. 

Il  y  a  d'abord  ceux  dont  je  viens  de  parler  qui  se  sont  sur- 
tout préoccupés  de  représenter  des  scènes  où  le  feu  joue  un 
rôle  important. 

Il  y  a  ensuite  ceux  qui  entendaient  surtout  exprimer  leurs 
croyances  et  celles  de  leurs  clients  ;  de  là  les  plaques  protes- 
tantes et  jansénistes  dont  il  a  été  parlé  ;  de  là  encore  les  pla- 
ques représentant  l'Annonciation,  la  Sainte  Famille,  Jésus  ba- 
layant l'atelier  de  Joseph,  le  Baptême  du  Christ,  le  Reniement 
de  saint  Pierre,  le  Crucifiement,  la  Résurrection,  les  Disciples 
d'Emaûs,  le  Jugement  dernier,  la  Sainte  Vierge,  Sainte  Elisa- 
beth de  Hongrie,  Sainte  Thérèse,  etc. 

Viennent  ensuite  ceux  qui  se  sont  préoccupés  plutôt  du  paie 
du  corps  que  celui  de  l'âme  ;  on  leur  doit  les  Elie  dans  le 
Désert  et  les  Noces  de  Cana  qui  convenaient  on  ne  peut  mieux 
à  la  cheminée  d'une  salle  à  manger.  En  dernier  lieu,  nous  trou- 
vons ceux  qui  n'ont  ouvert  les  Livres  Saints  que  pour  y  cher- 
cher des  scènes  donnant  prétexte  à  des  nudités  et  à  des  gri- 
voiseries ;  de  là  les  innombrables  bas-reliefs  de  fonte  repré- 
sentant Adam  et  Eve,  David  et  Bethsabée,  Joseph  et  la  femme 
de  Putiphar,  Lolh  et  ses  filles,  etc.,  dont,  il  faut  le  reconnaître, 
la  vogue  a  été  très  grande,  en  un  temps  de  réaction  religieuse 
oVi  l'on  avait  quelque  honte  des  représentations  mythologiques 
de  la  fin  du  xvi°  siècle,  et  de  leurs  exubérances  trop  charnelles. 
Combien,  cependant,  étaient  plus  chastes,  en  tout  cas  plus  no- 
bles les  groupes  de  Mars  et  Vénus  de  la  Renaissance  finissante, 
que  les  Joseph  et  la  femme  de  Putiphar,  que  les  David  cl  Beth- 
sabée et  surtout  que  le  Loth  et  ses  filles  que  le  xvn"  siècle  v  t 
éclore  aussi  Jjien  dans  les  pays  protestante  que  dans  les  pays 
catholiques. 

J'ai  noté  jadis,  sans  m'attacher  à  les  décrire,  deux  plaques 
de  foyer  dont  la  décoration  consistait  en  de  vastes  bouquets, 
occupant  presque  complètement  tout  l'espace  laissé  libre  par 
l'encadrement,  des  bouquets  massifs  et  monumentaux  comme 
les  aimaient  les  omemanistes  du  xvii"  siècle.  M.  Maxe-Werly 
ne  paraît  pas  avoir   connu    des    taques    ainsi    décorées,    ni 

18 


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—  258  — 

M.  Quarré-Reybourdon  non  plus,  ce  qui  me  fait  vivement  re- 
gretter que  mes  notes  se  bonnent  à  l'indication  du  sujet  et  à 
celle  du  lieu  où  l'observation  fut  faite  :  le  château  de  Monleils 
et  la  Pharmacie  Delpech,  à  Caussade. 

Au  XVI*  siècle  encore,^  on  décorait  en  été  de  fleurs  et  de  feuil- 
lage le  foyer  des  cheminées  éteintes  ;  tous  ceux  qui  ont  lu  les 
Dames  galantes  de  Brantôme  ont  présente  à  la  mémoire  l'anec- 
dote sur  François  P^  où  il  est  fort  question  de  cette  parure 
estivale  des  cheminées.  Plus  tard,  au  xvn*  siècle,  les  foyers 
ayant  considérablement  diminué  de  largeur  et  de  profondeur, 
on  se  borna  à  y  placer  un  grand  vase  de  fleurs,  souvent  flan- 
qué de  potiches  chinoises.  Quelques  compositions  de  Daniel 
Marot  montrent  des  âtres  ainsi  décorés  (1).  J'estime  que  l'orne- 
maniste, qui  inventa  le  décor  floréal  des  taques  de  Caussade 
et  de  Monteils,  s'était  inspiré  de  cette  coutume  :  le  vase  de  fleurs 
que  l'on  plaçait  devant  la  cheminée,  durant  la  belle  saison,  lui 
parut  un  excellent  motif  pour  le  contre-cœur,  qui,  de  la  sorte, 
rappelait  les  beaux  jours  à  ceux  qui  le  voyaient  à  travers  les 
flammes  du  foyer  rallumé  au  retour  de  la  mauvaise  saison. 

Contre-cœurs  héraldiques 

Chacun  voit  les  choses  à  sa  manière,  et,  dans  un  travail  du 
genre  de  celui-ci,  ce  serait  faute  grave  que  de  ne  pas  se  placer 
un  instant  à  côté  de  ceux  qui  ne  voient  dans  les  plaques  de  che- 
minée que  des  monuments  héraldiques  de  toute  première  im- 
portance. 

C'est  le  cas  de  M.  le  pasteur  Henri  Dannrheuter  (2),  dont  on 
doit  retenir  les  paroles  suivantes  :  <(  Alors  que  les  années  font 
subir  des  dégradations  et  des  renouvellements  de  toute  sorte  à 
la  façade  de  la  maison  et  à  sa  décoration  intérieure,  la  solide 
et  lourde  plaque  de  fer  demeure  scellée  dans  le  fond  de  la. che- 
minée, au  mur  qu'elle  protège  contre  la  calcination.  Ces  pla- 
ques, tenant  à  la  fois  du  meuble  et  du  monument,  ont  parfois 


(1)  On  en  trouvera  des  reproductions  dans  le  Dictionnaire  du  Mobilier  et  de 
la  Décoration,  de  M.  Havard,  t.  i,  col.  408,  782,  etc. 

(2)  Bulletin  de  la  Société  de  IHisloire  du  Protestantisme  français,  1894. 


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-  25Î)  — 

une  réelle  valeur  artistique.  Mais  leur  prinicipal  intérêt  est, 
peut-être,  dans  les  armoiries,  les  devises  et  les  sujets  dont  elles 
sont  revêtues,  et  où  l'histoire  trouve  des  indications  précieuses 
sur  le  caractère,  les  sympathies,  les  prétentions  de  leurs  anciens 
possesseurs.  » 

M.  Dannrheuter  a  élégamment  prouvé  la  justesse  de  sa  thèse 
dans  son  étude,  capitale  pour  le  sujet  qui  nous  occupe,  sur  la 
plaque  de  Jean  de  Luxembourg. 

Non  moins  féconde  et  révélatrice  de  faits  nouveaux  a  été  la 
magistrale  étude  de  M.  Léon  («ermain  sur  la  belle  iliaque  des 
forges  de  Cousance  aux  armes  de  Christophe  de  Bassompierrc 
et  de  Louise  de  Radeval  (1). 

M.  Léon  Maxe-Werly  a  donné  plus  tard  son  mémoire  (2)  sur 
les  IHaques  de  Foyer  aux  armes  des  lamilles  des  Bafroi,  qui 
est  d'un  intérêt  réel,  mais  bien  inférieur,  du  moins  pour  notre 
sujet,  aux  travaux  précédents.  J^es  blasons  y  apparaissent 
isolés,  unifonnes,  tels  qu'en  un  traité  héraldique  et  ne  laissent 
rien  deviner  des  taques  qu'ils  décoraient,  de  sorte  que  cette 
masse  si  importante  de  recherches  reste  absolument  inutile 
pour  l'étude  des  plaques  elles-mêmes. 

Quand  on  étudie  sans  parti-pris  généalogique  ou  héraldique 
les  plaques  dont  nous  parlons,  nous  les  voyons  se  grouper  en 
séries  naturelles  qu'il  importe  de  faire  connaître. 

La  série  la  plus  nombreuse  et  la  plus  connue  est  celle  des 
taques  décorées  d'armoiries  royales  ;  les  plus  communes  sont 
celles  des  rois  de  France,  puis  celles  de  Charles-Quint  :  il  faut 
ajouter  à. la  suite  celles  dos  rois  d'Angleterre,  de  Suède  et  de 
Danemark,  enfin  celles  des  ducs  souverains  de  LoiTaine  et 
celles  de  la  Hollande. 

Un  autre  groupe  presque  aussi  imnortant  est  constitué  par 
les  blasons  particuliers,  marques  de  propriété  étalées  sur  la 
plaque  du  foyer  comme  sur  la  porte  du  château. 

Le  dernier  groupe  enfin  est  formé  des  blasons  industriels, 


(1)  Bulletin  monumental,  1H88,  p.  5  à  55. 

(2)  Bulletin  archéologique  du  Comité  des  travaux  historiques,  1807,  p.  3*28 
el  suivantes. 


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^260- 

je  veux  dire  ceux  que  les  propriétaires  des  grandes  fonderies 
mettaient  sur  les  laques  faites  dans  leurs  usines,  comme  marque 
de  fabrique  ;  c'est  ce  que  faisait  le  marquis  oe  Montalembert 
pour  les  produits  ce  la  fonderie  de  Forge  Neuve,  qu'il  vendit 
au  comte  d'Artois  en  1774.  Nous  aurons  à  revenir  sur  tous  ces 
faits. 

Contre  cœurs  épigraphiques 

J'ai  hlàmé  M.  Maxe-Werly  d'avoir  pratiqué  une  coupure 
assez  inattendue  dans  ses  Taques  héraldiques  pour  y  insérer 
deux  chapitres  parasites  consacrés  aux  Monogrammes  et  aux 
Lettres,  initiales,  les  uns  comme  les  autres  ne  tenant  qu'une 
place  restreinte  et  accessoire  sur  le  champ  des  plaques.  Tou- 
tefois, il  y  aurait  injustice  à  ne  pas  réserver  dans  notre  projet 
de  classification  une  section  spéciale  pour  les  contre-cœurs 
épigraphiques  que  le  regretté  archéologue  a  eu  l'honneur  de 
révéler  le  premier.  Il  faut  entendre  par  celte  expression  les 
plaques  de  foyer  qui  présentent  une  inscription  pour  tout  sujet, 
soit  sur  champ  complètement  uni,  soit  sur  champ  agrémenté  de 
motifs  décoratifs  simples. 

C'est  d'ailleurs  M.  Maxe-Werly  qui  a  signalé  les  premiers 
spécimens  de  ces  contre-cœurs  épigraphiques  qui,  dans  le 
pays  de  Bar,  offrent  quelques  particularités  intéressantes  ; 
nous  lui  emprunterons  ce  passage  si  curieux  de  son  premier 
mémoire  (1). 

«  Dans  nos  campagnes,  où  les  anciennes  cheminées  de  gran- 
deur démesurée  occupent  souvent  la  moitié  et  plus  du  fond  de 
la  cuisine,  la  laque  ne  repose  pas  toujours  sur  la  muraille  du 
contre-cœur  ;  pai'fois  «  elle  sépare  simplement  le  foyer  d'un 
enfoncemenl  du  placard  ménagé  dans  la  pièce  suivante  nom- 
mée pôle  »  (2). 

Cette  disposition  permettait  ainsi  d'élever  sensiblement  la 
température  de  la  chambre  voisine  en  ouvrant  les  vantaux  du 


(1)  Maxc-Wcriy,  ntilletin  archéologique,  1895,  p.  479. 

(2)  Labouras>?e,  Glosairc  du  patois  de  la  Meuse,  au  mol  Taqle. 


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—  261  - 

placard,  alors  qu  on  entretenait  le  feu  dans  la  cuisine.  Une 
plaque  du  village  de  Montigny-lès-Vaucouleurs  porte  ce  dis- 
tique : 

JE  RENDS  SERVICE  CHAUDEMENT 
PAR  DERRIÈRE  ET   PAR  DEVANT 

Sur  un€  autre  plaque  du  \\f  siècle,  que  le  zélé  archéologue 
trouva  au  village  de  Longueville  et  déposa  au  musée  de  Bar- 
le-Duc,  on  lit,  dans  un  champ  de  fleurs  de  lis,  de  têtes  de  lion 
et  de  croix  de  Lorraine,  cet  aphorisme  de  gourmet  : 

A  GENS  AFFAME  NE  LEUR  VAAULT  ' 
LECREVISSE  ROTI  BOVILLI  EST 
PLVS  PROPICE   .   II  -  DV  -  C 

Les  lettres  énigmatiques  qui  terminent  l'inscription  ii  -  dv  -  c 
ont  été  inventoriées  plus  tard,  par  Maxe  Werly,  dans  le  para- 
graphe qu'il  a  consacré  aux  lettres  initiales.  Peut-être  est-ce 
une  date.  Par  distraction,  ou  plutôt  par  ignorance,  le  fondeur 
aura  mis  un  ii  à  la  place  d'un  m,  et  si  cette  supposition  est 
acceptable,  ce  que  ne  contesteront  pas  ceux  qui  sont  au  courant 
de  Tincroyable  ignorance  des  fondeurs  de  plaques  des  xvi*  et 
wif  siècles,  corrigeant  celte  erreur,  nous  aurons  le  chrono- 
gramme M  -  Dvc,  correspondant  à  l'année  1595.  De  sorte  que 
l'inscription  reconstituée  dans  sa  forme  métrique  et  logique 
doit  être  lue  : 

A  (jens  allâmes  ne  leur  vault  Vécrevisse, 

Uoli,  bouilli  est  plus  propice. 

1595. 

Jusqu'ici  nous  n'avons  pas  su  découvrir  d'autres  taques 
purement  épigraphiques,  en  dehors  du  pays  de  Bar.  Peut-être, 
et  je  le  dis  en  faisant  les  plus  expresses  réservées,  devrait-on 
leur  adjoindre  la  plaque  de  foyer  du  musée  de  Troyes,  sur 
laquelle  on  peut  lire  cette  sage  maxime  : 

PLUS  PENCER  QUE  DIRE. 


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—  262  ^ 


Lies  contre-cœurs  historiques 

M.  Quarré-Reybourbon  ayant  étudié  les  plaques  de  foyer  au 
point  de  vue  surtout  historique  (1),  il  convient,  serait-ce  seule- 
ment pour  i^endrc  hommage  aux  travaux  du  vénérable  érudit, 
de  tenir  compte  de  ce  point  de  vue  très  spécial. 

Il  est  indubitablement  un  certain  nombre  de  taques  dont  les 
sujets  se  rapportent  à  des  événements  historiques  ;  ces  taques 
peuvent,  en  un  certain  sens,  être  comparées  aux  médailles 
commémoratives.  M.  Quarré  en  signale  des  exemples  tout  tï 
fait  remarquables. 

Sur  l'un  d  eux  on  voit  la  Paix,  debout  sur  un  trophée  d'ar- 
mes et  de  drapeaux,  couronnée  par  deux  génies,  avec  l'inscrip- 
tion Pax  - 1679.  Il  s'agit  là  évidemment  du  traité  de  Saint-Ger- 
main. 

Sur  une  autre  taque,  conservée  comme  la  précédente  au 
Musée  municipal  de  Lille,  on  voit  le  Triomie  de  la  Paix  - 1679, 
comme  le  proclame  une  inscription,  figuré  par  deux  génies  ai- 
lés planant  au-dessus  de  deux  monarques  qui  se  serrent  la 
main. 

Ces  exemples  sont  indiscutables  :  et  nous  en  donnerons  un 
autre  plus  loin  :  mais,  à  côté,  M.  Rcybourbon  s'est  autorisé 
'd'une  date  accompagnant  un  simple  blason  aiix  armes  de 
h'rance,  [)0ur  attribuer  à  la  plaqiic  qui  les  porte  un  sens  histo- 
rique, ("est  un  abus  manifeste  ;  il  existe  de  telles  plaques  da- 
tées d'à  peu  près  toutes  les  années  des  xvn"  et  xvm''  siècles, 
parce  qu'elles  étaient  fondues  ces  années-là,  et  non  pas  à  cause 
des  innombrables  événements  politiques  avec  lesquels  ces  da- 
tes doivent  fatalement  coïncider. 

On  n'a  le  droit  d'appeler  plaques  historiques  que  celles  qui 
portent  des  sujets  allusifs  à  de  tels  événements,  avec  des  dates 
irrécusables. 

Telles  sont  les  suivantes  que  Maxe-Werly  a  vues  dans  les 
collections  Torri  et  Lefebvre. 


(1)  Quarré-Reybourbon,  op.  cil. 


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—  263  — 

Louis  XIV,  revêtu  des  attributs  d'Hercule,  terrassant  le  tri- 
ple Geryon,  c'est-à-dire  les  armées  de  l'Empire,  de  la  Hollan- 
de et  de  TEspagne  :  c'est  la  reproduction  agrandie  du  revers 
d'un  jeton  commémoratif  de  la  bataille  de  Sénef  (1074). 

La  France,  symbolisée  par  un  coq  perché  sur  une  ancre, 
est  attaquée  par  les  deux  lions  de  l'Angleterre,  par  l'aigle  de 
l'Autriche  et  par  une  hydre  à  sept  têtes  qui  représente  les  pro- 
vinces unies  des  Pays-Bas.  Au-dessus  du  coq,  l'inscription 
svsTiNET  iNTREPiDvs  ;  allusiou,  je  pense,  aux  événements  de 
1689. 

Le  duc  d'Anjou  nrend  congé  de  Louis  XIV  ;  sujet  qu'expli- 
que l'inscription  :  adieu  du  roy  despagne  au  bo  le  roy  de 

IRANCE. 

Louis  XVI  donnant  la  Constitution,  sujet  portant  la  légen- 
de  :  U:  LA  DOWE  POUR  LE  RONHEUR  DES  FRANÇAIS. 

Plaque  représentant  la  Prise  de  la  Bastille,  au  Musée  Car- 
navalet, etc. 

Dans  la  seconde  partie  de  ce  travail  je  décrirai  quelques  la- 
ques du  même  genre  obseiTées  dans  la  région  agenaise. 

ChFonologi6 

Il  serait  imprudent,  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances, 
de  vouloir  serrer  de  trop  près  la  date  à  laquelle  les  contre- 
cœurs  en  fonte  de  fer  firent  leur  première  apparition.  La  ten- 
dance générale  a  été  trop  portée  à  vieillir  plus  que  de  raison 
certains  contre-cœurs  d'aspect  archaïque  ou  dont  on  interpré- 
tait mal  les  inscriptions.  L'exemple  classique  de  cette  erreur 
est  la  laque  représentant  saint  Hubert,  qu'une  revue  sérieu- 
se (1)  faisait  remonter  à  1370.  M.  Léon  Germain  s'empressa, 
pour  le  bon  renom  de  la  science,  de  rectifier  cette  fausse  lec- 
ture dans  une  fort  intéressante  chronique  du  Bullelin  monu- 
mental (2).  La  plaque  en  question  est  datée  en  chiffres  arabes 
de  l'année  1570  ;  le  style  du  bas-relief  et  le  costume  des  per- 


(1)  PolybibUon,  octobre  1887,  p.  373. 

(2)  Bulletin  Monumental,  1887,  p.  5G8  el  suiv. 


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—  264  — 

sonnages  aurait  dû  mettre  en  garde  l'informateur  du  Polybi- 
blion.  Cette  taque,  dont  on  connaît  plusieurs  spécimens,  ne 
manque  d'ailleurs  pas  d'intérêt.  Elle  est  presque  carrée  (1), 
un  peu  plus  large  que  haute  dans  un  encadrement  réduit  au 
minimum  avec  un  bas-relief  de  composition  assez  touffue,  d'un 
faire  mou  et  sans  accent  et  d'une  allure  essentiellement  ger- 
manique. Saint  Hubert  y  est  représenté  de  profil,  botté  et  épe- 
ronné  comme  sur  la  gravure  d'Albert  Durer,  son  bonnet  à 
terre  à  côté  de  lui,  agenouillé  devant  le  cerf  dont  les  bois  por- 
tent le  crucifix  et  qui  sort  d'une  forêt  représentée  par  un  arbre 
et  divers  animaux.  Derrière  le  chasseur,  un  vallet  costumé  en 
lansquenet  suisse  et  armé  d'une  hallebarde  disproportionnée 
tient  un  cheval  en  bride.  Au-dessus  du  saint  est  l'ange  qui  lui 
apporte  l'étole,  puis  tout  au  plus  haut  l'inscription  :  S.  G. 
Fhiclo.  C.  de  Witri  1570  ;  ce  qui  signifie  que  cette  plaque  fut 
fondue  pour  Nicolas  Friclo,  curé  de  Witry,  dans  le  grand  du- 
ché de  Luxembourg  (2).  (^tte  plaque  présente  des  variantes, 
telles  que  les  deux  C  entrelacés  du  duc  Charles  III  suivis  de 
la  date  1673.  M.  Léon  Germain  terminait  sa  note  par  ces  mots: 
«  Qu'on  me  permette  d'ajouter  que  j'aurais  grande  obligation 
à  celui  qui  me  montrerait  une  plaque  de  foyer  authentique  du 
xiv^  siècle,  avec  une  date.  Le  plus  ancien  millésime  que  j'aie 
jamais  trouvé  sur  l'un  de  ces  objets  est  1543,  et  je  ne  connais 
pas  de  taque  historiée  qu'on  puisse  faire  remonter  au-delà  du 
XV*  siècle  ))(3). 

J.  MOMMEJA. 

(A  suivre.) 


(1)  Hauteur,  0"795  ;  largeur,  0"855.      . 

(2)  II  avait  été  institué  le  IG  décembre  15(>i.  K.  Taudel,  Ia's  communf^s 
Liixcmbourffeoises,  t.  vi,  Arlon,  1893  ;  cité  par  M.  Maxe-Werly,  op.  cit.,  1895. 
p.  482. 

(3)  Léon  Germain,  op.  cil.,  p.  571. 


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CHRONIQUE   RÉGIONALE 


Troisième  Congrès  do  rUnion  historiquo  et  archéologique  du 
Sud-Ouest,  tenu  à  Auch  du  29  mai  au  2  juin  1910 


Le  troisième  Congrès  de  TUnion  historique  et  archéologique  du 
Sud-Ouest,  s'est  tenu,  ainsi  (|Ue  nous  Tavions  annoncé,  dans  la 
ville  d'Auch  et  dans  une  partie  du  département  du  Gers,  du  diman- 
che 20  mai  au  jeudi  2  juin.  Son  succès  a  dépassé  toutes  les  espéran 
ces.  Et  nous  n  avons  i)as  crainte  de  dire  (juc  les  congressistes,  au 
nombre  de  cinquante  environ,  la  plupart  présidents  ou  membres 
du  bureau  des  sociétés  savantes  de  la  région,  j)ar  suite  les  plus 
autorisés  et  les  plus  compétents,  ont  emporté  de  cette  réunion  le 
plus  aimable  souvenir* 

Fondée  en  1907  à  Bordeaux  à  l'occasion  du  premier  Congrès, 
puis  définitivement  constituée  à  Pau  Tannée  suivante,  celte  fédé- 
ration des  Sociétés  savantes  du  Sud-Ouest  a,  on  le  sait,  pour  objet 
de  resserrer  les  liens  de  bonne  confraternité  entre  les  érudils  de 
Tancienne  province  de  Guienne  et  Gascogne,  et,  en  les  groupant 
chaque  année,  de  leur  permettre  de  se  mieux  connaître,  de  s'appré- 
cier et  de  se  communiquer  leurs  impressions  et  leurs  travaux.  Elle 
facilite  de  plus  aux  sociétés  unies  les  moyens  de  soutenir  auprès 
des  autorités  compétentes  les  nombreux  vceux  qu'elles  émettent 
pour  la  conservation  des  vieux  monuments  dont  elles  ont  la  garde 
ou  la  consécration  des  souvenirs  glorieux  de  la  région.  Un  bulletin 
trimestriel  est  son  organe,  qui,  par  une  chronique  et  une  bibliogra- 
phie complète  des  travaux,  livres  ou  articles  parus  dans  les  revues 
locales,  rend  d'inappréciables  services  à  tous  les  travailleurs. 

Quinze  sociétés  sont  aujourd'hui  adhérentes  à  l'Union.  Ce  sont  : 
les  Sociétés  des  Archives  historiques  de  la  Gironde,  Archéologique 
de  Bordeaux,  Historique  et  Archéologique  de  S*-Emilion,  des 
Sciences,  Lettres  et  Arts  d'Agen,  Archéologique  et  Historique  de  la 
Charente,  Académique  des  Hautes-Pyrénées,  Historique  et  Archéo- 


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—  2m  - 

logique  du  Périgord,  Archéologique  du  Gers,  des  Sciences,  Lettres 
et  Arts  de  Pau,  Rarnoiid  de  Bagnères-de-Bigorre,  Biarritz-Asso- 
ciation, de  Borda  de  Dax,  Archéologique  du  Tarn-et-Garonne,  et  les 
deux  groupes  félibréens,  TEscolo  Gaston-Phébus  d'Orthez  et  deras 
Pireneos  de  S*-Gaudens. 

C'est  sous  les  auspices  de  la  Société  archéologique  du  Gers  que 
s'est  réuni,  cette  année,  à  Auch,  le  nouveau  Congrès  de  l'Union. 


Dimanche  29  mai 
01  VEllTLRE  DU  CONGUKS 

Confonnément  à  l'usage,  dimanche  29  juin,  à  (jualrc  h.  de  Taprès- 
niidi,  s'est  tenue,  dans  le  salon  de  l'iiôlel  de  France,  à  Auch,  la 
séance  statutaire  du  Conseil  d'administration,  présidée  par  M.  Fran- 
cisque Habasque,  ancien  magistral,  délégué  central,  assisté  de 
M.  Paul  CourleauK,  |>roresseur  à  l'Université  de  Bordeaux,  secré- 
taire général  de  l'Union.  Helenu  chez  lui  par  la  maladie,  son  tré- 
sorier, M.  Amtmann,  s'était  fait  excuser. 

Après  avoir  entendu  les  rapports  du  secrétaire  général  et  du  Iré- 
sorier  sur  la  situation  morale  et  financière  de  l'Union,  le  Conseil  a 
discuté  et  élaboré  divers  vœux  présentés  par  MM.  de  Fayolle,  de 
Uoquette-Buisson,  Courteault,  Bourciez,  de  Sardac,  Pasquier,  etc., 
qui  seront  soumis  au  Congrès. 

Après  quoi,  le  Conseil  a  décidé,  sur  la  demande  réitérée  de 
la  Société  Biarritz-Association,  (pie  le  prochain  Congrès  se  tien- 
drait, en  1911,  à  iîiarritz. 

Le  soir,  à  8  h.  30,  dans  la  grande  salle  des  Illustres  de  l'hôtel  de 
ville  d'Auch,  élégannnenl  décorée,  la  Société  archéologique  et  la 
nnuiicipalité  d'Auch  ont  reçu  les  congressistes.  :\près  une  allocu- 
tion de  bienvenue  de  M.  Ph.  Lauzun,  président  de  la  Société  ar 
chéologique  du  Gers,  et  de  M.  le  docteur  Samalens,  député  et  maire 
de  la  ville  d'Auch,  M.  Fr.  Habasque,  nonnné  président  du  Congrès, 
remercie,  avec  cette  élégance  de  parole  dont  il  a  le  secret,  la  ville 
d'Auch  de  son  hospitalité,  et  il  boit  à  la  Gascogne  et  à  son  glorieux 
passé. 


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—  267  — 


Journée  du  lundi  30  mai 
SIÎAXCE  D'OUVERTURE 

Lundi  malin,  à  huit  heures  cl  demie,  l'ouverlure  du  Congrès  a  ou 
lieu  à  riiôlel  de  ville,  dans  la  salle  des  Illustres,  sous  la  présidence 
do  M.  F.  Habasque,  président  du  Congrès,  assislé  de  MM.  P.  Cour- 
leault,  secrétaire  général  de  TUnion,  et  de  M.  Ph.  Lauzun,  prési- 
dent de  la  Société  archéologique  du  Gers. 

Le  Congrès  a  d'abord  adopté  les  quatre  vœux  suivants,  élaborés 
la  veille  par  le  conseil  d'administration  : 

L  Que  des  crédits  suffisants  soient  affectés  par  le  ministère  des 
beaux-arts  ù  des  missions  confiées  à  des  savants  qualifiés  ,  qui  se 
raient  chargés  de  louer  les  stations  préhistoriques,  d'effectuer  dos 
fouilles  et  de  les  mettre  ainsi  à  l'abri  des  fouilleurs  ignorants  ou 
simplement  soucieux  de  lucre. 

2.  Que  le  service  des  monuments  historiques  communique  aux 
présidents  de  Sociétés  savantes  la  liste  des  objets  mobiliers  classés 
dans  chaque  département,  et  que  les  Sociétés  soient  admises  à  pa> 
ticiper  à  la  surveillance  de  ces  objets,  et,  en  cas  de  dangers,  les  si- 
gnalent aux  inspecteurs  départementaux  des  objets  d'art. 

3.  Que  les  découvertes  faites  sur  l'emplacement  de  l'ancien  cime- 
tière de  Saint-Seurin,  à  Bordeaux,  soient  conservées  dans  des  con- 
ditions présentant  toutes  les  garanties  au  point  de  vue  de  l'archéo- 
logie, de  l'histoire  et  de  l'art. 

i.  Que  le  tarif  postal  actuel,  qui  a  singulièrement  aggravé  les 
frais  d'envoi  des  épreuves  (rimprimerie  en  les  assimilant  à  des  lel- 
Ires,  à  partir  de  20  grannnes,  soit  révisé  et  ramené  à  ce  qu'il  était 
avant  le  1"  mai  1910. 

Le  Congrès  s'est  ensuite  subdivisé  en  deux  sections  :  histoire  't 
archéologie. 

SËAiXCE  DU  MATIN 

SFXTIOX    d'histoire 

La  séance  d'histoire  est  présidée  par  M.  de  Roquette-Buisson,  as 
sisté  de  MM.  Sansol,  de  Chauton  et  P.  Courteault,  en  qualité  de 
secrétaire. 

M.  J.  Caraman,  membre  de  la  Société  des  archives  historiques  de 


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—  268  — 

la  Gironde,  communique  un  travail  crensomble  sur  Ylnondation 
cVairil  1770  dans  la  généralité  de  Bordeaux.  Ce  travail,  établi  uni- 
quement sur  des  pièces  (rarchives,  a  un  vif  succès  d'actualité. 

M.  B.  Sarrieu,  secrétaire  de  TEscolo  deras  Pireneos,  soumet  une 
étude  très  minutieuse  et  très  sagace  sur  la  persistance  de  quelques 
mots  celtibériens  dans  les  noms  de  lieux  du  Sud-Ouest. 

M.  Télix  Pasquier,  archiviste  de  la  Haute-Garonne,  expose,  dans 
une  improvisation  familière  et  précise,  les  moyens  pratiques  à  re- 
commander aux  Sociétés  savantes  pour  se  faire  ouvrir  et  exploiter 
les  incomi^arables  dépôts  de  documents  constitués  par  les  archives 
notariales  et  les  archives  communales. 

Cette  communication  donne  lieu  à  d'intéressantes  obserAtitions 
de  MM.  de  Saint-Saud,  E.  Labadie,  H.  Pagel,  archiviste  du  Gers,  et 
de  Chauton. 

M.  Tabbé  Espagnal  lil  :  1®  une  étude  sur  la  coutume  de  Monilje- 
raud,  document  du  quinzième  siècle,  (h)nt  il  fait  voir  Tinlérêt  lin- 
guistique et  histonxjue,  et  dont  il  donne  une  analyse  détaillée  ;  2** 
un  aperçu  historique  sur  la  ville  de  Cazères-sur-Garonne. 

Au  nom  de  M.  Planté,  M.  Tabbé  Marboutin  lit  un  mémoire  sur 
les  Bohémiens  du  Pays  basque,  dont  il  décrit  le  type  et  les  mœurs 
d'après  une  enquête  personnelle.  Ce  travail  est  émaillé  d'anecdotes 
et  de  détails  fort  curieux.  M.  de  I\o(|uelle-Buisson  confirme  les  faits 
avancés  dans  son  travail  par  M  Planté  et  en  fait  ressortir  l'origi- 
nalité. 

SI'XTION   d'aRCHÉOI.OGTE 

La  séance  d'arcliéologie  est  présidée  par  M.  de  FayoUe,  assisté 
de  MM.  Chaux,  Hardie  et  E.  Thomas,  en  qualité  de  secrétaire. 

M.  de  Bardies,  de  la  Société  du  Cousserans,  a  présenté  une  note 
sur  les  piles  gallo-roujaines  du  Sud-Ouest,  et  plus  particulièrement 
sur  la  pile  de  Luzenac,  avec  plan  et  crotjuis.  Cette  étude  a  donné 
lieu  à  un  échange  d'observations  très  intéressant  entre  MM.  E.  Pas- 
quier, de  Fayolle  et  Lauzun,  auteur  de  VInventaire  général  des 
Piles  gallo-romaines  dans  te  Sud-Ouest  de  la  France,  sur  l'origine 
et  l'usage  des  piles. 

M.  l'abbé  Marboutin,  de  la  Société  des  sciences,  lettres  et  arts 
d'Agen,  a  soumis  une  photographie  d'une  cuve  en  fonte  avec  inscrip- 
tion. M.  de  Fayolle  la  croit  du  dix-huitième  siècle. 

M.  Chaux,  de  la  même  Société,  signale  qu'à  Rome,  à  la  villa  Bor- 
ghèse,  il  a  eu  l'occasion  de  voir  une  mosaïque  qui  présente  des  res 


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-  â69  — 

scmblanccs  frappantes  avec  celle  de  la  cathédrale  de  Lescar,  élu 
diée  par  le  Congrès  de  Pau  en  1008.  On  y  voit  figurer  le  chasseui 
à  la  jambe  de  bois,  sur  le(iuel  il  a  été  tant  écrit. 

\[.  F.  Thomas,  de  la  Société  archéologique  de  Bordeaux,  a  pré- 
servé, avec  une  étude  très  documentée  à  Tappui,  une  photographie 
d'un  portrait  conservé  dans  une  collection  particulière,  qui  a  cer- 
tainement servi  à  Lacour  fils  pour  la  gravure  du  portrait  de  Tournij 
qu'il  fit  en  1808. 

M.  A.  Bardié,  de  la  même  Société,  expose,  dans  une  improvisa 
tion,  les  moyens  pratiques  de  développer  rarchéologie  populaire 
jjar  les  conférences,  les  promenades,  l'organisation  des  musées,  la 
propagande  par  la  presse,  les  récompenses  et  diplômes  aux  enlre- 
l)reneurs  et  ouvriers. 

M.  Tabbé  Médan,  dans  un  ordre  d'idées  tout  voisin,  montre  ce 
qui  a  été  tenté  au  collège  de  Gimont  pour  faire  une  place  dans  ren- 
seignement à  riiistoire  régionale  et  aux  idiomes  locaux.  M.  Branet 
rappelle  à  cet  égard  que  la  Société  archéologique  du  Gers  met  la 
dernière  main  à  une  Histoire  populaire  de  la  Gascogne,  écrite  et 
[)ubliée  sous  peu  en  vue  d'atteindre  le  même  but. 

SÉANCE  DE  L'APRÈS-MIDI 

Les  sections  d'histoire  et  d'archéologie  réunies  ont  tenu  séance  l'a- 
près-midi, à  deux  heures,  sous  la  présidence  de  M.  le  chanoine 
Pottier,  président  de  la  Société  archéologique  du  Tarn-et-Garonne, 
assisté  de  MM.  F.  Pasquier  et  E.  Lai)adie  ;  M.  l'abbé  Marboutin, 
secrétaire. 

M.  de  I\oquette-Buisson  a  domié  lecture  d'une  note  sur  la  persis- 
tance  de  quelques  vieux  mots  dans  quelques  hautes  vallées  pyré- 
néennes. Il  a  exposé  les  divers  sens  actuels  du  mot  «  blat  »  dans 
ces  vallées,  et  montré  qu'ils  correspondent  aux  sens  divers  qu'a- 
vait ce  mot  dans  les  documents  anciens.  Cette  note  donne  lieu 
à  d'intéressantes  remarques  de  M.  le  chanoine  Pottier,  qui  met  au 
service  de  ses  collègues,  avec  une  autorité  faite  de  charme  et  de 
distinction,  le  trésor  de  son  érudition  inépuisable. 

M.  l'abbé  Dubois  lit  ensuite  une  étude  sur  une  charte  française 
donnée  à  Bordeaux  en  L381  par  Jean  de  Neuville,  lieutenant  du  roi 
d'Angleterre.  Ce  document  est  sans  doute  un  des  premiers  qui  aient 
été  rédigés  en  français  en  Guyenne.  11  révèle  l'existence  dès  le  qua-  ' 
torzième  siècle  du  ponlonage  de  Cubzac. 


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—  270  — 

M.  Pasquicr  demande  ce  que  sont  devenues  les  importantes  ar- 
chives de  la  famille  de  Tcrride,  dont  l'inventaire  seul  subsiste.  11 
profite  de  la  publicité  du  Congrès  pour  poser  celte  question. 

M.  Ernest  Labadic  présente  un  exemplaire  unique  de  «  la  Miise 
chrestienne  »,  de  Du  Bartas.  11  précise  à  ce  propos  ou  rectifie  quel- 
ques points  de  la  biographie  du  poète  gascon.  Puis  il  fait  l'histoire 
du  livre,  dont  les  congressistes  peuvent  admirer  le  très  bel  état,  et 
il  en  explique  la  rareté.  Cette  communication  fait  l'objet  de  remar- 
ques de  MM.  lïabasque  et  Courteault,  qui  souhaitent  que  Du  Bar- 
Ihas  et  le  groupe  des  poètes  français  de  Guyenne  et  Gascogne,  à  la 
fin  du  seizième  siècle,  soient  mis  à  leur  vraie  place,  (jui  est  grande, 
dans  notre  histoire  littéraire. 

M.  A.  Bardié  parle  des  boiseries  d*art  bordelaises  du  dix-huitiè- 
me siècle.  Il  rappelle  les  publications  récentes  faites  à  ce  sujet,  dé- 
plore l'exode  de  ces  boiseries  à  l'étranger,  raconte  comment  fu- 
rent sauvées  récemment  celles  de  la  rue  des  Menuts  et  de  l'école 
Saint-Charles,  et  soumet  des  photographies  de  ces  boiseries.  Le 
Congrès  est  unanime  h  admirer  ces  œuvres  d'art  bordelaivSes,  (jui 
n'ont  d'autre  tort  que  d'être  encore  trop  mal  connues. 

M.  P.  Laporte  communique  deux  aliénations  de  droits  seigneu- 
riaux :  l'une  à  Birac  (Lot-et-Garonne),  du  quatorzième  siècle  ;  l'au- 
tre à  Le  Masnau  (Tarn),  du  seizième  siècle. 

Au  nom  de  M.  Forestié,  M.  le  chanoine  Poltier  lit  une  étude  bio- 
graphique  sur  un  Gascon  célèbre,  Jean-Paul  d'Esparbès  de  Lussan, 
qui  fut  le  compagnon  de  Biaise  de  Monluc  h  Sienne,  et  devint,  com- 
me lui,  maréchal  de  France. 

En  conséquence  des  observations  j)ar  lui  faites  à  la  séance  du 
matin,  M.  F.  Pasquier  propose  les  vœux  suivants,  qui  sont  adoptés 
par  le  Congrès  : 

1**  Que  le  gouvernement  emploie,  pour  activer  le  classement  et 
la  rédaction  des  inventaires  des  archives  communales,  le  système 
•adopté  déjà  pour  la  confection  et  l'impression  des  catalogues  des 
manuscrites  des  Bibliothèques  municipales  ; 

2**  Que  le  Parlement,  donnant  suit(î  aux  projets  précédemment 
étudiés,  vole  une  loi  réglant  la  communication  des  minutes  notaria- 
les et  leur  concentration  dans  les  archives  départementales  ou  dans 
tout  autre  dépôt. 


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-  271  - 

VISITE  DE  LA  VILLE 

La  séance  une  fois  levée,  les  oonp^ressistes  ont  visilé  la  ville. 

Ils  ont  été  admis  à  voir  tout  (l'abord  le  Musée  archéologique ,  qui, 
bien  que  propriété  exclusive  de  la  Société  archéologique  du  Gers, 
est,  par  un  étrange  abus  de  pouvoir,  mis  de})uis  plus  de  quatre 
ans  sous  scellés,  comme  se  trouvant  installé  dans  trois  grandes 
salles  de  l'ancien  palais  archiépiscopal. 

Los  fragments  et  les  sarcophages  antiques  d'Eauze,  la  mo- 
saïcjue  romaine  du  Glézia,  les  chapiteaux  mérovingiens,  romans 
et  gothiquesj  les  médaillons  Renaissance,  le  toml>eau  du  cardinal 
Georges  d'Armagnac,  les  inscriptions,  les  monnaies,  les  vieilles, 
faïences  ont  tour  à  tour  retenu  Tattention  des  visiteurs,  à  qui  les  ar- 
chéologues auscitains  ont  fait  avec  beaucoup  de  bonne  grâce  les 
honneurs  de  leurs  collections. 

On  a  ensuite  visite  en  détail  la  cathédrale.  M.  A.  Branet,  le  dis- 
tingué secrétaire  de  la  Société  archéologique,  a  donné  sur  sa  cons- 
truction des  explications  très  précises  et  très  complètes.  Puis,  gui- 
dés par  MM.  Branet  et  A.  Lavergne,  les  congressistes  ont  longue- 
ment admiré  les  me r\'ei lieuses  verrières,  les  autels  des  chapelles 
absidiales,  les  riches  sculptures  qui.  ferment  le  chœur,  enfin  le  chœur 
lui-même,  d'une  somptuosité  sans  égale  peut-être  en  France,  avec 
ses  stalles,  dont  le  bois  taillé  et  ciselé  à  miracle,  s'assouplit  en  mo- 
tifs  délicats,  véritables  dentelles,  s'épanouit  en  statuettes  exquises 
sur  les  moulants  ou  en  scènes  grotesques  sur  les  miséricordes. 

La  promenade  s'est  poursuivie  par  la  ville  ;  les  pittoresques 
pouslerles  du  vieil  Auch  ont  fait  l'admiration  des  congressistes. 

SÉANCE  SOLENNELLE 

CoxFÉRENCK    DK    M.    Paul   Courteault    :   Les    Châteaux   gascons 
à    Iravers    i histoire 

Le  soir,  à  huit  heures  et  demie,  a  eu  lieu  au  théâtre,  la  séance 
solennelle  du  Congrès.  M.  F.  Habasque  la  préside,  assisté  de  MM. 
de  Fayolle  et  de  Roquette-Buisson. 

Après  une  aimable  et  spirituelle  allocution,  dans  laquelle  il  re- 
mercie le  nombreux  et  élégant  auditoire  qui  remplit  la  salle,  M.  lia 
basque  donne  la  parole  à  M.  Paul  Courteault,  professeur  d'histoire 
régionale  à  la  Faculté  des  lettres  de  Bordeaux. 

Le  conférencier  avait  choisi  comme  sujet  :  «  Les  châteaux  gas- 


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cons  à  travers  l'histoire.  »  Le  nom  de  «  châteaux  gascons  »  a  été  spé- 
cialemcnl  altribué  à  un  groupe  de  châteaux  du  ('ondomois  qui  au- 
ront bAlis,  à  la  fin  du  treizième  siècle,  pour  surveiller  et  défendre  la 
frontière  conventionnelle  qui,  coupant  les  vallées  et  le  plateau 
d'Armagnac  de  la  forêt  landaise  h  la  Lomagne,  séparait  TAgenais, 
terre  anglaise,  de  la  Gascogne,  terre  française.  Le  type  en  est  fort 
curieux,  unicjue  en  France.  Ils  se  composent  d'un  seul  corps  (\r 
logis  rectangulaire,  flanqué  de  tourelles.  C'étaient  de  simples  pos- 
tes, des  guettes  ou  des  gardes,  comme  l'indiquent  encore  aujour- 
d'hui les  noms  de  la  tour  du  Guardès  cl  du  château  de  La  Gardèrc. 
M.  Courteault,  après  les  avoir  décrits,  a  insisté  sur  Iclir  rôle  tout 
militaire,  qui  fut  très  efficace  pendant  la  guerre  de  Cent  ans.  11  a 
ensuite  raconté  leurs  vicisitudes  aux  temps  modernes.  Certains  fu- 
rent abandonnés  ou  éclipsés  par  de  plus  imposants  voisins,  tels  la 
tour  du  Guardès  par  le  château  de  Pardaillan,  La  Gardèrc  par  le 
château  du  Rusca-Maniban.  D'aulres,  comme  le  Tauzia,  Balarin, 
Massencôme,  s'adaptèrent  aux  exigences  des  époques  nouvelles  : 
Flarambel  fut  enchâssé  dans  l'élégant  manoir  Renaissance  des  Lé- 
beron.  Enfin,  M.  Courteault  a  évoqué  les  plus  illustres  figures  de 
capitaines  gascons  que  ces  châteaux  rappellent  :  les  héros  de  la 
guerre  de  Cent  ans,  le  légendaire  Bernard  de  Pardaillan  et  le  grand 
Rarbazan,  le  chevalier  sans  reproches,  qui  aida  Jeanne  d'Arc  à  chas- 
ser l'Anglais  ;  les  rudes  soldats  des  guerres  d'Italie,  la  formidable  ' 
nichée  des  Monluc  sortie  du  Sem[>uy,  les  Pardaillan  encore,  les 
Saint-Orens,  les  Léberon,  les  compagnons  de  Henri  IV,  les  mous 
quctaires  de  Louis  XIII,  les  officiers  poudrés  de  Louis  XV,  parmi 
lesquels  flotte  l'ombre  impertinente  de  la  comtesse  de  Parabère.  Le 
conférencier  a  conclu  en  souhaitant  que  ces  châleaux  gascons,  au- 
jourd'hui en  ruines,  soient  respectés,  et  en  montrant  que  leur  his- 
toire fait  mieux  comprendre  comment  s'est  faite  Tunité  matérielle 
et  morale  de  la  France. 

Après  M.  Courteault,  M.  Ph.  Lauzun,  le  «  parrain  »  des  châteaux 
gascons,  fit  défiler  sur  l'écran  lumineux  de  fort  belles  projections 
des  principaux  monuments  du  Gers.  Il  passe  successivement  en 
revue  et  commente  :  les  châteaux  de  Sainte-Mère,  de  Lagardère, 
du  Tauzia,  de  Massencôme',  de  Ralarin,  de  Pardaillan,  du  Gardés, 
tous  de  la  fin  du  xiii®  siècle  ;  puis  ceux  de  Larressingle,  de  Castel- 
nau,  de  Hcrrebouc,  de  Thermes,  de  Rassoues,  du  xiv*  ;  de  Flamma- 
rens  et  de  Fourcès,  du  xv"  ;  de  Léberon,  de  Saint-Blancard,  de  Cau- 
mont,  de  Madirac,  du  xvi*  ;  l'escalier  du  Rusca,  du  xvii'  ;  puis,  les 


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^  ^3- 

piles  gallo-romaines  de  Saint-Lary,  de  Larroque  Ordan,  de  Bifan, 
La  Monjoie  de  Roquebruue,  le  sarcophage  de  Sainl-Clamens  ;  et  il 
termine  par  quelques  spécimens  d'églises  romanes,  telles  que  Pey- 
russc-Grande,  Nogaro,  Mouchan,  Flaran,  et  d'églises  gothiques 
comme  Simorre,  La  Roumieu  et  Condom. 

Conférence  et  projections  sont  chaleureusement  applaudies  par 
un  public  très  attentif,  (juc  l'austérité  du  programme  n'a  pas  un 
seul  instant  rebuté. 

* 

*     • 

Journée  du  mardi  31  mai 
EXCURSION  A  LECTOURE 

Les  séances  des  lectures  sont  terminées,  et  avec  elles  la  premiè- 
re partie  du  Congrès.  La  seconde,  composée  d'excursions,  com- 
mence. 

Quelques  congressistes,  levés  de  bonne  heure,  visitent  le  prieuré 
de  Sàinl-Orens,  avec  ses  restes  d'église  romane,  sa  salle  capitu- 
laire  et  le  petit  musée  qu'y  installa  jadis  l'abbé  Canéto,  un  des  bons 
archéologues  auscitains.  Ils  sont  conduits  par  M.  Adrien  Laver- 
gne,  vice-président  de  la  Société  archéologique  du  Gers,  qui'  a  spé- 
cialement étudié  les  célèbres  inscriptions  conservées  là. 

A  neuf  heures  et  demie,  on  se  retrouve  à  la  gare  d'Auch. 
M.  Emile  Cartailhac,  l'éminenl  préhistorien,  vient  d'arriver  de  Tou- 
louse pour  se  joindre  au  Congrès.  On  félicite  chaleureusement  le 
nouveau  docteur  de  l'Université  d'Oxford,  et  on  part  pour  Lectoure. 

Douze  membres  de  la  Société  archéologique  du  Gers,  habitant 
Lectoure,  attendaient  les  congressistes  à  la  gare.  Dans  des  voitu- 
res, on  gravit  les  rampes  qui  mènent  au  vieux  nid  d'aigle  gascon, 
et  tout  d'abord  on  déjeune  à  l'hôtel  de  l'Europe.  Menu  succulent, 
séance  pleine  d'entrain  et  de  gaîté.  Au  dessert,  M.  le  docteur  de 
Sardac,  secrétaire  général  du  Congrès,  porte  un  toast,  au  nom  des 
Lectourois,  aux  dames  présentes,  au  président  de  l'Union  histori- 
que et  archéologique,  aux  congressistes.  M.  F.  Habasque  répond 
en  remerciant  M.  de  Sardac  du  zèle  qu'il  a  déployé  dans  l'organi- 
sation du  Congrès  et  boit  aux  archéologues  lectourois.  M.  de 
Fayolle,  dans  un  de  ces  toasts  humoristiques  où  il  est  maître,  boit 
à  son  tour  au  secrétaire  général  du  Congrès.  Une  vieille  bouteille 
d'armagnac,  offerte  par  M.  de  Sardac,  est   l'occasign    loule    natu- 

19 


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relie  de  nouveaux  toasts  de  \ï.  Ilabasque    cl   de  M.    de  Roquette - 
Buisson,  qui  célèbre  le  sol  gascon. 

Sous  la  direction  de  M.  Adrien  Lavergne,  on  visite  ensuite  la  ca 
thédrale  de  Saint-Gervais.  Une  intéressante  discussion  s'engage, 
provoquée  par  M.  de  Fayolle,  sur  le  point  de  savoir  si  Tédifice  a 
été  primilivcment  une  église  à  coupoles.  On  se  rend  ensuite  à  Thô- 
tel  de  ville,  où  est  installé  le  beau  musée  d'antiques.  M.  de  Sardac 
présente  tour  à  tour  la  supcrJ)e  collection  d'autels  tauroboliques, 
les  nombreux  débris  gallo-romains,  les  poteries,  les  marques  de 
potiers,  et  l'exquise  cheminée  Renaissance  offerte  au  Musée  par 
M"*  Taurignac.  On  visite  encore  la  salle  des  Archives  et  la  salle  des 
Illustres. 

C'est  ensuite  le  tour  des  remparts,  du  bastion  et  de  la  fontaine  ro- 
maine de  Houndélie,  reproduite,  par  une  gracieuse  attention,  en 
tête  du  menu  du  déjeuner.  Quelques  congressistes  poussent  jus- 
qu'à l'hôpital,  ancien  château  des  comtes  d'Armagnac. 

LE  BANQUET 

A  4  h.  35,  on  reprend  le  train  pour  Auch,  où  doit  se  tenir  le  ban- 
(fuet  du  Congrès. 

Il  a  eu  lieu  à  l'hôtel  de  France.  M.  Fr.  Habasque  présidait  ; 
il  avait  a  sa  droite  \i.  Dartigues,  avocat,  premier  adjoint,  repré- 
sentant le  maire,  qui,  obligé  de  partir  pour  Paris,  s'était  fait  excu- 
ser, et  à  sa  gauche,  M.  Emile  Cartailhac  ;  en  face,  M.  Ph.  Lauzun 
avait  à  sa  droite  M.  Adrien  Lavergne  et  à  sa  gauche  M.  de  Sardac. 

Les  convives  firent  honneur  à  un  excellent  dîner,  supérieurement 
servi,  et  qui  eût  ravi  d'aise  le  famélique  cadet  de  Gascogne  dont 
la  silhouette  se  profilait  au  bas  du  menu. 

Au  Champagne,  M.  Habasque  remercia  de  nouveau  la  ville 
d'Auch,  porta  la  santé  des  membres  du  comité  d'organisation  et  but 
à  la  Gascogne. 

M.  Ph.  Lauzun  loasta  aux  membres  de  la  Section  centrale  et  à 
la  prospérité  de  l'Union  histori(|ue  et  archéologique  du  Sud-Ouest. 

M.  Habasque  donna  lecture  d'un  télégramme  de  V(rux  et  de  re 
grets  adressé  par  M.  Th.  Amtmann,  trésorier  de  l'Union. 

Puis  ce  fut  le  tour  de  M.  de  Roquette-Buisson,  qui  exprima  ie 
souhait 'de  voir  l'Union  comprendre  le  Languedoc;  de  M.  Car- 
tailhac, qui  demanda  la  création  à  Auch  d'un  musée  municipal  et 
montra  quelle  JDclle  place  pourrait  y  être  faite  à  la  préhistoire  dans 


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ce  Gers,  pairie  d'Edouard  Lartet  ;  de  M.  de  Fayolle,  qui  félicita 
M.  Cartailhac  de  sa  nouvelle  dignité  de  docteur  d'Oxford  ;  de 
M.  l'adjoint  Dartigues,  qui  dit  le  plaisir  qu'avait  eu  la  ville  d'Auch  à 
recevoir  le  Congrès. 

On  émit  encore  le  vœu  que  l'initiative  de  la  Société  Ramond  en 
faveur  d'une  enquête  sur  le  folk-lore  soit  imitée  dans  tout  le  Sud- 
Ouest. 

Enfin,  M.  l'abbé  Sarran,  le  populaire  Cascarol,  termina  la  fête 
on  disant  Irois  i)ièces  de  \ois  de  circonstance  célébrant  trois  grands 
hommes  de  la  Gascogne  :  le  marin  Villarct-Joyeusc,  Tlntendûnl 
d'Eligny,  le  poète  du  Rartas,  et  en  faisant  entendre  plusieurs  de  ses 
chansons  gasconnes.  Son  succès  fut  très  vif  et  de  très  bon  aloi. 

# 
*    * 

Journées  du  mardi  V  el  ieudi  2  iuin 
EXCURSION  EN  CONDOMOIS 

La  journée  du  mercredi,  1*'  juin,  et  la  matinée  du  jeudi,  2  juin, 
ont  été  consacrées  à  l'excursion  du  Condomois. 

Les  congressistes  quittent  définitivement  Auch  le  mercredi  matin 
à  dix  heures  quinze.  Ils  prennent  la  nouvelle  voie  ferrée  d'Auch  nu 
Castera  Verduzan,  saluent  au  passage  la  curieuse  pile  gallo-romaine 
de  Saint'Lary,  entrevue  déjà  l'avant-veille  en  projection  ;  et  ils  ar- 
rivent à  onze  heures  à  la  coquette  station  thermale  du  Castera,  dont 
AI.  Ribal,  conseiller  général  du  Gers  et  président  du  Conseil  d'ad- 
ministration des  eaux,  leur  fait  gracieusement  les  honneurs,  et  où 
un  excellent  déjeûner  leur  est  servi  à  l'hôtel  Mancict.  Puis,  ils  vont 
visiter  les  restes  du  joli  chûteau  neuf  du  Castera-Verduzan,  imité 
de  Trianon,  bûti  en  1771  par  le  dernier  marquis  de  Miran,  qui  avait 
obtenu  de  l'intendant  d'Eltigny  la  concession  des  eaux  thermales,  et 
où  ils  admirent,  dans  la  seule  aile  existante,  de  ravissantes  boise- 
ries, du  plus  pur  style  Louis  XVÏ,  dont  l'élégante  marquise,  la  ci- 
})ricieuse  M***  de  Selle,  s'était  plu  à  orner  sa  chambre  à  coucher 
et  son  petit  boudoir  circulaire.  Ces  boiseries,  qui  sont  à  vendre  , 
sont  étudiées  avec  le  plus  grand  soin  par  les  archéologues  et  les 
artistes  bordelais  (1).  ' 


(I)  Voir  les  lioiseru'S  du  marquifi  de  Miran,  par  Ph.  Lanziin.  Aiich,  1910, 
in-8'  de  10  pp.  avec  planche. 


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Les  congressistes  partent  ensuite  en  voilure  pour  Valence-sur- 
Baise,  où  ils  mettent  pied  à  terre.  lis  donnent  un  coup  d'œil  à  Ten- 
ceinle,  encore  bien  conservée  de  la  vieille  bastide  du  xin*  siècle, 
qui  soutint  lors  des  guerres  religieuses  plus  d'un  siège  meurtrier  ; 
puis  ils  descendent  au  Château  du  Tauzia,  que  M.  Ph.  Lauzun  leur 
présente  comme  un  des  types  les  plus  achevés  de  ces  châteaux  gas- 
cons, dont  il  a  écrit  l'histoire  (1),  et  qui  ont  fait  le  sujet  de  la  confé- 
rence de  M.  Paul  Courteault.  Une  longue  discussion  s'engage,  au 
pied  de  ses  antiques  murailles,  sur  la  construction,  la  date,  l'objet 
de  ces  curieuses  petites  forteresses,  que  la  plupart  des  congressis- 
tes ignoraient  absolument,  et  qui  sont  l'une  des  spécialités  archéo- 
logiques les  plus  intéressantes  du  département  du  Gers. 

Du  Tauzia,  on  revient  sur  la  rive  gauche  de  la  Baïse,  pour  visiter 
l'abbaye  cistercienne  de  Flaran,  fondée  en  1151  (2).  Les  congressis- 
tes, guidés  par  M.  l'abbé  Marboutin,  étudient  successivement  l'é- 
glise, de  la  fin  du  xii*  siècle,  dont  deux  nefs  sont  voûtées  en  ber- 
ceau brisé,  tandis  que  la  troisième,  plus  petite,  est  sur  croisée  d'ogi- 
ve, l'abside  et  les  quatre  absidioles,  pavées  encore  de  très  curieux 
carreaux  émaillés,  la  superbe  salle  capitulaire  à  neuf  travées  voû- 
tées en  croisées  d'ogives,  soutenues  par  quatre  piliers  de  marbre 
des  Pyrénées  de  différente  couleur,  la  sacristie,  le  trésor,  le  cloître 
du  commencement  du  xiv*  siècle,  détruit  en  partie  par  les 
hordes  protestantes  de  Mongommery  en  novembre  1569  et  dont  un 
seul  côté  est  intact,  la  jolie  salle  à  manger,  enfin,  du  xviii*  siècle, 
ornée  d'une  très  élégante  fontaine.  Sous  les  cloîtres.  M"*  Lauzun 
offre  très  aimablement  aux  congressistes  une  coupe  de  Champagne, 
et,  dans  ce  décor  si  pittoresque  et  poétique,  des  toasts  cordiaux  sont 
échangés. 

On  se  hâte  ensuite  vers  Condom,  éloigné  de  huit  kilomètres,  où* 
la  fin  de  la  journée  est  emplovée  à  visiter,  sous  la  conduite  de  son 
historien  si  autorisé,  M.  J.  Gardèrc,  archiviste-bibliothécaire,  la 
cathédrale,  l'un  des  types  les  plus  parfaits  des  églises  à  grande  nef 
bordée  de  chapelles  latérales,  construite  par  Jean  Marre  au  commen- 
cement du  XVI*  siècle,  les  cloîtres  en  partie  refaits,  dont  un  seul 
côté  est  conservé,  la  chapelle  de  Tévêché  et  la  délicieuse  porte  Re- 


(1)  Châteaux  gascons  de  ta  lin  du  XllV  siècle.  Auch,  1897.  In-8'  de  432  pp. 
avec  plans  et  planches. 

(2)  Monographie  de  Vabbaye  de  Flaran,  par  P.    Benouville    et    Ph.    Lau- 
zun. Auch,  1890.  In-8'  de  136  pp.  avec  planches  et  plans. 


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naissance,  qui  communiquait  avec  le  palais  épiscopal,  aujourd'hui 
la  sous-préfcclurc,  transformé  au  xviii*  siècle  par  Mgr  d'Anlerro- 
ches,  le  dernier  évêque  de  Condom,  enfin  plusieurs  vieilles  mai- 
sons de  la  ville,  ornées  de  très  curieuses  fenêtres  romanes,  gothi- 
ques, ou  de  la  seconde  Renaissance. 

Un  excellent  dîner  servi  à  riiôlcl  du  I.ion  d'Or,  termine  celte 
journée  si  bien  remplie. 


La  matinée  du  jeudi  2  mai  est  la  dernière  du  Congrès.  Elle  est 
employée  à  visiter  successivement  Mouchan,  Vaupillon  et  Larressin- 
gle. 

Dès  six  heures  du  malin,  les  congressistes  franchissent,  toujours 
en  voitures,  les  rampes  qui  séparent  la  vallée  de  la  Baïse  de  celle 
de  rOssc,  et,  après  être  passés  sous  les  murs  du  château  de  Cas- 
saigne,  ancienne  résidence  d*été  des  évoques  de  Condom,  où  se 
trouve  encore  le  buste  de  Jean  de  Monluc,  troisième  fils  du  maré- 
chal Biaise  (1),  ils  arrivent,  au  bout  d'une  lieure,  devant  l'église  de 
Mouchan.  BAtie,  dès  la  fin  du  xi*  siècle,  par  les  Clunisiens,  qui  en 
avaient  fait  un  prieuré,  Téglise  de  Mouchan,  romane,  voûtée  en  ber- 
ceau plein  cintre,  })résente  trois  époijues  de  construction  assez  rap- 
prochées les  unes  des  autres,  puisqu'elle  était  terminée  avant  la  fin 
du  XII*  siècle.  Elle  affecte  la  forme  d'une  croix  grecque  et  se  dis- 
tingue par  le  carré  du  transei)t  délimité  par  quatre  robustes  dou- 
bleaux  à  j)lein  cintre,  couvert  d'une  voûte  sur  croisées  d'ogives  dont 
les  arcs  primitifs  rappellent  ceux  du  narlhex  de  Moissac,  et  par  une 
ornementation  des  chapiteaux  tout  à  fait  remanjuable.  Le  problè- 
me soulevé  par  la  non  continuation  de  la  nef  de  droite,  arrêtée  par 
le  clocher  carré,  orné  de  deux  arcades  à  plein  cintre  aveuglées  sur 
chacune  de  ses  faces,  et  la  question  de  savoir  si  cette  tour  est  plus 
ancienne  que  le  reste  de  l'édifice,  passionnent  les  archéologues  et 
provoquent  une  longue  discussion,  à  lacjuelle  })rennent  part  MM.  de 
FayoUe,  Lavergne,  Lauzun,  et  principalement  M.  l'abbé  Marbou- 
lin,  qui  de  la  façon  la  plus  claire  et  la  plus  précise  explique  ce 


(1)  Le  Buste  de  Jean  de  Monluc,  par  Ph.  Lauzun.  Auch,   1910.  In-8*  do 
15  pp.  avec  planche. 


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très  inléressanl  monument,  dont  il  vient  d'écrire  la  monographie  (1). 
Après  quoi,  les  congressistes  se  rendent  chez  M.  Tabbé  Pujos,  curé 
de  Mouchan,  qui  ne  veut  pas  les  laisser  partir  sans  leur  offrir  un 
verre  d'armagnac  supérieur. 

De  Téglise  de  Vaupillon,  tout  à  côté,  ancien  monastère  de  filles 
nobles  de  Tordre  de  Fontevrault,  il  ne  resle  plus  que  la  moitié  de 
l'ancienne  église,  tout  le  couvent  ayant  été  détruit  par  Mongommery, 
à  la  fin  d'octobre  1569  et  ne  s'étant  jamais  relevé  de  ses  ruines. 
L'abside  et  les  premières  travées  du  chœur,  qui,  seules,  constituent 
l'église  actuelle,  offrent  néanmoins  un  cert^iin  intérêt,  voûtées  en 
berceau  plein  cintre  et  rappelant  par  la  longueur  de  l'édifice  Tégli- 
se  du  Paravis,  élevée  non  loin  de  là,  par  le  même  ordre  de  reli- 
gieuses. 

Le  Congrès  salue  au  passage  le  vieux  pont  d'Artigues-sur-l'Osse, 
à  trois  arches  cintrées  inégales,  qui  desservait  autrefois  un  de  ces 
chemins  de  Saint-Jacques  si  bien  étudiés  par  M.  Ad.  Lavergnc,  et 
arrive  à  dix  heures  à  Larressingle,  le  véritable  clou  de  l'excursion. 

Larressingle  est,  en  effet,  un  village  fortifié,  à  peu  près  tel  qu'il 
se  trouvait  au  moyen-àge,  offrant  le  type  parfait  du  Castriim,  avec 
son  enceinte  intacte  de  tours  et  de  murailles,  son  château  du  xiii* 
siècle,  ressemblant  en  tous  points  aux  châteaux  gascons,  bâti  en 
1285,  c'est-à-dire  à  la  même  époque  qu'eux  tous,  par  Othon  de  Lo- 
magne,  avant-dernier  abbé  de  Condom  avant  que  cette  abbaye  ne 
fût  érigée  en  1317  en  évêché  par  le  pape  Jean  XXII,  et  sa  très  cu- 
rieuse petite  église  romane,  dont  la  nef  fut  détruite  pour  la  cons- 
truction du  château,  et  qui,  devenue  trop  étroite,  fut  allongée  peu 
après  par  le  percement  de  l'abside  primitive.  M.  Lauzun,  la  bro- 
chure de  MM.  Tholin  et  Gardère  en  mains  (2),  explique  les  disposi- 
tions principales  et  fait  l'historique  de  ce  curieux  ensemble  de  cons- 
tructions médiévales,  unique  peut-être  en  Gascogne,  qui  est  comme 
une  évocation  fantasticfue  du  monde  féodal. 

Les  congressistes  se  retirent,  non  sans  peine,  fascinés  par  cet  im- 
posant spectacle,  et  ils  arrivent  à  midi  à  Condom,  où,  après  le  dé- 
jeuner érnaillé  de  toasts  charmants  prononcés  par  l'infatigable  pré- 
sident du  Congrès  M.  Fr.  Ilabasque  et  aussi  par  M.  de  FayoUc,  a 


(1)  VEglise  de  Mouchan,  par  R.  Marboulin.  Auch,  1910.  ln-8'  de  16  pp. 
avec  planclies  et  plan. 

(8)  Larressingle  en  Condomois,  par  MM.    G.  Tholin    el  J.    Gardère    avec 

planclies  et  plans  de  P.  Benouville.  Auch,  1892.  In-S"  de  48  pp. 


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—  279  — 

lieu  la  dislocation  du  Congrès.  A  deux  lieures,  en  effet,  parlent  les 
trains  qui  en  emportent  une  partie  dans  la  direction  dWgen,  de 
Périgueux,  de  Bordeaux,  de  Tarbes  et  de  Pau,  tandis  que  quelques 
autres  rentrent  à  Auch  par  Lecioure,  afin  de  voir,  en  passant, 
Téglise  si  intéressante  de  La  Roumieu. 

Répétons,  en  terminant,  ce  qu'a  écrit,  à  la  fin  de  son  compte- 
rendu  si  complet,  Tun  des  plus  autorisés  d'entre  eux,  M.  Paul  Cour 
teault  :  «  Ils  emportent  un  inoubliable  souvenir  de  cette  Gascogne 
«  encore  toute  pleine  d'histoire,  dont  leurs  collègues  du  Gers  leur 
«  ont  révélé  en  ces  quelques  jours  tant  d'aspects  curieux  ei  de  mo- 
rt numents  tro{)  peu  connus,  convaincus  aussi  qu'ils  avaient  travaillé 
«  utilement,  pour  le  plus  grand  profit  de  la  science  régionale  et 
«  pour  Tuniou  plus  intime  des  historiens  cl  des  archéologues  du 
«  Sud-Ouest.  » 


BIBLIOGRAPHIE 

Charles  de  la  Roncière,  Histoire  de  la  Marine  française.  — 
IV.  —  En  quête  d'un  empire  colonial.  Richelieu. —  Paris,  Plon- 
Xourril,  1910,  in-8"  de  739  pp. 

Le  tome  iv  de  la  magistrale  Hisloire  de  la  Marine  de  M.  de  La 
Roncière  apporte,  comme  les  précédents,  beaucoup  de  faits  ignorés 
et  d'idées  ifcuves.  Il  importe  de  signaler  ici  le  chapitre  où  l'auteur 
s'efforce  de  percer  le  mystère  de  l'expédition  maritime  du  capitaine 
Peyrot  de  Monluc  en  ir>OG.  Où  allait-ello  ?  Ou  sait  que  Rlaise  de 
Monluc,  écrivant  à  Calherine  de  Médicis,  a  laissé  en  blanc  le  nom 
de  la  cote  et  que,  dans  ses  Conunenlaires,  il  s'est  également  lu  sur 
l'objet  précis  de  l'entreprise.  Aucun  des  contem[)orains  ne  l'a  connu 
davantage.  De  Thore  a  supposé  ifue  Peyrot  voulait  passer  des  trai- 
tés avec  les  rois  du  Manicongo  et  do  Mozambique  ;  Thevet,  qui  fad- 
lit  être  du  voyage,  (|u'il  sVn  allait  «  descouvrir  les  secrets  de  la 
(iuinée  et  des  royaumes  des  nègres  »  ;  de  Ruble  a  songé  à  Mada- 
gascar. M.  de  la  Roncière,  après  avoir  donné  de  l'expédition,  si 
bruscfuement  compromise  devant  Funchal  par  la  mort  de  son  chef, 
un  récit  très  complet,  fait  à  l'aide  des  travaux  déjà  connus  et  de 
documents  nouveaux,  pose  à  son  tour  la  question,  et  il  y  répond. 
D'après  lui,  Peyrot  allait  au  Transvaal.  Le  pays  fabuleux  du  Mono- 


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molapa,  TOphir  du  roi  Salomon,  exerçait  alors  sur  les  imaginations 
une  allractioii  très  vive.  D'étranges  légendes,  propagées  par  les  ré 
cits  d*un  jésuite,  le  missionnaire  Gonzalès  de  Silveira,  commen- 
çaient à  circuler.  Coligny  se  montrait  «  fort  désireus  de  savoir  des 
nouvelles  de  ces  païs-là  ».  Il  en  obtenait,  dès  1561,  de  noire  ambas- 
sadeur à  Lisbonne,  Jean  Nicot,  qui  lui  procurait  aussi  un  pilote 
«  practique  dos  roules  et  navigations  orientales  »,  André  Homem. 
Si  Ton  songe  qu'une  phrase  des  Commentaires  permet  de  croire 
très  sérieusement  que  Peyrot  prit  l'avis  de  l'amiral  et  que  celui-ci 
s'intéressa  fort  à  l'entreprise,  on  conclura  sans  doute  que  l'hypo- 
lUèse  de  M.  de  la  Roncière  est  non-seulement  très  ingénieuse,  mais 
aussi  très  séduisante.  Son  livre  contient  encore  quelques  pages  in- 
téressantes sup  le  rôle  de  I^laise  de  Monluc,  vice-amiral  de  Guyenne, 
pendant  la  troisième  guerre  civile,  sur  ses  efforts  pour  défendre 
Bordeaux  et  le  Médoc  menacés  par  les  huguenols  en  15G9  et  sur  sa 
mésintelligence  avec  Ottavio  Fregoso,  le  général  des  galères. 

Paul  Courteault. 


#    * 


Réilexions  sur  la  question  d' Alsace-Lorraine,  par  Lucien 
BoNNEFOY,  professeur  agrégé  d'histoire  au  Lycée  d'Agen,  — 
Bibliothèque  de  la  Société  philolechnique,  32,  rue  de  Lubeck, 
Paris.  In-12,  86  pp.,  prix  :  0  fr.  95. 

M.  Bonnefoy,  professeur  agrégé  d'histoire  au  Lycée  d'Agen,  a 
fait  hommage  à  la  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  d'un  livre 
qu'il  a  récemment  écrit  sur  «  la  Question  d'Alsace-Lorrainc  ».  Ho- 
noré des  suffrages  de  l'Académie  fran(;aise  (1),  il  espère  conquérir 
ceux  de  la  Société  d'Agcii,  à  laquelle  rien,  dans  le  domaine  histori- 
que et  lilléraire,  n'est  étranger  ni  indifférent. 

M.  Bonnefoy  dit,  dans  sa  préface,  qu'il  n'a  pas  la  prétention  de 
faire  un  livre  nouveau.  Il  veut  seulement  donner  «  une  idée  claire 
des  problèmes  que  le  traité  de  Francfort  a  soulevés  ».  Quoiqu'oji 
ait  beaucoup  écrit  et  parlé  sur  cette  question  d'Alsace-Lorraine,  il 
veut  parler  à  son  tour  ;  car,  pour  lui,  suivre  le  conseil  de  Gambetta  : 
((  Pensons-y  toujours,  n'en  parlons  jamais  »,  ce  serait  abdiquer... 


(1)  Prix  Montyon. 


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—  281  — 

Et  combien  ce  silence  de  rabdication  serait  facile  et  surtout  inop- 
portun ! 

D'après  M.  Bonnefoy,  le  rapprochement  franco-allemand  serait 
un  élément  de  progrès,  un  gage  de  sécurité  en  face  des  nouvelles 
et  redoutables  puissances  fFAmérique  et  d'Asie.  Mais  ce  rappro- 
chement si  désirable  ne  se  fera  pas,  tant  que  celte  barrière  d'Alsacc- 
Lorraine  empêchera  les  deux  nations  de  se  donner  la  main. 

De  quel  côté  est  le  droit  dans  le  différend  qui  les  divise  ?  L'au- 
teur va  nous  montrer  dans  les  vingt  chapitres  de  son  livre,  groupés 
eu  trois  divisions,  l'obstination  des  Allemands  à  méconnaître  les 
idées  modernes  de  liberté  et  de  justice,  à  fermer  l'oreille  aux  plain- 
tes bien  fondées  des  annexés,  à  germaniser  par  la  force  et  l'oppres- 
sion des  cœurs  restés  français. 

La  Révolution  avait  proclamé  «  que  l'on  ne  doit  rien  entreprendre 
contre  la  liberté  d'aucun  peuple  »  (1).  Oubliée  durant  l'époque  na- 
poléonnienne,  celte  théorie  humanitaire  était  en  faveur  au  xix*  siè- 
cle :  elle  était  entrée  dans  la  conscience  des  nations.  Seule,  l'Alle- 
magne l'a  rejetée.  Aussi  l'annexion  brutale  de  l'Alsace  est-elle  au 
tant  une  faute  qu'un  défi  jeté  au  monde  civilisé. 

Procéder  ainsi  à  l'égard  des  vaincus,  c'est  oublier  que  le  règne 
de  la  force  ne  dure  qu'un  jour,  et  que  le  droit  est  de  tous  les  temps 
et  finit  par  triompher.  On  ne  dispose  pas  d'un  peuple  comme  d'un 
troupeau.  Pourquoi,  avant  d'annexer  l'Alsace-Lorraine,  ne  pa«  la 
consulter  ?  Tandis  (jue  cette  consultation,  après  quarante  ans  Je 
conquête,  est  réclamée  avec  plus  d'insistance  que  jamais,  l'Allema- 
gne, sourde  aux  revendications  de  la  justice,  opprime,  vexe  l'Alsa 
cien-Lorrain,  calomnie  la  France  et  la  présente  aux  yeux  de  l'Eu- 
rope comme  un  peuple  d'aventuriers,  jamais  en  repos,  et  qui  se  sou 
vient  des  Gaulois. 

Cependant  «  l'Europe  entière  est  atlenlive  aux  voix  (|ui  montent 
d'Alsace-Lorraine  »  (2). 

Quiconque  lira  les  chapitres  que  M,  Bonnefoy  consacre  à  «  l'échec 
de  l'Allemagne  aux  pays  annexés  »  (3),  reconnaîtra  tout  de  suite  que 
ces  voix  ne  sont  pas  près  de  se  taire.  L'échec  de  son  effort  panger- 
maniste  s'affirme  par  l'oppresgion  ({u'elle  fait  peser  sur  les  vain- 
cus, par  les  arguments  qu'elle  ne  cesse  de  tirer  de  la  similitude  des 


(1)  L.  Bonnefoy,  p.  5. 

(2)  L.  Bonnefoy,  p.  19. 

(3)  Ibidem. 


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—  282  — 

races,  en  fa\cur  de  la  germanisation,  arguments  vieillols  dans  noire 
civilisation  moderne,  et  principalement  par  sa  crainte  de  Tissue  de 
la  consultation. 

Crainte  bien  fondée.  Plus  T Allemagne  opprime,  plus  grandit  lo 
prestige  de  la  France  dans  IVime  des  opprimés.  Ce  n'est  pas  que 
ceux-ci  ferment  les  yeux  sur  le  labeur,  la  science,  les  vertus  germa- 
niques. Non  privée  de  ces  vertus,  il  en  est  d'autres  dont  la  France 
peut  donner  Texemple...  Quant  aux  trophées  guerriers  des  Alle- 
mands, ils  ne  disent  rien  aux  Alsaciens-Lorrains.  Quelle  gloire  mi- 
litaire égale  celle  de  la  France,  celle  de  leur  propre  pays,  terre 
nourricière  de  tant  de  généraux  victorieux  ?  Quelle  gloire  plus  pure 
que  celle  des  légions  de  Magenta  et  de  Solférino  versant  leur  sang 
pour  la  liberté  italienne  î  Voilà  la  gloire  qu'aiment  les  Alsaciens- 
Lorrains,  et  qui  leur  est  familière  ! 

Ils  aiment  enfin  tout  ce  qui  vient  de  France,  et  qu'ils  jugent  supé- 
rieur à  ce  que  l'Allemagne  [)eut  leur  donner.  La  vantardise  tudes- 
que  est,  chez  eux,  ridicule,  comparée  à  la  modestie  de  nos  savants. 
Ils  placent  hors  de  pair  notre  culture  intellectuelle  traitée  par  les 
i\llemands  de  «  vernis  qui  ne  tient  pas  »  (1).  Il  lient  plus  que  la 
sombre  et  épaisse  couleur  prussienne.  Le  minium  passé,  en  1870, 
sur  le  drapeau  de  fer  tricolore  de  la  cathédrale  de  Metz  est  tombé  ; 
et  de  nouveau  a  relui  le  vernis  français.  De  même  à  l'Hôtel  de  Ville 
de  Colmar  ont  réap[)aru  sous  la  peinture  allemande  les  mots  :  Li- 
berté, Egalité,  Fraternité.  Dans  ces  couleurs  nationales,  dans  ces 
mots  français  perçant  le  voile  qui  les  cachait,  les  Alsaciens-Lorrains 
aiment  à  voir  le  symbole  du  droit  qui  se  fait  jour. 

Mais  pour  que  le  droit  l'emporte,  il  faut  ne  négliger  aucun 
moyen,  ne  perdre  aucune  occasion  de  le  faire  valoir. 

C'est  dans  cet  esprit  que  M.  Bonnefoy  consacre  la  3°*  partie  de 
son  livre  au  «  Programme  Alsacien-Lorrain  »  (2).  «  L'Alsace-Lor- 
raine, dit-il,  est,  à  l'heure  acluellc,  exubérante  de  vie.  »  La  loi  de 
l'histoire  veut  que,  quand  la  torpeur  accompagnant  la  défaite  a 
cessé,  les  fils  songent  à  venger  leurs  pères.  Uêvent-ils  de  déchaî- 
ner la  guerre  qui  accumulerait  les  ruines  dans  leur  pays,  théâtre  de 
tant  de  combats  ?  Non  ;  ils  ne  veulent  pas  d'une  liberté  qui  renaî- 
trait dans  le  sang  ;  ils  espèrent  obtenir,  en  pleine  paix,  leur  indé- 
l)endance.  Leurs  énergies  seraient-elles  paralysées  par  la  menace 


(1)  L.  Bonnefoy,  p.  35. 
(8)  Ibidem,  pages  41-72. 


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—  283  — 

du  glaive,  leurs  voix  étouffées  à  la  vue  du  canon,  parce  qu'ils  crain 
draient  que  rAUemagne  ne  fît  la  paix  en  Alsace  en  y  faisant  le  dé- 
sert ?  Les  guerres  d'extermination  appartiennent  aux    siècles   bar- 
bares de  l'histoire.  Le  temps  n'est  plus  où  l'on  semait  le  sel  sur  les 
ruines  des  grandes  cités. 

Partout,  dans  le  pays  annexé,  le  courage  renaît,  et  les  forces 
s'unissent.  On  veut  regagner  le  terrain  perdu,  perte  imputable  à 
rémigration  et  à  Toption  justement  appelées  funestes  ;  car  elles 
élargirent  la  blessure  en  permettant  aux  conquérants  de  remplir 
les  villes  abandonnées,  de  labourer  des  terres  qui  n'étaient  point  à 
eux.  C*était  la  vraie  germanisation.  Les  Alsaciens-Lorrains  l'ont 
compris  ;  et,  comme  Virgile,  ils  se  sont  dit  :  Barbarus  has  sege- 
les  .'...  Et  ils  demeureront  inébranlables  sur  leurs  terres,  eux  et  leur 
postérité  de  plus  en  plus  nombreuse.  Ils  paieront  le  tribut  au  vain- 
queur. Mais  les  champs  et  les  villes  de  l'Alsace  resteront  aux  Alsa- 
ciens-Lorrains. Ils  sauveront  en  môme  temps  l'héritage  moral,  celui 
des  intelligences,  des  ûmes.  Il  faut  que  la  pensée  française  pénètre 
partout  avec  les  Revues  et  les  journaux,  parlant  de  la  terre  de 
France.  11  faut  vivre,  en  Alsace,  la  vie  intellectuelle  de  la  patrie. 

Se  souvenir  e.st  un  pieux  devoir  auquel  on  ne  faillit  pas  dans  le 
pays  conquis.  Il  y  a  des  statues,  il  y  a  des  monuments,  il  y  a  des 
ossuaires...  On  n'y  va  point  pour  y  verser  des  larmes  stériles 
ignavos  questiis,  mais  pour  se  raidir,  pour  élever  son  âme  à  la  hau- 
teur d'une  mission  sacrée. 

Mais  ce  culte  du  souvenir  s'affaiblirait,  si  les  générations  futures, 
cédant  aux  vexations  teutonnes,  délaissaient  la  langue  française 
pour  les  idiomes  germaniques.  La  conquête  serait  alors  complète  ; 
comme  leurs  terres,  l'àme  dos  Alsaciens-Lorrains  deviendrait  une 
âme  allemande.  Aussi  M.  Bonncfoy  insiste-t-il  sur  la  nécessité  de 
maintenir,  sans  qu'il  lui  soit  rien  enlevé,  la  langue  française.  On 
sait  comment  la  langue  lalinc  imposée  aux  vaincus  Tes  assimila  fa- 
cilement à  l'empire  romain.  Le  César  (jui  règne  à  Berlin  n'a  pas 
des  vues  différentes  des  Césars  de  Home.  Plus  jalouse  de  ses  privi- 
lèges que  les  Gaules,  l'Espagne  et  l'Afrique,  TAlsace-Lorraine  lut- 
tera, sans  fléchir,  pour  la  prédominance  du  français,  tout  en  dési- 
rant ce  que  M.  Bonnefoy  appelle  «  la  double  culture  »  d'après  les 
vœux  exprimés  par  M.  Anselme  Laugel  dans  la  Revue  Alsacienne  : 
«  Xous  reconnaissons,  dit  le  vaillant  député,  tout  ce  qu'il  y  a  par- 
fois de  grand  dans  l'esprit  allemand...  Mais  nous  voulons  qu'on 
nous  reconnaisse  le  droit   de    perfectionner   simultanément   et   la 


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partie  allemande  et  la  partie  française  de  notre  culture  »  (1).  Rien 
n'est  plus  juste.  Quelles  intelligences  et  quels  caractères  on  forme:- 
rait  avec  les  qualités  associées  des  deux  peuples  !  Des  hommes 
ainsi  trempés  enlèveraient  de  haute  lutte,  dit  M.  Bonnefoy,  cette  au- 
tonomie tant  désirée.  Ils  feraient  plus  :  ils  s'assimileraient  les  im- 
migrés. «  Nous  sommes  chez  nous,  dit  hardiment  Tabbé  Wettcrlc 
à  la  Délégation  ;  et  ceux  qui  viennent  nous  relancer  dans  notre  pays 
doivent  s'assimiler  à  nous...  »  (2).  Désir  Fégitime  et  réalisable.  Grac- 
cia  capla  {erum  viciorem  cepit... 

Comme  le  veulent  ces  députés  et,  avec  eux,  M.  Bonnefoy,  il  se- 
rait à  souhaiter,  pour  le  triomphe  du  droit,  pour  la  consolidation 
de  la  paix  générale  et  pour  le  plus  grand  intérêt  de  la  civilisation, 
que  TAlsace-Lorraine  «  fut  ouverte  aux  deux  influences  de  l'Est  et 
de  l'Ouest.  »  Toute  discorde,  toute  rancune  même  ayant  cessé  par 
le  fait  de  l'autonomie,  on  verrait  se  développer,  sous  la  double  in 
fluence  française  et  allemande,  une  République  des  Vosges  ;  et  la 
France  entière  «  se  porterait  avec  élan  au-devant  d'une  Allemagne 
ralliée  à  l'idéal  de  justice  »  (3). 

Tel  est  le  «  rêve  »  des  Alsaciens-Lorrains.  Scra-t-il  leur  destin  ? 
Peut-être,  si  la  France  comprend  ce  que  M.  Bonnefoy  appelle,  dans 
un  excellent  chapitre,  le  «  Devoir  français  ».  On  s'est  montré  par- 
tout, chez  nous,  reconnaissant  à  l'Alsace-Lorraine  de  sa  résistance, 
de  son  attachement  à  l'ancienne  patrie.  On  a  donné  son  nom  à  des 
rues  et  à  des  boulevards.  On  a  élevé  des  statues,  etc..  Mais  a-t-on 
fait  assez  ?  se  demande  M.  Bonnefoy.  Pas  encore.  César,  dit  Lu- 
cain,  croyait  n'avoir  rien  fait  tant  qu'il  lui  restait  quelque  chose  à 
faire.  Français,  pensons  comme  César.  Quand  ce  mot  d'Alsace  frap- 
pera nos  oreilles,  qu'il  ébranle  aussi  notre  cœur.  Créons  partout  des 
Comités  d'initiative  ;  qu'il  y  ait  échanges  de  journaux  initiant  le  pu- 
blic d'Alsace  à  tout  ce  (|ui  se  fait,  à  tout  ce  (|ui  se  dit  en  France. 
Dons  de  livres,  bureaux  industriels  et  commerciaux  mettant  en  rap- 
port les  Français  des  deux  côtés  des  Vosges,  bourses  de  voyages 
pour  des  vacances  passées  en  France  :  voilà  les  moyens,  efficaces 
sans  doute,  que  préconise  M.  Bonnefoy. 

Ainsi  l'Alsace,  reconquérant  sa  liberté  morale,  accomplirait  un 


(1)  Paroles  adressées  aux  étudiants  Alsaciens-Lorrains  (17    février   0909), 
L.  Bonnefoy,  p.  62. 

(2)  Ibidem,  p.  66. 

(3)  Ibidem,  p.  7L 


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—  285  — 

«  devoir  humain  »  par  la  leçon  qu'elle  donnerait  aux  apôtres  de  la 
guerre.  Ceux-ci  comprendraient  que  les  conquêtes  de  la  force  sont 
inutiles  el  même  gênantes,  tant  qu'on  ne  possède  pas  les  cœurs  des 
vaincus,  el  qu'enfin^  en  face  d'un  peuple  (|ui  ne  désarme  pas,  il  faut 
soutenir  une  violence  par  une  autre  violence  et  laver  dans  le  sang 
les  taches  que  le  sang  a  faites. 

Que  l'Allemagne  y  prenne  garde  !  L'Europe  tourne  son  attention 
sympathique  vers  nos  frères  d'Alsace,  champions  d'une  cause  uni- 
verselle el  sacrée.  Elle  pourrait  bien-  trouver  dans  «  l'encercle- 
ment »  le  chaiimeiit  de  son  ambition  menaçante  et  de  sa  politique 
brutale,  vrai  défi,  je  le  répète,  jeté  à  la  civilisation  contemporaine. 

Tel  est,  dans  ses  grandes  lignes,  l'excellent  livre  de  M.  Bonnefoy. 
Fortement  pensé,  écrit  d'un  style  vigoureux  et  imagé  à  la  fois,  il 
plaît  et  entraîne.  Est-il  besoin  de  dire  qu'il  devra  être  entre  les 
mains  de  tout  bon  Français,  et  surtout  des  jeunes  gens  qui  y  liront 
leurs  devoirs  ?  Pèlerins  du  patriotisme,  ils  se  sentiront  poussés  ù 
visiter  et  admirer  TAlsace-Lorraine.  Leurs  pères,  pleurant  comme 
Jérémie  sur  la  ruine  de  Jérusalem,  avaient  dit  :  Vidi  lacrimas.  Eux, 
plus  heureux,  diront  avec  transport  : 

«  Moi,  l'ai  vu  ce  qui  ressuscite.,,!  »  (1). 

F.  Ferhère. 


(1)  M"*  la  Comtesse  de  Noailles.  Bonnefoy,  p.  41. 


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PROCÈS-VERBAUX 

Des  Séances  de  b  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  d'Agen 


Séance  du  12  mai.  —  Présidence  de  M,  le  chanoine  Dubourg 

M.  F.  de  Cardaillac,  juge  au  tribunal  de  Première  Instance  de 
la  Seine,  et  membre  non  résidant,  offre  à  ses  collègues  un  superbe 
volume,  édité  avec  luxe,  renfermant  les  principaux  articles  d'his- 
toire qu'il  a  publiés  dans  la  Revue  des  Hautes-Pyrénées  et  dont 
les  plus  considérables  sont  ceux  relatifs  aux  frères  Sarlabous  du 
xvi*  siècle,  et  à  Madame  Cotlin. 

Sous  le  litre  :  Une  charte  [rançaise  donnée  à  Bordeaux  en  1381, 
M.  Tabbé  Dubois  offre  à  la  Société  les  prémices  d'une  étude  paléo- 
graphique qu'il  se  propose  de  lire  au  prochain  Congrès  de  l'Union 
historique  et  archéologique  du  Sud-Ouest  à  Auch,  et  qui  a  déjà 
donné  lieu  à  une  intéreSvSanle  discussion  au  sein  de  la  Société  des 
Archives  historiques  de  la  Gironde.  Il  fait  valoir  l'importance,  h 
ce  point  de  vue,  de  ce  document,  provenant  des  archives  de  la  fa- 
mille de  Pontac  et  l'extrême  rareté  d'une  charte,  écrite  en  français, 
dans  notre  région,  au  cours  du  xiv*  siècle. 

On  sait,  nous  l'avons  écrit  maintes  fois,  que  l'ancien  palais  épis- 
copal,  touchant  à  la  Porte-Neuve,  avait  été  acheté,  en  1771,  à  M.  de 
Vigué,  qui  l'avait  fait  bâtir,  par  Jean-Joseph  Médard  de  La  Ville, 
seigneur  de  Lacépède,  père  de  l'illustre  naturaliste.  Orné  par  lui 
de  riches  tapisseries  d'Aubusson,  dont  les  4  Saisons  et  les  Batailles 
d'Alexandre  décoraient  si  artistiquement  les  salons  du  rez-de- 
chaussée,  cet  hôtel  fut  revendu  par  son  fils  en  1784  au  comte  de 
Narbonne-Lara,  qui  l'habita  jusqu'à  la  Révolution.  Ce  ne  fut  qu'en 
1808  que  ses  héritiers  le  cédèrent,  pour  la  somme  de  37,730  francs, 
au  département  de  Lot-et-Garonne  qui  y  installa  le  nouvel  évêque, 
Mgr  Jacoupy.  Utilisant  les  documents  que,  par  l'intermédiaire  de 
M.  Gavini,  a  bien  voulu  lui  communiquer  M.  de  Rambuteau,  fils 
de  l'ancien  préfet  de  la  Seine,  mari  lui-même  de  la  fille  du  général 
de  Narbonne,  M.  Momméja  se  propose  de  faire  connaître  l'exis- 
tence, uniquement  agenaise,  de  celte  ancienne  famille  de  Narbonne, 
et  les  principaux  événements  dont  fut  témoin  ce  bel  immeuble 
pendant  son  occupation  par  le  célèbre  général.  Il  cite  quelques 
curieuses  anecdotes  inédites  et  il  soumet  à  ses  collègues  de  belles 


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épreuves  de  ces  superbes  tapisseries,  enlev  ées  si  malheureusement 
aujourd'hui  de  la  place  pour  laquelle  elles  avaient  été  faites. 

A  cause  du  Congrès  d'Auch,  la  prochaine  réunion  n'aura  lieu  que 
le  9  juin,  second  jeudi  du  mois.  Ph.  L. 


Séance  du  9  Juin.  —  Prét^icience  de  M.  Duhourg. 

M.  Ferrère  rend  compte  du  volume  que  son  collègue,  M.  Lucien 
Bonuefoy,  professeur  agrégé  d'histoire  au  lycée  Bernard-Palissy, 
oflre  à  la  Société  sous  le  titre  de  Réllexions  sur  la  quesUon 
d'Alsace-Lorraine.  Il  fait  valoir  tout  l'intérêt  qui  s'attache  à  ce*^ 
pages,  vibrantes  de  patriotisme,  où  l'auteur,  après  avoir  exposé 
l'historique  de  la  question,  explique  le  programme  actuel  de 
l'Alsace-Lorraine,  les  fautes  commises  par  l'Allemagne,  quelle 
doit  être  l'altitude  de  la  France  et  en  quoi  consiste  pour  le  moment 
le  devoir  français. 

Pendant  un  récent  séjour  en  Provence,  M.  le  comte  de  Dienne 
s'est  plu  à  rechercher  l'itinéraire  suivi  par  Jasmin  et  par  la  jeune 
el  charmante  harpiste  qui  l'accompagnait.  M"*  de  Roaldès,  durant 
les  années  1847  et  1848.  S'il  fut,  ainsi  qu'on  l'a  écrit,  le  précurseur 
du  félibrige,  ce  fut  bien  malgré  lui,  M.  de  Dienne  apprenant  com- 
bien il  sut  peu  deviner  le  talent  naissant  de  Mistral  et  de  Rouma- 
nille,  qui  viiu^ent  saluer  en  des  vers  charmants  leur  illustre  devan- 
cier gascon.  Le  jour  même  où  éclatait  à  Paris  la  révolution  de 
février.  Jasmin  était  porté  en  triomphe  par  la  ville  d'Aix,  succès 
dont  M"*  de  Roaldès  eut  une  large  part.  Et,  le  lendemain,  deux 
autres  poètes,  MM.  Charles  Chaubct  et  J.-B.  Caut,  venaient  dé- 
poser à  ses  pieds  leurs  hommages  sous  la  forme  de  deux  poésies 
élégantes,  l'une  en  français,  l'autre  en  provençal,  que  M.  de 
Dienne  a  été  assez  heureux  de  retrouver  pour  pouvoir  aujourd'hui 
les  faire  connaître  à  la  Société  d'Agen. 

Le  but  de  l'expédition,  en  1566,  du  capitaine  Peyrot,  fils  aîné  de 
Biaise  de  Monluc,  est  resté  toujours  inconnu.  Nombreuses  sont  les 
hypothèses  soutenues.  Rendant  compte  du  quatrième  volume  de 
M.  Charles  de  la  Roncière,  Histoire  de  la  Marine  française,  en 
quête  d'un  empire  colonial,  Richelieu,  M.  Paul  Courteault  signale 
à  la  Société,  dans  une  note  fort  subrtantielle,  le  passage  très  curieux 
où  l'auteur  prouve  que  Peyrot  de  Monluc,  séduit  par  les  légendes 
fabuleuses  qui  déjà  s'accréditaient,  se  dirigeait  vers  le  Transwaal, 
le  pays  du  Monomotapa,  l'Ophir  du  roi  Salomon.  Sa  mort,  sur- 


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venue  inopinément  au  siège  de  Madère,  arrêta  net,  aux  débuts, 
Texécution  de  cet  aventureux  projet. 

Sur  la  demande  de  ses  collègues,  M.  Ph.  Lauzun  rend  compte, 
en  terminant,  du  3*  Congrès  de  TUnion  historique  et  archéologique 
du  Sud-Ouest,  qui  vient  de  se  tenir  à  Auch,  et  dont  le  succès  a 
dépassé  toutes  les  espérances.  Il  énumère  les  nombreuses  lectures 
qui  y  ont  été  entendues,  et  rappelle  l'intérêt  qu'a  présenté  la  con- 
férence de  M.  Paul  Courteault,  au  théâtre,  sur  Les  Châteaux  gas- 
cons à  travers  rhistoire,  suivie  de  plus  de  quarante  projections 
des  monuments  les  plus  remarquables  du  Gers.  Il  parle  de  la  visite 
de  la  cathédrale  et  du  musée  archéologique  sous  la  conduite  auto- 
risée de  M.  Branet.  Il  fournit  enQn  de  nombreux  détails  archéo- 
logiques et  historiques  sur  les  monuments  visités  dans  les  deux 
excursions  de  Lecloure  et  du  Condomois  et  dont  les  plus  remar- 
qués ont  été  :  le  château  gascon  du  Tauzia,  l'abbaye  cistercienne 
de  Flaran,  les  cathédrales  de  Lcctoure  et  de  Condom,  l'intéres- 
sante église  romane  de  Mouchan,  enfin  le  si  curieux  village  fortifié 
de  Larressingle,  véritable  castrum  du  moyen-âge,  dont  l'ônsemble, 
avec  son  enceinte  intacte,  son  château  du  xiii*  siècle  et  son  église 
romane,  est  comme  une  évocation  du  monde  féodal. 

Ph.  L. 


La  CommiMion  d'administration  et  de  génneo  :  0.  Falliéreg,  Ph.  Laïuun,  0.  Grauat. 


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{.H)nil<'-   (i«^  (liîlliiîllll,    ^i»i    le-   Miriil)ir~    «if'  crl-r   ■',pt)(jMr. 

\  <î  H;-  «liilc.  mi  rl{'\{'  |.»!*('h;ilil'î:f  ni.  [\  IV-I.  en    MiiuM'  iluni 

rnii;"'!-  •tiu.  JJl\)-^  l(»l'i\  \u  \lv"  ^M  il'  on  ;».,îil  ^Ui'  r'.'i!;-  t'-jnM'<^ 
•  ' '  Î'.jmmmi  uni    fiiai^on  jX'îir  Ir  '•  ;    inrnl  «lu  r«  ^'.-^t.ir. 

A  lit  î-n  <Iii  wir  -inlr.  nu  jK  -  '  "  !«'  an  \\m'.  -iir  ]*i  îa«;aM<' 
(In  Uiidi,  orM'L.'liii!.  an-tiC"-- nu-  «If.  .j  h.!,-- inuM)  -  p.  Ijalc'.n 
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l'icnr.  on  lui  oldiiir  dVnlaillfr  I  ap}'i:i  ( tf-.'lM  -  ;:  r  {   ..,.;.'  ♦  \- 

Irrinilé.  \)v  Vr\[i'V'''\n\  on  y  |)ar\.':.ad  |.a:*  ^in  <  -«ah-  ..  .»■»?!- 
dirnlan'c  an  innr  cl  (jni  se  divisait  «"i-ndc  rn  «!•  n\  r-..î:{  ■ 

M.  IMi.  Lan/nn  |Hi>-rd(*  niî  pl;în  '.\\{  doniaint'  (!<•  1  -x  t.. a 
par  I>i'('c\  \<»r-.  IS'id  on  'i^  ;  {\hu^  ntt  roni,  nn*'  \\r^  ..1.  ■>  ;,<j-ia- 
r<ll('  rrpr«'^<  uU'  lo  (•{ndcan  de.  Lalo\.  i  '.'-.[  nn  rn--  \>     .•  '• 

\\cc<^  d(^  l(jnlr>  U'>  rpoipirs  d'a^piM  I  Uni  pillorc^cjn»'. 

Mi.»>sn'(*  Ilr<lor  Hei.'naul  de  Ihnhni.  M'i^rnenr  de  la;-  n  t! 
de  liajamonK  lai-ail  j)aîli«*  de  la  (  *onr  de  la  reine  \]a{>'uei  ii  . 
La  ehroni(pie  ^eandalen-e  (Ji-elein!  mémo  au  il  Inl  un  dt*  -e- 
amaîd^.   f/auleni   du  hivortr  saiij'iqu(\    ime    l-.ri    ,.-,   i\;iiM^ 


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NOTES  HISTORIOUES  SUR  LAFOX 


En  1594,  c'est  Charles  de  Monluc  qui  s'en  rend  maître  et  y 
séjourne  avec  sa  troupe,  pendant  plusieurs  jours.  I.,es  soldats 
pillèrent  le  château  et  le  ruinèrent  en  partie. 

C'est  dans  ce  triste  étal,  que  messire  Amanieu  de  Durforl 
transmit  le  château  de  Lafox  à  son  fils  Hector  Régnant  qui 
s'empressa  de  le  réparer.  Le  côté  est  du  grand  bâtiment  avait 
surtout  souffert  ;  on  le  relit  presque  en  entier.  Les  murs  exté- 
rieurs furent  repris  et  largement  ajourés  par  deux  étages  de 
huit  grandes  fenêtres  à  doubles  meneaux.  I^s  appuis,  les  lin- 
teaux, les  piédroits  sont  ornés  de  bossages  polis  et  biseautés. 
Ces  bossages,  d'importation  florentine,  croit-on,  furent  alors 
d'un  usage  courant  et  on  les  retrouve  môme,  sous  forme  de 
pointes  de  diamant,  sur  les  meubles  de  cette  époque. 

A  cette  date,  fut  élevé  probablement,  à  l'est,  un  édifice  dont 
les  angles  sont  ornés  des  mêmes  bossages,  et  la  base  est  cou- 
ronnée d'un  gros  tore.  Au  xix*'  siècle  on  bâtit  sur  cette  espèce 
de  bastion  une  maison  pour  le  logement  du  régisseur. 

A  la  fin  du  wif  siècle,  ou  peut-être  au  xvm*,  sur  la  façade 
du  midi,  on  établit,  au-dessous  des  grandes  fenêtres,  un  balcon 
supporté  par  de  robustes  corbeaux.  Pour  y  accéder  de  l'inté- 
rieur, on  fut  obligé  d'entailler  1  appui  des  fenêtres  à  chaque  ex- 
trémité. De  l'extérieur,  on  y  parvenait  par  un  escalier  perpen- 
diculaire au  mur  et  qui  se  divisait  ensuite  en  deux  rampes. 

M.  Ph.  Lauzun  possède  un  plan  du  domaine  de  Lafox,  fait 
par  Brécy  vers  1830  ou  40  ;  dans  un  coin,  une  très  jolie  aqua- 
relle représente  le  château  de  Lafox.  C'est  un  ensemble  d'édi- 
fices de  toutes  les  époques  d'aspect  fort  pittoresque. 

Messire  Hector  Régnant  de  Durfort,  seigneur  de  Lafox  et 
de  Bajamont,  faisait  partie  de  la  Cour  de  la  reine  Marguerite. 
La  chronique  scandaleuse  prétend  même  qu'il  fut  un  de  ses 
amants.  L'auteur  du  Divorce  satyrique,    une   fort  mauvaise 

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langue,  du  reste,  s'exprime  ainsi  à  son  sujet  :  «  J'ai  toutesfois 
Beaujemont  avec  son  bec  jaune  qui  me  semond  de  luy  donner 
place  et  de  luy  faire  jouer  son  personnage  sur  cest  échafaud. 
Ce  Beaujemont,  metz  nouveau  de  ceste  affamée,  idole  de  son 
temple,  le  veau  d'or  de  ses  sacrifices  et  le  plus  parfait  sot  qui 
soit  jamais  arrivé  dans  la  Cour,  lequel  introduit  de  la  main 
de  M"**  d'Angluse,  instruit  par  M™'  Roland,  civilisé  par  le 
Mayne  et  naguères  guery  de  deux  poulains  par  Penna  le  mé- 
decin, et  depuis  souffleté  par  Delain,  maintenant  en  posses- 
sion de  ceste  pécunieuse  fortune,  sans  laquelle  la  pauvreté  lui 
allait  saffraner,  tout  ainsi  que  la  barbe,  le  reste  du  corps.  Je 
n'ay  que  faire  de  vous  conter  leurs  privautez,  elles  sont  prou 
cognues,  ny  rechercher  dans  la  mémoire,  pour  vous  particu- 
lariser leurs  amours,  aucuns  termes  de  mignardises  et  de  dou- 
ceurs, car  ce  seroit  tout  autant  comme  d'appeler  les  gros  mas- 
tins  de  boucherie  Marjolaine  ou  bien  Romarin.  Je  vous  diray 
seulement,  en  passant,  que  de  Loue,  pour  l'insolence  et  irrévé- 
rence commise  dans  le  chœur  des  Augustins,  voulut  tirer  l'es- 
pée  contre  le  sieur  de  Beaujemont,  il  fut  mis  prisonnier  au 
fort  l'Evesque,  elle  se  rendit  partie  alléguant  contre  luy  plu- 
sieurs choses  criminelles,  comme  il  luy  semblait,  lesquelles 
les  juges  n'eurent  point  d'esgard  »  (1). 

J'arrête  ici  la  citation,  par  respect  pour  le  lecteur.  Le  por- 
trait qui  précède  n'est  certes  pas  flatteur,  mais  le  Divorce  sa- 
lyrique  est  un  pamphlet.  Malgré  tout,  il  est  fort  vrai  que  le 
baron  de  Bajamont  et  de  Lafox  était  dans  les  bonnes  grâces 
de  la  Reine.  C'est  chez  elle  qu'il  mourut  le  20  octobre  1612. 

Aussitôt  la  nouvelle  de  sa  mort  parvenue  en  Agenais,  son 
frère  François  de  Durfort,  prétendant  qu'à  défaut  d'enfant 
mâle  et  selon  les  clauses  de  substitution  insérées  dans  les  tes- 
taments de  leurs  ancêtres,  il  était  héritier  des  biens  de  la  fa- 
mille, s'empara  de  Bajamont  et  de  Lafox.  Le  roi  ne  fut  pas  de 
son  avis  et  constitua  M.  de  Roquelaure  dépositaire  de  ces 
biens.  Le  sieur  d'Auzilis,  un  de  ses  gardes,  vint  à  Lafox  et 


(1)  Le  Divorce  salyrique  ou  les  amours  de  la  Reyne  Marguerite^  in  OEu- 
rres  complètes  de  Théodore  d'Agrippa  dAubigné.  Lemcrre,  Paris,  l.  ii, 
p.  G8l> 


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s'empara  du  château.  En  1614  un  arrêt  du  Parlement  de  Pa- 
ris réintégra  les  tuteurs  de  Sérène,  fille  d'Hector  Régnant,  en 
la  possession  de  ces  terres  (1). 

Le  8  mars  1G18,  dans  la  maison  d'i\nne  de  Gontaud,  dame 
de  Bajamont  et  de  Lafox,  sise  rue  Grande-Horloge,  à  Agen, 
Sérène  de  Durfort  signait  son  contrat  de  mariage  avec  Char- 
les de  Montpezat-Laugnac  (2). 

Celui-ci,  fils  d'Honorat  de  Montpezat  et  de  Catherine  des 
Cars,  appartenait  à  une  des  plus  vieilles  familles  de  l'Agenais. 
Le  mariage  eut  lieu  le  17  avril  1618. 

Au  lendemain  de  ce  mariage  arriva  l'étrange  affaire  de 
possession  démoniaque  rapportée  par  la  Chronique  du  frère 
Hélie^  le  loùrnal  de  Malebaysse  et  avec  beaucoup  de  détails 
par  l'abbé  Barré re  (3).  Voici  ce  qu'en  dit  Malebaysse  :  «  Le 
17  du  mois  d'apvril  1618,  qui  estoit  la  dernière  feste  de  Pas- 
ques,  M.  le  comte  de  Laugnac  espoûsa  honneste  dame  Sérène 
de  Baiamont,  mais  ce  jour  lui  fut  fatal,  à  l'occasion  d'un  moyne 
de  Xostre  Dame  de  Bonencontre,  nommé  Pierre  Natal,  lequel 
Natal  fit  un  caractère  dont  ladite  dame  fut  possédée  du  malin 
esprit.  Ledict  moyne  fut  prins  prisonnier  ;  sa  procédure  luy 
fut  faicte  par  M.  NP  Arnaud  Delpech,  lieutenant  criminel  au 
siège  Présidial  de  cesle  ville  et  avec  sa  procédure  conduit  en 
la  ('our  de  Parlement  de  Bourdeaux,  ou  par  arrest  de  Messei- 
gneurs  d'icelle  ledict  moyne  fut  condempné  d'estre  pendu  et 
estranglé,  son  corps  mort  ardé  et  brullé  au  mois  de  juillet  au- 
dict  an  1618.  Et  après  l'exécution  de  ce  malhureux  magissien 
ladicte  dame  fut  conduite  par  dévotion  à  Nostre  Dame  de  Ga- 
reson,  où  elle  fut  exorcisée  et  délivrée,  et  deux  de  ses  servan- 
tes furent  possédées  du  malin  esprit,  l'une  nommée  Marie  et 
l'autre  Antoinette.  Le  malin  esprit  de  Marie  s'appelait  Ambec 
et  celui  d'Antoinette  Mahon  ;  lesquelles  ainsi  possédées  furent 


(1)  Archives  du  châlcaii  de  Lafox.  Comptes  de  tutelle  rendus  en  décem- 
bre 1610  par  messire  Jean  de  Gonlaull,  comte  de  Cabrerez,  et  Michel  de  Cl\e- 
vei-y,  seigneur  et  baron  de  La  Uculc,  tuteurs  de  Sérène  de  Durfort. 

(2)  Ibid.  Contrat  de  mariage  du  8  mars  1018,  copie  coUationnée  et  vidimée 
en  1081. 

-     (.3)  Uist.  religieuse  et  monumentale  du  dioeèse  d'Aqen,  t.   ii,   p.  381. 


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exorcisées  durant  un  an  entier  en  cesle  ville  d'Agen  sans  pou- 
voir rien  advencer  »  (l). 

A  ce  moment,  le  pays  connut  une  longue  période  de 
malheurs.  Pendant  la  minorité  de  Louis  XIII,  les  protestants 
s'étaient  agités  de  nouveau  et  bientôt  la  guerre  recommença. 
La  juridiction  de  Lafox,  sur  le  grand  chemin  d'Agen  à  Tou- 
louse, fut  souvent  traversée  par  les  troupes  et  eut  à  souffrir 
de  ce  passage  continuel.  Tantôt  ce  sont  des  canons,  du  maté- 
riel de  guerre,  des  approvisionnements  qui  vont  ravitailler  les 
troupes  assiégeant  Montauban  (2),  tantôt  ce  sont  des  régiments 
qui  en  reviennent  et  séjournent  sur  la  juridiction  comme  ceux 
de  Bassompierre,  en  novembre  1021  (3). 

Ces  dernières  convulsions  du  protestantisme  amenèrent  la 
destruction  de  plusieurs  places  fortes  du  voisinage.  Layrac 
fut  démantelé  au  mois  de  juin  1622.  Au  mois  de  juillet  de 
cette  même  année,  le  fort  de  Sauvelerre,  en  face  de  Saint- 
Christophe,  fut  rasé,  on  en  voit  encore  quelques  restes  sur  le 
bord  de  la  Garonne.  Puis  ce  furent  Nérac,  Clairac,  etc.. 

En  1626,  au  mois  de  mai,  «  la  foudre  tua,  à  Lafox,  près 
d'Agen,  deux  filles  d'un  coup  de  tonnerre,  elles  estoient  des- 
sous un  olme,  près  du  château  »  (4). 

La  guerre  amena  à  sa  suite  la  famine  et  la  peste.  Trois  an- 
nées disetteuses  entre  toutes,  1628,  1629  et  1630,  causèrent 
une  misère  horrible.  Ce  fut  la  grande  famiiie  comme  l'appelle 
le  Journal  de  Malebaysse,  Pendant  ce  temps  la  peste  faisait 
son  apparition.  Malgré  toutes  sortes  de  mesures  préventives, 
la  ville  d'Agen  fut  atteinte  et  les  officiers  de  la  Cour  du  Séné- 
chal se  retirèrent  à  Granfonds  pour  y  rendre  la  justice.  Nous 
ignorons  si  la  juridiction  de  Lafox  fut  contaminée,  mais  c'est 
fort  probable. 

Et  tout  à  côté,  la  misère  et  la  faim  faisaient  de  nombreuses 
victimes.  Sur  la  paroisse  de  Sainte-Radegonde,  à  Tournadel. 
à  Pourret   aujourd'hui    dépendants  de  Saint-Pierre  de  Gau- 


(1)  Revue  de  VAyenais,  t.  xx  (1893),  p.  71. 

(•>)  Ibid.  Mémoires  de  Biiard,  t.  xxx  (1903),  p.  144. 

(3)  Ibid.,  t.  xxx  (1903),  p.  146. 

(4)  Couybn,   Journal  dun   prébcndier  de   SainMJtienne  d'Agen,  p.  40. 


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-  293  — 

berl,  à  Bonencontre,  etc.,  la  mortalité  fut  effrayante.  De  jan- 
vier à  la  fin  mai  1031,  il  y  eut  près  de  soixante-dix  décès  occa- 
sionnés par  la  misère  et  la  famine.  Dans  cette  plaine  si  riche 
et  si  fertile,  que  limite  au  nord  le  rocher  de  La  Roquai  et  au 
midi  la  Garonne,  le  peuple  mourait  de  faim.  Sur  le  registre 
mortuaire  reviennent  sans  cesse  ces  mots  sinistres,  inscrits  par 
le  vicaire  de  Sainte-Radegonde,  «<  mort  de  calamité  et  de  mi- 
sère »  ,  «  mort  d'indigence  »,  w  mort  de  faim  »,  «  mort  faute 
d'aliments  »  (1). 

En  1632,  un  édit  du  roi  ordonna  la  démolition  du  château  de 
Castelcuiller.  Cette  forteresse,  si  bien  assise  sur  son  rocher 
escarpé,  avait  joué  un  rôle  considérable  dans  Thistoire  age- 
naise.  Sa  démolition  fut  consommée  en  janvier  1633  (2). 

Les  mauvaises  récoltes,  la  passage  des  gens  de  guerre, 
l'augmentation  incessante  des  impositions,  avaient  ruiné  la 
petite  juridiction  de  Lafox.  Le  consul  chargé  de  lever  les  tailles, 
y  réussissait  mal  et  chaque  année  il  était  fort  en  retard  pour 
faire  à  l'administration  le  versement  des  ifnpôts.  On  le  presse, 
on  le  force,  on  le  contraint  par  des  sommations,  des  assigna- 
tions et  aussi  par  l'envoi  de  garnisaires  (3). 

Aussi,  lorsque  le  juge-mage  d'Agenais  Boissonnade  annonça 
la  convocation  des  Etats-Généraux  ce  fut  comme  un  soulage- 
ment général.  Les  Etats  devaient  s'ouvrir  à  Orléans,  le  15  mars 
1649,  mais,  auparavant,  une  assemblée,  réunie  à  Agen  le 
25  février,  devait  choisir  les  députés  du  pays  et  rédiger  les 
cahiers  des  plaintes  el  doléances  à  soumettre  aux  Etats  (4). 

La  juridiction  de  Lafox  rédigea  ses  plaintes  particulières 
qu'elle  confia  à  son  délégué,  pour  les  porter,  à  l'assemblée 
d'Agen.  Voici  ce  document  qui  est  fort  court  : 


(1)  Hegislros  paroissiaux  de  Sainlc-Radogondo.  Mairie  d'Agen,  GG.  147. 
—  A  consulter  aussi  La  Misère  en  Agenais  par  Je  D'  Couyba.  Villeneuve- 
sur-Loi,  Lcygucs,  1902. 

(2)  Annales  dAtjen  par  Labénazie,  publiées  par  le  vicomte  de  Dampierre, 
p.  98. 

(3)  Répertoire  d'un  Sergent  royal  de  Vélection  dAgenais  en  Van  1650  et  1654 
publié  par  le  D'  Couyba.  Villeneuve-sur-Lot,  Leygues.  1901,  p.  9. 

('♦)  Cahiers  des  doléances  du  Tiers-Utal  du  Pays  dAfjenais  aux  Etats  géné- 
raux, par  G.  Tholin.  Paris,  Picard,  1885,  p.  80. 


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-  294  ~ 

Très  humbles  rcmonslrances  au  Roy/  par  les  manans  et  habilanz 
de  la  luridiction  de  I.a[otz, 

Premièrement,  que  cesl  une  petite  juridiction  qui  ne  faict  que 
sotze  sols  de  pied  de  laillie. 

Que  la  plus  grande  cl  majeure  ])arlie  est  détenue  noblement  par 
le  seigneur  dudil  lieu  et  Tautre  par  des  messieurs  habitans  de  la 
ville  d'Ageu  et  ne  reste  (jue  leurs  métaiers  et  dix  ou  doutze  autres 
liabitans  pauvres  trabailhant,  que  le  plus  moyenc  ne  possède  une 
cartherée  de  terre  et  les  autres  sont  mandians. 

Que  chesque  an,  il  y  a  un  consul  qui  est  fort  pau\  re  cl  non  litterc 
(jui  na  que  deux  liars  pour  livre  et  faut  quil  paye  a  raison  dun  sol 
et  davantage  à  ses  despans. 

En  conséquence  de  la  grande  augmentation  des  taillies,  subsis- 
tances et  droit  dofficiers  (jui  ont  accreu  despuis  quatorze  ans  oa 
davantage,  il  leur  est  impossible  de  pouvoir  lever  entièrement  les 
dittcs  tailbes,  subsistances  et  autres  impositions,  néangmoins,  ils 
sont  chesque  an  grandement  pressés  au  payement  dicelles  par  des 
exécutions  faictes  à  la  requête  de  Messieurs  les  recepveurs  et  sou- 
frent de  grands  despâns  soit  par  les  sergents  et  autrezfois  par  les 
archers  de  Messieurs  les  Intendans.  La  dicte  jurisdiction  de  Lafotx 
se  trouve  plus  chargée  de  treize  ou  (juatorze  sous  par  cartherée  que 
les  jurisdictions  circonvoisines  quest  la  cause  que  divers  habitant 
ont  esté  ruinés  et  conslraints  à  vendre  leur  bien  »  (1). 

Les  Etals  d'Agenais,  assemblés  dans  le  réfectoire  des  Car- 
mes, choisirent  leurs  députés  et  rédigèrent  en  vain  leurs 
cahiers  de  doléances,  les  Etals-Généraux  ne  se  réunirent  pas. 

Bientôt  éclatèrent  les  troubles  de  la  Fronde.  Si  la  juridiction 
ne  fut  pas  le  s[)ectacle  de  quelques  faits  de  guerre,  elle  eut  du 
moins  souvent  à  souffrir  du  passage  des  troupes.  Le  château 
fut  mis  en  état  et  armé  de  canons. 

L*île  de  Lafox  devint  une  sorte  de  parc  d'artillerie  où  les 
agenais  envoyèrent,  en  janvier  1050,  des  canons,  des  boulets 
et  des  munitions  de  guerre  destinés  à  la  forteresse  de  Puymi- 
rol  (2).  C'est  encore  là  que  le  duc  d'Epemon  fit  prendre  les 


(1)  Archives  de  la  mairie  d'Agen.  AA.  46. 

(2)  La  Fronde  en  Agenais  par  le  D'  Gouyba.  Villeneuvc-sur-Lot,  Lcygues» 
t.  I,  p.  184. 


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—  295  -- 

pièces  d'artillerie  pour  son  château  de  Cadillac,  en  juin  de 
celte  même  année  (1). 

Mais  tout  autour  de  la  juridiction  on  se  battait,  à  Moissac,  à 
Caudecosle,  à  Astaffort,  à  Asen.  En  décembre  1652,  Clermont- 
Dessus  tombait  aux  mains  des  troupes  royales. 

Le  seigneur  de  Lafox,  Charles  de  Montpezat,  s'était  rangé 
du  côté  des  frondeurs.  Pendant  la  semaine  sainte  de  1652,  de 
concert  avec  les  seigneurs  de  Galapian  et  de  Moncaut,  il  essaya 
d'entraîner  la  population  agenaise  dans  le  parti  du  prince  do 
Condé.  Leur  tentative  sur  l'hôtel-de-ville  échoua  et  on  les 
obligea  à  quitter  la  ville  (2). 

Après  cette  folle  équipée,  Charles  de  Montpezat  dut  sortir 
d'Agen  avec  tous  ses  gens.  Sa  belle-fille  seule  ne  le  suivit  pas, 
car  elle  était  restée  fidèle  au  narti  du  roi.  C'était  demoiselle 
Marie  de  Lalanne  qui  avait  épousé,  en  1651,  François  de 
Montpezat,  fils  du  frondeur  agenais.  Dès  cet  instant,  com- 
mença entre  le  beau-père  et  la  belle-fille  une  inimitié  qui  dura 
jusqu'à  la  mort. 

François  de  Montpezat,  fils  de  Charles  et  de  Sérène  de  Dur- 
fort,  était  capitaine  d'une  compagnie  du  régiment  des  Gardes 
françaises.  11  fut  tué  au  siège  d'Arras  en  1654.  En  récompense 
de  ses  services,  le  roi,  à  la  sollicitation  de  la  famille,  appuyée 
par  de  hautes  influences,  accorda  à  son  fils,  par  brevet  du 
31  octobre  1654,  la  somme  de  42.000  livres. 

Le  cardinal  de  Mazarin,  lui-même,  qui  cependant  n'avait  pas 
à  se  louer  de  la  conduite  du  père,  était  intervenu  pour  hâter 
cette  libéralité.  Il  écrivit  de  sa  propre  main  au  fougueux  fron- 
deur de  1052,  son  ennemi  de  jadis  : 

A  Monsieur  le  Comte  de  Laugnac, 
Monsieur, 
Je  compatis  cxlrêmcment  à  la  douleur  que  vous  aura  causée  la 
perte  de  Monsieur  vostrc  fils,  que  j'ai  fort  rcgrelé  de  mon  particu- 
lier comme  une  personne  de  mérite  et  de  service,  pourquoy  j'avais 


(1)  La  Fronde  en    Agenais,  par  le  D'  Couyba,  t.  i,  p.  226. 
(8)  La  Fronde  en  Agenais  par  le  D'  Couyba,  t.  ii,  ch.  VIII.'  —  Revue  de 
V Agenais,  t.  xii  (1885),  Mémoires  du  sergent  Bru,  p.  242. 


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—  296  - 

beaucoup  deslime  (1).  J'ay  parlé  au  Roy  pour  la  récompense  de 
sa  charge  et  vous  trouverez  bon  que  je  me  remette    à    Monsieur 
d'Estrades  de  vous  faire  sçavoir  ce  que  je  luy  escrilz  et  le  désir  que 
j'ay  de  vous  tesmoigner  (]ue  je  suis  véritablement,  Monsieur, 
Votre  très  afi'eclionné  serviteur. 

Le  Cardinal  Mazarix. 
A  La  Fère,  ce  19  septembre  l 'joi  (2). 

Le  brevet  du  roi  était  daté  du  31  octobre,  mais,  en  décembre, 
il  n'était  pas  encore  remis.  M.  d'Estrades,  chargé  de  ce  soin, 
écrivait  à  Charles  de  Laugnac  à  ce  sujet  : 

Bordeaux,  ce  14*  décembre  105-4. 
Monsieur, 
Aussy  tôt  que  vous  mo  forez  voir  que  vous  avez  esté  esleu  tuteur 
du  petit,  par  les  formes  et  \)ar  l'assemblée  des  parens,  je  ne  man- 
(juerai  à  vous  remollre  le  brevent  (hi  Iloy,  ne  pouvant  eu  cstre  dé- 
chargé aulrement.  Sy  vous  prenez  la  peine  de  venir  à  Bordeaux,  je 
ne  doute  pas  que  vos  amis  ne  trouvassent  moyen  de  vous  accomo- 
der  avec  Madame  ^ostre  belle-fille.  J'estime  que  ce  serait  le  plus 
avantageux  pour  toute  la  famille,  je  seray  très  aise  d'y  pouvoir 
contribuer  et  de  vous  tesmoigner  que  je  suis,  Monsieur, 

Voslre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

d'Estrades  (3). 

Mais  cette  belle-fille  ne  désarma  pas.  Mariée  en  secondes 
noces  avec  Messire  René  Martineau,  seigneur  de  Thuré,  elle 
ne  cessa  de  susciter  de  nombreuses  difficultés  à  Charles  de 
Montpezat,  seigneur  de  Lafox  et  tuteur  de  son  fils. 

A  quelques  années  de  là,  mounil  à  Hautefage  le  poète 
François  Cortète  de  Prades,  propriétaire  du  château  de  Pra- 
des.  Ce  fief,  nous  l'avons  déjà  dit,  fut  formé  vers  la   fin   du 


(1)  H  est  piquant  de  rapprocher  celle  phrase  d'une  Icllrc  du  m^mc  Car- 
dinal à  M.  d'Eslrades  :  «  Je  n'ay  pas  Inip  eu  de  sujet  d'esire  salisfail  en 
mon  particulier  du  feu  h>ieur  de  Laugnac  »  {Arch.  hist.  de  la  Gironde,  l.  viii, 
p.  478)  ;  d'une  autre  lettre  à  M.  de  Ponlac  :  «  \fadame  la  comtesse  de  Lau- 
gnac ne  pouvait  s'appuyer  d'une  recommandation  plus  puissante  auprès  de 
moi  que  la  voslre  et  quoyque  je  n'eusse  pas  beaucoup  de  sujet  de  me  louer 
en  mon  particulier  de  feu  son  mary,  etc.  »  (/6id.,  p.  480.) 

(2)  Archives  du  château  de  Lafox.  Lettre  originale. 

(3)  Idem. 


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-^  297  — 

XV*  siècle.  Son  territoire,  compris  entre  la  Séoune,  le  ruisseau 
de  Fouthugues,  le  rocher  de  Monleils  et  le  chemin  qui  passe 
au-dessous  du  château,  faisait  partie  de  la  juridiction  de  Puy- 
mirol.  Le  château  fut  bâti  probablement  par  Martial  Cortète  de 
Prades,  juge  ordinaire  d'Agenais  (1). 

Messire  François  Cortète  de  Prades,  né  vers  1586,  après 
avoir  passé  une  partie  de  son  existence  dans  les  camps,  consa- 
cra les  restes  de  ses  jours  au  culte  de  la  muse  gasconne.  D'au- 
tres ont  écrit  la  biographie  de  ce  poète,  dressé  minutieuse- 
ment la  bibliographie  de  ses  œuvres  et  signalé  ses  mérites (2). 
Pour  nous,  nous  ne  voulons  que  relever  les  traits  de  mœurs 
et  ou  les  coutumes  du  pays  qu'il  a  fait  entrer  dans  ses  comé- 
dies. Les  personnages  de  Miramonde  et  de  fianiounef  sont  pris 
dans  la  contrée,  la  scène  se  passe  à  Saint-Christophe  ou  à 
Granfonds,  il  me  semble  donc  utile  d'en  dire  un  mot. 

M.  Ratier,  dans  son  excellent  travail,  résume  le  sujet  de 
Miramonde  comme  suit  :  «  La  scène  se  passe  entre  des  ber- 
gers non  loin  de  Prades,  dans  la  campagne  qui  s'étend 
de  la  Séoune  à  la  Garonne.  Miramonde  et  Robert  s'aiment. 
C<î>pendant  Miramonde  est  aussi  aimée  de  Pierre,  et  Robert  de 
Marion,  pour  qui  Bertrand  soupire.  Or,  Pierre  est  plus  riche 
que  Robert  et  Marion,  espérant  arraché  ce  dernier  à  sa  rivale, 
et  le  conquérir  ensuite,  joue  le  jeu  de  Pierre  auprès  du  père  de 
Miramonde,  le  cupide  Guillaume.  De  ce  côté,  les  choses  mar- 
chent vite  au  gré  de  ses  désirs.  Guillaume,  enchanté  que  Pierre 
recherche  sa  fille,  prétend  la  contraindre,  la  tient  séquestrée  et 
malgré  sa  résistance,  ordonne  tous  les  préparatifs  de  noces. 
Il  a  compté  sans  l'amour.  En  vain,  Pierre  s'empresse  ;  c'est 
Robert  qu'épousera  Miramonde.  Pierrette,  la  mère,  après  avoir 
secondé  de  son  mieux  l'autorité  paternelle,  fléchit  à  la  fin,  en 
voyant  dépérir  son  enfant.  Elle  reçoit  Robert  dans  sa  maison. 


(1)  Le   Château  de  Prades  en  Aifenais,   description   et   histoire,   pur  MM 
Ph.  Lauzun  cl  abbé  Dubois.  Aî?en,  Imp.  Moderne,  190G. 

(8)  François  de  Corlèlê,  poète  wjenais  du  XVII'  siècle,  par  Ch.  Ratier, 
dans  la  fiecuc  de  rAijenais,  l.  xvii  (1890),  p.  190.  —  Château  de  Prades,  par 
l'abbé  Dubois.  —  Additions  et  rectifications  à  la  bibliographie  de  quelques 
écrivains  agenais,  par  K.  Labadie,  in  Beouc  de  VAgenais^  t.  xxxin  (1906), 


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-  298  - 

Raisonnement  et  supplications  étant  impuissants,  elle  suit  le 
conseil  de  Jean  et  de  Bertrand  qui  tiennent  pour  Robert  et  pour 
Miramonde  et  permet  que  la  bénédiction  nuptiale  soit  donnée 
en  secret  aux  amante.  Le  jour  et  à  l'heure  fixés  par  Guillaume 
pour  le  mariage  de  Miramonde  et  de  Pierre,  tous  les  invités 
présents,  Pierrette  dévoile  le  secret  à  son  mari,  qui  entre  en 
fureur.  Tout  s'airange  pourtant,  puisqu'il  y  a  une  fille  cadette 
à  donner  à  Pierre  qui  accepte,  et  qu'ainsi  la  bonne  affaire  ne 
sort  pas  de  la  maison.  Quant  à  Marion,  dét-achée  de  Robert  a 
la  suite  d'une  querelle  simulée  qu'il  lui  a  cherchée,  elle  a  déjà 
promis  sa  main  à  Bertrand,  qui  l'a  défendue  et  qui  se  trouve 
ainsi  payé  des  bons  services  rendus  à  son  ami  »  (1). 

Il  nous  faut  retenir  ici  une  partie  de  la  scène  première  du 
premier  acte  où  sont  décrits  les  jeux  en  usage  dans  le  pays 
à  cette  époque  et  dont  plusieui-s  ont  disparu. 

JOUAN. 

Mais  quin  autre  plasé  se  prescnlo  a  mous  cls 
Ou'an  a  bes  cols  se  Irobo  une  troupe  d'agnels, 
Ou'es|)iii(|uoii  pcr  un  hlat,  et  coumo  i)er  nous  plaire 
Sautpn  de  pas  en  pas  lotis  quatre  pés  en  l'aire  : 
Sus  donc  campagnolcls  que  ses  aulro  faissou 
Miramondo  commen(;é  à  dire  uno  cansou, 
Et  per  si  quon  la  fiegue  et  quadun  y  respondo 
Daiiçeii  touls  sics  amasso  uno  danço  redondo. 

Hehtran. 
Joiian  a  dict  la  berlat  el  n'es  pas  de  rasou 
(Jue  de  passa  lou  tens  on  perdo  la  sasou, 
Lou  printens  es  bengut,  lou  bel  tens  nous  coubido, 
A  dança  gayomen  sur  l'herbele  flourido. 

Peyrot. 
Sus  donc  el  se  cal  prene  et  se  mettre  a  dança; 
(Touls  se  prenon  per  las  mas), 

IIOUBERT. 

Afjuos  donc  Miramondo  à  tu  de  coumença. 


(1)  Ch.  RaUer,  loco  cit.,  in  Revue  de  iAgenais,  t.  xvii  (1890). 


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-  299  — 

MlRAMONDO. 

Quino  boules  que  diguo  ? 

RoiBi:uT. 

Uno  que  sio  pla  bello. 

MiRAMONDO. 

Ile  l)c  jou  ne  bau  dire  uno  toulo  noubello. 

(Mimmomlo  dih  uno  cansou  et  dis  apeij)  : 
Despey  que  de  ma  part  jou  bous  ey  dit  la  inio, 
Aquos  à  Marion  a  bous  dire  la  sio. 

IIOUBERT. 

0  cerlos  Marion  commenço-ne  caucuno  ? 

Marion, 
Layelias  ni  y  donc  sonja  per  inen  soubcni  d'uno. 
{Marion  dits  uno  autro  cansou.) 

Bertran. 
Aros  qu'aben  dançal  qu'es  aqxio  que  faren  ? 

Jou.vN. 
Jouiruen  à  croux  ou  pilo  h  pagua  quan  iraurcn, 
Aben  prou  d'un  ardit  autant  commo  de  millo. 

(à  Bertran,) 
Baillo  ne  se  n'as  cap  ? 

BivRTRAN. 

\ou  n'ey  ni  croux  ni  pilo. 

JoLAN  à  Rouberl. 
El  tu  fray  ? 

RorniiRT. 
\i  mey  jou. 

JoVAN. 

\i  jou  cerlos  nou  n'6; 
\i  nou  sabi  lou  joiu'  que  n'ey  louqual  diné. 

Pi:  Y  ROT. 
(Jue  faren  cnlrelan  (pie  lou  souleil  s'abaysso  ? 

ROUBERÏ. 

Jouguen  uno  aguilletto. 

Peyrot. 

A  quin  joc  ? 


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^  300  — 

RoumiRT. 

A  la  paysso. 

JoLAX. 

Qui  inctlra  lou  pruiné  ? 

Bertrw. 

Jou  le  lou  bau  para. 

JOVAN. 

Bcjcn  (loue  (|ui  luillou  de  nous  aux  y  fara, 

{Marion  se  liraii  à  Vescarl  dan  Miramondo,) 
Ile  !  Scigueur  que  de  flous  aci  loulos  noubelos; 

Miramondo. 
0  ccrlos  Mariou  !  et  rncy  que  son  pla  bellos. 

Marion. 
Ne  poudeu  pla  cuilli  i)er  caduno  un  bouquet. 

Pkyrot  à  sous  compnujnous. 
Ey  feyt  un  petit  naul. 

BtRTRAX. 

Et  jou  bas  un  pauqucl. 

JOUAX. 

Malgrcdieno  lou  joc. 

RplBERT. 

Ardi  be  Tey  toucado. 

Peyrot. 
En  dospit  del  inarheur  coumo  l'ey  jou  pcccado. 

Qui  connaît  encore  le  jeu  de  la  paysso  ?  C*esl  un  vieux  jeu 
gascon  que  nous  croyons  disparu.  Et  quant  aux  chansons  de 
danse,  quelques-unes  encore  subsistent,  mais  à  leur  tour  elles  ' 
sont  appelées  à  dispa^-aître,  et  il  est  fort  dommage  que  notre 
poète  ne  nous  en  ait  pas  donné  deux  ou  trois  ici. 

La  scène  de  Bamounel  se  passe  à  Grandfonds,  dont  une  par- 
lie  appartenait  à  la  juridiction  de  Lafox.  <(  La  belle  Philippe, 
fille  de  Jacmot,  a  trois  amoureux  :  Ramounet,  dont  elle  se  mo- 
que :  Florimond,  qu'elle  renvoie  de  Pâques  à  la  Trinité  ;  Flou- 
rons  à  qui  elle  ne  prend  pas  garde.  Jacmot  est  veut.  Veuves 
aussi  Lène,  mère  de  Ramounet  et  Alis,  mère  de  Florimond, 
qui  rivalisent  pour  assurer  la  main  de  Philippe  à  leurs  fils,  en 


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convolant  en  secondes  noces  avec  Jiacmol.  Autre  rivalité  :  ce- 
lui-ci est  violemment  épris  d'Alis  qui  a  pour  prétendant  un  au- 
tre veuf,  Laurent.  Pour  décider  Alis,  Jacmot  s'engage,  s'il  a 
la  chance  de  l'épouser,  à  donner  Philippe  à  Florimond,  mais 
la  rusée  Alis  ne  se  promet  elle-même  que  si  ce  dernier  mariage 
est  d'abord  accompli.  Laurent,  lui,  espère  l'emporter  sur  Jac- 
mot en  unissant  sa  fille  Isabelle  à  Morimond  qui  persuaderait 
Alis.  Si  l'on  ajoute  l'intervention  de  Carlin  ou  Charlotte  pour- 
suivant Ramounet  [qu  elle  aime  malgré  ses  torts  et  qu'elle  sau- 
ve de  la  pendaison,  lorsque  le  capitaine  Cléodème  vient  l'arrê- 
ter comme  déserteur],  voilà,  semble-t-il,  une  des  situations  les 
plus  embrouillées  qu'auteur  ait  pu  concevoir. 

«  Il  n'a  pas  fallu  à  Cortète  une  dextérité  commune  pour  évi- 
ter ici  la  monotonie  et  soutenir  l'intérêt  toujours  croissant.  Les 
passions  jouent  serré  dans  une  série  de  tableaux  qui  révèlent 
une  main  de  maître  »  (1). 

Je  ne  veux  transcrire  qu'une  partie  de  la  scène  V,  du  pre- 
mier acte.  Nous  verrons  dans  l'énumération  que  Jacmot  fait  à 
Alis  de  ce  qu'il  doit  donner  à  sa  fille,  les  objets  usuels  qui  en- 
traient dans  un  ménage  de  campagne  et  composait  la  dot  d'une 
jeune  fille. 

Alis. 
Après  tant  de  dolays,  el  es  lens  d'en  sailly, 
Que  l'y  boulez  douiia,  sapien  ou  de  boun'houro, 
Dus  cens  liuros  loumens  ? 

JVCMOT. 

Dus  cens  diables,  sa  meure. 

Alis. 
Que  dounc  ? 

Jacmot. 
rinqunnto  esculs,  iioun  pas  un  diné  inay, 
l'ne  couyiio  garnido,  el  lou  bé  de  sa  may, 

Alis. 
Sa  niay  comme  herctcro  abio  bé  quauque  moble  ? 


(1)  Ch.  Ratier,  loc.  cit.,  in  Revue  de  VAgenais,  l.  xvii,  p.  202. 


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—  302  — 

Jacmot. 
Aquos  l'abis  commun,  cl  lou  dire  del  poblc  : 
Mais  pes  mobles  qu'abio,  joii  dire  francoincn 
De  baychello  d'eslan  el  y  a  prumcromcn, 
Deux  [)lats  micy  desourlats  louis  plés  d'cncoucaduros 
Très  sictos  don  a  Torle  y  a  caucos  oubraduros 
Deux  salez  Tun  Icndut  et  Taulré  cscbaureillal 
l'n  saline  pelil  mais  escarrabillat, 
In  pinlou  que  bici  fay  lou  pol  d'un  maynalgé 
Costo  qui  Ton  s'affacho  cl  Ton  dis  cauquc  autralgé, 
Ouand  al  abons  de  terro  on  a  bel  lou  sarra 
Plais,  sielos  el  saliez  tout  es  a  t'intcrra. 
Pcr  dé  boy  tout  si  dol  d'un  bras  ou  d'uno  cambo 
Garrinquo  al  mendrc  fayx  s'aclacho  et  s'escarlambo. 
l'no  laulo  si  bey  ta  grandasso  al  bourdel 
Qu'apillo  de  son  pés  Tun  et  l'autre  cslaudcl. 
Don  l'un  (jue  tramblo  tout  de  poou  de  la  dérouto 
A  lou  pé  brigaillat,  l'autre  la  cambo  roulo. 
Deux  grans  bancs  l'un  tournez  (|ué  peso  un  azé  mort 
L'airtre  sur  de  pécouls  que  nou  son  pas  d'accord 
L'un  lébo  l'autre  baycho  el  souben  la  maynado 
Passo  a  lou  brandoula  touto  un  après  dinnado 
De  Inibez  un  ramai  ou  selon  lou  Iriquel 
Un  cadun  picoulejo  a  fauto  de  souquet 
El  de  qui  louis  lous  cuns  passan  may  que  las  banquos 
Rompon  louts  lous  denaus  et  fan  dolè  las  anquos. 
Uno  caisso  assez  bieillo,  un  Iheit  tout  coussounat, 
De  tour,  ny  de  ridcu,  non  pas  diable  lou  nat, 
Al  rcslo  un  payroulet,  uno  ou  dios  cul)erlouiros, 
In  trolli,  un  biel  pcdilh,  unos  dabanadouiros, 
l'no  longuo  filcro,  à  rolorse  un  grumel, 
Oueit  fusels,  deux  bortols,  uno  dcsco,  un  crumol. 

Alis. 
De  linsols  ? 

Jacmot. 
Kort  petit,  et  mens  que  l'on  n'cstimo, 
Un  parel  (Tesloupas,  autan  d'csloupo  primo. 

Alis. 
Per  de  serbietos  ? 


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-  303  — 

Jacmoï. 
Dox. 

A  LIS. 

De  touaillous. 

Jacmot. 

Res  que  nau, 
Mais  lou  plus  ou  lou  mens,  nous  iinporlo  fort  pan 
S'atal  es  que  louis  dus  nous  mariden  arnasso, 
Car  n^s  de  tout  aquo,  nou  inudara  de  plasso, 
Lou  bel  salhi  qu'aben,  de  l'a  de  deux  canlels. 

Ai.is. 
Cal  louijour  fa  boula,  lous  niobles  tels  cl  lels, 

Jacmoï. 
Oun  boula'? 

Alis. 
Sur  la  Carlo. 

Jacmot. 

Obé  de  niaridanso, 
Tout  a(|uos,  mais  sur  tout  ey  jou  loun  agradanso, 
Ros  me  lu  ? 

Alis. 
Quand  moun  Fil,  aura  so  que  prclen, 
Nous  doutes  pas,  Jacmot,  que  bous  nou  sias  conten. 

Ces  comédies,  où  sont  si  bien  retracés  les  mœurs  et  usages 
des  paysans  de  l'époque,  furent  livrées  au  public  par  son  fils 
Jean-Jacques.  Mais,  c'est  au  texte  original,  et  d'après  les  ma- 
nuscrits de  Fauteur,  que  M.  Daurée  de  Prades,  un  de  ses 
descendants,  a  bien  voulu  nous  communiquer,  que  nous  avons 
emprunté  les  citations  qui  précèdent,  (^e  texte  manuscrit  dif- 
fère, en  effet,  sensiblement  du  texte  imprimé.  Un  fils  du  poète 
Maximilien  Corlète  de  Prades,  successivement  curé  de  Hau- 
tefage,  Saint-('hristophe  et  Rouffiac,  avait  fait  subir  aux  œu- 
vres de  son  père  des  relouches  et  des  corrections  malheureu- 
ses, qui  en  enlèvent  le  piquant  et  l'originaïité.  M.  Ratier  l'a 
fort  bien  établi  dans  le  travail  que  nous  avons  déjà  cité. 

Les  cadets  de  Gascogne,  lors  de  leur  passage  à  Agen,  en 


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-  304  — 

1890,  élevèrent  un  busle  à  François  Cortète  de  Prades,  notre 
poète,  sur  le  boulevard  de  la  République.  Ce  buste,  très  artis- 
tique, a  été  depuis  transporté  au  jardin  public  de  Jayan. 

Le  fils  de  François  de  Montpezat,  Charles,  était  en  bas  hge 
à  la  mort  de  son  père.  Le  conseil  de  famille  lui  donna  pour  tu- 
teur son  aïeul  Charles.  Sa  mère,  Marie  de  Lalanne,  remariée 
avec  René  Martineau,  seigneur  de  Thuré,  lui  inspira  la  haine 
de  son  tuteur.  En  sorte  qu  en  1071,  dès  que  cela  lui  fut  possi- 
ble, il  réclama  son  émancipation,  d'où  s'ensuivit  un  intermi- 
nable procès. 

En  1074,  Marie  de  Lalanne  déclare  avoir  choisi  la  terre  de 
Lafox  pour  en  jouir.  Elle  fut  troublée  plusieurs  fois  dans  cette 
jouissance.  Messire  Jean-Luc  de  xNogaret,  vicomte  de  Trélans, 
petit-fils  de  Marie  de  Durfort,  sœur  d'Hector  Régnant  et  de 
François  de  Durfort,  prétendit  être  héritier  de  tous  les  biens 
de  la  maison,  en  raison  des  clauses  de  substitution  insérées 
dans  le  testament  de  messire  Arnaud  de  Durfort,  son  trisaïeul. 
Ayant  recruté  une  troupe  de  25  à  30  hommes,  dans  le  Rouer- 
gue,  il  vint  s'emparer  de  Lafox,  s'y  maintint  quelque  temps  et 
en  perçut  les  revenus.  Evidemment  un  procès  sans  fin  suivit 
ces  violences  (1). 

Charles  de  Montpezat,  fils  de  Marie  de  Lalanne  et  de  Fran- 
çois de  Montpezat,  fit  son  testament  le  1"  avril  1092.  Une  des 
clauses  de  cet  acte  concerne  la  chapelle  du  château,  u  Je  fonde 
pour  ma  chapelle  de  Lafox  un  revenu  de  deux  cents  livres  pour 
un  chapelain,  qui  sera  nommé  par  mes  successeurs.  Je  nomme 
dès  à  présent  pour  chapelain  de  lad.  chapelle  M.  Arnaud  de 
(.'oq,  le  chargeant  luy  et  ses  successeurs  de  dire  ou  faire  dire 
du  moins,  trois  messes  par  semaine,  deux  pour  le  repos  de  mon 
ame  et  de  mes  successeurs,  l'autre  en  l'honneur  de  la  Sainte 
Vierge  pour  lesquelles  deux  cents  livres  on  luy  donnera  du 
fonds  dans  la  terre  de  Lafox,  au  choix  de  mes  successeurs,  es- 
tant du  moins  du  siisciit  revenu  et  jusques  ce  temps-là  on  luy 
donnera  cent  livres  tous  les  six  mois,  à  laquelle  chapelle  y  don- 


Ci)  Archives  du  chAlcaii  de  Lafox,  passim. 


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-  305  - 

ne  tous  les  ornements  desglise  que  j'ay,  que  le  chapelain  entre- 
tiendra à  l'advenir  et  la  chapelle  en  estât  w  (1). 

Le  testateur  mourut 'le  23  avril  1694,  et  sa  volonté  au  sujet 
de  cette  chapelle  fut  immédiatement  exécutée.  Arnaud  de  Coq 
certifie,  le  2  avril  1709,  avoir  touché  depuis  ce  temps  la 
somme  de  1,600  livres  (2). 

Les  dettes  accumulées  des  Durfort  et  des  Montpezat  s'éle- 
vaient, nous  dit  un  factum  du  xvm*  siècle,  à  plus  d*un  million 
de  livres.  Tous  les -biens  laissés  par  Charles  de  Montpezat  à  sa 
veuve  Gilberte-Françoise-Charlotte  de  Monestay-Chazeron 
furent  saisis  réellement. 

Les  criées  suivirent  et  l'adjudication  eut  lieu  au  mois  de 
mars  de  l'année  1731 .  François  de  Monestay,  marquis  de  Cha- 
zeron,  enseigne  des  gardes  du  corps  de  sa  Majesté,  racheta 
tout  l'héritage. 

La  famille  de  Chazeron  était  originaire  de  l'Auvergne.  Fran- 
rois-Charles  était  fils  de  François  Amable  de  Monestay,  mai- 
quis  de  Chazeron,  héritier  de  sa  sœur,  veuve  de  Charles  de 
Montpezat. 

François-Charles,  lieutenant  général  des  armées  du  Roi,  an- 
cien commandant  de  la  marine  royale,  gouverneur  des  ville 
et  citadelle  de  Verdun,  se  maria  avec  demoiselle  Henriette- 
Louise-Oeoffrine  de  Baschy.  Le  contrat  est  passé,  au  château 
de  Versailles,  en  présence  du  roi  Louis  XVI,  de  la  reine  Marie- 
AntoinetlCj  de  toute  la  famille  royale  et  de  la  cour,  le  30 
mars  1772  (3). 

Pendant  le  xvm*  siècle,  la  juridiction  de  Lafox  eut  le  sort 
commun  à  toutes  les  juridictions  de  l'Agenais.  L'état  lamenta- 
ble des  récolles  produisit  souvent  une  extrême  misère.  La  cha- 
rité publique  ou  privée  s'ingénia  à  y  porter  remède.  Les  inon- 
dations furent  fréquentes  et  désastreuses.  Les  plus  calamiteu- 
ses  furent  celle  du  11  juin  1712,  appelée  le  grand  aygat  de  S*'- 
Barnabe,  celle  du  20  février  1732,  à  la  suite  de  laquelle  Mon- 


(1)  Archives  du  chatoau  de  Lafox,  Icslamenl  de  Charles  de  Monlpezal  du 
1"  avril  1692,  original. 

(2)  Idem. 

(3)  Château  de  Faugiierolles,  par  J.-R.  Marboulin,  p.  15  et  16. 

21 


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—  3Ô6  — 

seigneur  de  Chabannes,  évoque  d'Agen,  obtint  pour  les  sinis- 
trés une  réduction  des  tailles.  Mais  le  d.ébordement  le  plus  ter- 
rible fut  celui  dei5  5,  6  et  9  avril  1770,  dit  Vaygal  des  Rameaux 
Il  fut  précédé  de  neuf  jours  de  pluies  torrentielles  et  d'oura- 
gans violents.  Sous  l'action  des  vents  du  Sud-Ouest,  les  nei- 
ges fondirent  en  masse  dans  les  Pyrénées. 

<(  La  désolation  des  campagnes  fut  à  son  comble.  Durant  ces 
trois  mortelles  journées,  on  voyait  passer  à  chaque  instant  des 
arbres  déracinés,  des  poutres,  des  chevrons,  des  tonnes,  des 
barriques,  des  meubles  de  toute  espèce,  des  charrettes,  des 
pailliers  et  une  multitude  d'animaux,  voire  même  d'êtres  hu- 
mains surpris  dans  les  granges  et  les  habitations  par  l'invasion 
des  eaux.  Bien  des  pei"sonnes  eurent  à  peine  le  temps  de  se 
sauver,  avec  leui's  enfants  et  leurs  effets  les  plus  précieux,  sur 
les  toits  des  maisons,  sur  les  arbres,  dans  la  tribune  des  égli- 
ses, laissant  tout  le  reste  à  la  garde  de  Dieu  »  (1). 

L'autorité  s'émut  de  ce  désastre  et  le  procureur  général  au 
Parlement  de  Bordeaux  ordonnait  une  enquête  sur  l'étendue 
des  ravages.  Il  prescrivait  en  môme  temps,  par  mesure  hygié- 
nique, <(  d'enterrer  profondément  les  bêtes  mortes  et  noyées 
afin  de  prévenir  la  conniption  de  l'air  ». 

Le  consul  de  Lafox,  Guillaume  Bibal,  accompagné  du  secré- 
taire de  la  communauté,  Arnaud  Noyrit,  parcourut  la  juridic- 
tion et  dressa  son  procès-verbal.  En  voici  quelques  passages. 

Il  commence  au  bout  de  l'île,  au-dessus  du  passage  de  Sau- 
veterre  : 

((  Avons  remarqué,  dit-il,  que  ledit  débordement  a  fait  dans  celle 
partie  un  1res  grand  donunagc  sur  le  ])ord  de  la  rivière  où  M.  le 
marquis  de  (liaseron,  seigneur  de  ladite  juridiction  avait  fait  cons- 
truire pour  la  conservation  de  sa  lerre  trois  grandes  digues  ou  eii- 
caissemenls  et  ouvrages  de  force  pour  soutenir  et  deffendre  la  rive 
droite  de  lad.  rivière  qui  avait  été  cy-devant  endommagée.  Le  prc 
mier  desquels  encaissements  a  été  totalement  emporté  à  la  réserve 
de  cinq  piquets  quy  paroissenl  aujourdhuy  bien  avant  dans  le  lit 
de  la  Garonne,  etc.. 


(1)  Les   Débordements  de   la   Garonne  dans   VAgenais^  par  J.   Serrcl,   m 
Reçue  de  iAgcnais,  t.  i  (1874),  p.  255. 


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—  307  — 

Nous  avons  remarqué  aussi  que  le  môme  débordement  a  sappé 
et  emporté  beaucoup  du  terrain  et  une  (|uantité  d  arbres  de  toute 
espèce,  et  de  loute  p^rosseur  quy  étoint  au-dessus,  au-dessous  et 
sur  le  derrière  des  vestiges  du  second  encaissement  il  a  été  aussi 
emporld  environ  une  carlerée  de  terrain,  quatorze  ormeaux  et  cin(| 
gros  peupliers  appartenant  au  sieur  Brechard  et  environ  autant 
de  contenance  au  sieur  Ciarin  avec  certains  aubiers  et  peupliers,  que 
les  eaux  ont  porté  une  quantité  de  sable  aride  et  de  gravier,  piei- 
res  et  cailloux  diuis  le  reste  des  possessions  des  sieurs  Brechard  et 
Oarin  situées  au-dessous  de  l'église  de  Saint-Christophe  où  elles 
ont  d'ailleurs  creusé  plusieurs  fondrières  et  grands  ravins  de  la 
profondeur  d'une  toise  et  de  la  largeur  de  20  toises  en  certains  en- 
droits, sur  la  contenance  d'une  cart^rée  appartenant  aud.  Brechard, 
semé  en  blé  et  seigle  et  sur  la  contenance  d'environ  une  carterée 
appartenant  aud.  Garin,  dont  partie  était  semée  en  méturc. 

Que  les  mêmes  fondrières  et  ra^  ins  ont  pénétré  jusques  h  une 
pièce  de  terre  d'environ  deux  cartônats,  appartenant  au  sieur  Laro- 
che, juge  de  la  présente  juridiction,  laquelle  était  semée  en  seigle 
et  la((uellc  a  été  traversée  en  partie  par  led.  ravin,  où  il  y  a  aussi 
été  laissé  du  gros  sable  et  du  caillou  qui  font  qu'il  n'y  aura  point  de 
récolte  la  présente  année  non  plus  que  dans  les  possessions  desd. 
Brechard  et  Garin  également  couvertes  de  sable  et  graviers,  il  sera 
même  difficile  de  pouvoir  mettre  partie  desd.  terres  de  longtemps 
en  production,  attendu  (|ue  d'un  côté  tous  les  guérets  et  la  bonne 
terre  qui  étoint  sur  la  surface  ont  été  emportés  et  de  l'autre  le  ter- 
rain quy  reste  a  été  couvert  par  des  amas  de  sable  d'une  hauteur 
prodigieuse. 

Nous  avons  ensuite  remarqué  que  la  maison  du  [)assager  de  Sau 
veterre  appartenant  aud.  seigneur  marquis  de  Chazeron  étoit  sur 
le  point  de  crouler  que  les  eaux  ont  creusé  une  espt'^ce  de  citerne  au 
pied  des  fondements  des  murs  des  deux,  faces  du  levant  et  du  midi 
environ  d'une  toise  de  profondeur  qui  descend  plus  que  le  sol  des 
fondements,  ce  (juy  a  fait  fendre  et  lézarder  les  murs  et  écrouler  le 
couvert  de  cette  première  chambre;  que  l'appenlet  la  galerie  de  lad. 
maison  ont  aussy  croulé,  ainsi  qu'une  autre  grande  chambre  du  re/.- 
de-chaussée  quy  faisait  lace  au  midi  et  qui  servoit  de  boucherie 
dont  les  quatre  murs  ont  croulé  presques  aux  fondements.  Que  le 
débordement  a  aussy  occasionné  la  chute  d'un  four  et  d'un  étable 
qui  esloient  adossés  à  la  maison,  emporté  les  fermetures  des  prin- 
cipales portes  et  de  la  galerie,  ainsi  que  les  niajeures  parties  des 


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—  308  - 

matériaux  dcsdils  édifices  croules  et  y  a  huit  marches  d'un  degré 
de  bois  pour  mouler  dans  les  chambres  hautes. 

De  là,  nous  nous  sommes  transportés  à  la  tuilerie  appelée  de 
Lafox,  où  nous  avons  remarqué  que  le  mur  de  face  du  four  à  cuire 
la  tuillc  et  la  brique  et  à  faire  la  chaux  s*esl  affaisé  et  écrasé,  que 
les  autres  murs  ont  aussy  été  ébranlés  et  fracassés  par  le  dehors, 
qu'il  a  été  emporté  la  fermeture  d'une  porte  neuve  à  ladite  luillerie, 
que  le  pré  dépendant  de  lad.  tuilerie,  de  la  contenance  de  six  car 
lonats  ou  environ  a  été  couvert  de  terre  de  la  hauteur  d'un  dcmy 
l)ied  sur  toute  la  surface,  de  sorte  qu'il  n'y  aura  point  de  récolte  la 
présente  aimée  à  moins  qu'on  n'enlève  cncessamment  la  terre  à  gros 
frais. 

A  la  métairie  de  Fave-Dieu,  appartenant  au  seigneur  de 
Lafox  : 

Le  mur  de  la  grange  quy  faisoit  face  au  midi  et  au  levant  et  partie 
de  celuy  qui  fait  face  au  nord  lesquels  etoient  bâtis  en  terre  ont 
entièrement  croulé,  de  sorte  que  le  couvert  de  lad. -grange  n'est 
soutenu  que  par  des  piliers  de  bois 

Au  moulin  de  Lafox,  appartenant  au  seigneur,  situé  sur  le  ruis- 
seau de  la  Séoune,  «  nous  avons  remarqué  que.  le  couvert  du  four 
a  été  endommagé  partie  de  la  tuile  et  de  la  late  étant  tombée  à  terre, 
que  les  eaux  sont  montées  de  cinq  pouces  au-dessus  du  carrollc- 
ment  des  deux  chambres  hautes  dud.  moulin  et  ont  fait  enfoncer  le 
carrellement  desdites  chambres  en  plusieurs  endroits. 

Que  la  chaussée  dudit  moulin  a  aussi  été  fort  endommagée,  en 
étant  tombé  plusieurs  pierres  et  principalement  du  cotté  de  Tépen- 
choir  et  dans  sa  fondation  tout  le  reste  étant  comme  en  l'air  de  ce 
côté  et  menaçant  une  ruine  prochaine.  Oue  le  même  débordement 
a  enlevé  la  fermeture  de  la  porte  dudit  moulin,  les  conssoles  d'une 
meule,  renversée  et  fracassé  un  grand  coffre  dans  lequel  on  ren- 
ferme les  moutures  et  enlevé  les  deux  gardefous  d'un  pont  de  bois 
en  charpente  établi  sur  le  ruisseau  de  la  Séoune  par  le  seigneur 
pour  le  service  et  l'usage  du  moulin 

Au  surplus,  nous  n'avons  pas  trouvé  que  led.  débordement  ail 
laissé  aucune  espèce  de  bétail  mort  dans  l'étendue  de  la  juridiction, 
mais  il  a  causé  beaucoup  de  dérangement,  de  troubles  et  de  frais  à 
certains  habitants  particulièrement  au  passage  de  Sauveterre,  au 


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-  309  - 

tuilier  de  Lafox,  au  métayer  de  Favedieu,  à  celui  de  la  grande  mé- 
tairie de  Lafox  cl  au  meunier  dudit  moulin  (1) 

Les  dégâts  étaient  très  grands  et  les  pertes  considérables. 

Une  des  maisons  les  plus  éprouvées  était,  nous  Tavons  vu, 
celle  du  passeur  de  Sauveterre  avec  la  boucherie  qui  en  faisait 
partie.  Le  seigneur  de  Lafox,  qui  en  était  propriétaire,  dut  la 
faire  réparer  tout  de  suite. 

De  toul  temps  la  boucherie  de  Lafox  s'était  tenue  là,  proba- 
blement à  cause  de  la  proximité  de  la  Garonne.  La  boucherie 
se  donnait  à  ferme,  mais  le  boucher  n'était  pas  libre  de  vendre 
au  prix  qui  lui  convenait.  L'article  75  do  la  coutume  s'expri- 
mait ainsi  :  «  Ils  (les  consuls  orudhommes  ou  baillis  du  sei- 
gneur) régleront  aussi  le  gain  que  les  bouchers,  les  taverniers 
et  les  boulangers  pourront  faire  sur  les  objets  qu'ils  ven- 
dront )).  Ces  dispositions  étaient  encore  observées  à  la  fin  du 
xvni*  siècle. 

Au  mois  de  mars  1778,  M.  Laroche,  procureur  de  M,  Fran- 
çois-Charles de  Monestay,  marquis  de  Chazeron,  passait  avec 
Guillaume  Itié,  marchand-boucher  à-Granfonds,  un  bail  à  fer- 
me pour  la  boucherie  de  la  juridiction. 

Il  lui  donne  pour  neuf  ans  «  le  droit  de  boucherie  dépendant 
de  la  terre  et  seigneurie  de  Lafox  et  appartenant  aud.  seigneur, 
avec  la  faculté  de  tuer  et  débiter  des  bœufs,  vaches,  veaux, 
moutons,  brebis,  agneaux  et  cochons  au  banc  de  boucherie 
scitué  au  lieu  appelé  le  bout  de  lisle  de  Lafox  et  joignant  !a 
maison  qui  avait  accoutumé  de  servir  de  logement  pour  le  pas- 
sager de  Sauveterre,  à  la  charge  par  led.  Itié  de  tenir  lad.  bou- 
cherie pourvue  de  bonnes  viandes  et  de  ne  les  vendre  que  sur 
le  pied  de  la  taxe  qui  en  sera  faite  par  M.  le  juge  de  lad.  terre 
de  Lafox,  ou  en  son  absence  par  M.  le  lieutenant  ou  le  procu- 
reur d'office  :  de  tenir  ladite  boucherie  et  ses  atours  {sic)  nets, 
soit  des  ventres,  soit  des  sangs,  cuirs  et  autres  dépouilles  des 
animaux  qui  seront  abattus  et  tués  dans  led.  lieu,  sans  qu'il 
puisse  les  tuer  ni  débiter  ailleurs  sans  la  permission  expresse 


(1)  Archives  du  chûlcau  de  Lafox.  Procès-verbal  original. 


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—  310  — 

dud.  seigneur  ou  de  ceux  qui  le  représenteront,  le  siège  de 
lad.  boucherie  ayant  toujours  été  et  devant  rester  aud.  lieu  du 
bout  de  liste  jusques  à  un  changement  de  volonté  de  la  part 
dud.  seigneur,  auquel  led.  Itié  sera  tenu  de  porter  tous  les  riz 
des  veaux  et  les  langues  des  bœufs  et  vaches  qu'il  tuera,  ou 
à  celui  qui  le  représentera  au  château  de  Lafox,  ou  en  leur  ab- 
sence aud.  sieur  juge,  comme  droit  honorifique,  sans  diminu- 
tion de  prix  de  lad.  ferme,  laquelle  demeure  faite  auxd.  con- 
ditions et  en  outre  moyennant  la  somme  de  quarante  livres  en 
argent  et  vingt-cinq  livres  de  bonne  et  belle  chandelle  de  suif, 
des  plus  fines  pour  chacune  desd.  neuf  années  »  (1). 

Ce  bail  fut  renouvelé  le  19  mars  1787. 

Les  de  Chazeron  n'habitèrent  Lafox  qu'en  passant.  Ils 
vécurent  à  la  cour  ou  à  l'armée.  Un  agent  d'affaires  gérait  leurs 
biens  et  leur  faisait  tenir  les  revenus. 

Au  moment  de  la  Révolution,  dame  Henriette-Louise  Geof- 
frine  de  Baschy  était  veuve.  Elle  avait  eu  trois  enfants,  Hélène- 
Françoise-Henriette  qui  mourut  le  30  mars  1788,  Charles- 
Maurice  qui  décéda  le  11  pluviôse  an  II  (30  janvier  1793),  Hen- 
riette-Pauline qui  se  maria  après  la  révolution  avec  Louis-Al- 
bert de  Villars  de  Brancas,  duc  de  Céreste. 

Les  Etats-Généraux,  qui  ne  s'étaient  pas  réunis  depuis. 1614, 
furent  convoqués  par  un  an-ét  du  Conseil  du  8  août  1788.  IJs 
devaient  s'ouvrir  l'année  suivante. 

Chaque  province  dut  choisir  des  représentants  des  trois  or- 
dres. En  Agenais,  ces  opérations  préliminaires  commencè- 
rent le  22  février  1789.  Toutes  les  communautés  envoyèrent 
des  délégués  à  cette  assemblée.  Lafox  fut  représenté  par  Jean 
Bibal  et  Jean  Marcadé  (2). 

Les  députés  choisis  par  l'assemblée  agenaise  partirent  pour 
Versailles,  où  les  Etats-Généraux  se  réunirent  le  5  mai  1789. 
Le  27  mai,  s'opéra  la  fusion  des  trois  ordres.  La  Révolution 
commençait.  Le  serment  du  Jeu  de  Paume  eut  lieu  le  20  juin, 
la  prise  de  la  Bastille,  le  14  juillet.  La  noblesse  et  le  clergé  re- 


(1)  Archives  du  château  de  Lafox.  Conlral  sur  parchemin. 

(2)  Les  cahiers  de  l  Amenais  par  de  Mondcnard.  Villeneuve-sur-Lot,   Cho- 
brié,  1889. 


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-  311  - 

noncèrenl  à  leurs  privilèges  dans  la  nuit  du  4  août,  et  le  28 
août  on  proclama  les  droits  de  Thomme. 

Un  régime  nouveau  commençait.  Tout  ce  qui  représentait 
l'ancien  fut  proscrit  et  condamné.  Les  provinces  disparurent, 
pour  faire  place  aux  départements  bien  moins  logiques.  Par 
décret  du  15  janvier  1790,  la  FVance  fut  divisée  en  83  dépar- 
tements, subdivisés  en  districts,  cantons  et  communes. 

Le  déparlement  de  Lot-et-Garonne  eut  neuf  districts.  Celui 
d'Agen  comprit  huit  cantons  :  Agen,  Port-Sainte-Marie,  Puy- 
mirol,  Prayssas,  Laroquc,  Laplume,  Layrac,  Astaffort.  La 
commune  de  Lafox  faisait  partie  du  canton  de  Puymirol. 

Chaque  commune  devait  être  administrée  par  un  maire,  as- 
sisté d'officiers  municipaux  et  d'une  assemblée  de  notables, 
appelée  Conseil  général. 

Le  18  mars  1790,  dans  le  château  de  Lafox,  les  citoyens  de 
la  nouvelle  commune  se  réunirent  pour  procéder  à  la  consti- 
tution de  la  municipalité.  Michel  Dupau  fut  élu  maire,  Mar- 
cadé  procureur  de  la  commune,  Jean  Bibal  et  Louis  Laclave- 
rie  officiers  municipaux,  Jean  Robert,  Charles  Laroche,  Louis 
Laclaverie  cadet,  Arnaud  Cavaillé,  Pierre  Fourès  et  Bertrand 
Alesays,  notables. 

Cette  première  municipalité  prêta  serment  de  bien  remplir 
ses  fonctions  le  3  avril  suivant.  Le  4  juillet,  Jean  Noyrit  fils, 
arpenteur,  fut  choisi  comme  secrétaire,  et  on  lui  vota  90  livres 
de  gages  (1). 

Le  10  novembre  eut  lieu  un  premier  remaniement.  Louis 
Laclavei'ie  est  réélu  officier  municipal,  Laroche  et  Cavaillé 
sont  maintenus  au  nombre  des  notables,  mais  Fourès  est  rem- 
placé par  Bureau. 

A  peine  constituée,  la  commune  de  Lafox  fut  menacée  de 
disparaître.  Elle  était  de  si  peu  d'étendue  que,  selon  un  ar- 
rêté du  Conseil  général  du  département,  elle  devait  être  réu- 
nie à  une  voisine.  Les  officiers  municipaux  ne  sont  pas  de  cet 
avis  ;  le  25  janvier  1791  ils  prennent  une   délibération   pour 


(1)  Mairie  de  Lafox.   Cahier  des  délibéralions.   Tous  les  renseignements 
qui  suivent  sont  lires  de  ce  registre. 


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—  312  — 

s'opposer  à  ce  projet  el  votent  une  imposition  foncière  de  190 
livres  pour  subvenir  aux  frais,  que  nécessite  l'existence  de  la 
commune. 

Dans  cette  même  séance,  on  s'occupa  des  limites  nouvelles 
de  la  paroisse  de  Saint-Christophe.  Cette  délibération  est  très 
importante  pour  la  formation  de  celte  paroisse,  je  crois  donc 
intéressant  de  la  reproduire. 
Après  délibération  on  décide  : 

«  Qu'attendu  que  la  municipalité  se  compose  de  la  majeure 
partie  de  la  i)aroissc  de  Saint-Chrisloplic  de  Lafox,  d'un  petit  lam- 
beau de  colles  de  Saint-Amans  et  de  Saint-Pierrc-dc-Gauberl;  qu'il 
n'y  a  nul  clocher  dans  la  commune,  celui  de  Saint-Christophe  étant 
dans  Puymirol,  Saint-Amans  dans  Caslélculier,  Saint-Pierrc-de- 
Gaubert  dans  Agen,  il  serait  convenable  de  réunir  les  parties  de 
Saint- Amans  et  de  Saint-Pierre-de-(iaubert  à  celle  de  Saint-Chris- 
tophe de  manière  qu'elle  se  tenninAt  au  levant  tendant  du  midi  aa 
septentrion,  ainsi  qu'elle  le  fait,  par  un  chemin  public  appelé  1m 
carrère  Barthe  qui  prend  sa  naissance  au  bord  du  fleuve  de  Ga- 
ronne, passe  derrière  le  village  des  Moiniés  et  traverse  l'ancienne 
et  la  nouvelle  Grande  Route  où  il  se  termine;  de  laquelle  longeant 
lad.  grande  route  jusques  à  un  fossé  ou  baladasse,  qu'elle  le  lon- 
gcût  juscjues  au  rocher  de  Montels,  également  que  led.  rocher  jus- 
ques à  un  fossé  qui  y  aboutit  appelé  aussi  baladasse  et  qu'elle  lon- 
geât aussi  ce  fossé  qui  traverse  ledit  rocher,  descend  jusques  au 
chemin  royal  de  Puymirol,  le  traverse  et  va  se  terminer  à  la 
Séoune  et  que  cette  terminaison  fit  celle  du  levant  de  lad.  circons- 
cription et  opérât  sa  jonction  avec  le  septentrion.  Que  le  côté  du 
septentrion  tendant  du  levant  au  couchant  pris  sa  naissance  à  lad. 
jonction  et  suivit  la  direction  et  longeât  la  Seune  jusques  à  Mar- 
tel Delgal,  que  là  il  la  traversât  et  suivit  les  vestiges  d'un  ancien 
chemin  public  appelé  rue  de  Prades,  qui  conduisait  à  Grandfonds 
et  operoit  sa  jonction  avec  une  rue  du  village  de  Grandfonds  appe- 
lée rue  de  Lafox  (jui  sépare  la  partie  du  village  dépendante  de  la 
municipalité  de  Castelcuilier  d'avec  la  partie  (le|)endante  de  celte 
municipalité;  que  celte  jonction  fil  la  terminaison  de  ce  côté,  et 
ccnséquemment  la  naissance  du  coté  du  couchant,  tendant  du  sep- 
tentrion au  midi;  que  ce  côté  suivit  la  rue  de  Lafox  qui  traverse  la 
grand  route  et  tend  à  Saint-Pierre-de-Gaubert,  que  parvenu  au 
petit  moulin  ou  Pont  Raupy,  il  suivit  un  fossé  qui  y  aboutit  jusques 


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^  313  — 

à  la  métairie  appelée  al  Canongé;  que  de  là  il  suivit  le  chemin  jus- 
ques  à  Pateron,  ensuite  qu'il  longeât  un  fossé  appelé  Balalraéjé 
d'Agen  et  Lafox  et  qui  va  se  terminer  à  la  Séoune  et  enfin  qu'il 
longeât  la  Séoune  jusques  au  fleuve  Garonne;  de  manière  que  le 
côlé  du  midi  seroit  longé  et  limité  par  le  fleuve. 

«  Telle  seroit  la  conformation  et  la  circonscription  qu'il  con 
viendrait  sous  tous  les  rapports  possibles,  de  donner  tant  à  la  mu 
nicipalité  qu'à  là  paroisse  de  Sainf-Chri^stophe,  de  manière  qu'elles 
auroient  la  même  étendue  et  les  mêmes  limites,  au  moyen  de  quoi 
la  paroisse  de  Saint-Cliristophe  ne  gagneroit  que  neuf  feux  qui 
sont  dans  le  village  de  Grandfonds  qui  dépendent  de  la  paroisse 
d3  Saint-Anuins  et  forment  une  population -de  quarante-sept  per- 
sonnes ;  et  six  feux  (jui  sont  quatre  métairies  et  une  tuilerie,  le 
tout  appartenant  à  M.  de  Chazeron  ci-devant  seigneur  haut  justi- 
cier de  cette  commune,  et  une  maison  d'un  particulier,  le  tout  ù 
Lafox,  dépendant  de  la  paroisse  de  Saint-Pierre  de  Gaubert  et  for- 
mant une  population  de  trente-sept  personnes;  et  la  municipalité 
ne  gagnerait  que  la  i)artie  de  la  paroisse  Saint-Christophe  qui  se 
trouve  dans  la  municipalité  de  Puymirol  qui  comprend  quarante 
cinq  feux  y  compris  la  maison  presbiterale  et  qui  forment  une  po 
pulalion  de  cent  (jualre-vingt-douze  personnes.   » 

Les  assemblées  municipales  se  tenaient  dans  le  château  de 
Lafox,  dont  les  grandes  salles  abandonnées  offraient  un  vaste 
asile.  Dès  le  mois  d'avril  1791,  le  citoyen  Marcadé  de  Gravis- 
sat  offrit  sa  maison  qui  fut  acceptée.  L'aire,  qui  s  étendait  de- 
vant celle  habitation,  reçut  le  nom  pompeux  de  champ  de 
mars. 

A  ce  moment,  la  commune  fut  divisée  en  deux  sections  sé- 
parées par  la  Séoune;  l'une  dite  de  Lafox,  sur  la  rive  gauche 
et  l'autre  du  Petit  moulin  ou  du  Pont  Raupy,  sur  la  rive 
droite. 

Le  25  janvier  de  celte  année,  la  municipalité  avait  demandé 
une  imposition  foncière  pour  subvenir  aux  besoins  de  la  com- 
mune. Le  9  avril  on  revient  sur  le  même  sujet.  Il  est  intéres- 
sant de  comparer  les  frais  locaux  de  l'ancienne  juridiction 
avec  ceux  de  la  nouvelle  commune. 

En  1750,  les  frais  locaux  approuvés  par  l'Intendant  de  Bor- 
deaux étaient  ainsi  réglés  : 


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>-  311  - 

1^  Pour  la  dépense  du  papier  et  pour  le  contrôle  des  actes  rete- 
nus par  le  secrétaire  de  la  communauté 12  livres 

2°  Pour  la  façon  des  rôles 3 

3°  Pour  le  voyage  de  la  vérificalion 3  livres  16  sols. 

1**  Pour  le  port  des  deniers  royaux 10 

5°  Pour  les  frais  des  assemblées 3 

0"  Pour  les  appointements  du  secrétaire 4 

7**  Enfin  pour  le  ser<çent  ordinaire 2 

Tolal 37  livres  16  sols. 

Désorniaisi,  les  frais  de  la  nouvelle  commune  seront  les  sui- 
vants : 

1**  Pour  le  voyage  de  vérificalion 5  livres. 

2**  Pour  le   port   des  deniers   royaux 12 

3**  Pour  les  frais  des  assemblées 2'i 

\^  Pour  les  apï)oinlemenls  du  secrétaire 90 

7)^  Pour  le   sergent   ordinaire 24 

Tolal 155  livres . 

Pour  la  première  année,  il  fallut  ajouter  24  livres  pour  Ta- 
chât de  quatre  écharpes,  et  6  livres  pour  un  registre  de  déli- 
bérations, ce  qui  fit  un  total  de  185  livres. 

Comme  les  autres  communes  de  France,  celle  de  Lafox  eut 
sa  garde  nationale.  Le  23  juin  1791  on  fit  le  recensement  des 
hommes  valides  susceptibles  d'en  faire  partie.  Trente  hommes 
étaient  «  prêts  à  voler  au  secours  de  la  patrie  en  quelque  lieu 
qu'elle  les  appelle  et  peuvent  soit  à  raison  de  leur  âge,  soit  A 
raison  de  leur  force  physique,  s'abandonner  à  tous  les  mouve- 
ments de  leur  patriotisme  ».  L'Etat-major  de  cette  milice  était 
ainsi  composé  :  Pierre  Jarleton,  capitaine;  Jean  Montels,  ser- 
gent-major; Guillaume  Aubaret,  sergent:  Etienne  Ricard, 
porte-drapeau:  Jean  Bessières,  tambour. 

Pour  armer  ces  soldats  improvisés,  les  armes  faisaient  dé- 
faut. On  fit  donc  le  recensement  de  celles  qui  se  trouvaient 
dans  la  commune.  Il  se  trouva  19  fusils  de  chasse,  9  pistolets 
de  poche,  ce  qui  faisait  28  armes  à  feu,  dont  7  .  seulement 
étaient  en  état  de  servir.  Il  y  avait  encore  deux  épées  et  une 
hallebarde. 
Le  capitaine  Jarleton  fut  délégué  par  la  municipalité  pour 


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-  315  - 

aller  à  Agen,  le  14  juillet,  avec  Bonaventure  Pradié,  fourrier, 
assister  à  la  prestation  du  serment  fédératif. 

Ce  jour-là,  d'ailleurs,  la  municipalité  fit  sa  cérémonie  par- 
ticulière. Elle  se  rendit  en  cortège  au  champ  de  mars  et,  so- 
lennellement, elle  renouvelle  le  serment  de  maintenir  de  tout 
son  pouvoir  la  Constitution  du  royaume,  d  être  fidèle  à  la  na- 
tion, à  la  loi  et  au  roy,  de  vivre  libre  ou  de  mourir,  de  regar- 
der tous  les  français  comme  leurs  frères.  La  cérémonie  se 
termina  aux  cris  de  vive  la  Nation  et  la  Loi. 

Le  20  juillet  1791,  réglementation  de  la  chasse.  Il  est  dé 
fendu,  en  quelque  temps  que  ce  soit,  de  chasser  sur  les  terres 
d'autrui  à  peine  de  20  livres  d'amende  envers  la  commune  et 
d  une  indemnité  de  10  livres  envers  le  propriétaire.  Défense 
aux  propriétaires  de  chasser  sur  leurs  terres  non  clauses, 
jusqu'au  15  octobre  prochain.  En  cas  de  récidive,  l'amende 
sera  double  ;  si  le  contrevenant  ne  paie  pas  l'amende,  il  sera 
contraint  par  corps  et  détenu  en  prison  pendant  24  heures 
pour  la  première  fois,  huit  jours  pour  la  deuxième  et  trois 
mois  pour  la  troisième. 

19  novembre  1791,  renouvellement  partiel  de  la  municipa- 
lité. Dupau  est  réélu  maire,  Marcadé,  procureur  de  la  com- 
mune ;  Bibal,  officier  municipal  ;  Pradié  est  élu  à  la  place  de 
Louis  Laclaverie  ;  Alesay  et  Laclaverie  cadet,  notables,  sont 
remplacés  par  Jean  Montels  et  Paul  Hier. 

Avec  le  nouveau  régime,  la  charge  de  secrétaire  de  la  com- 
mune n'était  pas  une  sinécure.  Celui  de  Lafox  ne  voulait  plus 
continuer  sans  augmentation  de  salaire,  il  fallut  donc  accepter 
ses  exigences  et  décider  de  lui  allouer  désormais  192  livres. 

L'Assemblée  nationale  fut  remplacée  le  P'  octobre  1791  par 
l'Assemblée  législative.  La  fin  de  cette  année  fut  mauvaise. 
La  récolte  avait  été  très  médiocre,  aussi  la  misère  fut  grande. 
L'administration  du  département  essaya  de  venir  en  aide  aux 
pauvres,  par  le  moyen  des  ateliers  de  secours,  mais  cela  fut 
insuffisant,  l'n  de  ces  ateliers  fut  établi  à  l'embranchement 
du  chemin  de  Lafox  et  de  la  grande  route,  à  côté  du  grand 
pont  de  Lafox.  Une  première  fois,  en  décembre  1791,  cet 
atelier  reçut  une  subvention  de  14  livres  15  sous  3  deniers. 


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—  316  - 

La  misère  augmentait  toujours.  Le  18  décembre,  l'admi- 
nistration municipale  constate  que,  pour  pourvoir  aux  besoins 
de  la  population,  il  faudrait  50  sacs  de  blé,  10  sacs  de  seigle, 
10  sacs  de  fèves. 

Le  citoyen  Pradié,  officier  municipal,  ayant  quitté  la  com- 
mune, est  remplacé  par  François  Bureau. 

Pour  mettre  le  comble  aux  malheurs  de  celle  année,  1791, 
une  inondation  survenue  le  jour  de  Noël  vint  ravager  une 
partie  de  la  commune. 

L'année  1792  n'améliore  pas  la  situation.  Paris,  où  Robes- 
pieiTc,  Maral,  Danton,  Collot  d'Herbois  et  autres  fantoches 
sanguinaires  étaient  tout-puissanls,  le  régime  de  la  Terreur 
s'étendit  sur  toute  la  France.  A  l'extérieur,  les  nations, 
effrayées  par  la  révolution  grandissante,  se  liguèrent  et  mar- 
chèrent contre  la  France.  Dès  cet  instant,  on  déclara  la  Patrie 
en  danger  et,  de  tous  côtés,  s'ouvrirent  des  registres,  pour 
recevoir  les  enrôlements  volontaires. 

CjC  système  n'eut  pas  très  grand  succès  dans  les  campagnes, 
A  Lafox,  les  citoyens  furent  réunis  au  Champ-de-Mars,  Je 
3  juin  1792,  et,  malgré  la  lecture  de  l'adresse  du  département, 
les  exhortations  de  la  municipalité,  aucun  volontaire  ne  se 
présenta.  Le  10  juin,  nouvelle  tentative  et  même  résultat. 

Les  nécessités  du  régime  nouveau  augmentaient  les  frais 
locaux  dans  de  fortes  proportions.  Ceux  de  1791  furent  : 

LoycM'  du  liou   dos   séances 12  livres 

Ap[)ointeineiUs   du    secnUairc 180 

Papier,   bois  el  liunière. 18 

Gage  du   sergent  du   guet 2i 

Dépenses  occasionnées  par  la  plantation  de 
rarl)rc  de  la  libellé  et  l'achat  du  bonnet  de  la 

liberté    20 

Achat  d'un   rej^istrc i  livres  10  sols. 

Taxation   foncière    l 'lO              12 

Taxalion   mobilière    8 

Total •. -413  livres     2  sols. 

La  perception  des  diverses  contributions  se  donnait  à  l'ad- 
judication à  ce  lui  qui  faisait  le  plus  fort  rabais.  Deux  adju- 


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—  317  — 

dicalions  n'ayant  donné  aucun  résultat,  la  municipalité  char- 
ge led.  Marcadé  de  celle  perception. 

20  décembre  1792.  Renouvellement  de  la  municipalité. 
Maire,  Bibal;  procureur  de  la  commune,  Marcadé;  officiers 
municipaux.  Bureau  et  Dupau;  notables,  Paul  Itié,  Fourès, 
Jean  Moynié  dit  Ségot,  Laf argue. 

La  Convention,  qui  avait  remplacé  la  Législative  en  sep- 
tembre 1792,  avoit  ordonné  une  levée  de  300,000  hommes, 
pour  faire  face  aux  armées  ennemies.  Chaque  commune' 
devait  fournir  son  contingent,  Lafox  était  taxée  à  deux  hom- 
mes. Le  10  mars  1793,  un  appel  pour  l'enrôlement  volontaire 
n'eut  aucun  résultat,  un  second  appel  fait  le  13  fut  inutile;  il 
fallut  procéder  au  choix  de  deux  hommes.  Quatorze  habi- 
tants de  la  commune  étaient  susceptibles  de  porter  les  armes. 
L'un  d'eux,  le  citoyen  Delard,  ne  se  rendit  pas  à  l'Assemblée 
convoquée  pour  procéder  à  ce  choix,  et  évidemment  les  suf- 
frages le  désignèrent  pour  partir  avec  Pierre  Aché,  domesti- 
que de  la  veuve  Bernède. 

La  Terreur  qui  sévissait  partout  avait  bouleversé  les  es- 
prits. On  ne  voyait  plus  que  des  suspects  et  des  conspirateurs. 
Partout  alors  s'organisèrent  des  comités  de  surveillance  et  la 
hideuse  délation  se  donna  libre  cours.  La  commune  de  Lafox, 
le  3  avril  1793,  institua  son  comité  de  surveillance,  qui  se 
composa  de  Marcadé,  Lafargue  et  Monteils.  Le  conseil  invi- 
tait (t  tous  les  citoyens  à  surveiller  les  ennemis  pubhcs  et  à 
donner  au  comité  leurs  propos  ou  leure  actions  qui  tendroint 
à  troubler  l'ordre  public  ». 

Le  cit.  Delard,  choisi  par  ses  concitoyens  pour  faire  partie 
du  contingent  que  devait  fournir  la  commune,  ne  fut  pas  ac- 
cepté à  Agen,  il  fut  remplacé  par  Vidal  qui,  refusé  à  son  tour, 
fut  remplacé  par  Etienne  Labadie. 

Le  général  Scrvan  ordonna  la  réquisition  des  cloches  pour 
en  faire  des  canons.  Les  citoyens  Bibal,  maire,  et  Lafargue, 
notable,  se  transportent  à  la  chapelle  de  Lafox  et  font  descen- 
dre la  cloche  qui  pesait  202  livres.  Elle  est  aussitôt  expédiée 
au  district. 

5  mai  1793.  Réorganisation  de  la  garde  nationale.  Lafar- 


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—  318  — 

gue  est  nommé  capitaine,  Montels  lieutenant,  Arnaud  Ca- 
vaillé  sous-liculcnant,  Joseph  Fourès  sergent,  Bonneau  jeune 
et  (iuillaume  Dufau*  caporaux.  Cette  garde  nationale  devait 
être  armée  de  piques  faites  sur  un  modèle  envoyé  par  le  dis- 
trict. Arnaud  Cavaillé,  forgeron  de  Gravissat,  se  charge, 
moyennant  44  livres,  de  fabriquer  les  piques  nécessaires. 

15  septembre  1793.  Le  citoyen  Noyril  fils  étant  allé  fixer  sa 
résidence  à  Agen,  est  remplacé  comme  secrétaire  par  son 
père. 

18  octobre  1795,  à  la  suite  d'une  loi  spéciale,  la  commune 
fixe  le  maximum  des  salaires  et  des  denrées  comme  suit  : 

1**  Les  maçons,  charpenlicrs  et  tonneliers  depuis  le  1*'  mars  jus- 
ques  au  1*'  mai,  eu  se    nourrissant    eux-mêmes    gagneront 

par  jour    11.   17  s.  0  d. 

Et  lorsqu'ils  seront  nourris  par  les  proijrié- 

taires    0       18 

Et  depuis  le  1*'  mai  jusqu'au  1*'  septembre  en 

se   nourrissant    2         5 

S'ils  sont  nourris  par  les  propriétaires 1         2      6 

2°  Les  bouviers  quand  ils  sont  nourris  par  les 

propriétaires    ' 3 

Les  tisserands  pour  la  canne  de  la  toile  fine.  0      15 

Et  pour  la  canne  de  toile  grossière 0        9 

3^  Les  manœuvres,  bêcheurs,  qui  se  nourriront 

depuis  le  17  septembre  jus(|u'au  !•'  mars.  0       18 

El  lorsque  le  maître  les  nourrira 0        7       6 

Et  depuis  le  l*'  mars  jusqu'au  1®'  septembre 

lorsqu'ils   se   nourrissent    1       17       6 

El  lorsqu'ils  seront  nourris  par  les  proprié- 

liûres    0       15 

4**  Les  valets  pour  la  métive,  dei)uis  le  1"  juin 

jusqu'au   8   septembre , 73 

El  depuis  le  8  septembre  jusqu'au  1*'  juin.  30 

Les   servantes   par   an 48 

.V  Les  femmes  six  sols  par  jour 0        G 

0**   Les  |)eigneurs  de  chanvre  et  lin  huit  deniers  , 

par  livre 0        0      8 

7°  Les  fileuses  chi  brin  de  lin,  la  livre 0       15 


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—  319  — 

Pour  la   seconde   qUi-^lilé 0      12 

Et  pour  la  livre  de  la  grosse  éloupe 0        7      0 

8**  Le   pol  de  vin  chez  l'aubergiste 0       11 

La  livre  de  pain  chez  Taubergiste 

9**  Le   cent  de   fagots,   bois  d'aubier 7        7 

10°  Le   cent   de  fagotines 5 

11**  Le  milier  de  l'œuvre 15       15 

12°  Et  finalement  la  pipe  de  chaux,  le  cent  de  tui- 
les à  canal,  le  cent  de  bricpies  et  barron 

douf)le    4       15 

La  pipe  de  chaux 4         6      8 

Le  calendrier  républicain  en  usage  à  Paris  dès  le  5  oclobre 
1793,  ne  fut  introduit  effectivement  à  Lafox  que  le  25  nivôse 
an  n  (15  janvier  1794).  Il  se  composait  de  douze  mois  de  trente 
jours.  Mais  comme  le  temps  ne  se  pliait  pas  aux  fantaisies  révo- 
lutionnaires on  fut  obligé  d'ajouter  des  jours  complémentaires 
appelés  parfois  sans-culotlides.  La  semaine  fut  remplacée  par 
la  décade,  dont  les  jours  se  nommèrent  primidi,  duodi,  tridi, 
quartidi,  quintidi,  sextidi,  seplidi,  octodi,  nonidi,  décadi. 
Les  mois  furent  :  Vendémiaire,  brumaire,  frimaire,  nivôse, 
pluviôse,  ventôse,  germinal,  floréal,  prairial,  messider,  ther- 
midor, fructidor  et  les  jours  complémentaires.  L'année  com- 
mençait en  septembre. 

26  nivôse  an  ii  (15  janvier  1794).  Renouvellement  de  la  mu- 
nicipalité. Maire,  Bibal;  officiers  municipaux.  Bureau  et  Du- 
pau;  procureur  de  la  commune,  Marcadé;  notables,  Lafar- 
gue,  Fourès,  Moynié  et  Itié.  Membres  du  comité  de  surveil- 
lance :  président,  Monteils,  Arnaud  Cavaillé,  Etienne  Ricard, 
Arnaud  Rousières,  Jacques  Boneau,  Antoine  Dupau,  Guil- 
laume Aubaret,  Louis  Laclaverie  jeune,  Jean  Robert,  An- 
toine Laroche,  Bertrand  Alezays. 

Le  citoyen  Noyril  père,  étant  devenu  incapable  de  remplir 
les  fonctions  de  secrétaire,  Lespinasse,  notaire,  est  élu  à  sa 
place  le  20  prairial  an  n  (8  juin  1794). 

L'année  1794  fut  mauvaise.  La  grêle,  et  les  nombreux  ora- 
ges, qui  se  succédèrent,  portèrent  tort  à  la  récolte.  Cependant, 
les  réquisitions  de  toute  nature  se  multipliaient.  On  réquisi- 


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—  320  - 

lionnail  des  grains  pour  Agen,  Bordeaux,  le  département  du 
Bec  d'Ambès,  etc.  On  réquisitionnait  des  bœufs,  vaches, 
charrettes  pour  le  service  de  l'armée,  etc.  Et  les  malheureux 
habitants  de  nos  campagnes  vivaient  dans  la  misère. 

Heureusement,  en  1795,  la  disette  diminua,  grâce  à  l'intro- 
duction de  la  pomme  de  terre.  En  germinal  de  l'an  ra  (mars  et 
avril),  le  district  d'Agen  en  fit  distribuer  15  quintaux  aux  com- 
munes d'Agen,  Castelculier,  La/oa:,  Puymirol,  La  Sauvetat- 
de-Savères,  Sauvagnas,  Laroque,  Lusignan,  Clermont-Des- 
sous,  Port-Sainte-Marie,  Sérignac,  Brax,  Laplume,  Astaffort, 
Prayssas.  Chaque  municipalité  devait  les  donner  aux  meil- 
leui*s  cultivateurs  de  son  territoire. 

C'est  veRs  cette  époque  (floréal  an  m)  qu'un  notaire  de  Pont- 
gibaut,  en  Auver<^ne,  le  citoyen  llatoin  vint  s'établir  à  Lafox, 
pour  s'occuper  de  la  gérance  des  biens  de  Madame  de  Cha- 
zeron.  Quelques  années  plus  tard  il  fut  nommé  maire  de  La- 
iox  et  occupa  ses  fonctions  très  longtemps. 

Le  4  brumaire  an  iv  (26  octobre  1795),  le  Directoire  prit  la 
place  de  la  Convention,  qui  se  retirait  après  avoir  voté  la  cons- 
tiiulion  de  l'an  m. 

Cette  constitution  supprimait  l'administration  municipale. 
Un  agent  municipal  et  un  adjoint  par  commune  devaient  fai- 
re partie  de  l'administration  du  canton.  Les  districts  furent 
supprimés,  désormais  chaque  canton  correspondit  avec  l'ad- 
ministration centrale. 

Les  petites  communes  devaient  disparaître  et  être  réunies 
aux  voisines.  L'existence  de  Lafox  fut  donc  menacée.  La  mu- 
nicipalité, avant  de  se  dissoudre,  voulut  en  prendre  la  dé- 
fense. Elle  forma  le  projet  de  réunir  Castelculier,  Lafox  et 
Saint-Pierre-de-Clairac  dans  une  belle  commune,  et  prit 
pour  cet  objet  la  délibération  suivante  : 

Il  sera  représonlé  n  rîuhninislration  du  département  «  qu'il  n'y 
a  pas  dnns  le  (]ôpîii((3incnt  de  commune  qui  mérite  autant  d'être 
maintenue  et  même  augmentée  que  celle-ci,  attendu  son  éloignc- 
ment  de  deux  lieues  de  Puymirol,  chef-lieu  de  son  canton  et  des 
chemins  impraticables  pour  y  parvenir,  pendant  huit  mois  de  l'an- 
née, mais  que  comme  cette  commune  est  très  petite,  n'ayant  qu'en - 


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—  321  — 

viron  300  individus,  et  que  la  commune  de  Caslelcuillier  qui  est 
conliguë  est  dans  le  même  cas,  et  que  ces  deux  communes  défi- 
rent être  jointes  ensemble  pour  n'en  former  qu'une  seule,  avec  la 
section  Saint-Christophe  partie  de  Saint-Jean,  de  Saint-Pierre-de- 
Clairac,  de  celle  de  Cahalsaul,  Saint-André,  Saint-Denis  et  de 
toute  retendue  de  la  ci-devant  paroisse  de  Saint-Amans,  ce  qui 
ferait  un  arrondissement  d'environ  quatre  lieues  de  circonférence, 
et  une  population  d'environ  4,000  Ames,  qui  désirent  avoir  pour 
chef-lieu  de  commune  et  même  de  canton  s'il  est  possible,  attendu 
les  inconvénients  susdits,  ou  bien  être  réunie  au  canton  d'Agen. 
Laquelle  circonférence  ainsi  formée  en  commune,  confronterait 
du  côté  du  levant  à  un  petit  cliemin  partant  du  fleuve  de  Garonne, 
vers  la  métairie  de  la  borde  basse,  se  continuant  vers  le  lieu  de 
Monteils,  puis  passant  par  le  lieu  de  Toute,  se  jetant  dans  le  vallon 
du  Cornai  se  continue  vers  le  ruisseau  appelé  de  Niquet,  vers  le 
moulin  (K Auzilis,  où  l'on  suivrait  le  chemin  qui  va  â  la  Sauvetat, 
jusques  à  un  fossé  appelé  le  ruisseau  de  Filhol  qui  monte  vers  ia 
métairie  appelée  de  Beauregard,  et  suivant  le  chemin  qui  conduit 
à  la  métairie  à  Saint-André,  où  le  chemin  se  continue  en  montant 
vers  le  lieu  de  Capgros  et  passe  au  lieu  de  Gravelte,  se  continuerait 
justpi'à  la  fontaine  appelée  de  la  Jourdanie;  du  midi  au  fleuve  de 
Garonne;  couchant  à  un  fossé  appelé  le  fossé  mitoyen,  qui  sépare  la 
municipalité  d'Agen  d'avec  la  présente,  jusqu'au  fossé  où  découle 
l'eau  de  la  fontaine  de  Saint-Marcel,  en  suivant  led.  fossé  jusqu'à 
la  garenne  de  Saint-Marcel  près  de  laquelle  led.  fossé  se  commu- 
niijue  avec  le  ruisseau,  où  découle  l'eau  du  ruisseau  de  Mondot; 
lc(juel  ruisseau  en  montant  ferait  encore  la  division  de  la  commu- 
ne d'Agen  avec  celle  de  Castelcuillier,  jusqu'au  pont  qui  est  au 
dessous  de  l'église  de  Saint-Denis,  où  le  chemin  (jui  passe  au  des- 
sous de  lad.  église  vers  le  village  de  Uayssac  feroit  la  division 
jusqu'au  village,  qui  seroit  compris  dans  l'arrondissement,  qui 
confronterait  du  côté  du  nord  au  rocher  (|ui  joint  led.  chemin  el 
va  se  terminer  à  la  fontaine  de  la  Jourdanie.  » 

C'était  un  beau  rêve.  Il  ne  se  réalisa  pas.  Cependant  la 
commune  de  Lafox  fut  maintenue. 

Le  L5  brumaire  an  iv  (6  nov.  1795),  on  choisit  pour  agent 
municipal  Jean  Monteils  et  pour  adjoint  Arnaud  Cavaillé.  Dé- 
sormais, Lafox  suit  le  sort  de  Puymirol. 

En  Tan  vm,  le  citoyen  Ratoin  est  maire.  Il  est  installé  en 


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—  322  — 

cette  qualité  le  16  prairial  an  vm  (30  mai  1800).  Michel  Dupau 
est  adjoint. 

Dès  ce  moment,  Thistoire  de  Lafox  est  celle  de  toutes  les  com- 
munes de  France.  Il  faut  signaler,  cependant,  que  son  éten- 
due s'agrandit  quelques  années  après  la  guerre  de  1870,  de 
presque  tout  le  territoire  de  l'ancien  fief  de  Prades,  qui  ap- 
partenait à  la  commune  de  Saint-Pierre-de-Clairac. 

J.-R.  MARBOUTIN. 


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JASMIN  EN  PROVENCE 

(Janvier-FéTTler  1848) 


Lors  de  notre  dernier  séjour  dans  Id  ville  du  roi  René,  un 
vieil  ami  de  quarante  ans,  M.  François  Vidal,  majorai  du  féli- 
brige,  restaurateur  de  la  musique  provençale  et  félibre  de  la 
première  heure  (1),  en  nous  montrant  ses  belles  collections 
sextiennes,  nous  avait  dit  :  «  Je  crois  avoir  quelque  chose  qui 
vous  intéressera.  »  Et,  après  avoir  cherché  assez  longtemps 
dans  les  cartons  contenant  les  périodiques  de  la  ville,  il  nous 
tendit  deux  numéros  du  journal  hebdomadaire  :  la  Provence, 
paraissant,  à  Tépoque  qui  nous  occupe,  le  jeudi  de  chaque 
semaine. 

La  Provence  était  un  honnête  journal  ayant,  en  1848,  six 
années  d'une  existence  paisible,  mais  qui,  aussitôt  après  l'abdi- 
cation de  Louis-Philippe,  pour  ne  pas  paraître  en  retard  sur 
son  temps,  s  empressa  d'imprimer  son  titi^  en  rouge  et  prit 
comme  sous-titre,  également  imprimé  eh  rouge  :  Journal  de 
la  République  Irançaise.  L'en-téte  rouge  n'orna  qu'un  numéro. 
Le  sous-titre  subsista  jusqu'au  15  novembre  1849  où  il  fut  rem- 
placé par  un  autre,  de  nature  à  complaire  à  tous  ses  lecteurs, 
quelles  que  fussent  leurs  opinions  :  Journal  poUiique  et  litté- 
raire. 


(1)  M.  F.  Vidal,  ne  à  Aix-en-Provencc  en  1833,  a  publié  en  186i,  sous  le 
litre  :  Lou  Tambourin,  une  mélhode  du  galoubet  et  du  tambourin ,  donnant 
une  histoire  de  ce  dernier  instrument  et  contenant,  dans  une  de  ses  parties, 
les  airs  nationaux  de  la  Provence.  Capiscol  de  VEscolo  de  Lar,  président  de 
l'Académie  du  tambourin,  majorai  du  félibrige  (1876),  il  publia,  à  Aix,  chez 
Makaire,  en  1885,  une  liste  descriptive  des  manuscrits  provençaux  de  la  Mc- 
janes  dont  il  devint  dans  la  suite  conservateur.  Auteur  d'un  grand  nombre  de 
travaux,  Mistral  lui  confia,  comme  érudit  et  comme  typographe,  la  revision 
des  épreuves  du  Trésor  du  Félibrige.  A  la  tète  de  ses  Tambourinaires,  il 
obtint  le  plus  légitime  succès  à  Apt,  à  Paris,  à  Florence,  aux  fêtes  béatri- 
ciennes,  et  dans  bien  d'autres  villes. 


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—  324  - 

Le  premier  numéro  que  M.  Vidai  mit  entre  nos  mains  por- 
tait la  date  du  17  février  et  annonçait  l'arrivée  imminente  de 
Jasmin  à  Aix,  accompagné  de  la  célèbre  harpiste,.  M****  Thérèse 
de  Roaldès  (1).  Il  citait,  en  même  temps,  le  journal  le  Sud  qui 
parlait,  avec .  enthousiasme,  de  l'effet  produit  à  Marseille  par 
le  poète  gascon,  dans  la  séance  qu'il  y  donna,  à  l'Athénée 
ouvrier. 

«  Est  venu  ensuite,  .disait  le  Sud,  la  sublime  révélation  du 
chantre  agenais,  qui,  deux  heures  durant,  a  suspendu  la  vie 
aux  lèvres  de  toute  cette  jeunesse,  palpitante  de  tant  d'émo- 
tions. Là,  au  milieu  de  ses  frères.  Jasmin  a  éte  beau,  indescrip- 
tible. Si  cela  se  peut,  il  a  dépassé  son  immense  réputation.  Son 
front  rayonnait  d'une  joie  ineffable.  Sa  parole  a  été  plus 
grande,  plus  colorée,  plus  douce,  plus  belle  enfin  qu'elle 
n'avait  été  encore  pour  nous.  Entouré  d'un  auditoire  intelli- 
gent, impressionnable,  supérieur,  Jasmin  a  été  transporte  par 
un  succès  auquel  il  devrait  être  cependant  habitué.  Son  imagi- 
nation, sa  verve,  son  entrain,  sa  chaleur  n'ont  plus  eu  de  limi- 
tes. Il  a  éte  grand  poète  et  grand  comédien  à  la  fois.  La  salle 
trépignait.  Comme  les  autres,  nous  avons  été  brisés  par  tant 
d'émotions,  nous  avons  été  écrasés  par  tant  de  richesses  poé- 
tiques. Et  nous  nous  demandions  pourquoi  la  langue  de 
Jasmin,  celte  langue  de  miel,  puisée  dans  les  fleurs  et  chantée 
par  les  oiseaux,  n'est  pas  universelle.  » 

Elle  était  alors  sur  le  point  de  le  devenir,  en  ce  sens  que  le 
poète,  franchissant  la  Loire,  s'était  fait  entendre  et  apprécier 
dans  le?  pays  de  langue  d'oïl  et  à  Paris  même,  chez  les  lettrés 
et  chez  les  souverains.  Son  éloquence  et  son  geste  étaient  tels 
que  des  idées  généreuses,  exprimées  dans  un  idiome  inconnu, 
étaient  comprises  de  ceux-là  même  qui  y  étaient  le  plus  étran- 
gei^.  Pour  le  flatter,  on  essayait  de  lui  balbutier  sa  langue.  En 


(1)  On  trouve  la  forme  Hoaldès  et  de  Roaldès.  Plusieurs  de  nos  confrères, 
qui  ont  connu  des  membres  de  la  famille  de  Téminente  artiste,  nous  ont  af- 
llrmc  que  c'est  à  la  dernière  qu'il  faut  s'arrêter.  \ .  sur  la  famille  de  Roaldès 
les  Etudes  sur  le  Rouergue  du  baron  de  Gaujal. 


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le  félicitant  de  sa  pièce  sur  le  Trois  de  Mai,  consacrée  à  la 
gloire  d'Henri  IV,  la  duchesse  d'Oriéans  lui  adressa  quelques 
mots  en  gascon.  «  Comment,  dit  Jasmin,  vous  connaissez  notre 
parler,  Madame?  »  —  «  E  jou  tabè  »,  aurait  ajouté  Louis- 
Philippe,  survenant  sur  ces  entrefaites  (1). 

Les  lettrés  du  Nord  avaient  apprécié  la  renaissance  de  la 
langue  d'Oc.  Charles  Nodier,  Sainte-Beuve,  Lamartine,  pour 
ne  citer  que  les  principaux,  s'en  déclarèrent  les  protecteurs 
attitrés  et  enthousiastes,  et,  malgré  la  haute  valeur  des  grands 
poètes  qui  ont  succédé  à  Jasmin,  entr'autres  l'illustre  Mistral, 
jamais  peut-être  elle  n'excita  un  tel  engouement  et  à  Paris 
et  même  jusqu'en  Champagne. 

Nous  avons  connu  bien  des  gens,  étrangers  à  la  pensée  mé- 
ridionale et  qui  se  piquent  de  littérature,  écouter  par  complai- 
sance, mais  demeurer  froids,  malgré  des  louanges  discrètes 
et  polies,  devant  les  délicieux  poèmes  de  Jasmin,  les  sublimes 
beautés  de  ceux  de  Mistral. 

Notre  poète,  par  la  mobilité  de  sa  physionomie,  par  un  véri- 
table jeu  scénique,  par  l'ardeur  convaincue  de  sa  déclamation. 
empoignait,  s'il  est  permis  de  se  servir  de  cette  expression,  les 
esprits  les  plus  positifs,  les  plus  rebelles  à  l'enthousiasme  mé- 
ridional qu'on  appelle  en  Provence  Vestrambord,  il  les  trans- 
formait. 

«  wSemez  des  gascons,  disait  Henri  IV,  ils  poussent  par- 
tout !  »  —  Lui  obtenait  par  la  greffe  ce  que  le  bon  roi  attribuait 
au  semis  et,  malgré  le  certificat  de  fidélité  que  le  chansonnier 
Nadaud  a  donné  à  la  Garonne,  elle  suivit  alors  le  peri^iquier 
d'Agen  du  Gravier  jusqu'aux  Tuileries  et  jusqu'à  Epemay, 
vers  notre  frontière  de  l'Est,  mêlant  ses  eaux  à  celles  de  la 
Seine  et  de  la  Marne. 

Il  fallait  ce  miracle  pour  que  notre  langue  méprisée  (2),  notre 
langue  sur  le    front   de    laquelle   Jasmin    avait    placé    une 


(1)  Jasmin,  par  M.  Léon  Rabain.  Péris.  Didol.  1864. 
(E)  Vole  qu'en  glôri  fugue  aussado 

Coum'  uno  reino  e  carcssado 

Per  noslo  lengo  mespreèado.  (Miréio.  Cant.  I.) 


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—  326  — 

éloile(l),  reprit  le  rang  brillant  qu  elle  avait  possédé  au  milieu 
des  langues  néo-latines  et  qui  aurait  fait  d  elle,  sans  des  évé- 
nements historiques  trop  connus  pour  que  nous  les  rappelions 
ici,  un  idiome  au  moins  aussi  précis  que  le  français,  aussi 
sonore  que  lespagnol,  aussi  doux  que  Titalien,  la  lingua 
yenlile. 

Jasmin  fut  incontestablement  le  précurseur  des  félibres  et  ses 
voyages  qui,  nous  le  croyons,  ne  dépassèrent  pas  les  limites 
nationales,  devaient  préparer  ceux  de  ses  successeurs  en  Cata- 
logne et  en  Italie,  en  attendant  la  réalisation  de  ce  rêve  géné- 
reux qui  unirait,  sans  porter  atteinte  aux  souverainetés  de 
chaque  pays  et  aux  traditions  de  chaque  province,  tous  les 
latins  en  une  seule  famille.  Ainsi  plus  forts,  plus  aptes  à  la 
défense  de  la  race,  plus  préparés  à  une  entente  sur  tous  les 
points  qui  les  peuvent  intéresser,  et  cela  sans  provocation  vis- 
à-vis  des  autres  races  qui  ont,  en  particulier,  chacune  leur 
caractère  et  leurs  vertus,  mais  dont  la  civilisation  est  et  ne 
peut  être  qu'une  émanation  de  la  civilisation  helleno-latine,  ils 
réclameraient,  eux  aussi,  Rome,  au  moins  comme  capitale 
idéale,  ayant  toujours  été  nourris  du  lait  de  la  louve  antique 
et  descendant  de  ceux  pour  lesquels  VAlma  Mater  fut  long- 
temps la  tête  du  monde,  Capul  mundi. 

C'est  donc  Jasmin  qui  fut  le  précurseur  de  ce  mouvement 
littéraire  latin,  lequel  s'étend  chaque  jour  et  s'étendra  encore 
davantage,  si  Dieu  le  veut,  sous  la  direction  d'un  jeune,  intel- 
ligent et  énergique  capoulié,  Valère  Bernard.  Mais  il  faut  bien 
dire  qu'il  en  fut  le  précurseur  inconscient.  Il  ne  l'avait  prévu 
d'aucune  façon.  Il  était  même  rebelle  à  toute  tentative  d'orga- 
nisation destinée  à  défendre  nos  traditions  provinciales,  et 
nous  allions,  sans  la  moindre  intention  de  particularisme,  dire 
nationales,  tellement  J'empreinle  de  la  nationalité,  disparue 
depuis  huit  siècles,  est  encore  demeurée  profonde  dans  le 
peuple.  L'éloquente  plaidoirie  en  faveur  de  la  langue  d'Oc  qui 


(1)  0  ma  lengo  !  tout  me  zou  dit 

Plantarey  uno  cstclo  a  toun  frounl  encrumit! 

Ces  vers  du  poète  sont  reproduits  sur  le  piédestal  de  sa  statue,  à  Agcn. 


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-  327  — 

porte  le  titre  Epilre  à  M.  Sylvain  Dumon  a  paru  contenir  en 
germe  la  pensée  félibréenne.  On  a  eu  certainement  raison  de  la 
juger  ainsi  et  ce  n  est  pas  une  des  moindres  gloires  du  poète 
agenais  d'avoir  fièrement  planté  sur  cette  généreuse  teiTe  gas- 
conne le  drapeau  des  revendications  de  la  race.  Mais  ce  fut 
tout.  Il  s'est  cru,  toute  sa  vie,  assez  fort  pour  le  défendre  seul. 
Cela  ressor^  de  toutes  ses  paroles,  de  tous  ses'  actes.  Peut-on 
l'en  blâmer  ? 

Le  majorai,  M.  Charles  Ratier,  qui  est  plus  désigné  que 
tout  autre  pour  donner  une  opinion  à  ce  sujet,  ne  le  croit  pas. 
L'auteur  de  Maltro,  de  Françounelo,  de  tous  ces  petits  chefs- 
d'œuvre  de  sentiment  et  de  concision,  persuadé  —  et  cela  se 
comprend  —  de  sa  haute  valeur,  ne  pouvait  songer  à  en  dimi- 
nuer le  prestige  et  l'éclat  en  s'associant  à  des  disciples  dont 
plusieurs  pouvaient  n'être  que  de  simples  rimailleurs.  Il  ne 
pouvait  deviner  l'éclosion,  sur  la  terre  de  Provence,  de  génies 
répondant  au  sien  et  l'émulation  que  produirait  sur  le  vieux 
Rhône  le  succès  de  la  fascinante  Garonne.  Tel  qu'a  été  le  grand 
poète,  même  dépourvu  du  sentiment  d'organisation,  est-ce  à 
lui  et  à  lui  uniquement  que  nous  devons  le  Félibrige  ? 

Nous  n'irons  pas  jusque  là  dans  notre  très  réelle  admiration 
pour  l'auteur  des  Papillotes,  mais  si  le  Félibrige  pouvait  exis- 
ter da  se,  selon  l'expression  italienne,  il  n'en  est  pas  moins 
certain  que,  sans  notre  poète,  sa  pénétration,  surtout  dans  no- 
tre Occitanie,  en  eût  été  singulièrement  retardée. 

Jasmin  fut  un  grand  semeur  et  permit,  à  l'époque  de  la  mois- 
son, une  récolte  fructueuse,  dans  cette  indispensable  union  qui 
ne  s'est  pas  produite  assez  tôt  pour  sauver,  au  xin"  siècle,  la 
nation  méridionale.  Il  inspira  l'enthousiasme  non  seulement 
aux  foules,  mais  à  toute  une  pléiade  de  jeunes  poètes  comta- 
dins  qui  devait  si  brillamment  poursuivre  son  œuvre.  Dans  ce 
mouvement  en  avant  de  tout  un  peuple,  il  faut  bien  reconnaî- 
tre une  de  ces  forces  mystérieuses,  providentielles,  dont  Jas- 
min, tout  grand  qu'il  fût  par  lui-même,  n'a  été  qu'un  instru- 
ment. La  race  latine,  malgré  les  prophètes  de  malheur  qui  par- 
lent de  sa  décadence,  tend  vers  un  avenir  que  tout  semble  pré- 


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-  328  — 

sager  devoir  être  glorieux.  Qui  peut  douter  qu'il  ne  réalise  un 
jour  les  prédictions  cachées  du  dernier  des  livres  sybillins  ! 

Mistral  raconte,  dans  ses  Mémoires  (1),  quelques  anecdotes 
qui  viennent  à  l'appui  de  tout  ce  que  nous  venons  de  dire  du 
célèbre  perruquier  d'Agen.  Plein  d'enthousiasme  pour  ses 
compositions  et,  en  particulier  pour  la  pièce  de  vers  adressée 
à  Mademoiselle  Loïsa  Puget  dont  nos  mères  ont,  toutes, 
chanté  les  romances,  voyant  qu'il  y  avait  encore  un  poète  glo- 
rifiant sa  langue,  il  fit,  sur  le  coup,  en  son  honneur,  une  pièce 
admirative  qui  commençait  ainsi  : 

Pouèio,  ounour  de  ta  maire  gascouno. 

«  Je  n'eus  pas  de  réponse,  dit-il.  Je  sais  bien  que  mes  pau- 
vres vers  d'apprenti  n'en  méritaient  guère.  Cependant  (que 
sert-il  de  le  dire  ?),  ce  dédain  me  toucha  et  plus  tard,  à  mon 
tour,  quand  j'ai  reçu  des  lettres  de  tout  pauvre  venant,  me  rap- 
pelant mes  vers  demeurés  sans  remercîments,  je  me  suis  tou- 
jours fait  un  devoir  de  leur  faire  bon  accueil.  »  —  Jasmin  ne 
se  doutait  guère  alors  à  quel  degré  de  gloire  arriverait  son 
modeste  admirateur  qui  devait,  quelques  années  plus  tard,  en 
1870,  devant  sa  statue  de  bronze,  à  Agen,  parler  de  lui  comme 
d'un  pèlerin  de  Compostelle,  égrenant  sur  sa  route  son  chape- 
let d'étoiles  : 

E'n  pèlerin  de  Coumposlello 
Anavo  degrunant  soun  capelei  d*eslello  (1). 

En  1852,  on  annonce  à  notre  poète  agenais,  qui  se  rendait 
à  Arles,  que  ses  confrères  provençaux  viendront  pour  l'en- 
tendre. «  Ils  peuvent  bien,  répondit-il,  se  réunir  quarante  cl 
cent.  Ils  ne  feront  jamais  le  bruit  que  je  fais  tout  seul.  »  — 
Jadis,  Roumanille  lui  avait  adressé  ses  Margaridelo  avec  dé- 
dicace. Il  n'eut  jamais  de  réponse.  C'était  bien  avant  le  voyage 
que  le  poète  fit  à  Avignon,  avec  Mademoiselle  de  Roaldès,  eu 
1848,  dans  sa  tournée  de  Provence,  dont  nous  allons  parler. 


(1)  Memôri  e  raconte.  Paris.  Pion.  1906. 

(2)  Lis  Iselo  dOr.  En  l'ounour  de  Janseinin.  Agen.  12  do  mai  1870. 


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--  329  —  . 

A  ce  moment,  Roumanille  voulut  saluer  celui  qui  venait  de 
faire  pleurer  tout  le  monde,  avec  ses  Soubenis. 

—  Qui  êtes-vous  ?  lui  dit  Jasmin. 

—  Un  de  vos  admirateurs,  Joseph  Roumanille. 

—  Roumanille  !  Ce  nom  ne  m  est  pas  inconnu,  mais  je 
croyais, que  c'était  celui  d'un  auteur  mort. 

—  Monsieur,  répondit  Tauteur  des  Margarideto,  qui  ne 
s'était  jamais  laissé  marcher  sur  le  pied,  dit  Mistral,  vous  le 
voyez,  je  suis  encore  assez  jeune  pour  pouvoir,  si  Dieu  le 
veut,  écrire  un  jour  votre  épilaphe. 

Ce  peu  d'amabilité  pour  ceux  qui  voulaient,  comme  lui, 
écrire  en  langue  d'oc  (1)  n'enlève  rien  aux  mérites  et  aux  qua- 
lités privées  du  poète  que  le  cardinal  Donnet,  archevêque  de 
Bordeaux,  appelait  le  Saint  Vincent  de  Paul  de  la  poésie  (2). 

Nous  le  rappelons  seulement  pour  montrer  que  si  Jasmin 
fut,  dans  ses  voyages,  le  précurseur  des  félibres,  il  ne  fit  rien 
absolument  pour  établir  même  un  groupement  de  personnes 
partageant  sa  pensée. 

C'est  donc  par  la  charité  et  par  la  charité  seule  que  le  mou- 
vement félibréen  prit  inconsciemment  naissance. 


* 
*    # 


Le  voyage  de  Jasmin  et  de  Mademoiselle  de  Roaldès,  en 
1847-1848,  peut  facilement  se  suivre  par  les  poésies  insérées 
à  leur  date  dans  l'édition  populaire  des  Papillotes  qu'a  donné 
Didot,  en  1800(3). 

M.  Jules  Andrieu,  dans  sa  Bibliographie  de  VAgenais,  ne 
cite  aucune  publication  relative  aux  voyages.  Le  12  décem- 
bre 1847,  le  poète  récitait,  à  Béziers,  sa  pièce  sur  Paul  Riquet 
qu'il  dédiait  à  cette  ville.  Le  24,  il  lisait,  à  Montpellier,  sa  com- 


(1)  Désavencnt  per  aquèli  que  counV  cù,  voulicn  canta  dins  nosto  lengo. 
(Mistral.  Mémôri,  op.  cil.) 

(2)  Lettre  adressée  au  maire  d'Agen  par  le  cardinal,  le  25  octobre  18(>4, 
vingt  jours  après  la  mort  du  poêle.  (Jasmin,  par  Léon  Rabain,  op.  cil.) 

(3)  Las  Papillàtos,  de    Jacques    Jasmin,    de    l'Académie    d'Agen.    Paris. 
Firmin-Didol.  1860. 


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—  aso  — 

position  sur  la  Grippe  qui  désolait  la  cité.  Au  commencement 
(Je  Tannée  1848,  il  chantait,  à  Marseille,  le  poète  Bénédit.  Au- 
dessus  des  vers  languedociens  on  lit  la  date  du  5  janvier,  mais 
au-dessus  de  la  traduction  qui  leur  tait  face,  le  6  février.  Il 
faut  certainement  s'en  tenir  à  cette  dernière  date,  car  on  lit 
dans  la  Gazelle  du  Midi  du  12  février  :  «  Le  succès  du  poète 
agenais  est  si  grand  à  Marseille  que  chacun  a  voulu  Thonorer, 
le  fêter,  Tapplaudir.  Jasmin  s'est  admirablement  naturalisé 
Marseillais  ou  bien  il  faudra  dire,  avec  lui,  qu'il  a  fait  noire 
ville  gasconne.  »  Evidemment  l'article  se  rapporte  à  un  succès 
tout  récent  du  poète. 

Mademoiselle  de  Roaldès,  qui  accompagnait  Jasmin,  appar- 
tenait à  une  des  familles  les  plus  honorables  de  Toulouse  et 
qui  avait  fait  à  la  muse  gasconne  le  plus  enthousiaste  accueil. 
M.  de  Roaldès  était  agent  de  change.  Ses  salons,  très  vastes, 
ne  Tétaient  pas  assez  pour  contenir  la  foule  des  invités.  Mais 
une  crise  financière  ayant  englouti  sa  fortune,  il  tomba,  ainsi 
que  les  siens,  dans  la  plus  profonde  misère.  Mademoiselle  Thé- 
rèse de  Roaldès  ne  se  laissa  pas  abattre  et,  connaissant  le  bon 
cœur  de  Jasmin,  elle  alla  le  trouver  et  obtint,  de  lui,  de  Tac- 
compagner  dans  ses  voyages  de  charité.  M.  Léon  Rabain,  dans 
son  excellent  livre,  donne,  à  ce  sujet,  quelques  détails  et 
publie  une  lettre  charmante  de  Mademoiselle  de  Roaldès  qui 
était  une  harpiste  de  grand  talent  (1). 

Nous  avons  voulu,  à  son  sujet,  prendre  à  Toulouse  des  ren- 
seignements inédits  et  nous  avons  été  assez  heureux,  grâce  à 
la  parfaite  obligeance  de  M.  le  chanoine  Paul  Nouguès,  maî- 
tre de  chapelle  de  la  Métropole,  d'obtenir  de  précieux  détails 
(ju'une  amie  de  tous  les  instants  de  Mademoiselle  de  Roaldès 
a  bien  voulu  nous  adresser.  Toute  enfant,  celte  dernière  étu- 
diait déjà  la  harpe  avec  succès,  quand  le  comte  de  Marin,  qui 
avait  sur  cet  instrument  un  talent  remarquable,  passant  dans 
sa  rue,  fut  à  la  fois  intrigué  et  attiré  par  la  façon  dont  une 
toute  jeune  fille  en  jouait.  M.  de  Marin  vint  trouver  M.  de  Roal- 
dès, en  lui  demandant  l'autorisation  cle  perfectionner  le  talent 


(1)  Jasmin,  par  Léon  Rabain,  op.  cil. 


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-  331  — 

de  sa  fille,  ce  que  celui-ci  accepta  volontiers.  C  était  un  maître 
sévère.  Mademoiselle  de  Roaldès  a  souvent  dit  à  son  amie  com- 
bien son  professeur  lui  avait  causé  d'ennuis  et  fait  verser  de 
larmes.  Plus  tard  elle  ajoutait  :  «  Quelle  reconnaissance  ne 
lui  dois-je  pas  aujourd'hui  !  »  —  Devenue  grande  jeune  fille 
et  artiste,  le  comte  de  Marin  lui  fit  présent  d'une  harpe  de 
grand  prix  d'Erard,  aussi  remarquable  de  forme  qu'excellente 
comriie  instrument.  C'est  à  cet  objet  précieux,  avec  lequel  elle 
avait  accompagné  Jasmin,  qu'elle  dut  de  pouvoir  faire  face  à 
la  mauvaise  fortune.  Elle  l'a  conservé  toute  sa  vie  et,  dans  ses 
dernières  années,  il  ornait  encore  son  salon.  —  Tandis  que 
M.  de  Roaldès  donnait,  à  Toulouse,  tout  ce  qui  lui  restait  afin 
de  désintéresser  ses  créanciers,  sans  se  réserver  une  obole, 
Madame  de  Roaldès  suivait  sa  fille  et  le  généreux  auteur  des 
Papillotes.  Les  deux  artistes  avaient  débuté  ensemble,  à  Agen. 
Le  succès  fut  des  plus  brillants  et  les  vers  que  Jasmin  consa- 
cra à  sa  jeune  compagne,  suivis  d'un  geste  magnifique,  portè- 
rent l'émotion  à  son  comble.  Après  avoir  dit  : 

Fille  dcl  ciel,  cantas  !  bostre  noum  reluzis 
La  terre  bous  courouno  e  Dieu  bous  benezis, 

il  lui  lança,  sur  la  scène,  une  couronne  accompagnée  bientôt 
d'innombrables  bouquets  envoyés  par  des  auditeurs  enthou- 
siastes. 

Le  souvenir  de  leur  passage  à  Montauban,  à  Toulouse,  à 
Albi,  à  Rodez,  à  Montpellier,  à  Avignon,  à  Marseille,  n'est  pas 
encore  effacé.  En  Avignon,  on  crut  voir,  dit-on,  Pétrarque  et 
Laure  tandis  que  Marseille  était  dans  l'enthousiasme.  Nous 
.avons  déjà  rapporté,  à  cet  égard,  ce  qu'écrivait,  au  lendemain 
d'un  de  ces  triomphe^?,  la  Gazelle  du  Midi, 

Méiy  souhaita  la  bienvenue  à  Jasmin  en  d'harmonieux  qua- 
trains reproduits  par  M.  Léon  Rabain  (1).  Toutefois  ce  dernier 
passe  sous  silence  la  visite  du  poète  à  Aix.  Il  y  fit  cependant 
une  grande  impression,  quoiqu'il  est  vrai,  devant  un  auditoire 
plus  restreint,  ce  que  constate  avec  regret  le  journal  La  Pro- 


(1)  Jasmin,  par  Léon  Rabain,  op.  cit. 


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-  332  - 

vence  dans  le  deuxième  numéro  que  nous  communiqua 
M.  F.  Vidal,  numéro  qui  parut  le  jour  même  de  la  Révolution 
de  1848,  le  24  février.  Voici  ce  qu'on  y  lisait  : 

Le  poète  Jasmin  et  Mademoiselle  Roaldès, 

«  La  ville  du  roi  René  n'a  pas  su  profiler  de  roccasioii  de  voir  et 
d'entendre  ua  vrai  phénonièue.  Elle  étouffait  naguère  dans  la  salle 
de  spectacle  pour  voir  des  danseurs  de  second  ordre,  et,  à  peine 
trois  cents  de  ses  habitants  se  sont  montrés  curieux  pour  le  poète 
que  Lamartine  a  proclainc  le  plus  complet  en  inspirations  qui,  de 
nos  jours,  soit  sur  la  terre.  —  Comment  dire  aux  absents  ce  qu'ils, 
ont  perdu  ?  Comment  leur  retracer  les  accents,  la  figure,  le  geste, 
la  divine  expression  de  ce  mortel  dont  on  comprend  à  peine  Tidiô- 
me  béarnais  (sic)  et  (jui,  cependant,  pénètre  et  fait  tressaillir  tous 
les  nobles  ressorts  de  l'âme  ?  Mais  non,  la  chose  est  impossible.  Cet 
homme  résume  en  lui  tout  ce  qu'on  sait  de  tous  les  troubadours  en- 
semble. Il  possède,  comme  il  dit,  dans  un  de  ses  .élans  poétiques  la 
[lamme  et  le  brasier  du  génie.  Il  plaît,  il  étonne,  il  séduit,  il  enchan- 
te et  vous  domine  à  vous  arracher  des  larmes,  comme  à  vous  faire 
trépigner  parfois  d'un  rire  i)lein  d'innocence  et  de  douceur.  Quelle 
puissance,  grand  Dieu  !  Quelle  preuve  vivante  plus  manifeste  de 
notre  céleste  origine  !  On  croirait  que  Jasmin  n'a  rien  de  l'homme 
matière,  car  tout  ce  qu'il  en  possède,  il  le  tourne  au  profit  de  l'em- 
pire de  l'ûme.  C'est  elle  qui  brille  en  lui  dans  sa  majestueuse  pléni- 
tude, dans  son  énergie,  sa  noblesse,  sa  pureté,  sa  virginité  et  sur- 
tout sa  bonté,  car  ce  sentiment  donne  à  sa  physionomie  qu'il  illu- 
mine un  attrait,  un  ascendant  irrésistible  (1). 

«  Toujours  vrai,  simple,  moral,  religieux  et  chaste,  l'élan  de  sa 
pensée  n'en  atteint  pas  moins  constamment  les  couleurs  les  plus 
pénétrantes.  On  le  dirait  plein  des  langues  de  feu  du  Saint-Esprit, 
quand  il  peint  la  foi  du  martyre,  l'amour  maternel,  l'amour  pro- 
fane. Oh  !  vous  qui  l'avez  laissé  passer  dans  nos  murs  sans  albr 
l'admirer,  regrettez  profondément  cette  occasion  perdue  d'éprouver 
l'électrique  ascendant  de  la  poésie  vivante.  » 


(1)  Il  avait  acquis  cet  ascendant,  nous  disait  notre  confrère,  M.  Ralier, 
tandis  que  nous  lui  lisions  cette  appréciation  d'un  contemporain  de  Jasmin, 
en  débitant  ses  vers  devant  sa  femme  Magnouneto  el  un  cercle  restreint 
d'amis,  observant  l'effet  qu'il  produisait  sur  ses  auditeurs  et  réglant,  selon 
cet  effet,  sa  déclamation  et  même  sa  composition,  avant  de  se  présenter 
devant  le  public. 


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—  333  - 

Le  journal,  après  avoir  cité  ces  lignes  dues,  sans  doule,  ii 
la  plume  d'un  rédacteur  étranger,  ajoute  : 

«  Telles  sont  les  piquantes' réflexions  par  lesquelles  un  auditeur 
de  Jasmin,  homme  considérable  par  sa  position  et  les  éminenles 
qualités  de  son  esprit,  a  jugé  la  nature  exceptionnelle,  l'organisa- 
tion d'élite  du  poète  agenais.  IMous  n'ajouterons  rien  à  une  appré- 
ciation si  vivement  sentie  et  rendue  avec  un  tel  bonheur  d'expres- 
sion. Nous  nous  contenterons  de  résumer  notre  admiration  dans 
deux  pièces  de  vers  que  Jasmin  a  inspirées  à  deux  écrivains  de  no- 
tre ville.  On  retrouvera,  dans  l'une,  la  touche  fine  et  délicate  d'une 
muse  aimée  du  public  ;  l'autre  a  essayé  de  traduire  ses  impres- 
sions dans  ce  bel  idiome  roman  qui  s'est  énervé  au  contact  de  ce 
dissolvant  qu'on  appelle  la  langue  française.  Toutes  les  deux  sont 
une  réponse  courtoise  à  la  gracieuse  improvisation  par  laquelle 
l'auteur  de  Marthe  a  salué  la  cité  des  troubadours,  l'antique  foyer 
de  l'inspiraiion  et  du  gai  savoir. 

Mais  avant  d'offrir  ces  deux  couronnes  poétiques  à  Jasmin,  nous 
[)aierons  un  tribut  d'éloges  à  iMadcmoiselle  Roaldès,  ce  barde  gra- 
cieux qui  accompagne  le  poète  dans  ses  pérégrinations  et  marie 
les  suaves  frémissements  de  sa  harpe  à  l'inspiration  du  rhapsode 
agenais.  Cette  association  est  tout  à  fait  dans  le  goût  primitif  de 
l'antiquité  et  du  Moyen-Age.  Le  chant  de  la  corde,  mue  par  des 
doigts  habiles,  précède  ou  suit  toujours  le  récit  d'un  poëme  qui 
passionne  péniblement  l'auditeur  et  prépare  à  son  cœur  ou  continue 
dans  son  âme  la  sublime  illusion  évoquée  par  la  Muse.  Mademoi 
selle  Uoaldès  est  toujours  à  la  hauteur  de  cette  belle  mission  et  on 
ne  sait  ce  qu'on  doit  le  plus  applaudir  en  elle,  ou  l'exquise  finesse 
de  son  jeu  ou  la  délicatesse  de  son  expression. 

Voici  les  deux  bou(juets  choisis  pour  Jasmin  dans  la  flore  poéti- 
que du  pays  : 

Au  poète  Jasmin. 

Il  faut  aux  mers  un  flot  dormant 
Afin  que  l'étoile  y  scintille 
Comme  l'or  et  le  diamant  ; 
El  l'arc  aux  sept  couleurs  ne  brille 
Oue  sur  le  front  du  firmament  ; 


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—  334  — 

Il  faut  aux  voiles  du  navire, 
Pour  loucher  aux  bords  désirés, 
Chaudes  moussons  ou  frais  zéphire  ; 
Il  faut  les  jours  purs  et  dorés 
Pour  que  l'oiseau  des  bois  soupire. 

Mais  toi,  cygne  mélodieux 
Des  bords  riants  de  la  Garonne, 
Tu  sais  chanter  sous  tous  les  cieux. 
Par  tous  les  temps,  sous  toute  zone 
Où  t'appelle  la  voix  des  dieux. 

Ta  lèvre  exhale  l'ambroisie, 
Chaque  fleur  semble  te  cherclier, 
Et,  pour  orner  ta  poésie, 
Chaque  flot  qui  bal  le  rocher 
T'apoorte  une  perle  d'Asie  ! 

Dans  les  palais,  dans  l'atelier, 
Tes  vers,  troubadour  prolétaire, 
Trouvent^  un  seuil  hospitalier  ; 
Tu  ris  aux  fêtes  de  la  terre 
Et  suis  la  nue  au  vol  altier. 

Ton  regard  révèle  ton  âme. 
Soit  qu'il  sonde  l'immensité 
De  nos  mers  à  la  verte  lame  ; 
Soit  qu'il  admire  la  beauté, 
Ton  œil  reluit  comme  la  flamme. 

D'un  idiome  de  renom 
La  fortune  semblait  finie. 
Tu  lui  dresses  un  Parthénon 
En  semant  des  flots  d'harmonie 
Aussi  parfumés  que  ton  nom. 

Et  maintenant  ton  heure  sonne 

D'aller  à  l'immortalité. 

De  fleurons  d'or  ton  front  rayonne 

Mais  la  fleur  de  la  charité 

Est  la  plus  belle  à  la  couronne. 

Charles  Chaubet. 


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-  33r>  -^ 


A  Jasmin, 


Ta  pouesio  es  poulidctQ 
Nouveou  (1)  troubadour,  Jooussemin, 
Ressemble  à  la  margaridelo 
Qu'espandis  oou  bord  doou  camin. 

Dises  leis  causouns  deis  paslouros 
Qu'escoulès  dins  la  pradarié  ; 
Ta  voix  fach  oublida  leis  houros 
Dirias  qu*es  uno  fadarié. 

Ames  les  ueils  dous  de  Tooubelo 
Que  se  reveillo  amoun  dessu 
Et  passo  sa  blanquo  rooubelto 
Mettent  de  rosos  sus  soun  su. 

Ames  les  branquellos  quiados, 
Mount  pieoutount  leis  oousselouns, 
Ames  lèis  vivos  coouquiados 
Que  fant  seis  iiis  dins  leis  meissouns. 

Ames  uno  aigo  risouleto 
Que  jaïsso  en  espousquant  darrié 
Et  babillo  touto  souletto 
Avant  de  soouta  dins  Tapriè. 

Ses  poueto  de  la  Naturo, 

Et  quand  gémisses,  nous  fas  maou, 

Ou  cafissès  dins  ta  pinturo 

Touteis  leis  flous  que  nous  fan  gaou. 

Un  doux  sentiment  fach  bouquelo 
Dedins  cadun  de  teis  escrits, 
Toun  esprit  vieou  saoulo  cl  bequetlo 
El  reveillo  loueis  leis  esprits. 

N'as  pas  trouva  ta  pouesio 
Dedins  la  pocho  d'un  moussu. 


(1)  Nous  publions  cette  pièce  en  lui  conservant  l'ortographe  de  fantaisie 
qu'a  si  heureusement  remplacé  l'ortographe  félibréenne.  On  remarquera 
aussi  la  quantité  de  mots  français  que  le  poète  n'a  su  bannir  de  ses  vers. 


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—  336  - 

Coumo  Jésus,  nouestré  Messio 
Dodins  ta  crécho  siùs  ncissu. 

Mai,  quittant  lois  nieous,  uno  cstello 
Prenguct  la  testo  per  lou  ccou. 
Et  quoouqueis  boutouns  d'immourtcllo 
Creserounl  qu'ero  lou  souléou. 

A(luelo  clarta  matiniero 
Qu'alors  le  fasiêt  leis  ueils  dous 
Aro  rougis  ta  houtouniero  (1) 
Et  toun  Immourtelo  es  en  flous. 

Coumo  uno  brillanto  counieto  , 

Aro  reslello  s'espandis  ! 
Sie  glourious  de  la  planeto 
Lusc  doou  fuech  doou  Paradis  ! 

Ta  pouesio  es  uno  flammo 
E  toun  couer  n'en  es  lou  brasié, 
Desus  Tooula  de  ta  bello  aino 
Brûles  de  brancos  de  loousié. 

Pertout  mounte  la  muso  passo 
Mé  sa  courouno  de  clarta 
Laisso  dous  rayouns  dins  Tespaço 
L'espoir  emé  la  carita. 

J.-B.  Gaut. 

M.  François  Vidal  a  bien  voulu  nous  donner  quelques  dé- 
tails sur  les  deux  poêles  aixois  qui  ont  chanté  Jasmin. 

M.  Charles  Chaubel  est  l'auteur  d'un  volume  de  poésies 
françaises  intitulé  :  Le  Barde  des  Solitudes,  publiée  en  1844. 
en  formai  in-8°  et  qui  se  trouve  à  la  bibliothèque  Méjanes.  11 
composa  aussi  un  drame  :  la  Mort  de  Socraie,  que  son  neveu, 
par  alliance,  M.  Axinard,  avocat,  membre  de  l'Académie 
d'Aix,  poète  lui-même,  aujourd'hui  propriétaire  du  château 
de  l'Arc  où  le  barde  des  solitudes  trouvait  ses  inspirations,  a 


(1)  Jasmin  a  reçu  du  roi  la  décoration  de  la  Légion  d  honneur.  (Noie  du 
journal.) 


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-  337  — 

eu  la  bonne  fortune  de  rencontrer  chez  un  bouquiniste.  •• 
M.  Chaubet,  provençal  de  race,  quoique  habitant  Paris,  ne 
négligeait  pas  le  tambourin.  Il  jouait  de  cet  instrument  et  at- 
tirait ainsi  souvent,  sous  ses  fenêtres,  les  parisiens  curieux  de 
Tentendre.  Membre  de  l'Académie  du  tambourin,  fondée  à 
Aix,  après  les  Jeux  Floraux  d^Apt,  il  est  mort  dans  la  capi- 
tale, vers  1865. 

Quant  à  J.-B.  Gaut,  l'auteur  de  la  poésie  provençale,  l'Ecole 
félibréenne  de  Lar  (1)  dont  il  fut  capiscol,  fit  donner  son  nom 
à  une  des  rues  de  la  cité  sextienne  :  rue  du  lelibre  Gaut,  C'était 
un  écrivain  bilingue  qui  a  enrichi  de  ses  articles  un  grand 
nombre  de  périodiques  provençaux.  Une  foule  de  publications 
attestent  la  fécondité  de  cet  aixois.  Elles  n'ont  pas  été  toutes 
recueillies.  Les  deux  pièces  en  l'honneur  de  Jasmin,  données 
seulement  dans  le  numéro  du  journal  qui  parle  de  son  séjour 
à  Aix,  peuvent  être  considérées  presque  comme  inédites.  Elles 
n'auraient  probablement  même  pas  vu  le  jour  si  le  poète  avait 
retardé  seulement  de  quelques  heures  sa  visite  à  la  ville  du 
roi  René.  Des  événements  politiques  amenant  la  chute  d'un 
trône  et  l'établissement  d'une  république  étaient,  en  effet,  de 
nature  à  faire  négliger  le  compte-rendu  d'une  séance  littéraire, 
quelque  brillante  qu'elle  ait  été.  Eût-elle  môme  pu  avoir  lieu 
au  milieu  des  préoccupations  de  tous  ? 

Le  journal  avait  déjà  été  imprimé  lorsqu'arrivèrent,  coup 
sur  coup,  la  nouvelle  de  l'abdication  du  Roi  et  les  différentes 
proclamations  du  gouvernement  déchu  et  de  celui  qui  le  rem- 
plaçait. Des  suppléments  durent  être  ajoutés  au  numéro  du 
24  février  racontant  le  succès  de  Jasmin  et  de  sa  sympathique 
compagne. 

* 
*    # 

Nous  avons  dit  que  notre  illustre  compatriote  avait  été  réel- 
lement le  précurseur  des  félibres.  Il  a  disparu  ainsi  que  la  plu- 


(1)  L'école  de  Lar  a  emprunté  son  nom  à  la  charmante  rivière  de  l'Arc 
(en  provençal  :  Lar)  qui  coule  à  une  faible  distance  de  la  ville  d'Aix. 


23 


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—  338  — 

pari  des  fondateurs  du  félibripe.  Après  la  mort  du  poète,  Ma- 
demoiselle de  Roaldès  se  rendit  à  Madrid,  où  un  ami  de  sa  fa- 
mille, M.  Recort,  établi  depuis  longtemps  dans  cette  ville,  lui 
avait  conseillé  de  venir  se  faire  entendre  aux  Castillans  qui  ai- 
ment particulièrement  la  harpe.  Mademoiselle  de  Roaldès  eut, 
de  suite,  de  nombreuses  leçons  et  fut  nommée  professeur  au 
Conservatoire,  puis  harpiste  de  la  Reine  et  des  princesses.  Au 
Théâtre-Royal,  elle  avait  provoqué  de  véritables  ovations,  on 
faisait  la  haie  pour  la  voir  passer  et,  quoiqu'elle  fut  peu  favo- 
risée au  physique,  les  Espagnols  se  disputaient  les  premiers 
rangs  pour  admirer,  disaient-ils  dans  leur  enthousiasme,  ses 
mains  «  divines  ».  Admise  dans  l'intimité  de  la  famille  royale, 
elle  aurait  pu  faire  une  brillante  fortune,  mais,  par  une  ex 
quise  honnêteté,  elle  donnait  tout  aux  créanciers  de  son  père 
et  elle  vécut  surtout  jusqu'à  ses  derniers  jours  d'une  pension 
de  retraite  que  lui  faisait  le  Conservatoire  de  Madrid. 

On  aime  à  citer  de  tels  caractères. 

Jasmin  et  les  premiers  félibres,  Roumanille,  Mistral,  Auba- 
nel,  pour  ne  nommer  que  les  principaux,  défenseurs  attitrés 
de  toutes  les  traditions  de  la  race,  ont,  tous,  marqué  un  atta- 
chement profond  pour  les  traditions  religieuses,  pour  ces  res 
divinœ  qui  faisaient  partie  de  tous  les  actes  de  la  vie  romaine 
et  qui  constituent  le  meilleur  de  notre  héritage  ancestral.  — 
Au  milieu  de  notre  époque  sceptique,  cet  attachement  n'a  fait 
que  grandir  la  haute  personnalité  de  Mistral  qui  a  bien  mérité 
le  titre  d'Empereur  du  Midi  dans  la  plus  juste  acception  de  ce 
mot,  conforme,  du  reste,  à  son  élymologie.  Il  impose  et  il 
commande,  imperat,  non  par  la  force  matérielle,  non  par  la 
politique  qui  joue  un  si  grand  rôle  à  notre  époque,  non  par  un 
apparat  officiel  qui  n'a  plus  le  don  de  soulever  les  foules,  mais 
par  la  force  seule  de  la  Pensée.  11  est  une  réponse  vivante  à 
ceux  qui  nient  la  puissance  de  l'Idéal,  puissance  dont  est  né  .*e 
vaste  mouvement  du  Félibrige,  dont  nous  voyons  se  poursui- 
vre les  glorieuses  destinées.  ((  Quelle  pure  gloire  que  celle  de 
Mistral  !  »  nous  écrivait  un  de  nos  confrères  (1)  en  apprenant 


(1)  M.  Henry  Tamizey  de  Larroque. 


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-339- 

qu'on  allait  —  honneur  insigne  —  élever  une  statue  à  l'auteur 
de  Mireille  et  de  Calendal,  de  son  vivant. 

Mistral  a  bien  voulu  nous  recevoir  dans  son  intimité.  Nous 
Tavons  trouvé,  chez  lui,  aussi  simple  que  si  l'aura  popularis 
ne  l'avait  jamais  exalté.  Nous  le  vîmes  aussi  en  public,  au 
théâtre  romain  d'Orange  et  à  une  représentation  d'Œdipe  à 
Colonne  où  des  milliers  de  personnes  venaient  acclamer  le 
grand  tragédien  Mounet-Sully.  —  Deux  ministres,  dont  l'un, 
poète  estimé,  assistaient  à  la  séance.  Le  cortège  officiel  n'avait 
pas  produit  grand  effet,  quand,  du  podium  au  dernier  gradin, 
se  transmit  la  nouvelle  de  l'arrivée  de  Mistral.  Aussitôt,  tout  le 
public  se  leva  et  de  toutes  les  poitrines  sortit  une  acclamation 
enthousiaste.  Ce  fut  là  un  spectacle  inoubliable  !  Nous  croyons 
que  la  journée  d'Arles,  dans  laquelle  sa  statue  a  été  découverte, 
a  été  plus  belle  encore.  Nous  n'avons  pu,  hélas  !  y  prendre 
part.  La  foule  curieuse  se  demandait  ce  que  dirait  Mistral  de- 
vant sa  reproduction  en  bronze.  Ferait-il  un  remerciement 
banal,  une  orgueilleuse  autobiographie  justifiant  l'apothéose  \ 
Il  aurait  fallu  le  connaître  bien  peu  pour  avoir  cette  pensée. 
Devant  une  assemblée  immense,  ne  comptant  comme  fonction- 
naires que  ceux  auxquels  il  allait  remettre  le  beau  palais  du 
Museon  Arlalen,  cadeau  vraiment  royal  fait  à  la  Provence,  il 
ne  prononça  aucun  discours,  mais  se  borna  à  réciter,  de  sa 
belle  voix  sonore,  les  premières  strophes  de  Mireille  conte- 
nant celle  admirable  profession  de  foi  religieuse  : 

Tu,  Segnour  Dieu  de  ma  patrie 
Que  nasquères  dins  la  pastriho 
Enfioco  mi  paraulo  e  donc  me  d'alen  ! 

Le  patriarche  de  Maillane  ne  fut  jamais  aussi  grand  que  ce 
jour  011,  sans  se  préoccuper  des  courants  matérialistes,  il 
adressait,  en  public,  cette  prière  au  Dieu  des  bergers  de  son 
pays,  qui,  dans  une  perpétuelle  transhumance,  conduisent 
leurs  innombrables  troupeaux  de  l'hivernage  de  la  Crau,  dès 
que  revient  la  belle  saison,  aux  gras  pâturages  des  montagnes 
du  Dauphiné  et  du  Piémont. 

Quel  sera  l'avenir  du  félibrige  qui  doit  partiellement  à  Jas- 


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min  sa  naissance  ?  Les  tendances  des  catalans,  nettement  sé- 
paratistes, ont  fait  craindre  à  de  bons  esprits  et  à  d'ardents 
patriotes  que  les  félibres  ne  les  adoptassent.  Les  plus  qualifiés 
d'entre  ces  derniers  n'ont  cessé  de  protester  —  et  nous  pour- 
rions, à  cet  égard,  multiplier  les  citations  —  que  leur  amour 
de  la  petite  patrie  ne  faisait  qu'augmenter  celui  qu'ils  por- 
taient à  la  grande. 

Lors  des  fôtes  données,  en  1898,  à  Agen,  pour  le  centenaire' 
du  poète,  nous  représentions  ilotre  école  félibréenne  de  la 
Haute-Auvergne,  qui,  ayant  des  rapports  communs  avec  le 
Languedoc,  la  Gascogne  et  la  Provence,  s'intitule  :  Ecole  du 
Haut  Midi,  Nous  nous  fîmes  dans  les  colonnes  de  sa  revue, 
lo  Cobreto,  l'écho  de  ces  protestations,  répétées  particulière- 
ment par  les  personnes  les  plus  qualifiées  qui  prirent  part  aux 
fêtes  agenaises.  Celle  de  M.  Roujon,  directeur  des  Beaux-Arts, 
fut  peut-être  la  plus  éloquente  :  <(  Les  provinces  du  Midi  ne 
représentent  pas,  a-t-il  déclaré,  la  captive  attristée  mais  l'épou- 
se latine,  aimante  et  fidèle,  se  reposant  fièrement  sur  le  sein 
du  vieux  guerrier  gaulois.  »  —  Comme  nous  approuvions, 
sans  réserve,  ces  déclarations,  notre  si  regretté  capiscol,  Ar- 
sène Vermenouze,  le  Mistral  de  nos  hautes  montagnes,  celui 
qui,  dans  nos  deux  langues,  française  et  romane,  a  le  mieux 
rendu  l'intense  poésie  qui  s'en  dégage,  fut  un  peu  inquiet  de 
notre  article  et,  sans  nous  accuser  d'être  Iranciman  (1),  sachant 
bien  que  rien  n'était  plus  éloigné  de  notre  pensée  il  nous  écri- 
vait :  «  Certes,  patriote  et  français  avant  tout,  je  n'ai  aucune 
tendance  séparatiste,  mais  décentralisateur  très  convaincu, 
d'autre  part,  je  crois  qu'il  y  a,  qu'il  doit  y  avoir  dans  le  féli- 
brige  autre  chose  qu'une  simple  tendance  de  restauration  lit- 
téraire (2).  )>  Nous  nous  empressâmes  de  lui  répondre  :  «  Si 
vous  saviez  comme  nous  partageons  votre  pensée  !  » 

Non,  le  Félibrige  ne  doit  pas  être  un  simple  mouvement  lit- 


(1)  Celle  expression,  indiquant  les  conlempleurs  de  la  langue  d'Oc,  nés 
aussi  bien  dans  le  Midi  que  dans  le  Nord,  est  très  anlérieure  au  félibrige. 
Jasmin  l'emploie  dans  son  épUre  à  M.  Sylvain  Duuion  :  dé  sabcns  iraici- 
mû/is,  etc. 

(2)  Lettre  datée  d'Aurillac,  le  6  septembre  1898. 


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